DÉPARTEMENT DE POLICE ET GARDE MUNICIPALE
« Vous ferez sur-le-champ, Monsieur, enlever le corps des personnes de votre prison qui n'existent plus. Que, dès la pointe du jour, tout soit enlevé et porté hors de Paris, dans d.es fosses profondes, bien recouvertes de terre. Vous nous enverrez les noms des morts. Faites, avec de Teau et du vinaigre, laver soigneusement les endroits de votre prison qui peuvent être ensanglantés, et sablez par-dessus. Vous serez remboursé de vos frais, sur vos états. Surtout une célérité dans l'exécution de cet ordre, et que Ton n'aperçoive aucune trace de sang.
« A la Mairie, ce 3 septembre , une heure du matin, l'an IV de la Liberté, de l'Égalité le !•'.
« Les administrateurs de police et de surveillance.
« Signé : Panis, Sergent.
« P. S. — Employez des hommes au fait, tels que
* Registre des délibérations de laseclioii de l'Unité. [Archives de la Préfecture de police.)
fossoyeurs de THôtel^Dieu, afin de prévenir Tinfec* lion K »
L'exécution de ces ordres ne se fit pas attendre ; et le voilurier Noôl reçut, le 3 septembre au matin, les deux réquisitions suivantes :
(( Le citoyen Charles Noël, demeurant à Paris, rue des Anglaises , place Maubert , fournira sa voiture attelée d'un cheval, sous la conduite de Joseph- Nicolas Vitelle, son garçon, pour transporter au cimetière, à Yaugirard, des cadavres qui sont dans la cour de la ci-devant Abbaye de Saint-Germaindes-Prés, sous l'escorte de quatre citoyens armés et porteurs chacun d'un flambeau.
a Fait au comité de permanence de la section des Quatre-Nations, ce 3 septembre 1792.
a Signé : Legangneur, commissaireMe police ; Possien, A. Barbot *. »
La deuxième réquisition, que nous avons déjà publiée, porte que le voiturier Noël enleva, dans la journée du 3, quatre-vingt-dix cadavres.
Le 4 septembre, Noël se présenta devant le comité des Quatre-Nations, et y fit la déclaration suivante :
« Déposition du sieur Charles Noël , demeurant rue des Anglaises, place Maubert, 29.
a Ayant charrié des cadavres, depuis minuit de la
1 MathoD de \k \ prenne f Histoire particulière d9t tfoénamatite, etc.,
* Doisier dêê fnas$acre§ de septembre, — Etat des frais. — Pièce à ra))pui , n. 36. [Archives de la Préfecture de police.)
nuit du 2 au 3 de ce mois, ayant occupé quatre voitures, cinq chevaux et quatre hommes, jusques et y compris le 3 courant , à sept heures du soir, et une avec un cheval, depuis onze heures du soir, jusqu'à Tinslant ; les commissaires n'ayant pas le droit de taxer ledit demandeur, le renvoient devant les officiers municipaux pour lui faii'e droit.
(( Fait au comité perinanent, ce 4 septembre 1792; signé : Prévost, commissaire, Delaconté *. »
Enfin, après quatre jours de discussions, Noël transigea pour la somme de cent cinquante livres, dont voici le reçu :
« Je soussigné, Charles Noël, voiturier, demeurant rue des Anglaises, place Mauhert , reconnais avoir reçu de M. Chéradame et de ses deniers, la somme de cent cinquante livres, à laquelle je me suis restreint, d'après l'avis du comité de surveillance de la section des Quatre-Nations, pour toutes les voitures que j'ai faites et fournies , de Tordre des commissaires du comité, pour le transport des cadavres des prisons de l'Abbaye, suivant leurs bons, que j'ai remis; et ce, pour solde de tout compte.
« A Paris, ce 9 septembre 1792.
<c Bon pour 150 livres.
« Signé ; Charles Noël *. »
^Dossier des massacres de septembre. — Ktat ^es frais. — Pièce à Tappui, n. 89. {Archives de la Préfecture de police.) *Ihid.. pièce à l'appui , n. 86.
. Pour compléter par un dernier document cet enlëment des cadavres de T Abbaye, voici la facture acquittée du sieur Huvet, épicier, qui fournit les flambeaux :
a J'ai reçu du citoyen Lecomte, trésorier de la section des Quatre-Nations, la somme de neuf livres, pour fourniture de douze flambeaux qui ont servi à l'enlèvement des cadavres, sur le bon du citoyen Joly, visé par le comité de la section, dont quittance et décharge.
<c A Paris, le 14 octobre 1792.
« Signé : Huvet *. »
Voilà donc les prisonniers de l'Abbaye tués, dépouillés et inhumés, il nous reste à dresser la liste exacte de ces victimes.
Il est nécessaire, avant de placer la liste suivante sous les yeux du lecteur, de dire avec quels éléments nous Pavons composée.
Ce fut toujours, pour les historiens qui ont raconté les massacres de septembre, une sérieuse difficulté de faire la liste exacte des victimes. La plupart, du
1 Dattier det mattacret'de septembre. — Etat des frais. — Pièce à l'appui, n. 40. ^Archives de la Préfecture de police.)
reste^ et de ce nombre sont M. Thiers et M. de Lamartine, ont éludé la difficulté, en ne la prenant pas au sérieux, et en donnant des listes faites au hasard et sans critique.
Trois historiens contemporains ont dressé des listes de victimes : Peltier, en 1793 ; Mathon de laYarenne, en 4796 ; Prudhomme, en 1824.
Peltier, présent à Paris pendant les massacres, écrivit son Histoire du dix août sur des renseignements, généralement très-positifs; malheureusement ses listes, quoique à peu près exactes, ne reposent sur aucun document connu et authentique, et par conséquent elles manquent de sanction.
Mathon de la Yarennç , échappé miraculeusement au massacre de la Force, ajouta encore aux renseignements de Peltier, en les rectifiant.
Prudhomme, qui vit de ses yeux les massacres de r Abbaye, et qui y assista, en qualité de commissaire des Quatre-Nations , s^est généralement borné à suivre les données de Peltier et de Mathon de la Yarenne.
Ainsi, jusque-là, on est moralement certain de savoir à peu près la vérité sur les noms et le nombre des victimes; mais le fondement réel et sérieux de Thistoire, c'est-à-dire la preuve authentique, manque au récit de ces trois historiens.
Petion avait dit , dans un discours prononcé à la Convention le 6 novembre 1792, qu'il avait eu des
listes des victimes. Qu^ étaient devenues ces listes? existaient*elles encore? Nous nous sommes mis en quête de ce précieux document ; et, contre notre attente, nous Tavons trouvé, parmi d'autres papiers de Petion , aux manuscrits de la Bibliothèque impériale. Ces listes , importantes dans plus d'un détail, ont l'inconvénient de toutes les autres; elles manquent également de sanction, parce que la source n'en est pas indiquée.
Un écrivain de notre temps, M. Barthélémy Maurice, a eu une idée originale et féconde en cette matière ; il a imaginé de faire le dépouillement des registres d'écrou des prisons de Paris, à l'époque des massacres , et , sur cette base solide , il a dressé des listes nouvelles. Mais ces listes ellesmêmes ne sont pas sans soulever de grosses objections.
D'abord, toutes les prisons où les détenus furent massacrés n'avaient pas de registre d'écrou ; de ce nombre, sont les Carmes et Saint-Firmin. En outre, le registre de la Salpêtrière n'a pu être retrouvé, du moins à la Préfecture de police ; et le registre du Cloître Saint-Bernard ne contient que les noms de cinq victimes, parce que le reste des galériens qui devaient composer la chaîne n'étaient pas encore inscrits.
Ensuite, tous les registres qui existent ne portent pas en marge une indication qui fasse connaître si
les détenus furent égorgés ou mis en liberté. Ainsi, le registre de la Conciergerie , la prison de Paris alors la plus peuplée, ne porte absolument aucune indication, et le registre d'écrou de la Force étant perdu, le répertoire alphabétique qui le remplace ne fait nullement connaître le sort des prisonniers.
Enfin, les registres des prisons, à cette époque, n'étaient pas tenus avec assez d'exactitude, surtout au milieu du désordre qu'amenèrent les arrestations en masse opérées du 1 1 août au 30 septembre, pour qu'il soit possible d'asseoir des calculs sans reproche sur des données si incomplètes.
Ainsi, les listes de M. Maurice n'ont pas plus d'authenticité qne les autres, en ce qui touche les Carmes, Saint^Firmin, le Glottre Saint-Bernard, la S^lpètrière , la Conciergerie et la Force ; elles sont inexactes en ce qui touche le Gh&telet, et tiirès-discutables sur toutes les autres prisons.
Restait une sixième source, la source vraie, à laquelle il ne parait pas qu'aucun historien ait songé jusqu'ici.
La Commune de Paris, assaillie, après les massacres de septembre , par les familles des victimes, dont la mort créait tant de droits, brisait tant de mariages, ouvrait tant de successions, reconnut qu'elle ne pouvait pas se dispenser de faire constater ces décès d'une manière légale. En conséquence,
par un arrêté inscrit au registre de ses délibérations, à la date du 10 septembre i792, elle créa, auprès de chacune des prisons où les massacres avaient eu lieu, des commissions administratives, chargées de dresser un procès-verbal authentique des décès, sur les déclarations des membres de la section, des greffiers, concierges, gardiens et geôliers de ces prisons.
C'était une première question de savoir si cet arrêté de la Commune, à la date du 10 septembre, avait été exécuté ; c'en était une seconde de savoir, dans le cas de Taffirmative , où se trouvaient les procèsverbaux relatifs aux victimes des neuf prisons de Paris.
En ce cas, comme en quelques autres, /lotre désir ardent d'être utile à la vérité a été couronné d'un plein succès ; nous avons trouvé les listes authentiques des victimes de septembre, avec les procèsverbaux officiels qui les accompagnent, aux Archives de l'Hôtel de ville de Paris, où il nous a été permis d'en prendre une copie. Ce sont ces copies que nous publierons successivement pour chacune des neuf prisons où les massacres eurent lieu.
Toutefois, un examen approfondi de ces listes nous a permis d'y faire quelques rectifications, dont nous indiquons toujours les motifs avec soin ; et, eu ce qui touche la liste de l'Abbaye, nous l'avons rédigée par ordre alphabétique, en la divisant en sept catégories, dont le lecteur appréciera la base.
Voici d'abord le procès-verbal qui constitue l'anihenticité de la liste :
Procès " verbal des décès arrives aux prisons de t Abbaye, les% 3 et A septembre 1792.
<c L'an mil sept cent quatre-vingUtreize, second de la République, le dix-huit mars, neuf heures du matin, en conformité des ordres à nous adressés par le citoyen procureur de la Commune, nous Jean- JBaptiste Le Gangneur, commissaire de police de la section des Qualre-Nations, assisté du citoyen Jean- Baptiste Thomas, notre secrétaire gi*effier, nous sommes transporté aux prisons de lu ci- de vaut Ab* baye Saint-Germain*des-Prés, où, étant dans la salle du conseil ayant vue sur le Marché-Sainte* Marguerite, est comparu le citoyen Lavacquerie, greffier-concierge desdites prisons, auquel avons fait part de l'objet de notre mission, tendante à constater Pétat des personnes qui étaient détenues dans les prisons de TAbbaye à l'époque des premier, deux, trois et quatre septembre mil sept cent quatre-vingtdouze, et constater si elles sont décédées à cette époque ou si elles ont été mises en liberté, pour quoi l'avons sommé de nous représenter les registres qu'il a dd tenir à cet effet.
« Représentation faite desdits registres , et dépouillement fait avec la plus scrupuleuse exactitude
d'iceux, avons fait mander lès citoyens Jean-BapUste JonvauXy François d^Haust, Pierre-Jacques Bertrand et Joseph Scapre, tous quatre guichetiers desdites prisons à l'époque despremier, deux, trois et quatre septembre. Lesquels, conjointement avec le citoyen François Lavacquerie , nous ont certifié et attesté pour vérité et notoriété, savoir parfaitement que les
citoyens ci-après nommés (Suivent les noms des
personnes tuées, avec la date de leur écrou, et les ordres en vertu desquels elles ont été écrouées ; mais nous devons faire remarquer que cette énumération, qui se termine sur la cinquième page du procèsverbal, n'est pas faite d'après l'ordre de la date des écrous.)
« Sont décédés esdites prisons dans les journées des premier, deux, trois et quatre septembre mil sept cent quatre-vingt-douze ; qu'ils savent que leur mort n'a point été et n'a pu être constatée par aucun acte légal ; pour quoi ils font ladite attestation pour en tenir lieu, dont et du tout ils ont déclaré avoir parfaitement connaissance, et de tout ce que dessus nous avons fait et rédigé le présent procès-verbal que nous avons signé avec lesdits citoyens certifiants et notre secrétaire-greffier, et dont expédition sera envoyée dans les vingt-quatre heures à la municipalité pour servir à qui de droit.
« Fait et arrêté les jour et an que dessus, et a, le citoyen Bertrand, déclara' ne savoir ni écrire ni
signer, de ce interpellé suivant la loi, ainsi signé Jonvaux, d'Haust, Delavacquerie, Thomas, Le Gangneur.
<x Délivré pour copie conforme à la minute restée en notre possession, au citoyen procureur de la Commune, ce vingt et un mars mil sept cent quatrevingt-treize, l'an deuxième de la République.
« Signé : Le Gangneur, commissaire de police ; Thomas, secrétaire-greffier. »
Liste alphabétique des Prisonniers massacrés
à r Abbaye
LES 2, 3 et 4 SEPTEMBRE 1792 >.