‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 2)Chapitre 21 sur 30 · M. NECKER · texte numérisé non relu

M. NECKER

Ni les banques ni les banquiers n'étaient choses nouvelles dans l'Etat, pas plus que les emprunts; à toutes les.époques, le gouvernement du roi avait cherché des ressources en Hollande, à Gènes, à Venise, ce qui constituait la dette publique. Il existait même en France une charge particulière, celle de banquiers de la cour, créée pour ceux qui s'occupaient de toutes les affaires de finances du roi et de sa famille. Tels avaient été Samuel Bernard, les frères Paris; et Jt la fin du règne de Louis XV, Jean>Baptîste Laborde, de Bordeaux, qui, chargé des escomptes de la maison du roi, avait acquis une situation trèsélevée.

Hais l'école de banque qui prenait une certaine importance depuis quelques années était celle de Genève ; on appelait ainsi tous les financiers suisses à quelques cantons qu'ils appartinssent, spécialement L (5) Ifi

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Genève, Bâte et Neufchâtel. Les Génerois, caractères secs et actifs, se mêlaient plus ou moins à toutes les afTaires de banque et d'argent; ce qui leur manquait de cœur comme protestants, ils le trouvaient dans les ressources actives de l'esprit de coterie ; tous les calvinistes se tenaient comme des hommes d'une commune foi. Les plus importants de ces banquiers, les TbélusBon {Jacques et Isaac] , l'un établi à Paris, l'autre à Londres, Français d'origine, étaient sortis de la patrie à U suite de la révocation de l'édit de Pfantes; soua la protection du résident de 6enère,ilB étaient revenus s'établir à Paris j les Vernet, aussi Français, fhisaient presque spécialeœuit le papier d'Étatt et dans cetl« maison de banque avait travaillé un jeune homme de grandes espérances, Jacques Neekeri né d'une famille allemande depuis longtemps établie en Suisse. Auteur de la maison Tbélu»son se groupèrent ensuite d'autres banquiers de moindre importance ; les Pache frères [établis rue Bergère) , les premiers Mallet père et fils (rue Montmartre) et Clavière, le plus actif, le plus babile de tous dans le mécanisme de la hausse et de la baisse des effeta publics.

au milieu de cette banque fénevoîse Necker avait

^ndi : sa fortune était déjà considérable lors dt ses premiers rapports avec le duc de Choiselil, et soa salon devenait important. La considération méritée qu'inspirait U. Necker le 6t nommer résident de la petite république de Genève à la cour de Frauce, puùl sjrndic de la compagnie des Indes, qu'il défendit avec courage contre les attaques des économistes, co» terie d'mtrigants qui Voulait détruire tout ce qui n'était pas dans ses idées. M. Necker aspira au rang d'écrivain, sans sortir pourtant de sa spécialité finaocièret et il obtiot le prix à l'Académie française, pour VÉtogi de Cotbert. Dans un écrit très-remarquable, Essay sur ta tégiilation et tê commerce des froinet M. Necker combattit le système des économistes, qUl affamaient Paris et la France, sous prétexte de la liberté du commerce- Le salon de U. Necker était devenu très à la mode parmi les philosophes et les gens de lettres. Madame Necker réunissait autour d'elle les beaux-esprits du temps, Diderot, Uarmontel, Grimm, Thomas, le fade faiseur d'éloges. Le château de Saint'Ouen, résidence d'été de M. Necker, était devenu une sot-te d'acadé^ mie vivante et animée; de très^jolis vers de Voltaire étaient adrewés à madame Necker. C'est dans le salon

de Saint-Ouen qu'où avait voté une statue au vieillard de Ferney, vilam corps, figure railleuse, ce squelette eofin sorti des mains de Pigale. Tout était un peu extraordinaire dans ce salon de madame Necker, même une petite fille laide à faire peur, enthousiaste et pédantCi qu'on était obligé de faire taire [elle devint depuis madame de Staël].

Hais ce qui assurait à M. Necker plus de force, plus d'avenir encore, c'est qu'on le savait maître d'une fortune considérable, et ce qui est souvent plus que la fortune personnelle, on n'ignorait pas son influence sur cette réunion dé banquiers qui, par leur crédit, -pouvaient assurer des ressources immenses à l'Etat ; dans dix jours, cette banque offrait de prêter 100 millions, par elle-même oupftrses relations en Europe. Ces considérations, puisées dans le développement du crédit, firent prendre à H. de Haurepas (on était à la veille de la guerre d'Amérique) la résolution de s'adresser à M. Necker pour lui confier la direction du Trésor. Tout en conservant à M. de Taboureau le titre et l'office de contrôleur-général, H. Necker fut le vrai maître de toutes les opérations financières (en 177S) ; il y déploya une activité cooûdérable. aidé par le concours des banquiers

européens à qui il inspirait une haute confiance. Durant la guerre d'Amérique, si coûteuse à la France. H. Necker fournît k tous les besoins des armements maritimes; plus de 300 millions furent appelés par le crédit public presque sans efforts, seulement à échéances très-courtes, comme celle d'un papier de banque en circulation.

Malheureusement, H. Necker n'était pas seulement un financier distingué, il était aussi un esprit novateur, un écrivain à système politique, qui voulait remanier les institutions de la monarchie, et déjà il présentait au conseil une série de mémoires, d'abord pour la réforme des impôts (ce qui était dans ' ses attributions), puis pour un remaniement absolu des vieilles institutions politiques et administratives de la monarchie. Necker, quoique personnellement très-hautain, appelait l'égalité des conditions entre les ordres : clergé , noblesse et tiers-état ; la transformation de ta monarchie traditionnelle en un système provincial presque fédératif, comme les cantons suisses, idée fixe du parti protestant depuis le ivi* siècle. Ces projets hardis trouvaient des contradicteurs dans le conseil, surtout parmi les esprits d*expéri»ice et d'application, tels que HU. de Ver-

- «46 — gennes et de Sartioe ; H. Necker voulait dominer les affaires en expulsant ces deux ministres pour rester maître en définitive des résolutions politiques : Il Mlaità M. Necker un cabinet qu'il eût formé de ses mains et qu'il pût diriger à sa volonté.

Cette intrigue pour assurer la domûiatîon d'un premier ministre fut favorisée et conduite par le maréchal de Castries. Dans le but d'arriver par l'opinion à ce poste de premier ministre, U. Necker publia le iaimeiix Compté-Rendu sur l'administration deâ finances. Le roi Louis XVI, avec ses tendances libérales, avait autorisé cette publicité^ véritable innovation dans les finances de la monarchie : était-ce un bien, était-ce un mal que de faire connaître tout4i-coup la situation obérée du Trésor? quelle était la simple knaison de banque capable de subir cette épreuve? On passait tout d'un coup du silence le plus absolu à la publicité la plus complète.

N'est-ce pas dans les matières de finances, toujours très-délicates, une quesUon grave à examiner que de savoir s'il est bien essentiel de mettre le public dans la confidence des opérations du Trésor? Y a-tril, je le répète, un établissement financier «i Europe qui pût supporter une telle publicité? II faut

don secrets daos les aflaires d'un pays comme dans les transactions privées : M. Necker, il faut le croire, publiait des ehiffires non plus seulement dans un intérêt général, mais aussi pour préparer la popularité de son nom, manœuvre qui tôt ou tard lui donnerait ' le pouvoir.

Cette ambition de popularité se réalisa dans tous ses retfflitissements par le Compte-Renda, qui devint pour M. Necker ime force immense ; le peuple français se passionna pour ce long et ennuyeux factum. Les cbiffres du contrAleur-général s'illuminèrent comme des idées sublimes ; les chef^ de parti y virent tout un avenir de luttes et de passions ; et comme le Comptt-Rtndu précéda la retraite de M. Necker , cet acte devint sa force et son programme d'avenir. Rien de moins positif, au reste, et de plus équivoque que ce tableau des Bnances du royaume : le ministre voulait prouver que, sous son ministère, les recettes excédaient les dépenses de plus de 10 millions et qu'ainn tout restait balancé, assertion exacte si Ton faisait aitrer dans les ressources les produits de l'emprunt ; mats ce que M. Necker ne disait pas suffisamment, c'est que la dette publique s'était accrue d'un capital de plus dé 430 millions pendant la

— 2fi8 guerre d'Amérique, capital à échéances fixes et rapprochées comme des papiers de banque; le renouvellement exigeait en intérêt et commission 35 millionapar an qu'il fallait couvrir par l'impôt.

Telle était la véritable situation financière que laissait M. Necker. Après être entré si facilement dans le système des emprunts, il fallait de nouveaux gages offerts aux créanciers, soit par l'accroissement de l'impôt, soit par le remaniement du système domanial et des forêts, ou par le retour des domaines aliéniés, soit par le séquestre ordonné sur les biens de l'Église et les fiefs ; il fallait créer un papier-monnaie, une banque ou caisse d'escompte, et comme coaronnementde l'œuvre, le roi devait consentir à la transformation de la monarchie traditionnelle, proclamer le système représentatif, afin d'obtenir par une chambre des communes française le vote annuel de l'impôt.

H. Necker remaniait en ce sens l'administration des provinces, en y constituant des assemblées pour le vote et la répartition des revenus. Le ministre n'avait aucun goût pour le beau système des intendants, gloire et force de l'administration publique ; il était trop lié aVec les banquiers pour n'être pas en riva-

lité d'influence et de fortune avec les fermiers-généraux, les grandes existences financières de la monarchie.

Un esprit d'innovation si hardi inspira des craintes sérieuse à Louis XVI, qui accepta la démission de M. Neeker, car le contrôleur-général allait droit à une révolution politique et administrative : assez de causes entraînaient la monarchie vers ce mystérieux et terrible inconnu. M. Necker sortit du ministère' par la porte brillante de la popularité ; son salon ne cessa pas d'être le rendez-vons des philosophes et des beaux esprits. Voltaire écrivait à madame Necker ces vers charmants sur son mari :

Je l'aiiiiaii, lorsque duu Paris, Be Colbert, Il prit Is défeiue.

Et qu'an Lourre il obtint le prix Que le goOt doDoe à l'éloqueDce.

A moittleur Tu^t J'applaudU, Qaoîqn'il nit d'un autre &Tla Sur le commerce et la finance ; n fant qu'entre lee beaux esprits Il «oit un peu de dilTârence.

Voltaire, on le voit, ménage les deux écoles rivales et également novatrices I les économistes et les philosophes banquiers. Louis XVI k son avènement avait essayé des uns et des autres : avaient-ils produit de

-IKW sérieuses améliorattoas? le peuple ea étttit-ÎI plus heureux? Le roi revenait donc avec bonheur aux vieux éléments de îa monarchie, c'est-à-dire aux habiles intendances pour l'administration publique et aux fermiers-généraux pour les finances.

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