BANQUES, BOURSES, OPÉRATIONS DE CHANGE
XVIe SIECLE.
Les Juifs, les Florentins, les Génois opéraient avec une incessante activité, presque exclusivement sur le prix et la valeur des monnaies; mais, au xvie siècle, il s'établit dans le nord de l'Europe des opérations de banques et changes de monnaies qu'imposaient les émigrations considérables produites parla guerre civile et l'activité commerciale de tous.
Hambourg fut le centre de la Hanse, ou Ligue anséatique ; là se firent les premières monnaies de convention ; ce que j'appelle l'idéalisme de la banque. C'est par Hambourg que se soldaient toutes les négociations commerciales de la Suède, du Danemark et même de la Russie; la place de Hambourg servit d'intermédiaire pour payer les subsides que le cardinal de Richelieu accordait à Gustave-Adolphe et aux Suédois.
La prospérité financière d'Amsterdam résulta non-
seulement du commerce colonial des Pays-Bas émancipés, mais encore elle vint du numéraire qui, de toute part, fut déposé à sa banque quand le parti protestant se souleva en France contre Henri III. Alors les Condé, les Coligny, les gentilshommes qui combattaient les catholiques déposèrent leur argent dans les mains des banquiers d'Amsterdam, qui leur prêtaient aussi dans leurs besoins, comme en toute affaire de parti où l'on s'aide mutuellement, où les plus avares deviennent généreux.
Les banquiers du Nord appartenaient a deux sectes, les juifs et les protestants. En Hollande, les Israélites trouvaient protection et considération ; ils avaient obtenu à la Bourse d'Amsterdam une renommée de probité et de science qui les protégeait contre les émotions populaires. La synagogue d'Amsterdam était aussi respectée que la Bourse même ; les juifs y faisaient le commerce d'argent, dans une voie large et probe; rien de semblable à l'usure du moyen-âge.
Les banquiers protestants y avaient aussi une certaine grandeur d'idées qu'ils ne possédaient nulle autre part ; les vastes opérations commerciales élargissent l'horizon. La Hollande était d'une si exubé-
rante richesse au xvne siècle, qu'elle prenait presque tous les emprunts de la France et de l'Angleterre (de4à6 p. 0/0).
C'est un phénomène fort curieux à cette époque que de voir la pauvreté relative de la place de Londres, si puissante aujourd'hui et si gênée alors, que le roi et les ministres en sont aux expédients. Si la reine Elisabeth paye quelques subsides à Henri IV, c'est qu'il s'agit des intérêts du parti protestant, et que la reine trouve, dans le concours des opinions, des ressources à la banque d'Amsterdam, caisse incessamment ouverte au crédit de la réformation. Tous les emprunts se font en Hollande.
Durant le XVIe et au commencement du xvne siècle, Londres emprunte toujours et ne prête pas ; c'est assurément une place très-pauvre; le peuple alors émigré d'Angleterre comme aujourd'hui il quitte l'Allemagne : les questions religieuses absorbent les idées et les intérêts ; les Stuarts reçoivent un subside de la France ; ils vendent les villes, les colonies pour de l'argent. On fait ressource de tout.
Londres ne prend une certaine importance de banque qu'à la fin du règne de la reine Anne, à une époque ainsi relativement moderne, quand déjà les
affaires sont partout organisées : la maison d'Orange s'élève sur le trône, et par conséquent les richesses de la Hollande fondent les éléments de sa fortune. Pendant plus d'un demi-siècle, Londres tire tout son numéraire d'Amsterdam.
L'Allemagne a deux vieilles cités, Augsbourg et Francfort, qui deviennent aussi le centre de toutes les opérations de banque pour les États de l'empire. Vienne, comme Londres alors , n'avait aucune importance de banque; à chaque vingt ans, menacée par les Turcs, elle était comme une ville frontière et militaire.
C'est le vieux Francfort, ville impériale , qu'il faut étudier pour acquérir la connaissance financière de l'Allemagne; les juifs, dont la situation est si mauvaise dans les Electorats, trouvent à Francfort des éléments de sécurité et de prospérité : ils n'y sont pas bourgeois; ils vivent dans une espèce de ghetto ; mais il ne se fait pas un revirement de fonds qu'ils n'y soient intéressés.
Nul ne connaît mieux que les juifs le prix, le poids, le taux des monnaies; ils sont des numismates plus forts que tous les antiquaires réunis; donnezleur un carolus de France, une roupie d'Asie, un se-
quin de Venise, des ducats et ducatons de Hollande, même du temps des comtes de Frise, ils vous diront, au toucher, la valeur relative de toutes ces monnaies, leur poids, leur altération ; le juif aime l'or, l'argent; il le fouille, le remue; il n'a souvent pour comptoir que sa chétive échoppe, et pour caisse que sa bourse de cuir. On peut se faire une idée de la banque juive de Francfort au xvie siècle par l'aspect de sa vieille ville, avec ses rues étroites, ses maisons rongées par le temps, qui ressemblent à un ghetto permanent. Là se trouvaient pourtant tous les trésors de l'Allemagne; là prit naissance la maison Rotschild.
A Francfort, à Augsbourg s'opèrent rarement les négociations d'emprunt comme elles se font à Amsterdam, Gênes, Venise qui prêtent aux rois de France et d'Angleterre, à gros intérêts et quelquefois sur gage; à Francfort et à Augsbourg la banque opère surtout par les changes de place en place, opération qui suppose, ainsi que je l'ai dit, la parfaite connaissance du taux et de la valeur des monnaies. On trouve à Francfort par l'intermédiaire des juifs des lettres de crédit sur toutes les places du monde depuis Venise, Smyrne, Constantinople jusqu'à Bagdad. Les juifs sont partout; nul ne calcule mieux la valeur des
changes de place en place, et comme les valeurs relatives varient beaucoup, ils trouvent souvent 15 à 20 p. 0/0 de bénéfice sans usure, sans pressurer le commerçant qui a besoin de fonds sur des places éloignées pour acheter des marchandises et réaliser à son tour de gros bénéfices.
Cette sorte de change fait aussi la fortune de Baie, la vieille ville de la Suisse allemande : Bâle, la riche porte du Rhin, garde sa triple face, l'une sur la France, l'autre sur la Suisse, et sa troisième sur l'Italie : elle a de continuels rapports avec Amsterdam, Augsbourg, Venise, Gênes; elle est comme un intermédiaire de toute grande opération qui lie l'Italie et l'Allemagne. Dans Bâle on se procure des ducats, des florins pour payer les Suisses au service de France. Le pape , les Républiques d'Italie se servent de l'intermédiaire desBâlois pour solder les compagnies qu'ils capitulent avec les cantons : l'antique probité, la sévérité des mœurs des citoyens de Bâle fait qu'on élève la simple parole des banquiers à la hauteur de leurs obligations écrites : on ne dirait jamais que Bâle est le centre de richesses immenses; les plus opulents habitent de petites maisons proprettes a ver
un petit couloir où se trouve le bureau de change; on y remue l'or à la pelletée.
La banque de Genève appartenait à une époque postérieure; Genève jusqu'à la fin du xvie siècle n'est qu'une ville scientifique , la Rome du calvinisme, comme on l'appelait alors; durant les guerres civiles un bon nombre de Français vinrent s'y réfugier, et Genève doit à cette émigration l'activité de banque et de commerce qu'elle déploya plus tard dans le commerce du monde.
Mais à la différence d'Augsbourg et d'Amsterdam, il se manifeste parmi les banquiers de Genève, à travers l'austérité et le pédantisme des formes , un caractère d'aventure et souvent d'intrigue ; l'esprit de secte, d'émigration , se déguisèrent sous les apparences d'une certaine rigidité financière. Nous verrons des banquiers genevois exercer une action très-puissante au xvme siècle sur la place de Paris, où ils apportèrent le goût des spéculations sur les fonds publics, les combinaisons de jeux et de Bourses, les prêts de banque sur la propriété foncière : les Genevois, les Bâlois, les Neufchâtelais excellèrent dans l'usage de l'achat à réméré, sorte d'usure déguisée, spéculation fondée sur l'impuissance des emprunteurs»
Tous ces éléments et ces forces de crédit peu à peu se développent sous le cardinal de Mazarin spécialement; le ministère en a besoin pour mettre un terme à la guerre civile et fonder les bases solides de la Monarchie. A ces époques, la levée des impôts est difficile; on doit user un peu d'expédients, aliéner même l'avenir pour sauver le présent. Dans les crises il faut des ministres hardis, à ressources osées, et comme les hommes supérieurs surgissent pour toutes les circonstances exceptionnelles, alors apparaît le surintendant Fouquet.
LE SURINTENDANT EOUQUET.
On sortait des troubles de la Fronde : il s'était fait une vive agitation dans les esprits et dans les intérêts comme après toutes les guerres civiles ; on avait dû vaincre, apaiser ou acheter les gentilshommes mécontents ; Mazarin couronnait la guerre contre les huguenots commencée par le cardinal de Richelieu. Les grands gouverneurs de province détournaient à leur profit, la source presque tarie des revenus publics ; le système des intendances s'organisait difficilement parce qu'on repoussait alors toute forme, toute expression d'un pouvoir centralisé. Dans ces graves circonstances, Mazarin confia la surintendance des finances à Fouquet.
Nicolas Fouquet n'appartenait pas à une des familles aventureuses et habiles de ces Italiens que le cardinal avait amenés en France autour de lui : il était fils de François Fouquet, comte de Vaux,
conseiller d'Etat du roi Louis XIII, un de ces eprits d'intelligence et de fermeté très-appréciés par le cardinal de Richelieu ; sa mère était une Maupeou, de la race parlementaire qui, plus tard, brisa les résistances à l'unité du pouvoir.
Né en 1615, Nicolas Fouquet, esprit brillant et d'une noble tournure, fut fait maître des requêtes à vingt ans et procureur-général au parlement de Paris à vingt-sept; la reine-mère le désigna au cardinal Mazarin comme l'homme le plus capable de grandir le système des finances et de jeter quelque éclat sur la régence. Fouquet se dévoua passionnément à cette mission ; il adopta le mode des emprunts à l'étranger, en Italie, en Hollande, habitude de crédit presque inconnue jusqu'alors, et qui permit de ne pas pressurer le peuple par des impôts trop onéreux au moment difficile d'une minorité royale.
Fouquet fut aidé dans cette mission nouvelle par les relations personnelles du cardinal Mazarin, l'ami de tous les banquiers de Gênes, de Florence, de Venise, prêteurs faciles et ne considérant que deux choses : les garanties et l'intérêt à de courtes échéances; moyennant quoi, ils renouvelaient les titres et n'exigeaient pas le remboursement de la dette : quel-
ques-unes de ces avances dataient des campagnes d'Italie, sous François Ier, le roi fort emprunteur pour les nécessités de la guerre.
A la mort de Mazarin et quand l'influence de Louis XIV se fit sentir dans les affaires, la position de Fouquet fut un peu amoindrie; il espérait à force de services et en secondant ce goût de luxe et de fêtes , qui animait le jeune roi Louis XIV , garder une situation qu'il avait créée et conquise par ses services. Fouquet portait à un haut degré la protection des arts et des lettres; le château de Vaux était aussi magnifique que la cour de Saint-Germain; Versailles n'était point encore achevé ; les jardins de Vaux avaient été tracés par Le Nôtre ; les bâtiments d'une élégance infinie, étaient couverts de splendides peintures, de glaces de Venise à bandelettes d'or et de soie ; on ne parlait à la cour que des fêtes du surintendant, pleines de galanterie et de goût.
Dans ce magnifique château de Vaux, poètes, artistes, savants, recevaient une douce hospitalité; Fouquet avait pour convives habituels la splendide pléiade de Corneille, Pélisson, La Fontaine, Molière, qu'il protégeait de sa puissance éclairée, comme il les aidait de ses pensions personnelles, accordées
avec grâce : aimé des femmes, glorieux de toute espèce de succès, c'est pour lui qu'on avait écrit ces vers :
« Jamais surintendant n'a trouvé de cruelle. »
Un esprit chevaleresque, aventureux, brillait dans le surintendant Fouquet, et l'on dit même qu'il osa s'élever jusqu'à mademoiselle de La Vallière, au point de donner de la jalousie au jeune roi Louis XIV. Qu'avait donc de si attrayant mademoiselle de La Vallière, laide, maigre, boiteuse et un peu intrigante? ce ne peut être la cause véritable de la disgrâce de Fouquet. — Non, la cause de cette disgrâce éclatante, il faut la chercher dans la transformation du principe même du gouvernement. Louis XIV voulait régner seul : nul éclat ne devait se comparer à son soleil ; il fallait des commis au roi et non plus des ministres à idées et à systèmes.
En partant de cette donnée, on devait chercher des prétextes : ils ne manquèrent pas; on attaqua d'abord le luxe de Fouquet, ses dilapidations : « Il avait dépensé, disait-on, plus de 30 millions à orner la seule résidence de Vaux. » Puis on invoqua d'autres griefs ; ses rapports avec les vieux frondeurs, son
ambition insatiable qui lui faisait rêver le premier ministère à la façon de Richelieu et de Mazarin.
Mais ce qui prépara la disgrâce de Fouquet, ce furent les intrigues d'un commis à l'esprit remuant et bourgeois, du nom de Colbert. Au milieu des bureaux du contrôle-général, on voyait un des chefs de cabinet, à la figure vulgaire, exact à son poste, fort en chiffres, qui suivait et pointait les recettes et les dépenses du Trésor avec exactitude; le cardinal Mazarin l'avait placé à la tête d'une des divisions de la surintendance; quelquefois il travaillait avec le jeune Louis XIV, et bientôt il gagna la royale confiance par le contrôle médisant qu'il exerçait sur toutes les opérations de Fouquet, actives et fécondes.
Ne pourrait-on pas trouver le symbole de cette lutte, de cette guerre d'un haut et entreprenant esprit attaqué par une intrigue étroite , persévérante dans les armoiries mêmes de Fouquet et de Colbert? Fouquet portait un écureuil dans ses armes, avec ces mots en légende : Qub non ascendam ? « Où ne pourrais-je m'élever? » devise pleine d'orgueil et d'une vérité audacieuse! Colbert portait une couleuvre avec son dard menaçant, perfide symbole d'un vilain esprit et d'une vigilance jalouse. Les mor-
sures de la couleuvre tuent. L'effet fut bientôt produit et la disgrâce décidée dans la pensée du roi.
Louis XIV commençait à régner par lui-même : on lui avait tant parlé des prodiges du château de Vaux qu'il voulut le voir et assister à une des fêtes du surintendant : le roi annonça donc sa visite dans cette belle résidence : désireux de plaire et de répondre à un si grand honneur, Fauquetfit des préparatifs dignes de Louis XIV : le château se transforma en palais d'eau et de feu à l'imitation des jardins d'Àrmide ; il y eut festin et ballet, carrousel et tournois; on y joua la comédie, et c'est pour cette fête que Molière composa sa pièce des Fâcheux, pour la première fois représentée à Vaux le 1 5 août \ 661 , avec un prologue en l'honneur du roi, composé par Pélisson.
Louis XIV avait-il déjà résolu la disgrâce de Fouquet? Colbert avait-il sournoisement travaillé contre lui? on lui supposa toute sorte de desseins, un réveil même de la Fronde, dont le siège serait placé à Belle- Isle que Fouquet venait de faire fortifier. La véritable cause de la disgrâce fut que Louis était résolu de changer de système, d'abaisser, de frapper tout ce qui élevait trop la tête, afin de constituer l'unité
royale sur tous les débris clu système de Mazarin et de la reine-mère.
Quelque temps encore Fouquet vint au conseil : Louis XIV parut lui accorder de nouveau sa confiance; il lui parla toujours avec affection jusqu'à ce qu'un soir, en sortant de travailler avec S. M. , le surintendant fut arrêté au nom du roi par un capitaine de mousquetaires, M. d'Àrtagnan ; on le conduisit d'abord au château d'Angers , puis à Àmboise , comme pour subir une simple détention de prisonnier d'Etat ; enfin à la Bastille où commença son procès par commission : le parlement n'était pas assez soumis pour qu'on pût espérer une condamnation inflexible.
Je rappelle qu'on avait trouvé dans les papiers de Fouquet un projet de fortification de Belle- Isle et que peut-être à ce projet se liait quelque souvenir de la Fronde ! Il est à remarquer que tous les anciens frondeurs, en y comprenant madame de Sévigné et mademoiselle de Scudéry, les beaux esprits du Marais, prirent chaudement le parti de Fouquet : était-ce instinct? Une opinion même apaisée et vaincue n'oublie pas les siens : on ne passe pas d'une époque d'agitation et de licence à un
gouvernement d'unité sans éprouver de vifs mécontentements; Louis XIV le comprit et le procès sévèrement suivi contre Fouquet fut une manifestation hautaine du pouvoir absolu qui voulait établir ses droits aux yeux de tous.
La commission qui jugea Fouquet fut à la fois financière et politique; présidée par le chancelier Séguier, elle montra d'autant plus de sévérité que les Séguier avaient été autrefois plus compromis dans la Fronde, et ils avaient besoin de faire oublier à Louis XIV leur conduite durant sa minorité. Le surintendant fut livré et jugé! Nulle affaire n'eut un plus long retentissement. Pélisson publia plusieurs mémoires d'une haute éloquence pour justifier l'administration financière de Fouquet, qui s'était résumée dans le système d'emprunts contractés à l'étranger par Mazarin et ses banquiers Cénami et Maserani, de Florence. Fouquet préférait l'emprunt à l'impôt, et on l'accusait d'avoir fait des bénéfices par le jeu naturel du crédit public, accusation banale contre les financiers : quoi de plus légitime que de grandir sa fortune avec et par l'Etat, quand on le fait sans nuire à la chose publique?
Devant ses juges, Fouquet conserva un sang-froid
et un caractère de fermeté remarquables; il répondit à tous les griefs, discuta toutes les accusations de péculat et de complots, tandis que Colbert montrait un acharnement indicible à le perdre; la couleuvre poursuivit l'écureuil jusqu'à ce qu'elle l'eût atteint au cœur en l'enveloppant de ses replis! Il intervint donc une condamnation étrange; neuf membres de la commission, parmi lesquels se trouvait Pussort , l'oncle de Colbert, osèrent voter pour la mort; la majorité de seize voix suivit l'opinion du rapporteur, M. d'Ormesson, qui conclut au bannissement et à la confiscation des biens.
Après l'arrêt, on implora auprès du roi la grâce de Fouquet. La Fontaine lui-même, tout égoïste qu'il fût, dans son ode aux Nymphes de Vaux, voulut, mais en vain, toucher le cœur de Louis XIV par la triste peinture de tant de disgrâces :
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes, Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.
Vaux était en effet la plus belle résidence du monde ; ses embellissements servirent de modèle à ceux de Versailles; les eaux abondantes murmuraient
en cascades au milieu des vases couverts de fleurs rampantes. Ici des Nymphes, des Faunes, des Naïades; là, des bosquets mystérieux, des escaliers de marbre, des conques de porphyre : c'est sur les jardins de Vaux que le divin Watteau dessina ses fantastiques campagnes.
Louis XIV changea la peine de bannissement que la commission avait appliquée à Fouquet en une prison d'Etat. Fouquet fut conduit à Pignerol , où il demeura fort digne et fort réservé, comme un homme politique que la tempête a brisé. Mille voix s'élevèrent toujours en vain pour implorer la clémence de Louis XIV (1).
Oronte (Fouquet) est à présent un objet de clémence ; S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance , Il en est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Fouquet n'a laissé aucun travail particulier sur son administration financière très- hardie : pour la première fois le crédit de l'Etat avait fait un large appel aux capitaux étrangers par l'appât de mille combinaisons : loteries, rentes viagères, tontines, in-
(l) Voyez mon travail sur Louis XIV.
térêts combinés et amortis ; les banquiers italiens étaient féconds en ressources.
La famille de Fouquet était liée aux plus grands noms de Fance; sa fille avait épousé un d'Usés, son fils aîné fut comte de Vaux, son second entra dans les ordres, le cadet fut le remarquable marquis de Belle-Isle, la source de ces maréchaux qui marquèrent si glorieusement le siècle de Louis XV dans les campagnes de Flandre et d'Allemagne. Si l'esprit des Fouquet s'était transformé, il restait incomparablement habile et brave.
COLBERT (Jean-Baptiste).
J'ai déjà fait connaître le caractère de Colbert, sa conduite déloyale envers Fouquet. Je continue ce portrait avec la même indépendance de jugement : Il y a dans Jean-Baptiste Colbert deux hommes , l'administrateur et le financier. Comme administrateur, le ministre est actif, remarquable; son génie crée et embrasse un vaste système protecteur et centralisé sous la main du roi Louis XIV : commerce, industrie, beaux-arts, navigation, rien n'échappe à la prévoyance magistrale de Colbert; il se révèle en lui une tendance lourde mais instinctive pour environner d'éclat le règne du monarque qu'il sert avec adoration.
Colbert financier est un esprit médiocre, sans idée, sans initiative, avec l'emploi de petits moyens, tels que la suppression des quartiers de rentes, les avanies contre ceux qu'on appelle traitants et ban-
quiers, confiscation des charges, etc.; despotisme étroit et violent que se permettent tous les pouvoirs absolus et qu'ils payent souvent bien cher en leurs jours de besoins et de misère. Ce qu'il y a de plus économique pour les gouvernements, c'est l'exact acquittement des dettes légitimement contractées : tôt ou tard, ne sont-ils pas dans la nécessité d'emprunter, et alors on leur fait payer cher leurs avanies de la veille !
Jean-Baptiste Colbert était né à Reims, le 19 avril 1609; Henri IV régnait encore; on donnait deux origines à sa famille. Les uns la faisaient descendre d'un manufacturier marchand de draps, les autres lui donnaient pour ancêtres une illustre famille d'Ecosse, les Castel-Hill. Cette généalogie, dressée par Mesnage, prévalut à l'époque de la toute-puissance de Colbert. Je crois plutôt à l'origine bourgeoise ; elle était dans les actes, le caractère et les habitudes de Colbert, qui tout jeune homme, hâtivement élevé, entra comme commis chez les banquiers florentins Cénami et Maserani, chargés de toutes les opérations financières du cardinal. Colbert put ainsi s'initier dans les détails des changes et des monnaies, de place en place, la science de la banque.
Colbert voyagea dans les diverses parties de l'Europe, en Hollande, en Italie, avec des missions de Mazarin, de Fouquet ; et quand cette sorte d'éducation d'affaires fut achevée, il fit partie des bureaux de Le Tellier, l'homme de confiance du cardinal Mazarin ; Colbert put dès lors étudier le système financier de cette époque suffisamment pour en connaître les côtés aventurés; mais trop faible encore, il garda ces renseignements devers lui pour en faire usage contre ceux-là même qui l'avaient initié. Il y eut toujours dans Colbert ce vilain côté de caractère, la dénonciation. Conseiller d'Etat, intendant du duc d'Anjou, il travailla directement avec le jeune roi Louis XIV, lors de la dernière maladie du cardinal, exerçant son contrôle froid et amer sur toutes les opérations de Fouquet, son supérieur, qui jusque-là lui avait accordé toute sa confiance.
Le roi Louis XIV s'accoutumait à ces petites révélations : les souverains aiment ce contrôle exercé sur le ministre tout-puissant, afin de préparer ces disgrâces qui rappellent à tous qu'il n'y a qu'un seul maître. Colbert pouvait être ingrat ; il était surtout froidement habile ; il avait compris la politique du roi* L'idée de centraliser toutes les forces de la
société autour du pouvoir devait plaire à Louis XIV, et Colbert, au lieu des pensées libres et indépendantes de l'homme d'Etat, offrait la soumission d'un commis actif et préparé à tout ; il venait de poursuivre Fouquet, son supérieur, d'une façon implacable et de préparer sa ruine : comme récompense il obtint la place de contrôleur-général des finances.
Je le répète, je n'ai pas pour le système financier de Colbert toute l'admiration qu'on a paru professer jusqu'ici; tout est violent et vulgaire dès l'origine. Que signifie d'abord cette avanie faite à ceux qu'on appelait traitants par la chambre de justice créée tout exprès? système oriental qui faisait rançonner les banquiers, prêteurs légitimes à l'Etat. On fait aux traitants des procès criminels, et pourquoi? qu'ont-ils à se reprocher? n'ont-ils pas traité librement par contrat? n'ont-ils pas fait les avances qu'on leur a demandées? N'est-ce pas en vertu d'un ordre du roi que Mazarin a traité avec eux? leur argent, leurs fournitures, leur crédit n'ont-ils pas servi a apaiser la guerre civile, et puissamment aidé les ressorts de la guerre étrangère?
Quand le procès criminel est commencé contre les
financiers, Colbert leur fait proposer de changer ses U (5) 6
arrêts contre une rançon ; on leur impose une taxe arbitraire; on annule les rentes qu'on leur a données, les ventes de domaines engagés; est-ce là de la légalité, de la régularité, de l'habileté même? Qu'on soit tranquille ! les banquiers se feront payer plus tard très-chèrement quand l'État aura besoin d'eux. Mais un manque de foi plus triste encore dans l'administration de Colbert, ce furent les arrêts du conseil qui prononçaient la suppression d'un ou de plusieurs quartiers des rentes constituées sur l'Etat ! et il se trouva un poète flatteur et pensionné, Boileau, qui railla même les malheureux prêteurs qui souffraient de cette opération violente.
Plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
Ce rentier si pâle n'avait-il pas traité sous la garantie de l'État? Lui enlever un quartier, c'était de la banqueroute, et Colbert la décrétait pour plaire à Louis XIV. Toutes les assignations d'argent, données sur les revenus du Trésor, furent aussi annulées. On peut comprendre et justifier ces suppressions pour tout ce qui avait été fait à titre gratuit; ce que le roi avait donné, le roi pouvait le retirer; l'acte était peu gran-
diose, mais il restait légitime. Ce qui demeurait injustifiable, c'était la main-mise violente et désordonnée sur de véritables lettres de gage accordées sur le Trésor, en échange de prêts faits à l'Etat.
Les aliénations de domaines (même a titre onéreux) furent annulées par des arrêts du conseil; double violation du contrat de rente et d'hypothèque. Ces avanies successives permirent à Colbert de diminuer les tailles , l'impôt foncier pour plus de trois millions; acte fort populaire, comme tout dégrèvement de la propriété.
Colbert, pour remplacer dans les revenus ces trois millions de moins perçus sur les tailles, conçut l'idée heureuse des impôts sur la consommation; il jeta les bases du monopole des tabacs, dont les plantations s'étendaient dans les colonies. Ce monopole fut réglé par l'ordonnance sur les aides, premier code des douanes; l'impôt de consommation, qui ne rendait que quinze cent mille livres sous Louis XIII, s'éleva jusqu'à vingt-un millions pendant l'administration de Colbert. L'impôt de consommation était la conséquence du développement régulier des affaires commerciales auxquelles Colbert donna une heureuse et
forte impulsion, et c'est ici le beau côté de son ministère.
On lui doit également le système des compagnies ou associations d'actionnaires : il en créa pour toutes les vastes branches du commerce et de l'industrie; compagnies des Indes, du Mexique, du Sénégal, du Canada, à l'imitation de ce qui avait lieu en Hollande, en Italie; les intérêts privés durent être groupés et protégés. Colbert assure à ces compagnies quelques fonds d'encouragement; plus tard, elles devaient devenir des moyens et des instruments de crédit. Et pourtant ce que le crédit peut fournir de prospérité, Colbert ne le comprend pas ; ses idées sont simples, matérielles; l'Etat protège et féconde tout ce qui est sous sa main ; mais le ministre n'a pas l'esprit assez hardi pour développer les causes qui font, qu'à son tour, l'État recourt au crédit général pour développer sa prospérité particulière.
Ainsi Colbert renouvelle le bail des fermes; il lo grandit dans son prix de loyer; mais l'action fécondante des fermiers-généraux dans les mesures de crédit, il la dédaigne; les fermiers payent leur bail, les assignations que le roi fait sur eux, les dons stipulés dans le contrat; mais on ne les associe pas aux
opérations du Trésor. Colbert grossit les impôts, augmente leur produit, mais il n'élargit pas les bases de cette confiance qui prépare les facilités de l'emprunt aux jours exceptionnels ou difficiles. Voilà ce qui rend son administration si dure pour le peuple, si odieuse à tous : l'habileté dans les finances consiste à demander des ressources simultanément au crédit et aux impôts, de manière à ne pas trop charger le présent au profit de l'avenir, et l'avenir au profit du présent. Trop user de l'emprunt, c'est aliéner la vie future d'une nation ; trop exiger des contribuables quand il s'agit d'efforts extraordinaires, par exemple d'une guerre d'invasion, d'une défense du territoire, c'est épuiser une génération tout entière. Aussi fit-on ces vers douloureux et amers sur l'administration de Colbert :
J'ai souvenances Des souffrances Qu'a souffert Paris sous Colbert.
Il y a dans Jean-Baptiste Colbert deux hommes, comme il y a deux périodes dans le règne de Louis XIV. Tant qu'il ne s'agit que d'administrer les diverses branches de la fortune publique avec ordre
et régularité, de fonder des manufactures, de protéger les industries nouvelles, Colbert est un ministre remarquable. Si ses conceptions ne sont pas toujours vastes et complètes, s'il se mêle dans ses créations quelque chose de bourgeois, corrigé par les idées de grandeur de Louis XIV, il y a néanmoins un incontestable désir de développer les forces industrielles du pays : manufactures de glaces, de porcelaines, de tapis, de draps, Colbert protège tout, et il seconde ainsi les magnifiques intentions du roi. Il en est de même pour les bâtiments qu'il embellit par les ordres du prince; car il ne pourrait lutter, sans compromettre sa position ministérielle, contre ce goût de faste et de richesse qui est dans le cœur et l'imagination du roi. Colbert n'est ni artiste ni prodigue : il est gauche dans ce qu'il ordonne personnellement, bourgeois dans ce qu'il fait exécuter ; ses générosités tant vantées envers les poètes de cour, ses pensions accordées, tant en France qu'à l'étranger, aux savants, aux érudits, ne s'élèvent au budget qu'à 69,500 liv. par an ; mais il les place bien, entre les mains surtout de ceux qui louent le splendide règne de Louis XIV : il sait pensionner utilement. Tout marche ainsi tant qu'il ne s'agit que de
traverser les temps ordinaires, au milieu des prospérités et de la victoire. Pour ces jours d'épopées une bonne administration suffit : tout se développe par* sa propre impulsion. Lorsqu'il faut recourir à des ressources extraordinaires, parce qu'il y a péril et lutte à l'intérieur et à l'étranger, alors il faut aux affaires des esprits à ressources , même un peu aventureux, qui puissent conjurer la tristesse de la situation par leur génie actif, et Colbert devenait tout-à-fait impuissant.
L'Etat devait recourir à ceux que le ministre avait dédaignés et insultés, au commencement du règne, sous le nom de traitants et de financiers, à ceux qu'il avait fait dépouiller par des avanies , aux rentiers qu'on avait réduits avec violence. Les financiers attendaient patiemment de prendre leur revanche par les dures conditions qu'ils imposeraient à l'Etat emprunteur dans le besoin ; car l'argent est facile en représailles. Comme il sait que tôt ou tard on aura besoin de lui, il attend les circonstances favorables et il regagne en une seule fois ce qu'on lui a fait perdre en cent autres.
Colbert avait attaqué, brisé l'administration de Fouquet par le tableau plein d'exagération des em-
prunts que le surintendant avait contractés à l'étranger, en Hollande, à Gênes, à Florence, à Venise. Aujourd'hui lui-même était obligé de recourir à ces emprunts; il devait faire mal ce qu'il avait blâmé; il devait surtout ne pas trouver un concours sincère dans les financiers qu'il avait autrefois rançonnés et dépouillés. De là cette disgrâce véritable que subit Colbert depuis les guerres difficiles et les grands besoins de Louis XIV: il n'est plus la capacité de la situation; les circonstances le débordent et le dépassent ; Louvois, le véritable homme d'Etat de cette illustre famille des Le Tellier dont le noble titre de gloire était la révocation de l'édit de Nantes (révocation qui sauva la France), avait démontré à Louis XIV l'insuffisance de Colbert, ses petits calculs, ses minces
combinaisons qui mettaient l'Etat en péril. Dix ans avant sa mort Colbert n'avait plus qu'une part trèslimitée dans les affaires de France; il était débordé, dépassé par les vastes opérations de crédit que nécessitait la guerre européenne. Colbert n'était plus qu'un surintendant des bâtiments et de la maison du roi ; un vieux serviteur respecté mais laissé à l'écart.