CLAUDE DUPIN ET MADAME DUPIN
Ce fut ici un des salons les plus sérieux et les plus littéraires du xvni0 siècle. Il est impossible de séparer madame Dupin de son mari ; elle l'a rendu célèbre par ses amitiés et ses goûts pédants de philosophie sentimentale.
Claude Dupin, né à Châteauroux en 1698, avait d'abord servi comme capitaine dans le régiment d'Anjou; appartenant à une famille riche et considérable, il obtint le brevet de fermier -général lors du bail de 1735 : doué d'un esprit essentiellement pratique et d'une vaste science, il devint l'érudit de la compagnie; Dupin publia plusieurs ouvrages de finances très-remarquables ; un mémoire surtout curieux sur les moyens de maintenir les blés à un prix raisonnable pour les vendeurs et les acheteurs : à toutes les époques se trouve ce problème à résoudre. Déjà toute une école, celle des économistes, pro-
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clamait le principe hardi du libre commerce des grains : Dupin voulait le corriger par une sorte de maximum, que le fermier et le propriétaire ne pourraient jamais dépasser. Fort avancé dans toutes les branches de la mécanique, Dupin présenta à l'Académie des sciences un mémoire pour le perfectionnement des voitures publiques, développant dans ce mémoire la même idée que Pascal sur la nécessité d'un monopole qui pourrait créer des voitures en commun à bon marché. L'œuvre capitale de Claude Dupin porte ce titre : « Observations sur un livre intitulé de l'Esprit des Lois. » Montesquieu, joueur aventureux dans le système de Law, avait perdu beaucoup d'argent, et il en avait gardé une vive colère contre les financiers. Tout un chapitre de Y Esprit des Lois est dirigé contre les fermiers, les publicains, les traitants de toutes les époques. Montesquieu y déploie cet esprit d'antithèses, ce cliquetis de mots souvent vides et sonores qu'on peut déjà remarquer dans les Lettres persanes, mauvais et vulgaire pamphlet contre le christianisme. Claude Dupin, esprit essentiellement pratique , réfute historiquement, et par les faits, toutes les antithèses de Montesquieu sur la pondération des pouvoirs: le fisc,
l'économie, la ferme, la régie; enfin il raille ce gouvernement adoré par Montesquieu, où tout se balance et se tient en équilibre comme un danseur sur la corde tendue : le roi, les ministres, les chambres.
Claude Dupin, savant très-distingué, reçut un certain reflet littéraire de la société de sa femme, l'amie si hospitalière de Fontenelle et de Marivaux, caractères égoïstes et charmants qui trouvaient dans cette maison les douceurs et les aisances d'une vie large et opulente ; ces natures peu reconnaissantes médisaient souvent de Claude Dupin, comme ils avaient raillé Le Riche de La Popelinière.
Autant il faut honorer la science de Claude Dupin, autant il faut rendre à sa médiocrité pédante le talent de sa femme, qui se mit à faire des livres de sentiment et d'éducation : on avait la manie, depuis YÉmile de Rousseau, d'écrire sur l'art d'élever des petits polissons grimpant sur les arbres comme des singes, et qu'on appelait des citoyens et des philosophes. On prend en haine les principes de la société, quand ils vous refusent la place que votre orgueil prétend y prendre ; rien de plus naturel que la bâtardise et l'adultère déclament contre le mariage. Madame Dupin, qui avait dans son origine une glo-
rieuse illégitimité, se mit donc à écrire sous les inspirations de l'auteur de Y Emile et de la Nouvelle Héloïse, quelques livres déclamatoires : romans, voyages, lettres, œuvres saluées avec enthousiasme par les caprices d'un temps, et qui passent si vite ! Les générations futures bâillent sur les admirations de de la génération qui finit, sur les Saint-Preux et tant d'autres héros maussades ou misanthropes, génies véritablement incompris.
Il faut rendre pourtant cette justice à madame Dupin, qu'elle tint toujours J.-J. Rousseau à une distance de respect; elle prit l'humilité affectée du copiste très au sérieux, et ne l'éleva jamais jusqu'à elle. Rousseau fut chez madame Dupin comme il avait été au temps de l'ambassade du comte Montaiguà Venise, dans la domesticité de la maison. Un moment précepteur des enfants, puis copiste; comme il arrive toujours aux caractères abaissés , Rousseau se plia merveilleusement à des sujétions quelquefois humiliantes; il fait dans ses Confessions l'éloge de madame Dupin , qui méritait , au reste , toute l'affection de l'école philosophique; car elle fut un de ces esprits pétris par le xvme siècle que
rien ne put corriger, ni les épouvantables, tristesi. (5) 12
ses de la Révolution, ni les malheurs d'une société privée de la foi; elle resta de son époque, et, dans ses rides saupoudrées de rouge, on pouvait lire encore les pages de V Encyclopédie.
Claude Dupin, si remarquable financier, était mort plus de trente ans avant sa femme, le 25 février 1769. Ses livres sont devenus très-rares, spécialement sa réfutation de YEsprit des Lois de Montesquieu. Un des despotismes de l'école encyclopédique fut surtout d'empêcher la publicité, la popularité des œuvres qui combattaient ses systèmes, et Montesquieu s'adressa humblement à madame de Pompadour, pour la supplier qu'elle ordonnât la suppression du livre de Claude Dupin. La marquise obtint, en effet, la destruction d'un grand nombre d'exemplaires, et les bibliophiles calculent qu'il n'en existe pas plus de dix désignés dans les catalogues.