LES ÉCONOMISTES
Le côté très-remarquable de l'esprit de l'abbé Terray, c'est qu'il fut essentiellement pratique, condition indispensable pour réaliser un système : quand on veut gouverner un Etat avec toute l'énergie d'une dictature politique, il faut que les finances soient dans une situation si parfaitement normale qu'on n'ait aucun besoin de recourir au crédit : le crédit, des particuliers ne s'accorde qu'à une certaine douceur dans les voies du gouvernement, qu'à des garanties qui résultent souvent du libre examen des comptes et par conséquent d'une convocation et d'un vote d'assemblée.
Un des malheurs, une des fautes de l'avènement de Louis XVI fut de se séparer sans discernement du système politique et financier inauguré par le chancelier Maupeou et l'abbé Terray : en appelant les parlements, le roi compromit son autorité; avec
les économistes il abandonna les formes politiques de l'administration traditionnelle, pour se jeter dans les nouveautés et les expériences heureuses peut-être, pour l'avenir, et toujours fatales au présent. Il est si difficile de résister aux entraînements de la popularité, à ces ovations qui saluent les pouvoirs en voie de se perdre!
L'école qui se donnait le nom d'économiste faisait plutôt un grand bruit qu'elle ne jetait un vif éclat; elle écrivait, dissertait sur toute chose; enfin, elle formait coterie, ce qui est la force d'un système : quelques hommes qui se tiennent bien attirent à eux la foule oisive qui aime mieux accepter un système tout fait que (l'en discuter les bases et pressentir les conséquences.
Les économistes, essentiellement écrivassiers, avaient pour chefs et pour organes le docteur Quesnay,Roubaud, Condorcet, l'abbé Morellet, le marquis de Mirabeau (l'ami des hommes, le père de l'orateur) : ils publiaient des livres, des journaux, parlaient incessamment du bonheur public, de la félicité générale. Les mots sont une monnaie d'or quelquefois destinée à la corruption des idées; quelles absurditésn'at-on pas fait passer à l'aide des phrases? Les écono-
mistes employaient surtout la méthode des statistiques, sorte de compte de hasard, jeté pour éblouir par des chiffres que nul ne peut vérifier. Ils prétendaient donner aux terres, à l'argent une valeur nouvelle; les formes de l'administration pratique leur paraissaient surannées; elles dédaignaient le crédit, la banque; ils voulaient tout faire ressortir du sol, des produits, de l'impôt territorial, pour la paix comme pour la guerre; quelques-unes de ces idées étaient justes , hardies, mais ils bouleversaient les intérêts acquis, les habitudes de tous, les formes du gouvernement traditionnel de la monarchie.
La popularité de l'école économiste se personnifiait spécialement dans Ànne-Robert-Jacques Turgot, esprit systématique, absolu, ce qui mène souvent a la domination sur les hommes : répétez à satiété une idée même absurde, vous êtes sûr d'être écouté. Après une éducation ecclésiastique reçue à la Sorbonne, après des études savantes et variées, Turgot fut pourvu d'une charge de conseiller au parlement de Paris; il y soutint loyalement l'unité du pouvoir royal ; les idées d'autorité sont très-sympathiques à l'esprit de système; lié avec tout le parti philosophique, Turgot n'échappa pas à l'impiété du
xviir siècle ; sa position ou peut-être son ambition politique lui imposait certaines formes précautionneuses; il se garda sérieusement avec tous. Cependant Voltaire dans sa correspondance confidentielle, n'hésite pas à placer Turgot parmi les fidèles sectateurs de l'Encyclopédie.
Turgot tendit égalemet la main aux deux systèmes qui alors divisaient l'économie politique : l'un représenté par le médecin Quesnay dont j'ai parlé; l'autre avait pour chef Vincent de Gournay ; le premier plaçait exclusivement dans la propriété territoriale le principe et le développement de la fortune publique; le second faisait du commerce, des manufactures, la source première de toute la prospérité des Etats; Quesnay bouleversait le vieux système administratif de la monarchie française; Gournay attaquait vigoureusement la pensée protectioniste de Golbert en appelant la liberté du commerce.
Il y avait certainement du bien et du bon dans ces idées. Mais il ne suffit pas qu'un système soit juste et vrai d'une façon absolue, il faut encore qu'il ne bouleverse pas les intérêts acquis, les idées admises, les habitudes prises : le progrès n'est pas une révolution, et c'est ce que ne comprenait pas l'école écono-
miste, avide avant tout du bruit, de l'éclat, du retentissement : Turgot en devint le coryphée, et à l'âge de 34 ans il fut appelé à l'intendance de Limoges ; il s'y agita beaucoup, souvent d'une façon intempestive, de manière à laisser des traces d'utiles améliorations et de brusques nouveautés. Ce fut dans cette intendance de Limoges que vint le chercher la confiance de Louis XVI, émerveillé de tout le bruit populaire que faisait l'école économiste secondée par les écrivains du temps : D'Alembert, Condorcet, Marmontel, Bailly, Thomas, La Harpe, Condillac. La pire condition des gouvernements, c'est d'être les protégés des faiseurs de livres et de journaux; les écrivains présentèrent et imposèrent Turgot comme le seul ministre à fortes idées.
C'était, au reste, un esprit peu étendu. Ce qui plaisait à Louis XVI dans Turgot, c'était une certaine rudesse de formes et de costume, ces tendresses immenses, très-alïichées pour le bonheur public. Cependant rien ne fut plus médiocre que le ministère de l'avènement de Louis XVI, dans les mains de Turgot , Malesherbes , le comte de Saint-Germain, sous la direction futile du comte de Maurepas ; Turgot, après avoir occupé six mois le dépar-
tement de la marine, fut ensuite appelé à la surintendance des finances (24 avril 1774). Jamais choix n'excita plus de cet enthousiasme bruyant que savent préparer les coteries. Soyez médiocre, dissertateur persistant, et la fortune est à vous.
J'ai sous les yeux le premier mémoire sur les finances que Turgot adressa au roi Louis XVI, travail vulgaire assurément : le mémoire pose d'abord cet étrange axiome au milieu des grandes nécessités financières : « Point de banqueroute, point d'augmation d'impôt, point d'emprunt. » Alors où trouver les ressources? M. Turgot ne propose qu'un seul moyen, certainement très-populaire et retentissant, très-facile à prononcer, l'économie : « On doit supprimer, aux dépens même des services essentiels dans l'État, 20 millions par an; sans cette mesure prompte, indispensable, il n'y a pas de finances possibles. » L'expédient n'est ni neuf ni ingénieux : il a été au bout de la plume de presque tous les contrôleursgénéraux qui visent à la popularité.
Un Etat a des dépenses pourtant impératives, il est des économies qu'il ne peut pas faire sans désorganiser les services ; il doit se préparer à la guerre, améliorer les routes, embellir le pays, le grandir, le
fortifier ; si vous ne lui donnez pas les moyens de largement dépenser, il ne peut gouverner. Mais le mot d'économie caressait le cœur honnête de Louis XVI; et voilà pourquoi M. Turgot l'employait si souvent. Le contrôleur-général n'eut pas une idée jeune et forte sur le crédit et la finance : loin de procurer des ressources au Trésor il dévora tout ce que l'abbé Terray avait recueilli dans sa prévoyance; il ne conçut aucune formule pratique, et un de ses actes les plus dangereux fut d'abandonner subitement le système des greniers d'abondance pour le compte du roi, que Louis XV avait établis. Turgot brusqua l'idée de la liberté du commerce des grains, qui alors produisit la famine et l'émeute, et avec l'émeute une violente répression. M. Turgot fit pendre les émeutiers pour assurer le triomphe de son système : car il n'y a rien d'impitoyable comme les philosophes et les esprits systématiques, ils tuent, affament, jettent un peuple dans la misère, pourvu que l'opération soit accomplie selon la science et dans les conditions mathématiques.
Turgot fut l'instigateur de cette guerre des farines ', dont le duc de Biron fut le général. Paris mis en état de siège à cause de la cherté des grains, vit une
armée se déployer pour soutenir le système économiste; Turgot, de concert avec cet autre esprit étroit, passionné, que tempérait un peu de niaiserie philosophique (M. de Malesherbes), fit tenir des lits de justice, instituer des cours prévôtales pour imposer ses idées à un peuple qui demandait du pain; après avoir détruit les greniers d'abondance, ce furent les économistes qui jetèrent contre le roi Louis XV l'affreuse calomnie, dont on a tant parlé : ils l'accusèrent d'avoir spéculé sur les grains ; ils inventèrent ce mot de mélodrame, le Pacte de Famine, dénoncé par un prévôt intrigant et puni comme cet autre intrigant qu'on appelait Latude.
Oui, l'Etat spéculait sur les grains pour que le peuple mangeât le pain à meilleur marché, en créant de grands dépôts de blés et de farines qui pouvaient faire concurrence avec une spéculation odieuse ; système qui, adopté par l'empereur Napoléon, évita en 1811 et 1812 la plus fatale disette. Je ne dis pas que la libre circulation des grains ne soit pas un bon principe en la combinant avec les greniers d'abondance qui empêchent les abus.
Les économistes réprimèrent les émeutes violemment par la main du bourreau. Le maréchal de
Biron reçut de ce sanglant fracas le surnom de général Farine, et Turgot tomba dans le ridicule quand on le vit à cheval en perruque ronde parcourir les rues de Paris pour seconder le maréchal dans la répression de l'émeute des farines.
Biron, tes glorieux travaux, En dépit des cabales, Te font passer pour un héros Sous les piliers des halles ; De rue en rue, au petit trot, Tu chasses la famine.
Général digne de Turgot, Tu n'es qu'un Jean Farine.
Turgot et toute cette administration des économistes dévorèrent la popularité de l'avènement de Louis XVI ; ils n'eurent recours qu'à la violence ; le contrôleur épuisa en de vaines dépenses et en essais systématiques toutes les ressources accumulées par l'abbé Terray, le Trésor se trouva sans moyens de pourvoir aux services et sans crédit pour s'en procurer. Et ce qu'il y eut de plus curieux, les économistes ne se soutinrent quelque temps au ministère qu'en employant en secret les moyens administratifs de ceux dont ils décriaient en public les opérations : les greniers royaux réunis par Louis XV préservé-
rent Paris et la province de la disette : les secours positifs des banquiers, si dédaignés par les économistes, procurèrent quelques faibles moyens au Trésor épuisé par les utopies économistes. Et qu'on remarque encore qu'on était à une époque régulière et de paix générale : que serait-il arrivé avec la guerre?