FERMIERS GÉNÉRAUX
DEPUIS LE XVm« SIÈCLE JlSQl'A LEUR MORT SIR L'ÉCHAFAlD, LE 1SMAI 17»i
M. GAPEFIOUE.
paris
LIBRAIRIE D'AMYOÏ, ÉDITEUR
8, rue de la Paix.
De tous les aspects élevés ou attrayants que présente Thistoire, il n'est pas de sujet qui réponde mieux à Tétat actuel des esprits, à Témotion des intérêts que celui auquel est consacré ce livre.
Je n'ai pas à examiner si c'est un bien ou si c'est un mal que cette domination des intérêts matériels; par mes études et par mes goûts j'ai toujours préféré les grandes et belles couleurs des temps chevaleresques, lies traditions, les légendes, les épopées du moyen-âge ; mais Thistoire ne crée pas un temps, elle le décrit, le retrace avec la plus simple, la plus haute fidélité.
11 y a bien aussi quelques idées de grandeur et de patriotisme à travers les flots d'or : on pourrait aisément établir que les facilités de crédit et les finances ont exercé une influence aussi considérable que les victoires et les <ionquêtes sur le glorieux passé historique de la France; que le crédit a servi les succès, réparé les malheurs, assuré la paix et souvent apaisé la guerre civile.
Je détache aujourd'hui la première page de ce livre en publiant l'Histoire des Fermlers^énéraax* tl I. (6) i*
me semble déjà voir cette école d^économistes remuants ou candides traiter ce sujet du haut de son dédain. Qu'est-ce que les fermiers-généraux? des mallôtiers ignorant3,des sensualistes hébétés, des vampires gorgés du sang des peuples. L'auteur du présent livre est accoutumé à entendre toutes ces grosgières vulgarités gronder autour de ses volumes, et il n'en veut pas le moins du monde à ceux qui s'indignent contre quelques idées qui sont acceptées un peu plus tôt, un peu plus tard.
Et d'ailleurs, pourquoi forcer des écrivains, au reste spirituels et distingués, à sortir de l'ornière des idées reçues? il est si commode d'y rester ; cela évite de la peine, flatte des amis et ouvre toutes les portes de la fortune littéraire ; quand on a le bonheur de broder avec de gracieuses arabesques les systèmes, les opinions acceptées, les biographies toutes faites, on est accueilli partout, on est proclamé écrivain de goût, observateur fin, délicat; on ravit tout le monde parce qu'on ne dérange ni une idée, ni une situation.
Il n'en est pas ainsi quand on s'impose le devoir de rechercher et de dire la vérité à travers les opinions ou les intérêts des partis et des coteries, et de déranger ces baisers mutuels que des générations d'amis se donnent depuis le xviif siècle, à travers ces bosquets de lauriers et d'immortelles, où les bancs de repos sont d'or et d'argent, dans les universités ou les académies.
Ce livre aura le malheur encore de troubler cette belle harmonie par une voix discordante et de présenter les fermiers-généraux, ces maltôtiers (dans les histoires couronnées et acclamées), comme des esprits éminents qui ont rendu les plus grands services à l'État.
Je veux relever non-seulement le système des fermes, mais encore faire connaître les utiles travaux de ces habiles administrateurs qui ont créé les éléments de rimpôt moderne ; on verra tout ce que peut Tesprit d'association et la puissance des compagnies industrielles, parmi lesquelles les fermiers-généraux prennent le premier rang.
11 est vrai que ces financiers du vieux régime tenaient un haut rang et un grand train; ils n'avaient pas ce caractère sec et avare que la banque calviniste de Genève et de Hollande a jeté dans les existences capitalistes; le fermier-général était magnifique, protecteur des arts, de la littérature; prodigue d'une façon élégante sans jamais compromettre ses affaires.
Jetez les yeux sur ces beaux hôtels, sur ces ma« gniiEh|iies meubles du xvni* siècle, sur ces jardins si bien plantés, les derniers qui résistent à la bande noire; tous ces petits chefs-d'œuvre furent commandés par les fermiers-généraux. Nous avons des collections de livres, des collections de tableaux qui ont retenu leur nom : il n'y a pas jusqu'aux fantastiques barrières de Paris qui ne portent le cachet d'originale composition.
Dans leurs demeures hospitalières venaient s^abriter les poëtes, les musiciens, les peintres et les philosophes : Marmontel , Grétry, Greuze demeuraient chez Le Riche de La Popelinière , à Passy ; et J.-J. Rousseau souilla le toit d^un noble et savant fermier-général, qui le nourrissait de son pain ; quelle générosité que celle d^Helvétius, un de ces riches fioanciers? Lavoisier avait élevé l'ingrat Fourcroy, qui ne sut pas le sauver de Téchafaud.
Je prie qu'on lise ce travail sans idée préconçue, avec la même sincérité qui me Ta fait écrire; j'ai le double bonheur de respecter les opinions de mes adversaires et de ne pas trop m'en préoccuper : je vais droit devant moi, travaillant par goût, sans avoir besoin de vendre de la calomnie pour un peu d'argent, sans ambition de popularité : je crois que beaucoup de bons esprits doivent se dégoûter de s'entendre appeler grands hommes, grands écrivains, grands poètes. 11 m'a été dit que quelques-uns prenaient ces éloges au sérieux ; assurément cette candeur est respectable: après l'affaiblissement de toutes les croyances , il en resterait encore une debout, c'est celle de soi; l'Olympe est détruit, mais tous les Dieux n'ontpas disparu!
Pari», février iS55.
LES