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MASSACRES DE LA CONCIERGERIE

Un des historiens de la Révolution française se fait la remarque suivante sur les massaeres de la Conciergerie :

a Nous rapportons ceci d'après la tradition. Il ne

reste y je crois, aucune trace authentique du massacre de la Conciergerie ^ »

Peu d'épisodes de la Révolution ont laissé , au contraire, des traces aussi nombreuses et aussi profondes que les" massacres de la Conciergerie ; et il faut d'étranges préoccupations d'esprit pour n'avoir point vu ce qui est partout. Il suffit néanmoins qu'un écrivain d'une aussi grande autorité ait douté des massacres de la Conciergerie pour que nous devions en établir la réalité avant d'en faire le récit.

Le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, publié par Clément, cour des Bamabites, près le Palais-de- Justice, s'exprime ainsi, dans son numéro du lundi 3 septembre 1792 :

i( Le retard occasionné dans nos numéros nous engage à prévenir nos abonnés qu'il est la suite nécessaire des événements imprévus, et que le bien de la chose publique a malheureusement rendus indispensables.

a Les premiers immolés à la justice du peuple, tirés des cachots de la Conciergerie, étaient les nommés: Gerdroux, Labonne^ Jouan, Bassignot, Pelletier, Noblet, Thuret, Fournier, Real, ci-devant garde du roi ; les frères Séguyer et Caudebert ; les frères Houblon et Portier, assassins ; Grégoire, assassin ; Biarie-Madeleine-Josèphe Grederer , femme

I Michelei, Histoire de laRévolvUon française, l. IV, i». 156.

Baptiste, bouquetière, âgée de trente-deux ans, cidevant condamnée à mort par les premier et deuxième tribunaux d'arrondissements »

Certes, on trouvera sans doute qu'un journal judiciaire, publié près du Palais-de-Justice, racontant le 3 septembre le massacre de la Conciergerie, qui avait commencé le 2 au soir, et qui durait encore , en donnant les noms des premiers prisonniers égorgés, est un document authentique.

En voici un second, c'est le procès-verbal officiel de l'Assemblée législative, rédigé par les membres du bureau :

ce Du lundi 3 septembre 1792, un membre fait le rapport des événements qui ont eu lieu dans la journée d'hier et pendant la nuit dernière dans les prisons de Paris. L'Assemblée décrète que ce rapport sera inséré au procès-verbal. (Suit la teneur de ce rapport.)

«( La commission assemblée pendant la suspension de la séance de la nuit a été instruite par plusieurs citoyens que le peuple continuait à se transporter dans les différentes maisons d'arrêt et y exerçait sa vengeance. La commission a jugé qu'il était nécessaire d'écrire au Conseil général de la Commune , pour connaître officiellement la véritable situation des choses. La Commune a répondu qu'elle allait

1 BvXUtin du Tribunal réf^luiionnaxre, V* partie, ii. 9.

envoyer une députation pour rendre compte du fait à la commission.

« A deux heures ) la députation , composée de trois commissaires y MM. Tallien, Truohon et Guiraut^ a été introduite. Voici , Messieurs, le rapport littéral de MM. les commissaires, d'api^ès la déol»* tion verbale qu'ils ont faite :

«...M. Guiraut, troisième commissaire, a Ait s Les prisons du Palais sont absolument vides, et fari peu de prisonniers ont échappé à la mort... M. Ouiraut a ajouté que le peuple faisait, sur le Poot-Neuf, la visite des cadavres, et déposait Targent et les portefeuilles ^ »

Ainsi, les prisons du Palais, c'esi-ànlire lea psu sons de la Conciergerie, étaient absolument vides kl lundi 3 septembre, et fort peu de délenils avaient échappé à la mort, d'après le rapport fait à F Aasem* blée législative par un commissaire de la Gotnmum de Paris. On ne saurait souhaiter^ sur ee point , un document plus explicite et plus positif.

Le procès-verbal des délibérations du Conseil gé« néral de la Conmiune porte également, en trois bù* droits, la trace évidente des massacres exécutés à la Conciergerie. VoictTun de ces passages^ extraits de la séance du soir, le 2 septembre :

a Sur Pobservation de M. Goulon que plusieurs

1 Provèé-cerboujc d$ l\isi>fmhUt; nalioiiale, i. XIV, p. 91S.

effets étaient détournés i la Conciergerie, le Conseil général arrête que MM. Coulon, Cochois et Charles se transporteraient à la Conciergerie, à l'effet d^y poser les scellés et d'empêcher les déprédations ^ »

Comment des effets auraient-ils été détournés à la Conciergerie et comment une apposition de scellés y aurait-elle été nécessaire, si ce n'est à la suite du désordre amené par le massacre des prisonniers ? D^ailleurs, voici un mandat acquitté par le trésorier de la Commune, qui ne laisse subsister aucun doute à cet égard :

« Mandat du 3 septembre, signé Ni , Pa ,

officier municipal, au profit de Noiste, marchand fripier, pour fourniture d'un gilet, veste et pantalon, pour un citoyen qui a travaillé à porter les cadavres de la Conciergerie *. ^

Voilà donc quatre documents authentiques, établissant de la manière la plus certaine que les prisonniers de la Conciergerie furent égorgés le 2 septembre, comme les fiitltres ; et, ce qui rend d^autant plus étrange le scepticisme de l'historien dé la Révolution dont nous avons parlé, c'est que ces quatre

I Procèi-verhàiue de la Commuhe de Parie, Séandé dil 9 sèptumbre au soir.

' Ètai des sommes payées pnr le trésorier delà Commune de Paris, pour frais de la Révolution du 10 août, p. 3iO.

documeDts sont imprimés depuis longtemps, et à la portée, sinon de tout le monde, du moins de tous les hommes d'étude, curieux de savoir et désireux d^écrire la vérité.

Indépendamment de ces quatre documents imprimés, il y en a plusieurs autres inédits que nous allons placer sous les yeux du lecteur. Le premier est un procès-verbal du 3 septembre signé du président et du commissaire de police de la section du Pont- Neuf, et ainsi conçu :

« Du lundi trois septembre mil sept cent quatrevinglr-^ouze, l'an FV de la liberté et le !•* de Pégalité, trois heures de relevée.

a Par-devant nous, commissaire de la section du Pont-Neuf, est comparu Pierre Plançon, fort de la Halle, demeurant rue de la Tannerie, lequel nous a dit qu'ayant été chargé d'un ordre signé de M. Santerre, président de la section des Gobelins, de venir avec sa voiture, cour du Palais, pour enlever les corps morts des prisonniers qui ont été tués à la Conciergerie ; qu'étant arrivé à Clamart avec une voiture desdits cadavres, il a trouvé dans la poche d'un dit corps mort, et en le dépouillant, un portefeuille ; que, l'ayant ouvert, il a vu qu'il contenait un assignat de cinquante francs et trois de cinq livres ; qu'il les a fait voir au public. Il a été interpellé par un particulier de lui donner conmiunication dudit portefeuille, ce qu'il a fait à l'instant, en

leur disant '.«Je suis de bonne foi, faites de même.» « Que le dit particulier a, en ce moment, été joint par un homme revêtu de Tuniforme de canonnier, ayant un pistolet à son côté gauche et la main droite en écharpe, qui était un mouchoir rouge^ et qui s^est dit commandant du détachement de service à Clamart, lequel a fait charger à six heures du matin les corps qui étaient dans la cour du Palais, laquelle voiture était la première de Tenlèvement des cadavres ; et qu'à Tinstant où le portefeuille venait d'être remis, un détachement est venu relever le premier, d Que le particulier désigné ci-dessus a profité de cette circonstance pour s'évader avec le canonnier soi-disant chef du détachement ; que le sieur Plançon s'étant aperçu de la disparition de ces deux hommes, et ayant besoin de conducteurs, les a vainement cherchés, ils se sont retirés par devers le comité de la section des Gobelins ; il ont annoncé le dépôt des cadavres au cimetière de Clamart, et qu'ils étaient actuellement chargés des bardes provenant desdits cadavres; qu'ils ont reçu une lettre de M. Santerre, annonçant que lesdits effets seraient remis à la section où est située la Conciergerie ; que le comparant a demandé qu'il lui soit donné acte de sa déclaration.

« Signé : Plançon.

(i Sur quoi nous, commissaires soussignés, disons qu^expédition de la présente déclaration sera remise au sieur Plançon, pour lui valoir ce que de raison. — Fait au comité, les jour et an que dessus.

« Signé : Baradelle^ président ; Babad6, commissaire \ »

La seconde pièce inédite, servant à établir la réalité des massacres de la Coqciergerie, est datée de la Municipalité de Paris, le 26 septembre 1792, et porte pour titre : « Réclamation de la veuve Jourdain, dont le mari, Pierre-Claude Jourdain, cordonnier, a été tué à la Conciergerie *. »

La troisième .pièce inédite est un jugement du 21 floréal an IV, rendu par le tribunal criminel de Paris , au profit de Gaspard Durand , né à Lyon, et de Joseph Cb&teau, né à Paris, accusés d'avoir fait partie des massacreurs de septembre, et dans lequel la déclaration du jury porte « quMl est constant que des personnes ont été hômicidées dans les journées de septembre, dans les prisons de la Conciergerie *. »

La quatrième pièce inédite est la liste officielle,

1 Procès-verbal du commissaire de police de U section du Pont-Neuf, en date du 3 septembre. — Collection des procès-verbaux. {Archives de la Préfecture de police,)

> Réclamations des familles des victimes, pièce n. 1, carton n. 313. {Archives de l'Hôtel de ville.

s Greffe du Palais-de-Justice. — Dossier des septnnhriseur».

avec procès - yerbal authentique , de$ iroii cent ioiiante dix-huit personnes égorgées à la Concier<* gerie, liste que nous publierons plus bas, et qui est

déposée comme les autres aux Archives de l'Hôtel de ville y pour servir à Tétat civil des habitants de Paris à cette époque.

On le voity aucune des neuf prisons de Paris^ où les massacres furent commis, ne présente une plus grande masse de documents certains, officiels, que la Conciergerie, et l'on s'étonne à bon droit de la légèreté avec laquelle les historiens ont passé sur des événements si complètement hors de doute et si lamentables.

A l'époque des massacres de septembre, et pendant la Kévelution, la Conciergerie s'appelait encore prison du Palais. Elle fut, dès son origine, le palais même qu'occupèrent, pendant leur séjour à Paris, les premiers rois de la troisième race ; le Parlement de Paris, devenu sédentaire, s'y établit ; et les cachots qui avaient primitivement servi de geéla & la juridiction royale servirent de maison de justiee au Parlement pour tous les prévenus dont le procès s'instruisait à la Tournelle. Depuis 179i et l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, la Conciergerie conserva la même destination.

On entrait à la Conciergerie^ à cette époque, par la grande cour du Palais, en prenant l'arcade qui existe encore à gauche, au bas du grand escalier. C'est même au pied de cet escalier que s'établit le simulacre de tribunal qui présida au massacre des prisonniers. Voici comment s'exprime à ce sujet le journal de Prudbomme, à la date du 8 septembre :

oc Le peuple, qui avait placé l'im de ses tribunaux en dernier ressort au pied même du grand escalier du ci-devant Palais-de-Juslice, y exerçait les mêmes vertus et les mêmes vengeances : le pavé de la cour était baigné de sang. Les cadavres amoncelés présentaient l'horrible image d'une boucherie d'hommes. Pendant un jour entier, du dimanche au lundi, on y jugea à mort, et les sentences étaient aussitôt exécutées que rendues ; mais à travers mille traits de barbarie on observa la plus sévère équité ; on se fit un devoir de consulter le livre des écrous; et ces mêmes bras qui frappaient sans miséricorde la tête du brigand, de l'assassin, du faussaire, du traître à la patrie, s'ouvraient fraternellement poui^ serrer le débiteur de bonne foi mis en liberté. A sa sortie de la prison, on lui prodiguait tous les secours, on le faisait manger, et on ne lui demandait, pour prix de tous ces soins, que de crier Vive la nation ^ ! >»

Il serait inutile de faire observer que cette apo-

t Vrudhomme , Révolutions d^ PariK, i. XTK, p. 42*).

logîe des assassins de septembre, écrite pendant que les massacres duraient encore, sous le poids de la terreur qui glaçait toutes les Âmes , et par un journaliste qui assistait lui-même, en qualité de membre du comité des Quatre-Nations , aux exécutions de l'Abbaye,, perd singulièrement, par toutes ces circonstances, de sa sii^cérité et de son autorité.

Voici, du reste, comment le même Prudhomme s'exprimait à une autre époque, lorsqu'il n'y avait plus aucun danger à être bonnête et sincère, sur ces mêmes prisonniers de la Conciergerie mis en liberté par le tribunal de sang :

« Trente-six prisonniers ont été mis en liberté, dans lequel nombre il y avait beaucoup d assassins et de voleurs; la compagnie des tueurs se les associa. Soixante-quinze femmes furent aussi mises en liberté ; elles étaient en partie détenues pour vol , mais elles promirent de bien servir leurs libérateurs. Elles furent, par la suite, les tricoteuses des tribunes de la société des Jacobins et des Gordeliers.... Tous les cadavres de la Conciergerie, réunis à ceux du Grand-Chàtelet, étaient amoncelés sur le pont Notre- Dame ; spectacle effroyable ! surtout de voir des femmes, ou plutôt des furies, retourner ces cadavres, leur faire les attouchements les plus indécents, aider à charger les voitures, monter dessus, et, tout le long de la route, jusqu'aux carrières de Montrouge,

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