‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 21 sur 39 · DE LA LIVE D'ÉPINAY · texte numérisé non relu

DE LA LIVE D'ÉPINAY

Le nom de La Live se mêlait aux plus difficiles opérations financières du système de Law : M. de La Live de Bellegarde , fort lié avec les frères Paris , avait concouru à l'épuration de la dette publique : il eut un fils unique, qui prit le nom de la terre d'Epinay. Le roi lui remit le brevet de fermier-général le jour de son mariage avec Louise-Florence Tardieu d'Esclaveles, la fille d'un officier supérieur, tué a côté de Sa Majesté dans la guerre des Flandres , tête romanesque et dissipée.

M. d'Épinay, moins travailleur que Claude Dupin, avait une intelligence plus élevée, plus féconde en ressources fiscales; il ne cessa de présider tous les comités, se montrant un des plus habiles à faire produire l'impôt. Avec ces habitudes fiscales et travailleuses, M. d'Epinay conserva la vie élégante des fermiers-généraux : dans son hôtel de la rue Saint-

Honoré, M. d'Épinay recevait Voltaire, Montesquieu, Buffon ; ami des artistes, il orna de tous les embellissements les plus gracieux la belle terre qui portait son nom, près d'Enghein,et son magnifique parc de la Chevrette, où sa folle femme, éprise du plus triste des caractères, J.-J. Rousseau , fit bâtir le fameux Ermitage, devenu célèbre par le pèlerinage ridicule de quelques amants vieillis. La correspondance de Rousseau avec madame d'Epinay est une page mauvaise de la vie élégante du château d'Epinay; c'est une tache sur du satin. Dans ce salon brillait encore Elisabeth-Françoise-Sophie de La Live de Bellegarde, qui avait épousé un noble gentilhomme de Normandie ; cette femme que Rousseau avait aimée grossièrement et qu'elle dédaigna pour Saint- Lambert, le poète des $aisons,qu\ corrigeait au moins, par l'esprit et le noble habit d'officier, les vanités et les abaissements de la littérature.

M. de La Live d'Epinay subit la même disgrâce que M. de La Popelinière et par la même cause ; la compagnie des fermiers-généraux avait craint qu'il ne compromît sa fortune par ses prodigalités aventureuses; La Live d'Epinay, d'abord protégé par madame de Pompadour qui tenait tant aux finances

par M. d'Etiolés, perdit cet appui à la mort de la favorite, et on ne le comprit pas dans le renouvellement du bail de 1765.

M. d'Epinay, néanmoins, continua des opérations financières fort heureuses, et sa vie d'opulence ne se ressentit pas de la perte de son brevet de fermiergénéral. Madame d'Epinay , qui était passée aux mains de Grimm (une femme philosophe passait alors publiquement d'un amour à un autre) , acquit une réputation d'auteur aux dépens de sa dignité ; elle publia les fameuses Conversations d'Emilie, œuvre demi-morale, demi-philosophique, pauvre composition sentimentale , qui obtint un des premiers prix fondés par M. de Monthyon, alors chancelier de M. le comte d'Artois. Étrange idée que celle de M. de Monthyon ! Que l'esprit et la science soient couronnés par des académies , rien de mieux ; et encore ! mais que la vertu reçoive sa récompense par un brevet d'académiciens , c'est une de ces idées encyclopédiques que la révolution française réalisa en 1794, dans les fêtes de la vieillesse, de l'enfance, des époux et des bons fils, époque où l'école du XVIIIe siècle s'était faite homme dans Robespierre.

M. de La Uve d'Epinay laissa sa femme à tous les

travers de sa correspondance bel-esprit avec Voltaire, Buffon, d'Àlembert, Diderot; lui s'occupa dévastes spéculations sur les blés. Sa femme mourut en 1783, se continuant dans madame d'Houdetot, qui s'éteignit dans son fauteuil, entourée des vieux fétiches de la philosophie. On s'était fait alors une sensibilité d'occasion, un culte fardé d'amour et d'amitié : nulle religion positive ; la vie avait quelque chose de théâtral. On détruisait à plaisir la vieille société, comme si la première conséquence d'une révolution n'était pas d'emporter ces existences élégantes et fastueuses.

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