‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 29 sur 39 · RENOUVELLEMENT DU BAIL DES FERMES · texte numérisé non relu

RENOUVELLEMENT DU BAIL DES FERMES

LAVOISIER. — GRIMOD DE LA REYNIÈRE , FERMIERS-GÉNÉRAUX. DELABORDE, BANQUIER DE LA COUR. — ORGANISATION DE LA CAISSE D'ESCOMPTE . — BEAUJON.

M. Necker appartenait trop exclusivement aux idées de la banque étrangère pour aimer et soutenir le système traditionnel des fermiers-généraux, idée simple, primitive delà monarchie; néanmoins le bail fut renouvelé sous la raison Laurent David pour le prix de 175 millions. Conclu sous l'administration de Turgot, il dut être respecté comme la foi des contrats. Seulement, M. Necker s'abstint de demander les avances accoutumées en billets de fermes; il avait d'autres moyens de crédit parmi les banquiers en général.

Indépendamment des anciens fermiers signataires des traités antérieurs, on trouve dans le bail de 1775 quelques noms nouveaux : MM. Sanlot, dont l'hôtel était rueNeuve-des-Capucines; Baudon, rue de Riche-

lieu; de Saint-Prix, place des Victoires ; de La Haye, rue Vendôme au Marais ; Didelot, au faubourg Montmartre; Paulze, rue de Richelieu ; Richard de Livri, rue Croix-des-Petits-Champs.

Le plus célèbre de ces fermiers-généraux, celui qui devait marquer par sa vie comme par sa mort, ce fut Lavoisier, à qui le roi Louis XV confirma le brevet de fermier-général, qui donnait 300 mille livres de revenus.

Les deux rois, Louis XV et Louis XVI, eurent toujours une grande tendance pour la protection des sciences positives. Antoine-Laurent Lavoisier, né le ^3 avril 1743, avait à peine 32 ans lorsqu'il reçut le brevet de fermier-général de la main du roi ; l'un des élèves les plus brillants du collège Mazarin, il étudia l'astronomie sous l'abbé de La Caille, la chimie sous Rouelle et la botanique sous Jussieu ; son premier travail préparé avec quelque ostentation, résolut un problème proposé par l'Académie des sciences sur cette question : « Quelle est la meilleure manière d'éclairer Paris la nuit? » La solution de ce problème et quelques travaux scientifiques lui ouvrirent les portes de l'Académie, où il entra par un suffrage honorable avant l'âge de 25 ans; quel-

ques années après devenu fermier-général, il mit en application ses expériences pratiques pour l'agrandissement des bases de la ferme. Lavoisier fut un administrateur habile, recherchant les éléments de l'impôt avec activité et zèle ; la chimie l'aida spécialement pour obtenir un plus gros revenu sur le sel et le tabac; il consacrait une partie de sa vie aux expériences et l'autre aux méthodes scientifiques les plus perfectionnées pour la perception et la rentrée des revenus de la ferme.

La même main qui traçait le Traité élémentaire de ta Chimie, écrivait un remarquable livre sur les moyens d'agrandir les branches de l'impôt; car Lavoisier, un des plus zélés et des plus inflexibles membres de la compagnie, était fort habile dans l'art de grouper les chiffres du revenu et des dividendes. Il avait épousé mademoiselle Paulze, la fille d'un des fermiers-généraux les plus distingués, qui peignait admirablement, comme une des élèves de Greuze. Les familles financières s'alliaient souvent entre elles ; plus souvent encore, on les recherchait en mariage dans la haute magistrature ou parmi la grande noblesse de cour.

Dans ce même bail des fermes on trouve parmi

les signataires, un nom devenu célèbre à plus d'un titre, celui de Grimod de la Reynière, dont le fils, triste bouffon de table, s'est fait une célébrité usurpée parmi les gastronomes de second ordre.

Laurent Grimod de la Reynière, si l'on en croit les ignobles récits de son fils, n'avait pas une origine fort élevée : car il était né dans la boutique d'un cbarcutier : plate mystification dont usait, abusait quelquefois le médiocre auteur de fJlmanach des Gourmands; le nom delà Revnière se mêlait à des souvenirs de la police municipale de Paris, et quelle que fut alors l'abdication très-affectée et publique de ce qu'on appelait les préjugés de la naissance, je ne crois pas que les Malesberbes, les Jarente, se fussent alliés à la famille de Grimod, si elle était venue de si bas; madame de la Reynière était mademoiselle de Jarente, nièce de l'évêque d'Orléans, et M. de Malesberbes était son plus procbe parent.

À 22 ans, Grimod de la Reynière créé l'un des administrateurs des postes, maître d'une fortune déjà considérable, prit les fournitures générales de l'armée; on était alors à l'époque de la guerre de Sept ans; le marécbal de Richelieu, à la tête d'un beau corps d'armée, gagnait de glorieuses batailles : le

maréchal, très-pillard de sa nature, épargnait peu les pays ennemis; et l'on sait que le pavillon de Hanovre, sur le nouveau boulevard et les rues Port- Malion et Richelieu furent bâtis avec les florins allemands et les guinées anglaises levées dans l'Électoratdu Hanovre : Grimod de la Reynière, fournisseurgénéral des armées des maréchaux Richelieu et Soubise, gagna une fortune immense dans la guerre, et à son retour, avec un goût extrême, il imita les prodigalités artistiques des Fronsac et des Rohan en élevant le bel hôtel de la rue des Champs-Elysées. Rien de plus parfait que ce ravissant pavillon : salons d'été et d'hiver, vastes écuries, beaux jardins ; tout y était ménagé, midi, nord, ombrage frais et serre chaude; le plus splendide mobilier du monde; dans le jardin on voyait une volière en bois de rose et d'ébène, dont les filets étaient d'or : là voltigeaient les plus rares des oiseaux de l'Inde de l'Afrique. Le premier en France, Grimod de la Reynière transforma ses écuries en salons pour de beaux chevaux de race qui mangeaient dans des drageoirs d'argent.

Aussi la plus noble, la meilleure compagnie se pressait-elle dans l'hôtel Grimod de la Reynière ; ses alliances de haute famille favorisaient ce grand

concours et le fermier-général offrait a merveille la plus savoureuse table de l'Europe : le seul personnage qui déshonorait sa maison, était ce fils dont j'ai parlé, Balthazar-Alexandre Grimod de la Reynière. Né avecun défaut de conformation aux mains, qui le forçait d'employer des doigts postiches, le jeune homme en avait contracté cette haine instinctive et méchante que le laid déclare au beau : il n'aimait pas sa mère, mademoiselle de Jarente, et dans son langage de bouffon, il s'efforça de l'abaisser et même de la déshonorer par des révélations adultères.

Dans ce siècle étrange, on appelait cet esprit original! M. de Malesherbes, son oncle, très-facile en ses goûts, mauvais parleur sur tout le monde, lui proposait une place dans la magistrature ; Grimod préféra rester avocat : « Parce que, disait-il, juge je serais forcé de faire pendre mon père, et qu'avocat je pourrais au moins le défendre. » Ce père si plein de distinction, il ne l'appelait que le publicain; et lui si laid, se faisait pilier de coulisses, écrivain de petits journaux, bouffon de société, une mauvaise détrempe du marquis de Brunoy par ses lugubres et sottes plaisanteries : ses parades sont dans tous les anas. Grimod delà Reynière fit beaucoup de

petites brochures; mais le livre qui fit sa renommée, ce fut l'Almanach des Gourmands, très-mauvaise école de cuisine, tout au plus bonne aujourd'hui pour les pâtissiers et les traiteurs de barrière.

C'est une époque fort difficile pour les fermiersgénéraux que le ministère de M. Necker, car désormais restreints dans leurs fonctions administratives, ils ne peuvent plus s'occuper des opérations de crédit absorbées par les banquiers étrangers. Comme leurs dépenses restent les mêmes, plusieurs des fermiers-généraux ou des banquiers de la cour se trouvent embarrassés : Bourret le généreux, le prodigue, Bourret déjà sous l'abbé Terray a cédé sa liquidation à Laborde son collègue : l'avoir de Bourret est immense , et dépasse de beaucoup ses dettes : il a opéré sur tes terrains qui s'étendent depuis l'hôtel Choiseui jusqu'aux Porcherons près de Clichy. Il a fait beaucoup construire; ce n'est pas assez pour cet esprit à vaste entreprise : il veut bâtir une nouvelle ville près des Champs-Élyséeset du faubourg Saint-Honoré, autour de l'hôtel d'Évreux, demeure de madame de Pompadour et du marquis de Marigni : les terrains sont également à lui. Bourret

est engagé pour près de 1 7 millions lorsqu'il meurt h (5) 17

presque subitement : ce qui fit croire même à son suicide.

Laborde avec cette liquidation de Bourret avait encore une grosse affaire sur les bras , c'était le payement des dettes du vaniteux duc de Choiseul dont il s'était cliargé, moyennant une autre cession de terrain, qui s'étendait depuis la rue de Bichelieu jusqu'au pavillon de Hanovre et du boulevard jusqu'à la rue Neuve-des-Augustins : ainsi d'une part Laborde comme liquidateur de Bourret faisait bâtir la Chaussée-d'Àntin et comme cessionnaire du duc de Choiseul, il faisait construire les rues de Ménars, de Choiseul, d'Amboise , de Hanovre, jusqu'au carrefour Gaillon. Il n'est pas étonnant qu'il se trouva lui-même fort gêné dans ses affaires et prêt à suspendre ses paiements.

Les mémoires secrets , les noëls du temps disent que Laborde s'était ruiné pour la Guimard, la célèbre courtisane, qui recevait finance et noblesse à la Chaussée-d'Antin, dans son temple mythologique : mais au xvnie siècle quand on avait une colossale fortune, ces sortes de créatures ne pouvaient pas vous ruiner; on dépensait avec elles plus ou moins, comme on ornait avec plus ou moins d'or la livrée

de ses domestiques ou de ses équipages : cela ne dépassait pas certaines limites et ne dévorait pas une fortune de fermier-général. Benjamin de Laborde se compromit par de trop vastes opérations ; son goût exquis pour les arts le consola, il fut un des plus gracieux protecteurs de l'élégance, il acheta les plus beaux tableaux et sa galerie fut splendide. Mais sa prédilection la plus particulière fut pour la musique; il composa des opéras, les airs charmants de petits vaudevilles, et ces distractions ne nuisirent pas à ses plus graves affaires , devenues fort difficiles depuis la disgrâce du duc de Choiseul. L'abbé Terray, M. Necker apportaient d'autres idées en finances : le crédit public empruntait ses nouvelles formes aux institutions étrangères.

L'établissement de la caisse d'escompte (banque régulière à billets destinés à la circulation) priva les banquiers de la cour de presque toutes leurs fonctions, particulièrement des opérations de crédit; la caisse se formait d'une compagnie particulière d'actionnaires pris parmi les hauts banquiers de Paris; les administrateurs étaient au nombre de quinze. Chaque mois, les opérations de la caisse d'escompte devaient être balancées et publiées; les versements des

actions se faisaient en numéraire pour former un capital représentant la valeur des billets en circulation au moins pour les deux tiers. La ferme-générale, à elle seule, prit 20 mille actions de mille francs chaque sur le capital porté à cent millions. Le bénéfice de la caisse se faisait par l'escompte des billets d'Etat, du Trésor, de la ferme et des valeurs de particuliers à six mois ou même à un an , afin de remplacer toutes les transactions commerciales des banquiers de la cour.

Cette vaste institution, qui est au reste l'origine de la Banque de France, fut l'objet à son début de mille sarcasmes et pamphlets ; j'ai trouvé même des couplets très-amers contre la caisse d'escompte! N'est-ce pas la destinée de toute institution nouvelle d'être l'objet de vives critiques?

Sur l'air de la fée Urgèle. (L'avez-vous vu mon bien-aimé).

Arrêt pour l'établissement

D'une chambre d'escompte,

Qui produira par chacun an

Cinq millions de bon compte.

C'est pour remplacer un banquier, (Laborde)

Qui voudrait ses fonds retirer,

Qu'on établit,

Et qu'on bâtit

Une si belle affaire.

Par ses biens jugez du profit Que le public va faire.

Le contrôleur, Trésorier, docteur, Et surtout grand calculateur, A dit au roi :

Sire, je crois, Qu'en formant bon nombre d'actionnaires, Vous ferez de bonnes affaires.

Dans ma place j'ai su gagner Du public la confiance, A la caisse on ira verser L'argent en abondance.

Directeur je saurai nommer

Pour sagement administrer

L'argent qu'on fera fabriquer

A Lille comme à Bayonne.

Chaque jour je veux tout cotter, Parapher en personne ;

Je veux aussi pour constater

Des profits la totalité,

Des balances en formes arrêtées ;

Au moyen desdites balances

On n'aura pas de défiance.

L'esprit français se révèle toujours ici tel qu'il était au xvme siècle : qui aurait pu croire jamais que l'établissement d'une banque fût l'objet de couplets satiriques et qu'on fit des vers sur la monnaie, les balances de compte et les écus? Ainsi était le génie de l'époque ; il se tournait surtout aux négociations d'argent, et un arrêt du conseil (1 4 septembre 1774) établit une Bourse pour traiter des effets

publics et le cours de la banque sur la France et l'étranger.

Cette Bourse devait se tenir, de dix heures à une heure, rue Vivienne, dans la cour de l'ancien hôtel de la compagnie des Indes et au coin de la rue des Petits-Champs. Pour la première fois, le contrôleurgénéral nomma un nombre d'agents de change, spécialement chargés des négociations d'effets et d'argent; on trouve déjà inscrits sur ce tableau quelques noms de ces agents qu'on retrouve plus tard, après de longues années de travail et de négociations, tels que ceux d'Àutran, Boscary, Royer, Croisette, Gaujac, Thiercelin, Oury.

Dans ce grand mouvement de crédit et de finance tout nouvellement imprimé aux affaires, une des plus considérables existences fut encore celle de Nicolas de Beaujon, méridional comme les Laborde, né à Bordeaux en 1718. Ses ancêtres, dignes commerçants, ne possédaient qu'une modeste industrie; mais le jeune Nicolas Beaujon, plus hardi, multiplia ses opérations avec l'Inde, et il acquit une belle situation financière.

Parvenu à ce premier degré d'opulence, Beaujon s'associa franchement aux idées de Louis XV et de

l'abbé Terray sur le meilleur moyen de donner à bon marché le pain au peuple ; de là ces spéculations sur les grains pour le compte du roi dont j'ai plusieurs fois parlé, qui maintenaient l'équilibre dans les prix par la création de greniers d'abondance ; de cette manière Nicolas Beaujon fournit Bordeaux et la Guyenne de tous les grains nécessaires à leur consommation. Il s'éleva des plaintes contre les greniers de secours et d'abondance. M. Beaujon vint alors demeurera Paris; le duc de Choiseul le prit en haute estime, et il fut mêlé comme tous les financiers d'alors aux mouvements du Trésor. L'abbé Terray préféra son concours à celui des fermiers-généraux ; Beaujon opéra heureusement : il fut tour à tour banquier de la cour, receveur-général des finances, enfin pour récompenser son zèle, le roi le nomma trésorier, commandeur de l'ordre de Saint-Louis et conseiller d'État à brevet. Jamais financier n'avait été élevé si haut.

C'est que Nicolas Beaujon n'était pas seulement un financier distingué, mais encore un administrateur habile, qui avait pris sa place parmi les intendants de premier ordre dont l'abbé Terray s'était entouré, tels queMonthyon, Galonné, Senac de Meilhan, Montho-

Ion. Je ne pense pas qu'il ait jamais existé dans un

Etat une réunion de plus habiles administrateurs. Les économistes, ces remueurs de toutes les époques, vinrent bouleverser le régime admirable des intendances, plus tard imité par les préfectures.

Rien ne pouvait se comparer à M. de Beaujon pour l'activité et le travail : à cinq heures du matin debout, il expédiait les affaires considérables qui venaient à lui; à neuf heures le travail était fini et il donnait ses audiences jusqu'au dîner de midi, le soir il aimait la douce causerie. Comme il se couchait de bonne heure, il se plaisait à s'endormir au doux murmure d'une conversation spirituelle; aussi appelait-on la charmante société de femmes qui se pressaient autour de son alcôve, les berceuses de M. de Beaujon. Une fois endormi, on servait dans ses beaux salons un splendide souper; jamais il n'y prenait part (car très-sobre dans ses goûts, il voulait garder sa tête libre pour le travail du matin).

De tous les financiers, M. de Beaujon avait les idées les plus larges, les plus généreuses : tous les hôtels construits par les fermiers-généraux et les financiers étaient étroits et petits à côté du magnifique palais qu'il avait acheté et grandi dans le

faubourg Saint-Honoré; la mythologie était alors a la mode ; la religion de l'Opéra exerçait une grande puissance sur les idées de cette génération ; le palais de l'Élysée-Beaujon , admirablement dessiné, brillant surtout par ses jardins, s'étendait jusqu'au Roule et à l'Etoile, avec un vaste parc planté de beaux arbres d'un aspect gracieusement accidenté, par des fontaines , des cascades, des ruisseaux et des parterres rayonnant des fleurs les plus rares.

Ce fut au milieu même de ce beau parc que Nicolas Beaujon plaça la fondation de bienfaisance qui honore sa vie, ce large bâtiment, qui depuis a porté le nom de son fondateur, l'hospice Beaujon. La primitive destination de cet hospice avait été de servir à l'éducation de quarante enfants nés et choisis dans le petit village du Roule, alors séparé de Paris; on les élevait gratuitement pour leur enseigner ensuite un état. M. de Beaujon, à perpétuité, donna ces bâtiments, dotés de 25 mille livres de rentes, de plus une belle chapelle avec des vases sacrés d'or et d'argent. Lui-même vint présider à cette fondation solennelle, que le roi Louis XVI confirma par des lettres-patentes du mois de septembre 1784.

La générosité était le caractère de Nicolas de Beau-

jon; il ne laissa jamais une belle action sans récompense, une misère sans soulagement. Les artistes trouvaient chez lui, comme chez les fermiers-généraux, une protection éclairée; il aimait à obliger, à s'entourer d'amis, même de parasites ; ceux-ci toujours agréables convives, car ils vous appartiennent corps et âme; ils vous aniLseiit, ne vous censurent ni ne vous inquiètent jamais ; le parasite, s'il n'est pas le plus fidèle, est le plus doux et le plus facile des amis, et que faut-il de plus dans les déceptions de la vie? Il dépensait beaucoup et bien ; son luxe était gracieux et intelligent ; il avait de beaux livres, des tableaux de grands maîtres; plusieurs éditions d'ouvrages et de gravures furent éditées à ses frais. Tousses dons étaient parfaitement entendus et sa bienfaisance éclairée , sans vanité, ni niaiserie ; il n'avait pas, comme M. Monthyon, une certaine manie littéraire; il ne lui arriva jamais l'idée baroque de faire décerner des prix de vertu par les académies, dans des solennités moitié païennes. Ses dons, ses largesses, il les distribuait par son curé, dans sa paroisse; son esprit essentiellement pratique lui faisait sentir que la charité, pour être utile, bonne, bien entendue, devait rester catholique et pénétrer dans

les réduits que le saint prêtre seul connaît ou révèle.

Parmi les amis et les protégés de Beaujon, était le fastueux Saint-James, si riche, si lettré amateur de livres, d'antiquités, de belles statues : son hôtel place Vendôme, était un musée, sa villa de Neuilly aux bords de la Seine, près du bois de Boulogne, une des merveilles des environs de Paris où l'ancien régime avait semé des palais : Saint-James répandait l'or à pleines mains : il aimait l'étrange , l'extraordinaire, le factice, les rochers d'Opéra, les plantes exotiques, les pièces d'eau, les canaux souterrains , les jardins à l'anglaise, les chinoiseries, les chalets à côté des kiosques, ces appartements si bien arrangés où toutes les commodités de la vie venaient à vous sans peine, sans laquais, comme les décors d'un théâtre. Au bout de tout cela pouvait surgir la décadence, mais il y avait dans ces dépenses un entrain, une grandeur indicible : on se ruinait sans s'abaisser.

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