‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 4)Chapitre 16 sur 31 · NOUVEAUX BAUX DE FERMES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX BAUX DE FERMES

CARACTÈRE ET ESPRIT GÉFÉRAL DES FINARCIERS AU XVni* SltCLS.

L'examen ou le visa du système accompli par les frères Paris pouvait épurer, amoindrir la dette, mais il ne donnait pas des ressources au Trésor pour l'acquitter ; il fallut donc encore recourir aux financiers, la seule puissance active , féconde, la seule capable de créer des moyens sérieux pour l'acquittement de toutes les charges de l'État.

Le bail de 1728 fut concédé à Pierre Carlier et Louis Bourgeois pour 72 millions payés sur-le-champ en bons de fermes anticipés avec un pot de vin de 4 millions, toujours employés aux embellissements de Versailles.

On voit quelques noms nouveaux parmi les fermiers-généraux qui prennent part à ce bail , et par exemple, les Cazes, qui ne quittèrent plus la gestion des fermes jusqu'en 1790 ; leur splendide hôtel dont

les débris se voient encore, était rue des Deux-Portes; les Villemur qui avaient leurs bureaux place Louisle-Grand ; Claude Dupin , dont la femme si pédante se fit la protectrice de Rousseau, son bel hôtel était rue d'Anjou-Saint-Honoré ; le premier des Grimod de la Reynière qui habitait d'abord la rue Vivienne, et n'avait pas bâti sa gracieuse bonbonnière des Champs- Elysées ; Hoquart, rue Vivienne ; Joly, rue Thérèse ; La Live et Savalette, rue Saint-Honoré; LeRiche,rue Neuve-des-Petits-Champs. À l'aide de cette statistique des hôtels des fermiers-généraux on peut suivre les vastes et somptueux embellissements de Paris : partout les financiers jetaient les jalons d'élégantes et nouvelles rues.

Sous cette administration intelligente les bureaux des fermes prennent une grande régularité et une activité soutenue. Le lundi se tient l'assemblée générale pour fixer l'ordre du travail dans la semaine, puis l'audience aux sous-fermiers ; le mardi révision pour la fourniture des sels et des gabelles; le mercredi les petites gabelles et le domaine , assemblée pour les aides ; jeudi règlement des cinq grosses fermes ; vendredi assemblée générale pour la souscription des billets de fermes au Trésor; samedi fixation L (5) 10

des droits, régie , gigqature des nominations d'emplois, tes fermes formaient ainsi un vaste ministère qui embrassait Tadmistration de la France sans que le pouvoir intervint dans I» question toujours difficile, impopulaire de la levée des deniers publics. Le bail des fermes de 1740 signé par Bourret fut augmenté de 45 millions (85 au lieu de 70), avec 7 millions d'assignations pour les bons au comptant du roi : on y vit figurer parmi les fermiers quelques noms nouveaux. Le premier d'entre tous, signataire du bail, fut Bourret I riche à pelletées d'or, généreux jusqu'à la dissipation, au reste fort aimé du roi : celui-là qui dépensa 300 mille livres pour offrir à Louis XV un seul déjeuner de chasse dans son admirable pavillon de la forêt de Sénart. Le second signataire de la ferme était Joseph de Beaumont, de la famille des magistrats : il avait son hôtel rue de la Sourdière; puis de Laborde, le banquier du roi, qui demeurait rue Yivienne ; de Nantouillet, rue Neuve-des-Petits- Champs; De la Haye, île Notre-Dame ; La Live d'Épinay, rue Saint-Honoré ; de Mazade , rue de Notre- Dame-des-Victoires ; La Popelinière, rue Richelieu, et Helvétius , rue Sainte - Anne Butte-Sain t-Roch. Comme la plupart de ces noms sont devenus célèbres

à titres divers, je leur consacrerai des polices particulières.

Le roi Louis XV exerça cette fois une influence très-considérable sur la signature du bail des fermes ; il y fit entrer, selon ses goûts personnels, un certaiq nombre de noms connus dans les sciences et dan§ les arts : si Louis XV n'aimait pas les philosophes et ce\i% qui sottement s'appelaient pepseurs, il avait une haute prédilection pour les hommes qui faisaient marcher les sciences naturelles, la physique, la chi-ï mie et les beaux-arts, la seule chose qu'vin goviverp^ ment sérieux doive protéger. Les penseurs soqt un^ collection de pédants et d'orgueilleux qui se gonflent dans leur vanité.

Dans le bail de Jean-Joseph Prévôt, dont le prij^ fut porté à 90 millions (1763) , il y a quelques nouveaux associés : par exemple, Borda, rue Neuve-des- Capucins, près le nouveau boulevard ; D'Agincourt, qui demeure rue Saint-Thomas-du-Louvre ; D'Arlincourt , place Louis-le-Grand ; de Boismont , rue Saint-Marc; Delà Hante, rue Saint-Honoré ; Haudry de Soucy, rue du Bouloi ; Sainte-Amaranthe (je dirai plus tard Thistoirô fatale de sa famille), rue Loiiis-le- Grand; Senac, rue Verdelet; Tronchin, l'expression

de la grande médecine, qui avait bâti un hôtel rue Neuve-des-Petits-Champs.

Il est utile de constater pour la statistique de Paris qu'en ce moment les fermiers-généraux avaient acheté tous les vastes terrains situés hors la porte Saint-Honoré, autour du garde-meuble : ces terrains devaient former le faubourg Saint-Honoré, un quartier neuf, la Madeleine, la rue Royale, la rue d'Anjou, la place Beauveau. Les sept beaux hôtels qui bordent les Champs-Elysées jusqu'au faubourg Saint- Honoré furent l'œuvre des fermiers-généraux et des financiers : quoi de mieux dessiné, de plus admirable pour les bâtiments et les jardins que l'hôtel de M. de Beaujon, aujourd'hui l'ÉIyséel tandis que le banquier de la cour Laborde achetait tous les terrains qui des boulevards s'étendaient jusqu'aux Porcherons; par son ordre l'architecte Ledoux dessina la Ghausséed'Antin, les rues de Provence, Caumartin, etc.

En échange de toutes ces dépenses , les fermiersgénéraux avaient demandé à la ville d'étendre les barrières fixées en 1735 jusqu'à de nouvelles limites; on substituerait des boulevards aux murailles ; les barrières partiraient de Chaillot, s'étendraient par le Roule jusqu'à Clichy, Montmartre, les faubourgs

Saint-Martin et Belleville, et redescendraient enlacer la bastille Saint-Antoine, complément de la mesure prise en 1747 du côté des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Germain. Déjk les barrières avaient été étendues et les boulevards extérieurs plantés jusqu'au Jardin-du-Roi et aux Gobelins ; les fermiers-généraux s'étaient associés au plan de Servandoni pour élever Saint-Sulpice, et à celui de Soufflot pour la double construction du Panthéon et de la Madeleine.

Ce n'était pas seulement par la capacité administrative et financière que les fermiers-généraux se faisaient remarquer, mais encore par la vie intime et douce, cette élégance d'hospitalité, cet esprit facile et charmant, trop philosophique et mondain comme tout ce xviii*' siècle : qui peut échapper à l'esprit de son temps?

Leur époque la plus brillante fut-celle qui s'écoula depuis l'année 171 5 jusqu'à l'avènement de Louis XV,* c'est-à-dire de la fin du système de Law jusqu'au triomphe des économistes, esprits froids, impuissants et brouillons.

Un caractère particulier semble s'empreindre sur les financiers, leurs mœurs, leurs habitudes au xviir siècle, au milieu des autres classes de la société.

La noblesse se consacre au service du roi dans les armées, elle remplit son devoir; mais en dehors de ce dévoilement elle reste oisive : son existence elle là passe dans ses châteaux, à la cour, dans les mollesses de Paris, au jeu et dans de frivoles amours; elle dépense en prodigue; elle bâtit mal , sans originalité; elle imite toujours le roi, copie ses châteaux, ses résidences ; les yeux fixés sur les grandeurs de Versailles, elle ne sait pas sortir de ce faste un peu compassé ni de la vie de courtisan ; ou bien elle s'enivre bruyamment, fait Tamour comme un orgueil ou un passetemps ; elle se ruine pour une courtisane , ou bien si le gentilhoïtime est aimé, il la ruine : ainsi toujours entre le faste de Richelieu ou la condition du chevalier de Manon Lescaut, sa vie est suspendue entre le brillant cliquetis d'une existence jetée sur un dé

et d'une demi-escroquerie à la suite de dettes et de folles dépenses.

Le parlementaire, grave dans ses mœurs, austère dans ses manières, a les goûts un peu parcimonieux; riche en terre, ses châteaux sont vastes, antiquement meublés avec toutes les commodités sérieuses : épaisses tentures en cuir d'Espagne à baguettes d'or, beaux tapis de Turquie, large cheminée où pétillent

au foyer les forêts de Malesherbe, Baville, ChamplatreuxouGrosbois; table abondante , sérieuse et de famille : gibier de chasse, grosse pièce de bœuf, poisson de mer , de lac et de rivière ; porcelaine d'Allemagne, glaces de Venise ou verres de Bohême; lit large, immense , baldaquin comme au temps de Henri lY ou de Catherine de Médicis ; vêtements simples, chauds Thiver, en velours d'Utrecht avec fourrure : Tété en serge et futaine. Quelquefois madame la présidente fait un peu contraste avec ce ton d'austérité magistrale ; intrigues passagères qui n'altèrent pas la sérénité avare et traditionnelle du foyer domestique!

La bourgeoisie , composée de tous les états, marchands, avocats, procureurs, n'a qu'une pensée: s'enrichir, amasser ; elle n'a pas de luxe ; elle dépense peu et acquiert toujours ; elle fait le commerce et ne l'alimente pas par ses dépenses ; la bourgeoisie a bien des maisons sur le pavé de Paris, bien des rentes sur l'Hôtel-de-VilIe; on s'en aperçoit à peine tant elle est parcimonieuse. Ce qu'on appellera ensuite du nom de tiers-état augmente sa consistance aux dépens de toutes les autres classes; il épie leur faiblesse pour en profiter , les exploite, les pressure , les dévore

comme les juifs au moyen-âge, pour pouvoir dire quelques années plus tard avec une certaine audace de langage : « Le tiers-état, c'est la nation. »

Les financiers, fermiers-généraux forment une classe à part qui se distingue de toutes les autres ; il est essentiel de la juger en dehors de toutes les fausses appréciations qui ont dénaturé jusqu'ici son origine et son caractère. Une première remarque est à faire : ceux qui ont calomnié ou raillé les financiers, ce sont les gens de lettres que les fermiers-généraux hébergeaient, enrichissaient souvent par des dons privés ou par des pensions gracieusement payées. 1^ Les gens de lettres, nature oublieuse ou félone, les

f déchiraient à belles dents ; Voltaire seul ne fut pas

l ingrat envers les financiers qui avaient fait sa fortune ;

il les loua poétiquement par les plus charmants vers du monde.

Ce furent les écrivains qui inventèrent, pour la scène, les faux caractères des financiers de comédie, sots enrichis à habit tout doré, éconduits et trompés par les Marton et les Dorine d'antichambre. Les Monder et les Turcaret ne furent que des exceptions parmi ces hauts et élégants financiers du xviii' siè-

cle; les gens de lettres raillaient ceux qui leur tendaient une main de secours. ,

Les fermiers-généraux n'étaient ni des ignorants ni des vaniteux ; travailleurs infatigables, ils ne vivaient pas, comme la noblesse, de cette existence oisive, glorieuse seulement sur le champ de bataille ; et toutefois, leur travail n'avait rien d'étroit ni de mesquin; ils voyaient les questions d'économie politique dans un horizon agrandi; l'habitude de remuer de grosses affaires donne une manière aisée de les traiter; les financiers de ce temps n'étaient jamais arrêtés par la crainte de sacrifier quelques poignées de louis d'or au succès d'une affaire sérieuse.

Ils étaient amis et protecteurs des arts : leur goût éclairé gardait en toute chose une distinction particulière. Il existait un lien intime entre les artistes et les financiers : les femmes qui protégèrent si spécialement les peintres, les statuaires, les marquises de Prie et de Pompadour, toutes deux sortaient de race financière; la marquise de Prie était fille de M. de Pléneuf, le grand entrepreneur des vivres dans les dernières guerres de Louis XIV. (Ce qu'on appelait alors un traitant.) A seize ans, elle épousa le marquis de Prie, d'une famille de diplomates; spirituelle

et galante, la marquise de Prie plut à la cour, et spécialement àrM. le duc de Bourbon, un des plus ardents spéculateurs du système de Law; elle devint son Intermédiaire auprès de tout ce que la finance avait de plus riche et de plus capable : Samuel Bernard, les frères Paris. On a écrit des pamphlets sur madame de Prie; jamais une page d'histoire qui la représenterait comme la capacité habile qui, de concert avec les financiers ses amis, répara les désastres du système de Law, en soulageant le Trésor d'une dette publique de plus de 150 millions de rentes.

Madame de Prie, d'un goût exquis, d'une intelligence distinguée, ne faisait les affaires ni lourdement, ni bourgeoisement ; islle aimait toutes les délices de la civilisation, ces mille petits riens de l'élégance et de la douce vie : les poètes l'encensaient à son lever ; Voltaire, qui ne fut jamais ingrat envers les financiers et les favorites , écrivait ces jolis vers sur madame de Prie :

Un esprit juste, gracieux > Solide dans le sérieux, Charm&nt dans les bagatelleSi

Il y avait dans ces vers gracieux une juste et charmante appréciation des deux côtés de l'esprit de la

marquise de Prie; ce fut à elle encore que Voltaire dédia sa comédie de V Indiscret.

Vous qui possèdes la beauté.

Sans être vaine ni coquette , Et l'extrême vivacité, Sana Jamais être indiscrète.

Si iliéroîne de la pièce

De Priei eût eu votre beauté^

On excuserait la faiblesse

Qu'il eut de s*être un peu vanté;

Quel amant ne serait tenté

De parler de telle maîtresse

Par un excès de vanité

Ou par un excès de tendresse 1

La marquise de Pompadour appartenait également à la famille des financiers; son père était fermier des Invalides, et avait la fourniture de l'armée; la jeune et charmante fille de M. Poisson épousa le neveu du fermier-général Lenormand de Tournoheim , sousfermier lui-même, et qui était seigneur d'Étiolés. Devenue favorite du roi Louis XV, on sait l'éclat qu'elle jeta autour d'elle ; madame d'Étiolés, puis marquise de Pompadour, réunît ce contraste très-saillant dans sa personne : elle fut une femme de plaisir, une artiste jde goût, et en même temps un esprit essentiellement d'affaires; comme madame de Prie, elle mit

à la mode les négociations de crédit public, qui souvent évitent les impôts ; les fermiers-généraux la secondèrent de tous leurs efforts pour trouver les ressources incessantes aux développements des belles campagnes de Louis XY, glorieusement accomplies par la noblesse; les financiers donnèrent au roi tous les moyens d'argent, les fournitures, les vivres des armées sans lesquels il n'y avait pas de guerre possible.

Madame de Pompadour traitait les plus sérieuses affaires avec l'élégance et le bon goût portés à ses plus nobles limites! peinture, dessin, architecture, musique, madame de Pompadour cultiva et protégea tout; elle fut la véritable créatrice de la manufacture de Sèvres, fondée par les soins de Colbert; elle dessina les plus jolis sujets, et les fit exécuter en un genre nouveau, mélangé de Saxe et de Chine. Le jeune marquis de Marigni, son frère, financier distingué, associé au fermier-général Lenormand de Tournoheim , fut le plus gracieux, le plus bienveillant protecteur des arts , et , ce qui est plus noble encore, l'ami, l'admirateur des artistes du xviii* siècle.

A la fois intéressé aux fermes et intendant des bâ-

timents de la couronne , né du fournisseur-général Poisson, comme la marquise de Pompadour, sa sœur, le marquis de Marigni s'était jeté tout jeune encore dans les études des mathématiques et de l'architecture ; le fermier-général Lenormand de Tourneheim, son oncle, le prit dans les bureaux de Tintendance, et à l'âge de vingt ans , le jeune frère de la marquise de Pompadour, qui portait alors le nom de marquis de Yandiëres, partit pour l'Italie, accompagné de l'architecte Soufflet, créateur du Panthéon, du grand graveur Cochin, et de l'érudit abbé Leblanc, pour accomplir quelques recherches sur les arts de l'antiquité; à son retour, il traça tous les vastes projets pour Tembellissement de Paris : places, palais, jardins, églises, promenades publiques, Champs-Elysées, dont un des carrés retient encore le nom de Marigni. A cette époque, de concert avec sa sœur, le marquis forma ce splendide cabinet Pompadour, si riche en livres rares, en tableaux, antiquités, statues, pierres gravées, dont la vente dura plus d'une année après la mort de la marquise : le catalogue des livres de madame de Pompadour est encore un des chefs-d'œuvre de l'art du bibliophile.

Ces deux types de |a marquise de Prie et de madame de Pompadour, pous les avons précisément choisis dans ce livre pour détruire la fausse idée que la comédie avait donnée des financier^, et spécialement des fermiers-généraux, au xviir siècle, gens de goût, d'esprit et de haute élégance. Cette distinction, ils la portaient en toute chose : leurs hôtels, tous d'une perfection remarquable dans les plus petits détails, n'avaient rien de lourd, ni de massif comme les constructions de la haute noblesse au faubourg Saint- Germain; les fermiers-généraux firent bâtir les élégants hôtels du faubourg Saint-Honoré, depuis la charmante habitation de Grimod de la Reynière jusqu'à l'Elysée si parfait, construit par M. de Beaujon.

Ce qui distinguait les hôtels construits par les fermiers-généraux, c'était la réunion du faste et de l'utile. Tout était bien dessiné et réparti, de manière à rendre la vie douce et le service commode : les meubles précieux étaient surtout réjouissants à l'œil. Rien de sévère, tout est sensualité; de petites chiffonnières pour étaler des riens coûteux; le Japon, laChiqe, l'Inde mis à contribution pour l'ornement d'une salle à manger vaste et ornée ; un salon d'été, frais

et abrité du soleil par les vastes ombrées 4u jardin; un salon d'hiver édredonné, avec tapis épais, tentures, large foyer déguisé sous les guipures ; chambrq à coucher haute et saine, paravents gais ^ l'œil, serre et volière toute rose, toute dorée, chaise k porteurs en porcelaine émaillée dans l'antichambre tout ambrée; beaux laquais, carrosse, chevaux fringants; l'art de vivre poussé à sa plus charmante expression*

Chez les fermiers -généraux et les financierSi l'exquise délicatesse présidait à tous les actes dq la vie sensuelle, ce qui est, au reste, un des éléments de la santé du corps et de la grâce facile de l'esprit. La table des financiers n'empruntait rien aux longs et robustes festins de la féodalité provinciale, ni à l'austérité abondante et lourde des parlements, ni au menu traditionnel du pâtissier Mignot, cher à la bourgeoisie; la cuisine des financiers, pleine de raffinement et de réflexion, n'acceptait ni la fadeur monotone des mets du Nord, ni les relevés épicés des tables de l'Italie et du Midi ; elle ne devait qu'à ellemême ses combinaisons suaves et parfaites. On doit aux financiers les vins purs et des crus. Les premiers, contre l'opinion du maréchal de Richelieu, ils renoncèrent aux liqueurs fermentées et parfu-

mées si chères à nos pères; ils nous donnèrent le vin de Bordeaux trempé dans l'eau chaude, le Champagne frappé de glace. C'est au président Hénault, d'une des grandes familles financières, qu'on doit la renommée du Chambertin et du Clos-Vougeot, qui avaient rendu la vie à Voltaire. On lui doit également les coulis, qui sont aux sauces ce que l'esprit est à la matière : coulis de crevettes, d'écrevisses, de gibier, et le potage bisque, la plus habile combinaison médicale pour les estomacs froids ; ils créèrent la souveraineté de la truffe; ils firent la juste renommée digestive du jambon trois fois cuit au vin de Madère, avec des champignons garnis de truffes; puis ce plat si doux aux tempéraments très-irrités : la caille et l'ortolan à la financière, qui a retenu le nom de ses créateurs illustres; ils renoncèrent à ces rôtis homériques de nos pères pour adopter la faisanderie délicate qu'ils brodaient de truffes, comme ils avaient coloré le turbot par le coulis de homard.

Dans leurs rapports avec les femmes de ce siècle, les fermiers-généraux traitaient l'amour vulgaire comme il mérite de l'être, avec de l'argent; ils ne prenaient pas la peine de faire des vers, comme Voltaire à mademoiselle Salé, à Clairon, ou comme en faisait

Racine à la Ghampmeslé ; ils ne se ruinaient pas, comme les ducs et pairs, pour telle autre danseuse, et ne finissaient pas par une banqueroute comme les Roban ; surtout ils ne vivaient pas aux dépens des filles de tbéâtre, comme quelques beaux gentilshommes joueurs à demi escrocs. Le fermier-général faisait entrer l'amour vulgaire comme une dépense de sa maison, un supplément à sa domesticité et à ses écuries; s'il tenait quelque papillon d'Opéra en cage, il l'entretenait magnifiquement, rien au-delà, comme un luxe et jamais comme un amour ; pour une telle femme un fermier-général ne se fût pas dérangé de ses affaires, des réunions de sa compagnie ou de ses opérations quotidiennes. Tout était réglé d'avance : pour lui la beauté la plus ravissante était une distraction et jamais une préoccupation. Sur la scène, on le représentait quelquefois ridicule et jaloux ; rien de moins exact : le financier ne se faisait pas de ces inquiétudes; il pouvait être trompé sans le savoir: mais, s'il le savait, assurément il ne faisait ni tapage, ni reproches; il reprenait sa canne à pomme d'or, son chapeau galonné, et transportait ailleurs ses pénates enveloppés dans des billets de caisse ; et cette

émigration était parfaitement accueillie partout où il L (5) 1 11

y ayajt trumeaux dorés, canapés de Pprse pt çhiflpiseries sur des bahuts d'ébène ornéa, c^eg piij|e paprjr ces des divinités de la danse.

Par faste et peut-être par coijtume , le fermier-général avait sa petite pfiaison ; e\ qui {}e V^y^^ p9§ ^}^ xvm® siècle? Qu'op ne croie pasf qMe j'apprquyp pes mœurs; j'explique les coutumes d'un tejflps ef JHS* qu'à ses vices. La petite maison n'étftit-elle p?(8l \]Xi dernier respect au toit domestiqv(e et un bQmmftgeJj sa pureté ? On n'abritait pas ^insi ehe? ^qî , ^\\ m\\ de ^a famille, les scandales, les yilpine^ habitv^des; op se cachait; le goùt^ la richesse eml^el^î^saient ]^ petite maison et en faisaient presque v^n des^jp d^ Watteau. Nous en avions encore un charmant; mq-: dèle à ÇoHrl^evQie, dans le ppfit château dfts Çq- Ipnnes, bâti par le fermier-général de Pau|ze , ayee se^ belles charmilles, son magnifique bouquet d'^r-: bres , car alors on dessinait les jardins? et T^^i Nptre avait prêté spn pinceau même ppur le aplendidp pjirc de Bercy: aujourd'hui d'ignobles cayes devin frelaté ont remplacé ces bellei^ alléeg qui s'étendaient ju§r qu'aux bords fleuris de la Seine. Qui RQUS rendra B^g^telle et le splendide rendez-vous, du château de la Muette ? Les fermiers-généraiix avaient chacun une

de cps gracieuses n^pjsoqs sur 1^ r^ver^ de h QqU Une de Montmartre, oij biei^ vers la porte S^iat-Hch noré; mais le quartier préféré était I^ Mîtairg ru^ de Cl^arpnne, qon loiq de Montr^uil» dans le vastf^ terrain qui depuis est devepu le cimetière cln Père^ Lachaise. Die^i permet de ces contrastes I il place 1^ povtrriture des tombes à côté de la corruption de la chair, et le vers du sépulcre se glisse à travers la couronne de roses de h courtisane ; Vapoplexie vous re^ garde de ses yeux fixes et flamboyants ^n fond di) verre d'Aï qui pétille.

liien de plus fini, au point de vue de j'arl, que h petite maison d'up fprmier-général ; tout y était prépfiré pour |p n^ystère et l'amour; un vieux suisse, qui ne parlait pas frjinçais, vous introduisait d^ns un p^ tit vestibule peint par les maîtres du tpmpa : bergeries sentimentales dans les jardins fantastiques de Watteau : l'eaii des cascades tombe en gouttes diam?tntées sur des conques (\e marbre où se mirent des Nymphes pt (Jes Satyres, mélange des villas de Rome, des jardins de Le Nôtre et des fantaisies du maître : ici des tables à ressort dressaient devant vous, comme au théâtre, nn splendide souper ; là s'allumaient magiquement des milliers de hongies

dont l'éclat passait à travers les fleurs, pour se refléter dans les glaces et les miroirs de Venise : on mangeait gaiement , avec le sans-façon d'une vie aisée, pleine d'égalité et de joie ; il y avait chez les hommes et chez les femmes ce qui s'est perdu dans les générations suivantes, un parfum de délicatesse et de bonne compagnie. Les vices sont restés ; seulement l'orgie est descendue plus bas ; elle s'est vouée aux laquais. Quels lieux servent encore aujourd'hui à vos plaisirs et à vos fêtes? quels sont les rendez-vous de vos délices les plus élégantes? Le féerique château d'Asnière, qui semble un des châteaux d'Alcine, de messer Arioste, n'était que la petite demeure de la marquise de Parabère I La révolution a dévoré une fois plus d'argent que le vieux régime ; elle a eu ses orgies, et n*a rien laissé que des ruines.

Le mauvais côté de leur existence, les fermiersgénéraux la corrigeaient par la protection éclairée qu'ils accordaient aux sciences, aux lettres, aux arts; ils commandaient et payaient les meilleurs tableaux aux pauvres artistes inconnus; chez eux, large et belle hospitalité aux poètes, aux savants, aux pein* très, aux musiciens ; ils leur donnaient des places dans les fermes, ils les associaient aux bénéfices ; y

liW

avait-il une entreprise littéraire , savante , ils Tencoiirageaient ; plus d'une édition de vieux livres fut faite aux dépens des fermiers-généraux, et on les recherche encore aujourd'hui en bibliographie, comme les nouveaux Aides du xviii^ siècle. La vie du monde éclaire et épure le goût; il est impossible de mal faire, de rester commun quand on vit avec les idées élevées et les hommes de goût.

Un des caractères pleins de distinction des fermiers-généraux fut toujours d'unir l'esprit sérieux des vastes affaires à cette aisance , à cette facilité de la vie qui semblait ne s'occuper que des frivolités du monde; Marivaux disait d'eux qu'ils cachaient leurs gros et vilains registres de la ferme sous des corbeilles de fleurs : le trait ridicule et saillant des petites capacités est de se montrer toujours affairées pour produire peu, tandis que les esprits supérieurs s'agitent peu pour produire beaucoup ; quand la fortune a été acquise par de longues luttes, elle se fait lésineuse; elle dispute le sou qu'elle dépense; elle donne en voulant retenir; ce qui constitua) le manque de grandeur. La fortune facile qui avait battu de son aile d'or, en entrant dans l'hôtel d'uu

prirent une certaine importance ; ils se multiplièrent jusqu'à l'invasion des banquiers genevois, Thélusson et Yernet, fils de réfugiés protestants à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, et les maîtres de Necker : les Laborde valaient mieux que ces cœurs secs et intéressés de la banque genevoise ; protecteur des arts, Jacques Laborde fut l'amideVernet, deGreuze, et, de concert avec M. de Marigni, il acheta presque tous les tableaux de ces grands maîtres.

Ainsi était l'esprit général des financiers : maintenant faisons connaître quelques-unes de ces vies de fermiers-généraux qui passèrent à travers le XV!!!** siècle en jetant des poignées d'or pour le développement des arts, de la science et de l'industrie.

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