‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 4)Chapitre 15 sur 31 · LES FRÈRES PARIS · texte numérisé non relu

LES FRÈRES PARIS

Le système de Law , en exagérant les forces du crédit, avait jeté une profonde perturbation dans les intérêts : il était impossible d'arriver à la régularisation immédiate des affaires du Trésor. Law avait dédaigné les financiers, les fermiers-généraux, en s'adressant à la partie aventureuse des opinions : sa chute avait amené une telle secousse, une telle ruine, qu'il en était résulté une véritable impuissance de faire face aux engagements. Toutefois, et c'est une triste chose à dire, lorsque la ruine est générale, lorsque la catastrophe est commune, il en naît une certaine facilité d'arrangements : on joue table rase sur un monceau de papier-monnaie. Dans cette circonstance difficile, le Régent, et après sa mort, M. le duc de Bourbon, s'adressèrent aux remarquables financiers de cette époque, les frères Paris.

Une force immense dans les affaires de banque

résulte toujours de l'union intime de plusieurs membres d'une même famille, qui se prêtent mutuellement la puissance de leur crédit : on peut alors opérer de place en place avec une extrême confiance en se donnant la main.

Les financiers Paris étaient cinq frères ; l'aîné se nommait Antoine et le second la Montagne; le troisième Joseph ; le plus capable prit le nom de Duverney, et le cadet s'appelait enfin Paris Montmartel. Tous appartenaient aux mêmes opinions financières, à ce système qui proclame qu'en tenant ses engagements avec fidélité, on peut tout espérer dans les opérations du crédit. Ils étaient loin d'avoir une origine bien illustre ; nés à Mornay, en Dauphiné, ils avaient reçu peu d'éducation, sous les yeux d'un père qui tenait une auberge à l'enseigne de la Montagne. En souvenir de cette origine un peu humble, un des frères Paris garda le nom de la Montagne même au milieu de ses immenses prospérités.

On était en pleine guerre sur les frontières de la Savoie; les magasins de l'armée devaient se former dans le Dauphiné ; les jeunes frères Paris, d'une activité sans pareille, secondèrent les fournisseurs-généraux; connaissant bien le pays, ils réunirent les I. \» »

vivres nécessaires à l'armée ; l'industrie privée agit vite et plus efficacement que l'administration publique quand il s'agit de pourvoir de grands corps en marche. A la suite de ce haut témoignage d'une activité féconde et de leur zèle industrieux, les frères Paris furent mêlés à toutes les opérations de subsistances de l'armée d'Italie, puis à l'alimentation des provinces durant quelques années de désolation et de famine; enfin ils entrèrent dans les bureaux du munitionnaire général à Versailles. Bientôt ils furent hors ligne par leur prévoyance attentive et les inimaginables ressources de leur esprit.

Une des campagnes les plus difficiles, au point de vue financier et des subsistances, fut celle que Louis XIV soutint contre l'Europe entière, dans ses jours de tristesse et de malheur, en 1704. Le Trésor était épuisé, les vivres manquaient presque partout: les frères Paris se chargèrent, sous leur propre responsabilité, de fournir à toutes les nécessités de l'armée principale^ celle qui devait faire campagne dans les Flandres. Ce fut merveille; rien ne manqua, ni solde, ni vivres ; les frères Paris usèrent de leur crédit sur toutes les places du monde pour remplir leurs engagements.

Dans un moment d'embarras, Samuel Bernard s'entendit avec eux pour un prêt de H millions de livres ; le secret de leur crédit résultait de l'extrême fidélité dans leurs engagements ; ils empruntaient, sur leurs cinq signatures, des sommes considérables à tous les financiers de l'Europe, aux banques de Hollande et d'Italie, et ces sommes ils les avançaient au Trésor : avec l'aide de la caisse de service, ils payaient intégralement les intérêts aux prêteurs sans déficit et sans retard : le système de retranchement suivi par Colbert leur eût paru sans dignité.

On passa de cette manière les jours difficiles du règne de Louis XIV, sous l'administration incontestablement supérieure de Desmarets, l'un des ministres les plus capables, car il eut à répondre à la situation la plus embarrassée, celle d'une longue guerre entreprise sans argent.

Louis XIV, à peine dans la tombe, le Régent duc d'Orléans ne se préoccupa d'abord que d'assurer l'économie dans les finances par les bienfaits d'une longue paix; Desmarets fut forcé de donner sa démission; les frères Paris le suivirent un moment dans sa disgrâce. Mais le Régent, qui avait un haut sentiment des capacités, fit bientôt rappeler les frères Paris, et

surtout celui qui prenait le nom de Duverney, intelligence à grandes ressources; et en échange d'avances considérables, il concéda aux quatre frères le bail des fermes-générales. Par une admirable et nouvelle comptabilité, celle introduite par Paccioli (la partie double), ils firent produire aux fermes des revenus d'un tiers plus haut, sans grever la France de nouveaux impôts : la bonne administration est toujours une providence.

C'est l'époque des vastes travaux d'érudition financière des frères Paris. Comme ils voulaient se rendre compte de tous les impôts et des revenus de l'État, ils en écrivirent l'histoire; sous leur ordre et avec leur nom, ils firent préparer des Traités sur lesmoitnaies, depuis l'origine de la monarchie ; sur les do-maines du roi^ les gabelles, les rentes, les charges, les aides, les fitiances. Ce n'étaient pas seulement des travaux d'érudition, mais encore des études qui tendaient à rectifier l'assiette des impôts par une meilleure répartition. Les frères Paris s'occupèrent surtout de la révision des titres, travail immense d'ordre financier. Ils défalquèrent de la dette publique, avec un respect profond néanmoins pour tout titre légitime, 357 millions de faux titres et de mauvais emploi.

La banque de Law vint dérouter bientôt les idées calmes, positives des frères Paris; et afin de secouer le fardeau d'un trop lourd arriéré, M. le duc d'Orléans se jeta dans les aventures. Les frères Paris, financiers sérieux, ne pouvaient approuver le système de Law; ils exposèrent dans plusieurs mémoires placés sous les yeux du Régent, combien l'exagération du crédit grandissait la dette publique : le papier de l'État n'ayant plus de représentation réelle, on serait nécessairement entraîné à la banqueroute !

Le Régent, trop engagé envers Law pour écouter ces conseils, enleva aux frères Paris le bail des fermes, qui fut réuni à la gestion de la compagnie des Indes et du Canada sous la main de Law, toujours pour donner un gage sérieux et matériel au papier-monnaie. Les frères Paris non-seulement durent se retirer des affaires, mais encore ils reçurent un ordre d'exil, avec injonction de ne pas gêner les combinaisons financières de Law.

Quand le système croula, le Régent rappela les frères Paris pour les charger de l'opération difficile d'examiner une seconde fois chaque titre de la dette publique auquel le visa dût être accordé ou refusé; les frères Paris y apportèrent la plus scrupuleuse

sollicitude et devinrent, par ce moyen, maîtres de la situation financière du pays. Cette longue opération permit enfin de reconnaître le véritable chiffre de la dette publique, qui s'éleva, d'après le compte exact remis au Régent, à 1631 millions, exigeant un intérêt de 102 millions, car une fraction de la rente était viagère : l'extinction de la dette par la mort du titulaire était l'amortissement naturel sous la vieille monarchie. L'intérêt moyen était de 8 p. O/q.

Cette liquidation se fit d'une façon définitive pendant le ministère du duc de Bourbon et sous l'influence de la marquise de Prie , la gracieuse femme d'affaires, comme l'écrit Voltaire, fille de M. de Pléneuf,un des financiers ou traitants les plus considérables, et amie du duc de Bourbon ; les quatre frères Paris formèrent le conseil des finances, et la liquidation s'accomplit avec une grande régularité : la marquise de Prie fut pour eux d'un excellent secours, car elle avait le concours des fermiersgénéraux, des financiers; elle évita la banqueroute que la dépréciation du papier -monnaie devait nécessairement entraîner; le duc de Bourbon (et c'était fort extraordinaire pour un Condé) fut un des princes qui s'occupa le plus de finances et d'agiotage. Il

avait gagné une soixantaine de millions dans le système : il en employa, je le répète, une partie à embellir Chantilly et à élever le palais Bourbon (aujourd'hui le Corps législatif). Quand la disgrâce vint frapper M. le Duc et madame de Prie, les frères Paris furent compris dans l'exil ; la cardinal de Fleury, esprit exact, économe, ne dépassait pas les limites de la plus stricte administration en finances; il s'éloigna des banquiers, gens d'affaires, il les fit même rançonner comme Colbert, mauvaise et coûteuse méthode, car les hommes de finances étant une nécessité dans les États, ils recouvrent le lendemain avec usure ce qu'on leur a enlevé la veille avec injustice et violence.

Le cardinal de Fleury fit mettre un moment Paris Duverney à la Bastille ; après un procès solennel suivi au parlement, il fut acquitté d'abord, puis exilé de la cour; travailleur infatigable, il présenta plusieurs mémoires sur la situation financière de la France. Lorsque le gouvernement de Louis XV, comme celui de son prédécesseur, se trouva dans de grandes nécessités par suite des guerres et des dépenses extraordinaires, il eut encore recours aux frères Paris. Ceux-ci avaient occupé leur loisir et employé leurs

capitaux dans de vastes entreprises commerciales et marchandes ; ils avaient pratiqué la commandite en grand, c'est-à-dire fourni des capitaux à toutes les affaires considérables, aux ateliers, aux manufactures de France, aux expéditions maritimes.

L'esprit ingénieux des cinq frères également s'appliqua aux travaux publics : on leur doit la fondation de l'École militaire, les aqueducs d'Ârcueil, l'irrigation des terres en France par les canaux et le système régulier de distributions des vivres dans les armées par des entreprises permanentes. Cette vie active fut trèslongue et s'étendit presque jusqu'à la fin du règne de Louis XV (1770). Paris Duverney ne laissa pas d'enfants; son neveu, le comte de la Blache (1), fut l'héritier de son immense fortune. Les financiers, par l'acquisition des terres nobles, changeaient de nom et prenaient les titres de gentilshommes.

Son frère cadet, Jean Paris de Montmartel, garde du Trésor royal, banquier de la cour, exerça la plus haute influence sur toutes les opérations du règne de Louis XV; il fut moins remarqué dans sa vie que son fils, le marquis de Brunoy, esprit original et oisif, qui remplit le siècle de sa renommée. Son goût exclusif

(1) Célèbre par son procès avec Beaumarchais.

pour les cérémonies d'église le fit accuser de folie dans ce siècle d'indifférence; il dépensa des sommes considérables pour les processions de la Fête-Dieu ; il y réunit jusqu'à cinq cents prêtres des environs. La terre de Brunoy, près de la forêt de Sénart, était admirable de goût et d'élégance ; le marquis de Brunoy en fit une petite chapelle. Monsieur, comte de Provence, qui l'acheta 1,500 mille livres, la transforma en bureau d'esprit : les serres et les volières seules avaient coûté plus d'un million.

En résumé, le système financier des frères Paris fut un mélange de hardiesse,de prévoyance, de crédit régulier, de revenus, d'impôts et d'emprunts ; ils appliquèrent le système de visa à toute la dette. Une fois cette dette admise, ils prirent tous les moyens pour l'exactement acquitter. Les frères Paris étaient à la fois banquiers, commerçants, financiers de l'État et fournisseurs de l'armée , cause active de bénéfices considérables, parce qu'une branche s'enlace à l'autre et forme un admirable tout : la fabrique préparait les marchandises manufacturées que les frères Paris vendaient au commerce ou fournissaient à l'État; puis la banque venait assurer de son crédit, de ses facilités, un maniement de fonds immense que

nécessitaient les avances au Trésor, combinaison féconde qui prépare les colossales fortunes, tout en servant TÉtat et le pays t

LE TURCARET de LESAGE.

LES Flf^ANCipRS pE LA COMÉDIE.

On était à Tépoque la plus difficile du règne de Louis XIV, à ce temps où l'invasion étrangère menaçait partout les frontières de la monarchie. Le patriotisme s'était réveillé dans toutes les classes, les gentilshommes mouraient pour la France, à ce point que des petits invalides de seize ans revenaient glorieux en leurs manoirs.

Les financiers remplirent aussi leur devoir envers le pays : sans leur concours, je le répète, les armées n'auraient été ni équipées, ni nourries, ni transportées en char de l'Alsace en Dauphiné et du Dauphiné dans les Flandres. On peut dire que ce fut la belle époque des gens de finances, qui montrèrent un zèle admirable ; ils aventurèrent leur argent, leur fortune sans hésiter, en suivant l'impulsion du roi.

Ce fut pourtant à cette période si honorable pour

ceux qu'on appelait les traitants qu'un écrivain mit en scène le fameux personnage de Turcaret, resté vulgairement au théâtre comme l'expression des financiers durant le vieux régime : qu'était donc cet écrivain qui trajfait avec tant de bouffissures le rôle de Turcaret?

Alain-Réné Lesage, né à Vannes, avait commencé sa vie par être employé aux fermes de Bretagne ; il perdit sa place, pour quelle cause, on l'ignore? mais cette circonstance expliquerait sa haine contre les financiers ; Lesage vint à Paris où il se fit recevoir pour la forme avocat; puis il compila les comédies, les romans espagnols, et dans son Diable boiteux, livre faux et immoral , il gâta, par des épisodes déclamatoires, le beau sujet d'El Diablo conjuelo, de don Luys Vêlez de Guevera, et le Dia y Noche de Madrid, de don Francisco Sanctos. Ce grand pillard de sujets espagnols, moins sincère que le loyal traducteur du Don Quichotte, de Cervantes, essaya une première attaque contre les financiers, ses anciens protecteurs, dans une pièce intitulée les Étrennes, et que les comédiens ne voulurent point jouer.

Cette comédie fut refaite et devint le Turcaret de la comédie, pièce sans intrigue, sans inté-

rêt , monotone satire contre les gens d'argent, vaniteux sacrifiés à une multitude d'escrocs, de valets et de filles qui bourdonnent autour d'eux pour les tromper et les mystifier. N'est-ce pas toujours la comédie? le théâtre n'est-il pas l'éloge, l'exaltation de tout ce que le code des nations punit ? Molière à qui on élève des statues, a embelli le rapt, le manque de respect du fils envers le père , le vol des valets, la friponnerie des soubrettes, et pour couronner cette œuvre, il a jeté ses déclamations contre la piété. Tartufe est devenu le portrait immonde et populaire de tout ce qui croit et priel

Turcaret fut surtout un pamphlet politique dicté par les ennemis des financiers, car l'époque de sa vogue correspond à la mort de Louis XIY, lorsque le Régent institua la commission des recherches pour faire rançonner les traitants : Lesage prit le parti de ceux qui taxaient arbitrairement et confisquaient les biens des financiers; sous tous les régimes cela se voit. Les mémoires secrets disent que Lesage refusa cent mille livres que lui oflraient les fermiers-généraux pour renoncer à la publicité de Turcaret ; doiton croire à cet héroïsme, à ces refus philosophiques? l'indignation des Juvénal souvent s'apaise à meilleur

compte « et les faiseurs de pamphlets ne sont pas d'inflexibles Zoïle I

Il devint à la mode alors de jeter l'odieux et le ridicule sur les fermiers-généraux ; il n'est pas une pièce dans laquelle ils ne soient dénoncé^, flétris : on reprit même une vieille et mauvaise comédie de Boursault, mort dans le xvir siècle, Ésope à la cour. Le poète introduit devant Ésope un M. Grifiet, financier, qui dit bien haut :

On doit le mois prochain renouveler la ferme; Pour me voir élëter à cette place enquifle Je me crois le mérite et la vertu requise, Il ne me manque rien qu'un patron bbligeailt.

ÉsoPb

Et quelle est la vertu d*un fermier ?

M* QBIFFBT*

De Targent!

n ne ftdt pfAnt de cas des vertus inutiles^ Des soins infructueux et des veilles stériles ; D'une voix unanime et d'un commun accord, Les vertus d'un fermier sont dans son coflfre-fbrt.

Tel était l'esprit du théâtre à l'époque où il s'agissait de poursuivre à outrance les financiers ; on les rendait odieux afin de les dépouiller plus à l'aise, aux applaudissements de tous. Ainsi sont faits quelques écrivains d'une époque ; ils mendient la popularité ;

la scène en est souvent l'expression; il devint de mode dans les pièces de théâtre de mettre un financier. Il y eut même un emploi à la Comédie-Française qui prit ce nom, et l'on vit un personnage fbH gldrieut, ridicule et trompé) en habit de drap d'or, gilet d'or, pomme d'or, vieux et laid, au ventre rebondi, qui resta constamment le financier de la troupe. Sur ce type on a pris toutes les copies des fermiers*généraux, les plus magnifiques prodigues, les protecteurs de l'élégance et du bon goût au xviii* siècle. C'est comme si l'on avait jugé les gentilshommes de France sur les Léandres etlesValères des pièces de Molière I Le théâtre n'a jamais été qu^uh grand pamphlet au service des opinions vulgaires.

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