COMITÉ PERMANENT DE LA SECTION DES QUATRE-NAT10N
« Du deux septembre mil sept cent quatre-vingtdouze, Tan quatrième de la liberté et le premier de régalité.
« M. Pierre Gentilhomme, gendarme national de la compagnie de Grimeau, rue des Deux-Ponts, lie Saint-Louis, nous a déclaré avoir fouillé des cadavres en présence du [peuple ;
a £t M. Louis Gibory, rue du Four-Saint-Germain, gendarme national;
« Et M. Jacques-Samuel, rue du Gindre, gendarme national ;
c( M. Antoine Portes, canonnier du bataillon de Saint-Germain-des-Prés , ont déclaré avoir vu fouil-
1er avec la plus scrupuleuse attention et avec la plus grande fidélité.
« M. Joseph Cabrol , cul-de-sac Jacques de TÉchaudéy a vu, comme ci-dessus, la fidélité des cadavres qui ont été fouillés et remis avec fidélité ce qui a été dt!claré. Certifié véritable.
a Signé : Gentilhomme, Samuel , Portes , GiBORTy Cabrol ^ »
Il ne faudrait d'ailleurs se faire aucune illusion sur ces dépouilleurs , dont la probité s'entourait d'un tel luxe de déclarations et de garanties. C'étaient purement et simplement des assassins, qui dépouillaient les prisonniers, après les avoir égorgés. Une pièce de l'information commencée le 20 germinal an III, — 9 avril 1795, — porte ce qui suit : a Je déclare que les scélérats qui prétendent n'avoir que travaillé au dépouillement des malheureuses victimes des 2 et 3 septembre, non-seulement je les reconnais pour le dépouillement, mais bien pour avoir tué *. »
Quoique nous ayons déjà donné les noms de quelques-uns de ces dépouilleurs, en voici une liste supplémentaire , qui est au Dossier des massacres de r Abbaye.
i Douter des nuMocres de septembre. '^Premier inventaire. — Pièce n. 43. {Arckhee de la Préfecture de police.)
s Ibid. — Information. — Pièce n. 16 bis. {Archives de la Préfecture de poUce.)
c( Liste des oitoyens qui ont travaillé au dépouillement et enlèvement des cadavres dans la nuit da â au 3 septembre 1792, à la section dea Qaatre- Nations.
(c Messieurs,
« Pierre-Robert Tribelle ^ rue de la Chauyerrie , n« 13.
c( François Nouteau , rue des Lavandières, place Maubert, n"* 18.
« Jean Maingue, rue des Deux- Anges.
c( Joseph Hilaîre, rue Pi-incesse.
« Jean Guillet, faubourg Saint-Marceau, chez la demoiselle Vermolle.
a Nicolas Refort, rue desVieilles-Thuilleries, chez Malraison.
«Sébastien Capitaine, rue Aubry-le-6oucher^ chez le plombier.
a Laurent Legrand , maçon , rue de Yaugirard ,
c( Pierre Dubois , garçon charretier, rue de la
Boucherie, au Gros-Caillou.
« Jean-Philippe CoefTée , dëchireur de bateaux , ayant travaillé depuis quatre heures après midi, reçu 4 livres par Dessalles.
« Marc Leloux , boulanger, au Gaçtie- Denier, k la caserne du camp, a travaillé depuis quatre heures
du soir jusqu'à neuf heures du matin, ce 3 septembre.
K M. Albaret a travaillé aux cadavres depuis minuit, le 3 septembre 1792*. »
Tous ces dépouilleurs avaient d'abord travaillé aux massacres ; et, au nombre des égorgeurs dont les reçus de 24 livres ont été conservés, se trouvent Albaret, Leloux, Coeffée, Pierre Dubois, Sébastien Capitaine, Nicolas Refort, Jean Guillet, Joseph Hilaire et Jean Maingue.
Nous avons déjà vu que les jurés de Maillard dépouillaient au vif les prisonniers, avant de les envoyer à la mort. Les bijoux, les portefeuilles, l'argent, les montres étaient déposés sur la table du tribunal, et les vêtements étaient placés dans un coin, en attendant d'être serrés et inventoriés. Une fouille plus exacte de ces vêtements fut faite ensuite. Nous avons sous les yeux le premier inventaire qui fut dressé de ces efTets ; il est intitulé : « Extrait des objets trouvés dans les différents habits des morts dépouillés à l'Abbaye, le 3 septembre 1792, 4* de la liberté, 1*' de l'égalité; » il comprend vingt et un articles généraux, et se termine ainsi :
(( J'ai clos ici le présent procès- verbal, pour le continuer quand le reste des vêtements sera fouillé et visité.
* Donier des matsacres de septembre, — État des frais. — Pièce à l'appui, n. 98. {Archives de la Préfecture de police,^
<c Signé : Rousselin, secrétaire de la section; Baudin, Chollet, Goût*. »
Il y avait aussi sur la table du comité des Quatre- Nations, un sac béant, dans lequel les fouilleurs jetaient péle-mèle les dépouilles des victimes. C'est ce que le président du comité, Aimé Jourdan, expliquait en ces termes au Comité d^exécution de la mairie : « . . . Quand nous voudrions disposer de ces sommes, nous ne le pourrions pas, parce qu'elles ont été mises dans un sac sur lequel nous avons apposé le sceau de la section, et une douzaine de ces genslà y ont joint leurs cachets*. »
Un homme qui avait eu avant la Révolution ime certaine réputation dans le monde des petits soupers et des petits vers, Dorat-Cubiëres, assis, en qualité de membre du comité des Quatre-Nations, autour de la table, rédigea la dernière moitié du procèsverbal des objets déposés dans ce sac ; et ce n'est pas un des moindres scandales de cette époque, de voir un chevalier de Cubières, ancien écuyer de la comtesse d'Artois, tenir la plume pour un office aussi horrible, et inscrire les tabatières, les montres, les boucles, les assignats maculés de sang, apportés par les fouilleurs.
Nous avons sous les yeux ce procès-verbal, et en voici la partie écrite de la main de Dorat-Cubières :
1 Doniêr d€$ mMsacret de ieptemhre. — Inventaire. — Pièce n. 99. [Arckhet de la Préfecture de police.) * Déclaration du citoyen Jourdan, p. 151.
« Suite du procès-verbal relatif aux cadavres amenés de la prison de F Abbaye :
a Et, le 3 septembre, à une beure et demie du matiUy sont comparus au comité le citoyen François Lefèvre, menuisieri rue des Marais, et Gatecloux, maréchal-feriunt, rueMazarine, tous deux de cette section, et le sieur Louis Gibory, ci-devant garde-française, demeurant rue du Four \ lesquels ont présidé à la recherche des effets trouvés sur les cadavres qui sont dans la cour du comité, et ont, à fur et mesure, fait remettre lesdits effets dans un sac, lequel sac ils nous ont représenté ; et comme il est impossible, en ce moment, de pouvoir en faire Texamen et Ténumération, nous avons arrêté qu'en leur présence nous apposerions le scellé sur Touverture dudit sac ; ce que nous avons fait à Tinstant, avec le cachet de la section, et un autre cachet dont l'empreinte est cidessus, et lequel cachet nous avons remis au citoyen Lefèvre, lequel a promis de le représenter lorsque le comité lèvera lesdits scellés, lesquels scellés ne seront levés qu'en la présence desdits sieurs Lefèvre, Gibory et Gatecloux, qui, pour cet effet, seront prévenus de se rendre au comité.
« Fait et arrêté les jour et an susdits, et ont signé avec nous conmiissaires soussignés*. »
i C'est seulement à partir des mois rue du Four, jusqu'à la fio, que le procès-verbal est de la main de Dorat-Cubières.
■ Dostier des mcusacrei de septembre, — Inventaire. — Pièce n.43, feuillets. {Archives de la Préfecture de police.)
Le lecteur désirera sans doute avoir une idée de ces inventaires dressés en présence même des cadavres^ et savoir ce qui resta de tant d'hommes pieux, dévoués et sans reproche. C'est un triste catalogue à &irey où les livreS| confidents de Tesprit, et les gages d'a£Eectiony confidents du cœur, se mêlent aux vêtements troués par les piques et aux bijoux tachés par le sang. ^
L'inventaire dressé par Ghaney et Len&nt, des effets enlevés aux prisonniers par les jurés de Maillard, est intitulé :
« État des effets dont nous nous sommes emparés sur les prévenus de trahison contre la liberté française, au tribunal du peuple assemblé le deux septembre mil sept cent quatre-vingt-douze. » Suit la nomenclature des vêtements, linge, bijoux, argent, enlevés aux victimes, dont voici un fragment :
48 mouchoirs de poche , tant de couleur que blancs.
i3 serviettes.
8 mouchoirs de col.
10 chemises.
24 chapeaux, tant à cornes que ronds.
8 montres d'or, dont 3 à répétition.
1 chaîne d'or.
3 cachets à pierre.
1 croix de Saint-Louis*
1 nécessaire- garni d'objets d'or, et 1 étui en galuchat.
7 paires de boucles de souliers, de différentes grandeurs, en argent.
i bague d'or et son agate.
6 porte-cols d'argent.
13 boucles de jarretières dépareillées , tant en pierres qu'en argent.
5 louis en or.
Quatre mille cinq cent soixante-dix livres en assignats nationaux.
Cinq cent soixante-quinie livres en petits corsets.
n est à observer que cet inventaire a été envoyé au Comité de surveillance de la mairie , avec les objets qui y sont mentionnés ; et que le Conseil, après avoir fait le récolement, a écrit le mot manque à la suite de tous les articles qui avaient été volés. De ce nombre sont les montres en or, les bagues, le nécessaire garni d'objets en or, et en général tous les bijoux de prix.
L'inventaire des effets enlevés par les fouilleurs aux cadavres entassés dans la cour de l'Abbaye , remplit treize pages de grand papier. Il est intitulé :
c( Procès-verbal d'inventaire des effets trouvés sur les personnes mortes dans les journées des 2 et 3 septembre. y>
Cette pièce est, par portions à peu près égales, de
l'écriture d'Alexandre Roger, de Lecomte et do Thierry, commissaires de la section des Quatre- Nations. Nous n'en citerons que les objets suivants :
1 montre d'or ensanglantée.
1 boite d'écaillé noire avec un cercle d'or, un portrait de femme dessus coiffée en cheveux, un bouquet de roses devant elle, une robe verte et un lacet blanc.
. 1 petite croix d'argent.
i bague d'argent à deux cœurs.
1 bréviaire couvert de maroquin rouge.
1 livre intitulé : Thésaurus sacerdotum, au prêtre Ledanois.
1 petit livre intitulé : Soliloques de saint Augustin.
â bagues, dont une avec portrait.
1 Virgile, édition de Brindley.
Une pièce de mariage, en or, ayant pour inscription : Ludovicus XVI, et la figure de cet homme, Rex christianissimus; et de l'autre : Deo eonsecratort, etc.
i grand portefeuille en maroquin rouge, contenant diverses lettres et papiers, plus un portrait de femme ^
En marge de cet inventaire sont écrites les sommes prélevées pour les frais, avec la signature du com-
* Dotiier des massacres de septembre» — Inventaire. — Pièce n. 94 biff. {Archives delà Préfectttre depoKee.)
missaire qui les prélève. C'est ainsi qu'on trouve : — A la page 3 : Pour les frais, 7 doubles louis, plus 3 écus de six livres, une pièce de 1 liv. 10 s., quinze de 15 s., une de 12 s. dans la bourse blancbe ; — à la page 7 : Pris par Lecomte pour les frais, 12 louis simples , plus 64 pièces de 15 sols, 3 écus de 6 liv. , 2 écus de 3 livres , une pièce de 1 livre 10 sols, une pièce de 12 sols, plus les écus de 6 livres, de 3 liv., les pièces de 24 et de 12 sols contenus dans la bourse de filet ; — à la page 9 : Pour les frais, par Lecomte, 8 doubles et 11 simples louis en or, faisant 27 louis.
La plupart des vêtements des victimes étaient percés de coups de pique, et maculés de tacbes de sang. Le comité des Quatre-Nations voulait en faire de Targent, pour se conformer aux ordres .de l'assemblée générale, qui l'avait autorisé à prendre les FRAIS SUR LA CHOSE * ; mais il fallait avant tout laver cette défroque immonde.
Un individu, nommé Antoine Bourdin, fut chargé
1 Voici les termes de la minute d'un compte rendu adressé par Lecomte au Comité de surveillance :
« Nous vous devons un compte exact des dépenses qu'ont nécessitées les événements, et d'ailleurs un arrêté de la municipalité nous autorisait à les faire, et le citoyen Billaud-Varennes en a approuvé la quotité.
c Vous vous apercevrez que la plus grande partie du numéraire a servi à rembourser les dépenses; et, à cet égard, nous devons vous expliquer que la section nota ayant autoriséi àpren^ dre \e» frais sur la chose, nous avons préf.'ré prendre en numéraire. » {Dossier des massacres de septembre, -^InveniAÏre. — Pièce n. A^.^Archives de la Préfecture de police.)
de diriger le lavage des vêtements, ainsi que le constate récrit suivant :
a Monsieur Ghéradame voudra bien reconnaître le nommé Bourdin pour être le conducteur du lavage de la défroque des ennemis de la nation * . »
Un autre écrit porte :
« Monsieur Ghéradame reconnaîtra les deux hommes porteurs du présent pour être les charretiers qui ont porté la défroque des ennemis de la nation au Gros-Caillou ; il observera qu'ils ont fait deux voya* ges ; ce que je certifie : à Paris, ce 3 septembre 1702, signé : Gasc, commissaire. » Au dos de cet écrit se trouve un reçu de 10 fr., payés aux charretiers *.
Vingt femmes furent chargées de laver ces vêtements ensanglantés, et reçurent 48 livres pour leur ouvrage, ainsi que le constate Fartide suivant de Y État des frais :
K A vingt femmes, pour avoir lavé les linges et habits 48 livres*. »
Enfin tous ces habits lavés furent vendus â Fencan, dans la cour de T Abbaye, le 4 septembre, ainsi que le constate le procès-verbal suivant, et achetés moyennant la somme de trois cent soixante-quinxe livres , par Marguerite Malherbe , femipe Champagne, demeurant cour du Dragon :
• Dossier des massacres de septembre. — Etat des frai». — Pièoe à l'appui, n. 80. {Archives de la Préfecture de poUrr.]
« îhid., pièce à l'appui , n. 73.
* État des frais, — Pii'ce n. 51, coU' hfl^t.
<( L'an mil sept cent quatre-vingt-douze, quatrième de laLiberté et premier de TÉgalité, le mardi quatre septembre, environ six heures du soir;
« Nous, Legangneur, de Lalande et Chéradame, commissaires à la municipalité provisoire, ayant trouvé suffisamment de personnes et marchands enchérisseurs, assemblés cour ci-devant Conventuelle de la ci-devant Abbaye Saint-Germain-des- Prés, avons mis à prix les vêtements des différentes personnes qui se sont trouvées mortes dans ladite cour, lesquels vêtements étaient en très-mauvais état, et mutilés, épars dans la même cour.
« En conséquence, après avoir été mis à prix, et avoir reçu différentes enchères, nous avons adjugé définitivement la totalité desdits effets à la citoyenne femme Champagne, demeurant cour du Dragon, de cette section, maison du sieur Genot, marchand quincaillier , moyennant la somme de trois cent soixante-quinze livres dix sols, à la charge et condition de faire le tout enlever d'ici à demain matin neuf heures.
c< Laquelle adjudication a été faite en la présence du sieur Siret, huissier-priseur au département de Paris, et par lesdits commissaires, qui ont signé avec ladite femme Champagne, se nommant Marguerite Malherbe, qui a payé ladite somme entre les mains desdits commissaires provisoires.
« Signé : M. Malherbe, LRaANGNRtR, Siret. »
Au dos de ce pi'ocès-verbal est écrit :
tt Je certifie avoir vendu au plus offrant et dernier
enchérisseur y les souliers et bottes des personnes
tuées à TAbbaye, pour la somme de soixante-seize
livres cinq sols.
<( A Paris, ce 4 septembre 1792, Tan 4* de la Li-
berté, le 1^' de TÉgalité,
K Signé : Chéradame *. »
Les victimes égorgées et dépouillées, et leurs vêlements vendus, il ne restait plus que les cadavres nus à emporter.
Le premier ordre pour l'enlèvement des cadavres de r Abbaye fut donné par l'assemblée générale de la section des Quatre-Nations dans sa séance du 2 septembre. Le voici, extrait du registre des délibérations :
(c Présidence du citoyen Dubois , séance du deuxième jour de septembre. Tan premier de la République française une et indivisible.
« L'assemblée générale a autorisé son comité de surveillance à faire transporter, le plus promptement possible , à Clamart , les cadavres couchés dans les cours de l'Abbaye, après qu'il aura été préalablement dressé procès- verbal du nombre et de la qualité
1 Doititr det mastacreÈ de septembre.— VU'ce n. 44. {Ârehivei de la Préfecture de police.)
des différents individus mentionnés au registre des prisons y et elle a adjoint aux commissaires de son comité celui de la police de la section *. »
Le même ordre était donné^ en ces termes, par la mairie, le 3 septembre au matin :