CHAMILLARD, DESMARETS
La noblesse de France fit les dernières guerres de Louis XIV avec un dévouement immense; elle sauva la nationalité de notre pays; mais ce qu'on n'a pas assez étudié, ce sont les efforts financiers qui secondèrent ce bel élan des gentilshommes; la plaie profonde des derniers temps de Louis XIV ce fut le défaut d'argent. Les contrôleurs-généraux des finances rendirent d'aussi beaux services que Villars : ils eurent plus d'une fois leur bataille de Denain.
Quoique la disgrâce de Fouquet ne fût pas à son terme et que le roi eût défendu de lui en parler, les idées de crédit du hardi prisonnier d'Etat triomphaient à ces époques difficiles. On les essaya avec plus ou moins de succès sous les courtes administrations de Lepelletier et de M. de Poinpone , contrô-
leurs-généraux qui succédèrent à Colbert. On commença par chercher des ressources dans l'impôt et dans la création de nouvelles charges : on emprunta difficilement quelques millions. Tous ces moyens auraient été insuffisants si le contrôleur ne s'était adressé à des compagnies financières pour obtenir des avances sur les nouveaux impôts, sur les revenus de l'avenir; comme fait l'Etat aux temps modernes quand il escompte les billets de douane, les bons du Trésor ou les obligations souscrites pour les coupes des bois et des forets.
Le plus habile , le plus honorable de ces contrôleurs-généraux qui se succédèrent à la fin du règne de Louis XIV, ce fut Chamillard : on a fait mille récits sur les causes de sa faveur auprès de Louis XtV ; on a même, avec cet esprit d'invention qui caractérise les faiseurs de Mémoires, et surtout le bavard et souvent ignoble Saint-Simon, attribué la familiarité du roi à l'excessive adresse de Chamillard au jeu de billard récemment introduit en France : « Il faisait la partie de Louis XIV et parvenait quelquefois à l'amuser par ses saillies. » Toujours de petites causes aux grands effets, n'est-ce pas l'histoire vulgaire?... Chamillard , esprit de probité et de ressources , ap-
parvenait à l'école parlementaire, très-favorable à la mémoire de Fouquet; tous les financiers, tous les fermiers-généraux étaient ses amis ; ils avaient en sa probité une extrême confiance ; le plus ricbe d'entre eux, on va le dire, Samuel Bernard, lui ouvrit son immense crédit, parce qu'il savait qu'avec lui on n'avait pas à craindre ces mauvaises petites avanies employées par Colbert contre les traitants et les porteurs de rentes.
L'histoire doit le constater : si le système de Colbert avait prévalu, jamais la France n'aurait pu se défendre contre la coalition qui menaçait son existence ; Colbert n'aurait pu procurer avec ses petites idées et ses moyens financiers exigus des ressources suffisantes pour résister à l'Europe armée. Ce furent les financiers, ceux qu'on appelait les traitants avec tant de dédain, qui firent les fonds de ces grandes guerres par leurs avances, leur crédit, leurs fournitures de vivres, d'argent, de draps, de blé, de marchandises et d'armes. Ils purent faire des profits; quoi de plus légitime quand on rend un service, quand on remplit un devoir!
Deux moyens furent employés par le contrôleur Chamillard : la refonte des espèces et les billets de
monnaie, sorte d'assignats ou de billets de Banque représentatifs de l'argent; la refonte des espèces n'était pas un élément bien neuf de crédit public. Depuis la première race, les rois n'avaient pas d'autres ressources dans les crises publiques ; elle n'avait qu'un effet momentané, l'argent se met toujours au niveau de sa valeur intrinsèque; mais les billets de monnaie destinés à représenter le numéraire étaient une forme nouvelle de crédit très-utile inspirée par les financiers qui les acceptaient comme argent; ils avaient cours légal , et le Trésor royal en grandit le chiffre jusqu'à 700 millions avec intérêt à 5 p. 0/Q.
Le système des assignations par avance de deux ou trois années sur le revenu fut également indiqué par les financiers comme un expédient de crédit ; ces assignations trouvaient des preneurs parmi les grandes compagnies des Indes, d'Afrique , de banques et de finances! Il y avait du patriotisme dans cette confiance étendue des financiers envers le roi et l'Etat; les billets de monnaie se prenaient pour du comptant, les assignations de revenus à des intérêts de 7 à 8 p. O/q par an ; et ce n'étaifpas trop quand l'échéance s'étendait à plusieurs années et restait ainsi soumise à plus d'un hasard et même au caprice de l'Etat.
Lorsque l'habile Desmarets prit le contrôle-général en 1708, il releva le crédit par une mesure d'ordre que les financiers aidèrent de tous leurs efforts , en mettant 1 million de marcs d'argent pur à la disposition du contrôleur, ce fut d'offrir le paiement immédiat en nouvelles espèces de tous les billets-monnaie qui seraient biffés et déchirés devant les porteurs. Cette offre rendit toute confiance en ces billets qui reprirent une circulation active et féconde. En même temps les assignations sur les revenus furent consolidées par un emprunt en rentes hypothéqué sur l'Hôtel-de-Ville et les fermes au denier 30 et 20 ; dès ce moment la masse des valeurs flottantes diminua sensiblement : on n'eut plus qu'à servir l'intérêt de 120 à 130 millions par des annuités soldées en billets de monnaie, acceptés comme du numéraire.
Il faut rendre justice au contrôleur Desmarets, il mena cette opération à un résultat admirable par sa loyauté, sa bonne foi envers les financiers ; son activité fut merveilleuse ; on serait ingrat si l'on ne reconnaissait en même temps le concours actif de tous les traitants, fermiers-généraux, gens de finances, pour opérer la liquidation difficile des dettes de l'Etat Le plus confiant, le plus riche, le plus généreux
de tous fut Samuel Bernard dont je vais parler, qui rendit au moins autant de services à la monarchie de Louis XIV par son crédit, je le répète, que Villars à Denain par sa glorieuse épée!