‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 4)Chapitre 11 sur 31 · CHAMILLARD, DESMARETS · texte numérisé non relu

CHAMILLARD, DESMARETS

La noblesse de France fit les dernières guerres de Louis XIV avec un dévouement immense; elle sauva la nationalité de notre pays; mais ce qu'on n'a pas assez étudié, ce sont les efforts financiers qui secondèrent ce bel élan des gentilshommes; la plaie profonde des derniers temps de Louis XIV ce fut le défaut d'argent. Les contrôleurs-généraux des finances rendirent d'aussi beaux services que Villars : ils eurent plus d'une fois leur bataille de Denain.

Quoique la disgrâce de Fouquet ne fût pas à son terme et que le roi eût défendu de lui en parler, les idées de crédit du hardi prisonnier d'État triomphaient à ces époques difficiles. On les essaya avec plus ou moins de succès sous les courtes administra^ lions de Lepelletier et de M. de Pompone , contrô-

leurs-généraux qui succédèrent à Colbert. On commença par chercher des ressources dans l'impôt et dans la création de nouvelles charges : on emprunta difficilement quelques millions. Tous ces moyens auraient été insuffisants si le contrôleur ne s'était adressé à des compagnies financières pour obtenir des avances spr les nouveaux impôts, sur les revenus de l'avenir; comme fait l'État aux temps modernes quand il escompte les billets de douane, 1(^8 ]ek>ps du Trésor ou les obligations souscrites pour \^ coupes des bois e( des forêts.

J^e plps hs^bilp , Iç plus honorable de ces eontrô^ iQura-généraux qui ae syceédèrent à la fin du règne de Louis XIV, ce fut Cb^millard ; on a fait mille récits sqr les causes de ^ faveur auprès de Louis XIY ; on a mèmoiavec cet esprit d'invention qui caractérise les faiseurs de Mémoires, et surtout le bavard et souvent ignoble Saint-Simon, attribué la familiarité du roi à l'excessive adresse de Ghamillard au jeu de billafd récemment introduit en France : « Il faisait la partie de Louis XIV et parvenait quelquefois à l'amuaer par ses saillies^. » Toujours de petites cavses aux grands effetsi n'i^t-ce pas l'histoire vulgaire?.., dHimUlard f «prit de prol^ilé $t dfl r«s§Qurc«» > j»p-

pftrtemit à Técole pirlfimeottirst très^fortbla à h mémomde Fouquat; tous le» financiers , tous les ferqiiera^teéiraux éuieot ses amis ; ib iftient en se probité une extrême eonfianee; le plus riche d'eqtre isuXi on va le dire, Samuel Bamard, lui ouvrit ara immense crédit» parce qu'il savait qu'avec lui on n'avait pas à craindre ces mauvaises petites avanies employées par Colbert contre les traitants et les por^ teurs de rentes.

L'histoire doit le constater : si le système de Col-^ hert avait prévalut jamais la France n'aurait pu se défendre contre la coalition qui menaçait son ^mr tence ; Colbert n'aurait pu procurer avec ses petites idées et ses moyws financiers exigus des ressources suffisantes pour résister i l'Europe armée. Ce furent les financiers, ceux qu'on appelait les traitants avec tant de dédain, qui firent les fonds de ces grandes guerres par leurs avanœsi leur crédit» leurs fourni*tures de vivres» d'argent» de draps» de blé» de marcbandisi» ei d'armes. Us purent faire des pi>afits; quoi de plus légitime quand on rend un service» quand on remplit un devoir!

Deux moyens furent employée par le oontrèlenr Chamillard ; la r^ftmtA Am «i^cm et les bîUate de

monnaie, sorte d'assignats ou de billets de Banque représentatifs de l'argent ; la refonte des espèces n'était pas un élément bien neuf de crédit public. Depuis la première race, les rois n'avaient pas d'autres ressources dans les crises publiques ; elle n'avait qu'un effet momentané, l'argent se met toujours au niveau de sa valeur intrinsèque; mais les billets de monnaie destinés à représenter le numéraire étaient une forme nouvelle de crédit très-utile inspirée par les financiers qui les acceptaient comme argent ; ils avaient cours légal , et le Trésor royal en grandit le chiffre jusqu'à 700 millions avec intérêt à 5 p. O/Q.

Le système des assignations par avance de deux ou trois années sur le revenu fut également indiqué par les financiers comme un expédient de crédit ; ces assignations trouvaient des preneurs parmi les grandes compagnies des Indes, d'Afrique , de banques et de finances 1 II y avait du patriotisme dans cette confiance étendue des financiers envers le roi et l'État ; les billets de monnaie se prenaient pour du comptant, les assignations de revenus à des intérêts de 7 à 8 p. O/o par an ; et ce n'était]pas trop quand l'échéance s'étendait à plusieurs années et restait ainsi soumise à plus d'un hasard et même au caprice de l'État.

Lorsque Thabile Desmarets prit le contrôle-général en 1708, il releva le crédit par une mesure d'ordre que les financiers aidèrent de tous leurs efforts , en mettant 1 million de marcs d'argent pur à la disposition du contrôleur, ce fut d'offrir le paiement immédiat en nouvelles espèces de tous les billets-monnaie qui seraient biffés et décbirés devant les porteurs. Cette offre rendit toute confiance en ces billets qui reprirent une circulation active et féconde. En même temps les assignations sur les revenus furent consolidées par un emprunt en rentes hypothéqué sur l'Hôtel-de-Ville et les fermes au denier 30 et 20 ; dès ce moment la masse des valeurs flottantes diminua sensiblement : on n'eut plus qu'à servir l'intérêt de 12iO à 130 millions par des annuités soldées en billets de monnaie, acceptés comme du numéraire.

Il faut rendre justice au contrôleur Desmarets, il mena cette opération à un résultat admirable par sa loyauté, sa bonne foi envers les financiers ; son activité fut merveilleuse ; on serait ingrat si l'on ne reconnaissait en même temps le concours actif de tous les traitants, fermiers-généraux, gens de finances, pour opérer la liquidation difficile des dettes de l'État. Le plus confiant, le plus riche, 1$ plus généreux

fît déjà 30 millions d'avance sur les billets des fermes. Pendant le ministère de M. de Pompone, dans les cruelles nécessités de la guerre,sur un simple billet du roi, Samuel Bernard avança 215 millions, qui dans les opérations de crédit devinrent une source de fortune nouvelle sous l'administration de Ghamillard ; car Bernard réunissait la triple qualité de fournisseur, de banquier et de négociant, de manière à coordonner toutes les opérations et à faire bénéficier les unes par les autres. Samuel agissait hardiment, de façon à se rendre toujours maître des prix et des cours de chaque chose, et jouait ainsi à coup sûr.

[ Ne dédaignant aucune spéculation , Samuel Bernard avait l'esprit si éminemment commercial qu'il faisait ses affaires même avec ses plaisirs. Le système de monopole qu'il avait adopté, il l'appliquait au service de ses fêtes. On rapporte qu'il avait promis un vind'Ëspa gne exquis pour un de ces soupers délicats qui faisaient courir les plus hauts gentilshommes à son hôtel si élégant de la place des Victoires : son sommelier vient lui apprendre qu'il n'en existait plus dans ses caves. Samuel Bernard ne s'en étonne ni ne s'en effraie ; il donne commission à ses agents d'acheter tous les vins d'Espa-

gne sur les principales places de l'Europe. L'accaparement s'accomplit et le banquier, maître des prix de ces vins, gagna quelques cent mille livres sur l'opération qui servit sa renommée d'élégance et de somptuosité.

L'hôtel de la place des Victoires devint célèbre parmi les gens de lettres du xviir siècle. Voltaire, qui aimait à fréquenter les financiers, écrivait à Samuel Bernard :

« C*e8t mercredi que Je soupais chez tous Et que sortant des plaisirs de la table, Bientôt couché, un sommeil prompt et doux Me fit présent d'un songe délectable. »

Ce songe était la peinture des fêtes, des plaisirs, de la vie somptueuse que menait le financier dans sa splendide terre de Coubert et de Rieux. Voltaire fait dire au dieu Plutus , au sujet de Samuel Bernard :

D*un seul regard tu peux voir tout d*un coup Le sort des bons, les vertus couronnées.

Mais un mortel m'embarrasse beaucoup, Aussi je yeux redoubler ses années; Chaque escadron le revendiquerait, La jalousie au repos est funeste.

Venant ici, quel trouble il causerait ; U est làrhaut trèMieureux, qu'il y reste.

Voltaire, essentiellernent financier, commençait sa fortune par des opérations de fourniture ; loin de lui en faire un reproche, il faut le louer ; la fortune crée rindépendance; le grand vice des gens de lettres est de tendre la main : la domination de l'esprit va mal avec la servitude qui appelle un secours pour vivre. Samuel Bernard était un caractère sage , réfléchi, placé entre les aventures financières et le terre à terre de la vieille routine de Colbert; esprit à vastes et sages conceptions, il faisait tout converger vers le même but : commerce, industrie, bçinque, fournitures, et ces instruments dans ses mains ftirent la source d'une immense fortune.

Louis XV, comme Louis XIV, eut recours à Samuel Bernard pour des avances dont le Trésor avait besoin ; il y consentit sans difficulté. On le vit à Versailles, k Marly, invité dans toutes les fêtes; le roi lui envoya l'épée et le cordon de Saint-Michel par le maréchal de Mailly dont il fut l'heureux partner dans le jeu du soir; il gagna de l'argent avec un bonheur si constant qu'on le proclama magicien ; on chuchotait à l'oreille que Samuel Bernard avait une poule noire qu'il nourrisait de grains de millet choisis un à un,

et qM cette poule était le talisman de son bonheur : à qui n'a«-t-on pas donné un génie familier?

Samuel Bernard mit un grand prix à la noblesse que le roi lui avait décernée : les lettres d*ennoblis • sèment étaient la récompense de tous les beaux services, récompense d'autant plus gracieuse et méritée qu'on disait Samuel Bernard d'origine juive; il avait» au reste , l'activité et l'habileté de l'industrieuse famille d'Israël.

La première terre noble achetée par le chevalier de Bernard (il prit désormais ce titre dans ses actes) fut le comté de Coubert ; puis il acheta le marquisat de Rieux, de Boulainvilliers et Champlatreux. Chacune de ces terres fut transmise à sa famille : son fils aîné, président k la chambre des enquêtes au parlement de Paris, prit le titre de comte de Rieux; le second fut comte de Coubert; sa fille épousa le premier président MoIé et lui apporta de riches terres et une dot immense. Il eut pour petit-fils le marquis de Boulainvilliers et la duchesse de Cossé-Brissac. Samuel Bernard devint le protecteur des hautes familles de France, car il était généreux, dépenseur, avec une fortune de 60 millions en portefeuille et en terre. Son système fut

le triomphe des idées hardies, larges et fécondes dans les finances et le commerce ; il ne se perdit jamais par le petit côté des opérations : il les vit et les aperçut toujours en grand, sans ces peurs qui donnent la fièvre à chaque crise; il n'eut ni la confiance absolue qui perd et aveugle, ni la petitesse soupçonneuse, qui ayant toujours crainte de s'aventurer, ne sait prendre ni un parti, ni accepter une affaire. Samuel Bernard mourut dans un âge très-avancé, en 1739. Il habitait alors le nouvel hôtel qu'il avait fait construire rue du fiac, et dont quelques pièces d'un si bon goût ont été conservées ; il y avait réuni pour plus d'un million de tableaux, de riches toiles, de somptueuses tapisseries, car il traitait royalement les artistes. Les plus belles collections appartenaient aux financiers.

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