U8 LOUIS XIV
Pour se faire une idée exacte des opérations financières à cette époque, il faut étudier les états soumis au roi pour le règlement des recettes et des dépenses : on y distingue deux époques : l'une toute régulière, où les voies et moyens se balancent, parce qu'il n'y a pas de dépense extraordinaire ; l'autre, au contraire, est le temps difiicile où la guerre préoccupe les esprits et dévore les ressources publiques avant même qu'elles soient réalisées. J'ai retrouvé écrit de la main de Colbert et rectifié par Louis XIV lui-même les états de dépenses de trois années, 1670, 1677, 1 681 , époques de calme et de régularité.
Dans l'année 1 670 l'entretien de la maison du roi et des princes est porté pour 8,500,000 francs , sans y comprendre un million pour le comptant du roi (dépenses personnelles) ; le département delà guerre, avec les chevau-légers de la garde, les gardes fran-
çaise et suisse, Tartillerie et les fortifications, figure pour 42 millions. On règle à i millions les étapes des troupes; à 4 millions également le pain de munition ; à 2 millions 800 mille francs les garnisons et à 520,000 francs les appointements des maréchaux de France ; la marine est portée pour 8 millions, non compris 2 millions pour les galères. Le traitement des ambassadeurs ne s'élève pas au-delà de 500 mille francs (les gentilshommes se ruinaient dans les ambassades). Mais les fonds secrets des af-^ faires étrangères dépassent 9 millions de livres , non compris les subsides payés aux diverses puissances, telles que la Suède et la Suisse, pour acheter leur alliance et leur concours.
Dans cette longue liste de subsides accordés par la France aux puissances étrangères, 3 millions de livres sont payés k l'Angleterre pour la cession de Dunkerque que Charles II avait faite à Louis XIV; 4,800 mille livres étaient allouées à la Suède pour maintenir l'alliance du Nord et 700 mille livres à la Bavière pour dominer rAUemagne dans les guerres contre TAutriche.
Ces subsides étaient un moyen de donner k la guerre une direction plus forte» plus agrandie; ils
étaient presque toujours la compensation d'une mise en campagne considérable de la part des alliés de la France : Gustave-Adolphe, sous le cardinal de Richelieu, n'avait-il pas fait une formidable diversion avec ses trente mille Suédois 7
Le budget des dépenses de 1677 est plus considérable : on est en pleine guerre : aussi ce département emploie-t-il plus de 51 millions pour l'extraordinaire des guerres, 5 millions pour les étapes et d millions pour le pain. Au total, lebudget s'élève h 1 1 1 millions.
Il descend à 78 millions après la paix de Munster en 1681 ; car on peut diminuer l'extraordinaire des guerres, amoindrir les compagnies et les régiments, se dispenser en outre de payer les subsides dus aux puissances de second ordre en Allemagne, en Italie , puisque leur concours n'est plus nécessaire ta campagne une fois finie.
On s'étonne du chiffre très-abaissé de ce budget qui se solde par des dépenses si peu considérables, quand il s'agit du gouvernement politique d'une si grande monarchie tour à tour engagée dans des alliances et la guerre générale. Il faut tenir compte d'abord de la différence du prix du marc d'argent
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qui s'est élevé de deux tiers en un siècle et demi. La livre tournois de 1681 en comparant le prix des choses de la vie représenterait aujourd'hui 2 francs 50 centimes.
D'autres considérations tiennent à la constitution de la vieille monarchie : toutes les dépenses n'étaient pas à la charge de l'État; un certain nombre de services étaient donnés et payés en vertu des coutumes ; les gentilshommes devaient leur vie au roi et à l'État, ils levaient leurs compagnies à très-peu de frais et les équipaient de leur avoir; les magistrats payaient leur charge au Trésor et n'avaient aucun traitement que les épices ; l'honneur et les honneurs tenaient une large place dans les comptes que la noblesse et la magistrature ouvraient au roi durant leur vie publi* que; le clergé était encore moins que la magistrature et l'armée à la charge du pays ; il avait ses biens particuliers, ses revenus propres ; loin d'être onéreux au roi, il lui faisait des dons annuels qui s'élevaient à 5 ou 6 millions de livres.
Il n'y avait pas ainsi d'administration unique à justement parler : chaque province avait son compte particulier de dépenses réglé souvent par les assemblées des États; elle faisait des dons gratuits au
roi, équipait des régiments , des navires de guerre, et ces diverses ressources de la fortune provinciale étaient à diminuer sur les dépenses générales de rÉtat. La centralisation absolue des finances était encore inconnue : la France n'était qu'un noble groupe de provinces indépendantes, un État fédératif sous le roi.
Ces comptes de dépenses , il faut le remarquer , s'élèvent beaucoup au-delà des recettes, et les voies et moyens ordinaires ne peuvent y pourvoir sans recourir à l'emprunt ; avec les efforts les plus considérables à peine les revenus du roi atteignaient-ils 70 millions de livres, et encore le peuple réclame-t-il contre l'excessive lourdeur de l'impôt.
Rien pourtant n'est comparable à l'assiette exorbitante des contributions publiques aux époques modernes. Ainsi la capitation (impôt personnel) n'est que de 6 deniers par tète, 3 sols par feu ; la gabelle est d'un liard par minot de sel ; point d'impôt territorial; la feuille de papier timbré paie 6 deniers, l'insinuation ou enregistrement ne va pas au-delà d'un sol par chaque acte; l'on vient d'établir le monopole du tabac afin de percevoir quelque cent mille livres de plus* L'impôt levé sous ce titre générique
ûides (droits réunis, douanes) ne donnait pas audelà de 7 millions de revenus, car les droits nouveaux établis par Colbert n'embrassaient qu'une courte nomenclature de marchandises et de denrées, de manière à ne pas gêner le commerce naissant.
Comment alors équilibrer la recette et la dépense, surtout aux temps de crise? Le génie actif des contrôleurs-généraux y suppléait par le crédit et l'emprunt : un État, quelle que soit sa prospérité particulière, ne peut correspondre à ses besoin imprévus que par les ressources extraordinaires, et à celte époque d'opérations naissantes il était fort difficile de se procurer de l'argent.
L'emprunt se faisait en France ou à l'étranger : en France il était surtout réalisé en rentes sur l'Hôtelde-Ville, c'est-à-dire que le paiement de l'intérêt se faisait à l'échevinagô ; l'État fournissait les fonds. LesrentessurrHôtel-de- Ville devenaient le patrimoine du bourgeois de Paris, ce que l'on appelait son potau-feu : quand le contrôleur annonçait un emprunt en rentes, l'es corporations d'ouvriers , de marchands de Paris accouraient y placer leurs économies au denier 30 ou 20 selon le besoin du Trésor ou le prix de rargent« et c'est pourtant ces rentes dont Colbert
avait osé retrancher plus d'un quartier, odieuse mesure chantée par Boileau.
Quand on empruntait à l'étranger le prêt se négo* ciait diplomatiquement à (tônes, Florence , Venise^ Amsterdam, Hambourg, quelquefois sur gage maté^ riel ou bien sur le simple engagement de la main du roi; l'intérêt se payait en banque, or ou argent, ou en inscriptions et même en papier de commerce; quelquefois on cédait aux banquiers étrangers plusieurs années de certaines branches des revenus pour se payer des intérêts.
Les anticipations formaient un système très-commode de crédit et que l'État avait toujours une tendance à grandir par les facilités qu'il offrait à toutes les époques : le contrôleur-général négociait à des banquiers,iinanciers ou traitants, à des compagnies, une certaine portion de recettes des années qui n'avaient point commencé encore; on perdait 4, 5 p. O/o jusqu'à 7 p. O/o à raison du temps qui devait s'écouler, et l'on se procurait ainsi des fonds pour les dépenses extraordinaires.
Ces anticipations étaient souvent faites par les compagnies de fermes-générales qui les donnaient ensuite au Trésor comme du comptant au fur et à
~ 108 — mesure des échéances. Ce système supposait de larges moyens de crédit aux mains des fermiers-généraux ; il faut donner une idée exacte de la constitution et du développement de ces grandes compagnies connues sous le titre de fermes-générales.