DANS SES RAPPORTS AVEC LES FINANCIERS
L'influence politique de la comtesse DuBarry date de la fin du système de M. le duc de Choiseul; le ministre voulut d'abord se la rendre favorable : il n'est sorte d'adulations qu'il ne lui adressa, afin de conserver la direction des affaires politiques ; c'est à tort qu'on a parlé des dédains du premier ministre pour la favorite. On trouve dans le recueil manuscrit du comte de Maurepas des vers, charmants destinés à la gracieuse comtesse, le jour qu'elle menaçait de se séparer des Choiseul, habile et remuante coterie :
Déesse des plaisirs, tendre mère des Grâces,
Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos
Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces?
Ah ! pourquoi méditer la perte d'un héros !
Ulysse est cher à la patrie ,
11 est l'appui d'Agamemnon;
Sa politique active et son vaste génie
Enchaînent la valeur de la fière Ilion.
Soumets les dieux à ton empire ,
Vénus, sur tous les cœurs règne par la beauté,
Cueille dans un riant délire
Le3 roses de la volupté;
Mais à nos vœux daigne sourire Et rends le calme à Neptune agité.
Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable, Que tu poursuis dans ton courroux, Pour la beauté n'est redoutable Qu'en soupirant à ses genoux.
Cette gracieuse allégorie ne pouvait entraîner la comtesse Du Barry, ferme cœur, loyalement liée au parti Richelieu. Ce n'était pas une intrigue qu'elle voulait suivre par caprice, mais une situation considérable que la favorite voulait prendre, et qui n'a jamais été bien examinée et définie. On n'a su que la calomnier.
Les Richelieu, quelle que fût la légèreté particulière du maréchal, le vainqueur de Mahon, si loué par Voltaire, appartenaient au parti politique de l'unité répressive par tradition du grand cardinal ; le duc d'Aiguillon (toujours Richelieu), venait d'en donner un puissant exemple en Bretagne : partout où dominait un Richelieu, les parlements étaient contenus, brisés et la révolte impitoyablement réprimée.
Le duc de Choiseul, au contraire, se laissait doucement entraîner vers les doctrines parlementaires et philosophiques ; la monarchie, sous sa main élégante, croulait couronnée de fleurs, applaudie en
vers et en prose par les encyclopédistes, qui louaient jusqu'à l'épagneul de la noble duchesse.
Le sens droit de la comtesse Du Barry, la fermeté un peu colère de son esprit, la porta vers le parti du maréchal de Richelieu et du duc d'Aiguillon. De là les haines implacables des Choiseul se manifestant par des mots spirituels et mordants, par desnoëls et des chansons : les Choiseul avaient pour eux les gens de lettres, petite coterie d'une médisance qui ne ménage rien quand elle veut perdre une renommée qui lui fait obstacle; les encyclopédistes, très-peu susceptibles dans leur adoration, s'étaient prosternés aux pieds de madame de Pompadour, leur protectrice, et celle-là, je crois, était aussi licencieuse; ils écrivirent des choses infâmes sur la comtesse Du Barry, parce qu'elle ne les aimait pas ; esprit net et décidé, la favorite voyait avec les Richelieu que le parlement et la philosophie perdaient le principe d'autorité dans le roi de France, et qu'il fallait le sauver à tout prix.
Elle se lia donc avec les deux chefs éminents de ce système répressif: le chancelier Maupeou et l'abbé Terray. Le chancelier joignait l'esprit le plus aimable au caractère le plus ferme; type précieux et rare
dans un homme d'Ltat. Il y a tant de roseaux peints en fer, qu'on peut, qu'on doit préférer en politique une main de fer gantée de soie. L'abbé Terray, dont j'ai parlé déjà, avait des formes plus sèches que le chancelier; mais un prodigieux esprit de mots, de reparties, et la volonté très-résolue de mener à bonne fin son système; quoi d'étonnant? MM. de Maupeou et de Terray furent l'âme du salon de la comtesse Du Barry.
Il est à remarquer que la première entre les favorites, la comtesse n'eut aucun rapport intéressé avec les financiers ; elle ne reçut ni faveurs, ni prêts, ni douceurs des fermiers-généraux; ce qui était dans l'usage. Tout se bornait pour elle à un acquit au comptant mensuel de la main du roi Louis XV de 4 mille louis acquittés sur la caisse de service.
Le chiffre de cet acquit au comptant pourrait paraître considérable; mais le roi tenait son salon chez la comtesse, ainsi que le constatent les billets d'invitation sur de tout petit papier : « Le roi honorera de sa présence la soirée de la comtesse Du Barry. » Ces 4 mille louis n'étaient donc qu'une indemnité pour les frais de représentation.
Dans ces soirées donc il y avait souper et jeu : sou-
per fin, délicieux, resplendissant, jeu d'enfer fort animé. Le roi Louis XV avait l'étrange habitude, pour un prince, de vouloir incessamment gagner au jeu; la comtesse, soit étourderie, soit gracieuse condescendance, perdait toujours ; de sorte que des poignées de louis d'or passaient dans les poches du roi, fort satisfait de ses bénéfices. Le jeu formait le plus gros chapitre dans les dépenses de la favorite.
Les goûts nobles et élevés de la comtesse l'entraînaient vers la protection des arts et des artistes. Passionnée pour la musique italienne, elle devina et grandit Grétry; parmi les peintres, elle tendit ses belles mains à Greuze et à Vernet. On était pour les arts à une époque de transition et de lutte : madame de Pompadour avait spécialement protégé Boucher et Vanloo; la comtesse Du Barry préféra Greuze et ses peintures de la vie bourgeoise; la plupart des figures déjeunes filles de Greuze sont copiées sur le type de la comtesse Du Barry : les artistes sont plus reconnaissants que les poètes et les écrivains, race en majorité sans souvenirs et sans cœur.
L'art doit à la comtesse Du Barry le goût des peintures flamandes et hollandaises, de ces figures que
Louis XIV appelait des magots; elle aima plus spé- I. (5) 15
cialement les Vandyck ; la comtesse paya 3 mille louis le portrait de Charles Ier, ce chef-d'œuvre de peinture chevaleresque, qu'elle plaça dans le cabinet du roi à Choisy : Choisy, gracieuse demeure, aujourd'hui démolie pour faire place à de vilaines maisons bourgeoises et aux longs tuyaux noircis des manufactures ! On disait qu'il y avait un peu d'orgueil de naissance. ( Les Barry prétendaient descendre des Barry d'Ecosse, proches parents des Stuarts.) Ensuite ce portrait de Charles Ier, placé à la face de Louis XV, semblait dire : « Voyez ce que les parlements ont fait de cette tête couronnée, qui ne sut pas préserver l'autorité. »
Rien de délicat comme la protection que la comtesse accordait aux artistes malheureux ; elle inventa à leur profit la vente des lots de porcelaine de Sèvres; dans son charmant boudoir elle mettait à des prix exorbitants des petits riens de fantaisie, et les vendait aux riches courtisans, aux financiers au profit des artistes. Ce furent ses seuls rapports avec les gens d'argent; j'en excepte toutefois la vive amitié qu'elle portait au fermier-général Bourret, dont j'ai besoin de dire la vie.
Nature véritablement généreuse et abandonnée
que celle de Bourre! ! s'il n'était pas né d'une famille de gentilshommes, il en avait contracté tous les grands airs ; il avait pour le roi et la royauté une adoration immense , aveugle. Plaire à Louis XV, son souverain protecteur, était sa seule préoccupation, son culte ardent. Il se ruinait sans sourciller pour plaire à ce qu'il adorait. Le roi qui aimait beaucoup Bourret lui avait fait l'honneur d'accepter un déjeuner dans son pavillon de la forêt de Sénart; Bourret acheta cette immense faveur par des prodigalités fabuleuses; en huit jours le pavillon fut décoré comme à Marly; le roi y trouva toutes les raretés : des paniers de pêches , de raisin en février; tout le pavillon était parfumé de roses et de jasmins d'Espagne, et un bouquet composé de fleurs d'Amérique, offert à la favorite, avait coûté 400 louis.
Toute la partie colifichet de Versailles est l'œuvre de la comtesse Du Barry; comme elle trouvait ce vaste bâtiment trop sérieux, elle l'orna, le rajeunit par de petites et gracieuses galeries; enfin, quand elle s'aperçut qu'il n'était pas possible de pomponner un géant de ses petites et blanches mains, elle fit bâtir Lucienne, la plus spirituelle et merveilleuse
création du XVIIIe siècle, qui réunit la commodité, la grâce, l'élégance ; Lucienne, bien préférable au froid Trianon, comme la villa de Florence est supérieure au chalet suisse, comme la belle poésie de l'Àrioste décrivant le palais d'Alcine est supérieure à la prose ampoulée qui décrit les Charmettes. Ce fut alors que le roi abandonna Choisy, château façonné comme un décor d'opéra, qu'il visitait souvent avec madame de Pompadour, quand le goût de la comédie était partout.
Ce fut donc une des accusations les plus fausses et les plus vulgaires que celle qui attribue aux prodigalités de la comtesse Du Barry la ruine des finances ; de toutes les favorites, elle fut la plus discrète, la plus désintéressée, la plus généreuse surtout : n'était-elle pas d'ailleurs en présence d'un contrôleur-général dur, inflexible, de cet abbé Terray qui refusait de payer même les acquits au comptant du roi? Associée au système politique du chancelier Maupeou, la comtesse Du Barry savait qu'il ne pouvait réussir qu'avec la réalisation d'un état financier qui balancerait les recettes par les dépenses, et elle se gardait bien d'empêcher le développement de ce système par ses exigences.
La comtesse n'eut également aucun rapport avec les fermiers-généraux ou les financiers, si particulièrement pressurés par le système de l'abbé Terray : la marquise de Prie, madame de Pompadour apparnaient aux traitants par leurs familles, par leurs relations journalières; la comtesse Du Barry s'en tenait très-éloignée ; elle n'aimait ni les parlementaires, ni les financiers, quiappellentet demandent toujours un retour de libéralisme dans le gouvernement des Etats; la comtesse n'avait de vives amitiés, de profondes affections que pour ce parti d'Aiguillon- Richelieu : expression de la force militaire et de la puissance d'unité. Aussi, à la mort de Louis XVr, la comtesse Du Barry emporta-t-elle de Versailles et de Lucienne moins de fortune que de loyales et sincères amitiés. Louis XVI, si austère dans ses mœurs, lui continua sa pension, dont elle avait besoin pour tenir un rang à la sortie du couvent où elle s'abrita quelques mois.
Au noble et cbevaleresque duc de Brissac la comtesse Du Barry confia désormais sa vie et sa défense; et lorsque les malheurs de la révolution grondèrent sur la famille royale, cette favorite qu'on a dite si dissolue, si ingrate, vendit ses diamants, et porta sa tète
sur l'échafaud pour sauver la reine, qu'elle n'avait pas assez respectée lorsque Marie-Antoinette était dauphine de France au palais de Versailles! N'écrivons jamais l'histoire avec les noëls de cour pas plus qu'avec les pamphlets des partis ; nous qui vivons à une époque de passions politiques, nous serait-il possible d'apprécier les hommes de notre temps sur de misérables écrits qui jugent les actes de leur vie publique ou privée?
M. TUKGOT.