‹ Histoire des GirondinsChapitre 80 sur 194 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME. i8:î · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME. i8:î

fuite ressemblait à la promenade de Louis XIV à travers ces jardins. Rien n'en troublait le silence que le pas mesuré des colonnes et le chant des oiseaux dans les branches. La nature ne semblait rien savoir de ce qui se passait dans le cœur des hommes ce jour-là. Elle faisait briller ce deuil comme elle aurait souri à une fête. Seulement les précoces chaleurs de cette année avaient jaimi déjà les marronnieis des Tuileries. Quand le cortège entra sous les arbres, les pieds s'enfonçaient dans les amas de feuilles tombées pendant la nuit et que les jardiniers venaient de rassembler en tas pour les balayer pendant le jour. Le roi s'en aperçut; soit par insouciance atfectée d esprit, soit par une triste allusion à son sort : « Voilà » Ijien des feuilles, » dit-il , a elles tombent de bonne » heure cette année. » Manuel avait écrit quelques jours avant dans un journal que la royauté n'irait que jusqu'à la chute des feuilles. Le Dauphm , qui marchait à côté de madame de ïourzel , s'amusait à amonceler ces feuilles mortes avec ses pieds et à les rouler sur le passage de sa sœur. Enfance qui jouait sur le chemin de la moit !

Le président du déparlement se détacha en cet endroit du cortège pour aller prévenir l'Assemblée de l'arrivée du roi et des motifs de sa retraite. La lenteur de la marche donna le temps à une députation de venir dans le jardin avant que le cortège eût achevé de le traverser. « Sire, » dit l'orateur de la

(léputation, « l'Assemblée, empressée de concourir » à votre sûreté , vous offre à vous et à votre famille » asile dans son sein. » Les représentants se mêlèrent au cortège et entourèrent le roi.

La marche des colonnes à travers le jardin aperçue du café Hottot et des fenêtres du 3Ianége, l'approche du roi annoncée dans les groupes avaient tout à coup amoncelé la foule sur le point de la terrasse des Feuillants qu'il fallait traverser pour passer du jardin dans l'enceinte de l'Assemblée. Arrivé au pied de l'escalier qui monte de la grande allée sur cette terrasse, une masse compacte d'hommes et de femmes, criant et gesticulant avec rage, refusèrent passage à la famille royale. — « Non , non , non , ils » ne viendront pas tromper une fois de plus la na- » tion ! il faut que cela finisse ! ils sont cause de » tous nos malheurs! à bas le Vélo! à bas l'Autri- » chienne! la déchéance ou la mort! » Les attitudes injurieuses , les gestes menaçants accompagnaient ces paroles. Un homme colossal, en habit de sapeur, nommé Rocher, chef ordinaire des tumultes dans la cour du Manège, se signalait dans cette foule par la violence de ses vociférations et par la frénésie de ses insultes. Derrière lui des figures moins égarées mais plus sinistres échauffaient encore la fureur du rassemblement. Rocher tenait à la main une longue perche qu'il dardait d'en haut sur le cortège royal et avec laquelle il s'efforçait ou de repousser ou d'at-

Page 1