‹ Histoire des Girondins et des massacres de SeptembreChapitre 4 sur 54 · MANUEL · texte numérisé non relu

MANUEL

La participation directe et officielle de Manuel aux massacres de septembre n'aurait pas besoin d'être

prouvée. Elle résulte nécessairement de ces deux faits, que la Commune de Paris prépara et fit exécuter les massacres, et que Manuel était procureur de la Commune. A la rigueur, le maire pouvait être suppléé par le Conseil général, au moins pendant la durée d^une crise aussi violente ; personne ne pouvait suppléer le procureur de la Commune, parce que le droit de réquisition était exclusivement dans sa main.

Accablé de repentir et de honte, Manuel nia, dès le 5 novembre suivant ' ; mais Robespierre nia , Petion nia, Marat nia, Panis et Sergent nièrent ; la dénégation de Manuel n'a donc aucun poids par ellemême ; on va voir qu'elle est détruite par les faits.

D'abord^ c'est sur le réquisitoire de Manuel ^ue furent prises toutes les mesures du 2 septembre au .matin, la fermeture des barrières, la réunion au Champ-de-Mars, la proclamation de la patrie en danger, la réquisition des chevaux, et le signal donné par le canon d'alarme *.

Ensuite,' la nouvelle étant arrivée à la Commune, à deux heures de l'après-midi, que les massacres commençaient dans les prisons, quel fut le réquisitoire de Manuel ? Demanda- t-il qu'on envoy&t des

> Moniteur du 14 novembre 1793, Séance de U Société des Jtt< cobins.

* Proch-verhaux de la Commune de Parie, Séance du Sseptembre 1799, au matin.

troupes, afin de défendre les prisons?— Nullement; il demanda que les sections délivrassent certaines ca^ tégories de prisonniers, et abandonnassent les autres. Voici ses paroles, d'après le procës-verbal de la séance:

<c Le procureur de la Commune demande que chaque section soit invitée à réclamer les prisonniers de son arrondissement qui sont détenus pour dettes,pour mois de nourrices, ou pour des causes civiles, ainsi que les militaires détenus pour faits de discipline.

« Sur la proposition de faire sortir de Sainte- Pélagie les prisonniers qui y sont purement pour dettes et reconnus pour tels par la vérification de l'écrou, le Conseil arrête que la prison de Sainte- Pélagie sera ouverte ^ »

En même temps que le Conseil général de la Commune ordonnait, sur le réquisitoire de Manuel, de délivrer les prisonniers pour dettes, afin que les assassins ne trouvassent plus dans les prisons que les prêtres et les prisonniers politiques, le comité d'exécution prenait la même mesure. Écoutez Marat, qui était l'àme de ce comité :

« Je me trouvai au Comité de surveillance, dit-il, lorsqu'on y annonça que le peuple venait d'arracher des mains de la garde et de mettre à mort plusieurs prêtres réfractaires, prévenus de machinations, et envoyés à la Force par le comité, et que le peuple

i Proeès-verhaua: de la Commune de Pûriif' Décret du 2 septembre 1792, au soir.

menaçait de se porter aux prisons. A cette nouvelle, Panis et moi nous nous écri&mes, comme par inspiration : Sauvons les pauvres débiteurs, les prisonniers pour rixes, et les petits délinquants.

« Le comité donna Tordre sur-le-champ à différents geôliers de les séparer des grands malfaiteurs et des traîtres contre-révolutionnaires, afin que le peuple ne fût pas exposé à immoler quelque innocent. La séparation était faite , lorsque les prisons furent forcées'. »

Il faut donc avoir présente à Tesprit cette séparation des prisonniers, opérée sur les ordres du Conseil général de la Commune et du Comité de surveillance, pour juger, dans sa moralité, cet envoi de commissaires, chargés, par la Commune, d^aller défendre les prisons avec des discours. C'était une sinistre et sanglante comédie, jouée par Petion, par Manuel, et par toute la municipalité, informée, heure par heure, des torrents de sang qui coulaient. Les prêtres, les Suisses, les gardes du roi, toutes les personnes arrêtées depuis le 10 août, étaient vouées à la mort; et si on n'employait que des harangues pour les sauver, c'est qu'on ne voulait pas qu'ils fussent sauvés. Les commissaires envoyés aux prisons pour prêcher les assassins, étaient les directeurs suprêmes des assassinats.

* Marni, Journal de la R^uhlique française n. 12, 6 octobre

Pendant que l'abbé Sicard, réfugié au comité de la section des Quatre- Nations, attendait d'un hasard la mort ou la vie, on annonça un commissaire de la Commune, a II entre, dit Tabbé Sicard, et adresse ces mots au comité : a La Commune vous fait dire n que, si votts avez besoin de secours, elle vous en « enverra.— Non, lui répondirent les commissaires, « tout se passe bien chez nous (on massacrait à force). « —Je viens, répliqua- t-il, des Carmes et des autres « prisons ; tout se passe également bien ^ » Yoilà les commissaires que la Commune envoyait aux prisons, pour les protéger !

Manuel fut précisément un de ces commissaires ; il alla d'abord à l'Abbaye, ensuite à la Force. Le procès-verbal de la Commune rapporte en ces termes, le résultat de sa première mission :

(( M. Manuel rend compte du spectacle douloureux qu'il a eu sous les yeux, à l'Âbbaye. U dit que les efforts de douze commissaires dé l'Assemblée nationale, les siens et ceux de ses collègues du corps municipal, ont été infructueux pour sauver les cri' minels de la mort* ! »

Yeut-on savoir les efforts qu'avait faits Manuel pour sauver les criminels? les voici :

a Manuel, dit l'abbé Sicard, au milieu de la rue

* Relation de M. l'ahbé Sicard, p. 111.

i Procès^erhatix de la Commune de Paris^ Séance du 3 septembre 1793, au soir.

Sainte-Marguerite, en face de la grande prison, et au moment où les massacres avaient commencé, avait parlé ainsi à ce même peuple : « Peuple français, au « milieu des vengeances légitimes que vous allez exera cer, que votre hache ne frappe pas indistinctement it toutes les tètes. Les criminels que renferment ces a cachots ne sont pas tous également coupables ^ x>

Madame de Fausse-Lendry, nièce de Tabbé de Ghapt de Rastignac, enfermée avec ce vénérable prêtre à l'Abbaye, n'apprécie pas autrement que Tabbé Sicard, la conduite de Manuel.

« Â sept heures du matin, le lundi, dit-elle, on nous annonça Manuel, qui eut Tair de désapprouver tout, mais qui n'empêcha rien. Sa présence fut donc bien inutile ou bien funeste. Il passa une grande partie delà journée dans la prison. Gomme j'avais étéobli* gée de le voir pour obtenir la permission de partager la captivité de mon oncle, je lui exposai mes craintes sur le danger qui environnait l'objet de ma tendre vénération. «Soyez tranquille. Madame, me dit-il; il ne a lui arrivera rien, j'en réponds sur ma tète*, d L'abbé de Ghapt de Rastignac fut égorgé dans la journée.

Ge même jour, 3 septembre , vers huit heures du matin , Manuel alla faire sa même harangue aux

A Relation de M. l'abbé Sicard, p. 134.

'De Pajsac, marquise de FauMO-Lendry, Quelquet-unê des fruité amers de la Révolution et une faible partie des joume«9 des 2 et Z eeptembre 1702.

tueurs de la Force : « Quatre sabres, dit Mathon de la Yarenney échappé miraculeusement aux massacres, comme l'abbé Sicard, étaient croisés sur ma poitrine. Je fus traduit devant le personnage en écharpe qui siégeait au bureau du conciei^. Il était boiteux, assez grand, fluet de taille. Il m'a reconnu et parlé sept ou huit mois après. Quelques personnes m^ont assuré qu'il était fils d'un ancien procureur et se nommait Chépy. En traversant la cour dite des Nourrices, je la vis pleine d'égorgeurs que pérorait Pierre Manuel, alors procureur de la Commune ^ »

La mission de Ifanuel aux diverses prisons fut donc partout la même ; il allait sauver les prisonniers détenus au nom des lois, et livrer aux assassins les prisonniers détenus au nom des haines politiques. C'est le rôle qu'il eut aux yeux des quarante-huit sections de Paris; et on lit la mention suivante dans le procès-verbal de la section des Sans-Guloltes, à la date du 2 septembre 1792 :

<K Le citoyen Thomas, commissaire à la Commune, a rendu compte de ce qu'il y avait appris, et notamment des mesures que M. Manuel a prises pour l'élargissement des prisonniers pour dettes *. )>

> Mathoo de la Varenne, )«f Crimes de Marat et de» autree égor- §tuir$, ou ma rentrreeHon, p. 84.

* Rêgiitrê dee délihéroHùnê dé VoêiemhUe générale de» Sans- Cnlottês, commeocé le 15 août 17d3, folio 50. {Arehines de la Préfecture de poHce.)

Le lecteur est donc en état d'apprécier la sincérité de cette parole de Manuel, au sujet des massacres de septembre : «Monté sur un tas de cadavres, je préchai le respect pour la loi ; je cherchai Bosquillon, il avait été mon ennemi ; c'était le premier que je devais sauver \ d— GoUot d'Herbois, plus naïvement féroce, put lui répondre avec raison : (( Manuel n'est pas assez étranger aux révolutions pour ne pas savoir que ce tocsin qu'il a fait sonner, ce canon d'alarme qu'on a tiré, et qui disait aux citoyens de voler à Cbàlons, ne leur disait pas aussi d'abandonner leurs feipmes, leurs enfants à la merci des conspirateurs. Manuel a coopéré à cette journée ; qu'il ne vienne donc pas déguiser son opinion. Manuel sentira que c'est une grande journée dont il a été l'instrument*. »

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