‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 16 sur 39 · LES FINANCIERS DE LA COMÉDIE · texte numérisé non relu

LES FINANCIERS DE LA COMÉDIE

On était à l'époque la plus difficile du règne de Louis XIV, à ce temps où l'invasion étrangère menaçait partout les frontières de la monarchie. Le patriotisme s'était réveillé dans toutes les classes, les gentilshommes mouraient pour la France, à ce point que des petits invalides de seize ans revenaient glorieux en leurs manoirs.

Les financiers remplirent aussi leur devoir envers le pays : sans leur concours, je le répète, les armées n'auraient été ni équipées, ni nourries, ni transportées en char de l'Alsace en Dauphiné et du Dauphiné dans les Flandres. On peut dire que ce fut la belle époque des gens de finances, qui montrèrent un zèle admirable; ils aventurèrent leur argent, leur fortune sans hésiter, en suivant l'impulsion du roi.

Ce fut pourtant à cette période si honorable pour

ceux qu'on appelait les traitants qu'un écrivain mit en scène le fameux personnage de Turcaret, resté vulgairement au théâtre comme l'expression des financiers durant le vieux régime : qu'était donc cet écrivain qui traçait avec tant de bouffissures le rôle de Turcaret?

Alain-Réné Lesage, né à Vannes, avait commencé sa vie par être employé aux fermes de Bretagne ; il perdit sa place, pour quelle cause, on l'ignore? mais cette circonstance expliquerait sa haine contre les financiers; Lesage vint à Paris où il se fit recevoir pour la forme avocat; puis il compila les comédies, les romans espagnols, et dans son Diable boiteux, livre faux et immoral , il gâta, par des épisodes déclamatoires, le beau sujet à'El Diablo conjuelo, de don Luys Vêlez de Guevera, et le Dia y Noche de Madrid, de don Francisco Sanctos. Ce grand pillard de sujets espagnols, moins sincère que le loyal traducteur du Don Quichotte, de Cervantes, essaya une première attaque contre les financiers, ses anciens protecteurs, dans une pièce intitulée les Etrennes, et que les comédiens ne voulurent point jouer.

Cette comédie fut refaite et devint le Turcaret de la comédie , pièce sans intrigue , sans inté-

rêt , monotone satire contre les gens d'argent, vaniteux sacrifiés à une multitude d'escrocs, de valets et de filles qui bourdonnent autour d'eux pour les tromper et les mystifier. N'est-ce pas toujours la comédie? le théâtre n'est-il pas l'éloge, l'exaltation de tout ce que le code des nations punit ? Molière à qui on élève des statues, a embelli le rapt, le manque de respect du fils envers le père, le vol des valets, la friponnerie des soubrettes, et pour couronner cette œuvre, il a jeté ses déclamations contre la piété. Tartufe est devenu le portrait immonde et populaire de tout ce qui croit et prie!

Turcaret fut surtout un pamphlet politique dicté par les ennemis des financiers, car l'époque de sa vogue correspond à la mort de Louis XIV, lorsque le Régent institua la commission des recherches pour faire rançonner les traitants : Lesage prit le parti de ceux qui taxaient arbitrairement et confisquaient les biens des financiers; sous tous les régimes cela se voit. Les mémoires secrets disent que Lesage refusa cent mille livres que lui offraient les fermiers-généraux pour renoncer à la publicité de Turcaret ; doiton croire à cet héroïsme, à ces refus philosophiques? l'indignation des Juvénal souvent s'apaise à meilleur

compte, et les faiseurs de pamphlets ne sont pas d'inflexibles Zoïle !

Il devint à la mode alors de jeter l'odieux et le ridicule sur les fermiers-généraux; il n'est pas une pièce dans laquelle ils ne soient dénoncés, flétris : on reprit même une vieille et mauvaise comédie de Boursault, mort dans le xvif siècle, Ésope à la cour. Le poëte introduit devant Ésope un M. Griflet, financier, qui dit bien haut :

On doit le mois prochain renouveler la ferme; Pour me voir élever à cette place exquise Je me crois le mérite et la vertu requise, Il ne me manque rien qu'un patron obligeant.

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