‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 4)Chapitre 20 sur 31 · L'ABBÉ TERRAY · texte numérisé non relu

L'ABBÉ TERRAY

Je n'accepte jamais les jugements vulgaires, alors même qu'ils auraient été traditionnellement répétés: il est si facile en histoire d'adopter une opinion toute faite I C'est par les couplets et les noèls contemporains qu'on a jugé l'abbé Terray et le chancelier Maupeou, les deux tètes du ferme système qui rétablit le principe d'autorité en France ; comme si les pouvoirs devaient et pouvaient être jugés par les pamphlets qu'on écrit contre eux, pendant qu'ils vivent et qu'ils répriment les passions mauvaises I

Le système financier de l'abbé Terray se rattache à celui de Colbert par l'identité de pensées : l'abbé Terray veut à tout prix balancer les dépenses et les recettes. Il tranche dans le vif; toute dépense onéreuse il la supprime ; il fait pâlir les rentiers à l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier, comme Colbert. Il n'aime ni les fermiers-généraux ni les intermédiaires du Trésor; comme Colbert, il adminis-

tre tout, centralise tout sous sa main ; comme Colbert, il est financier médiocre et porte une atteinte profonde au crédit, en altérant la source de la confiance publique. Ce li'èst pâà eb vain qu'on se livre aux opérations qui blessent les prêteurs ; le devoir du ministre, qui préside aux finances d'un grand État, ne consiste pas seulement dans le balancement exact d'un compte de recette et de dépense,' et dans ce qu'on appelle aux temps modernes la confection d'un budget normsil ; il faut encore qu'il ait sobs sa main les moyens d'emprunt qui, seuls, correspondent aux besoins extraordinaires du Trésor.

Dans le maniement des finances c'est restèl» inédiocre que de balancer seulement les dépenses pair la recette ; îl ftut encore pourtoir aux crises, préparer les kssources du crédit public menacé.

L'abbé Jôseph-Hàrie Terray, né en 1745, ô'ètait Jiélsslonflément associé aux parleriieiitaireô dans l'âftkitè de l'ejcfiulsiôn des léèùites, et il avait jodé un i*dle considérable eii âppuyàni l'âbbé Chàuvelin. Ce rôle; àlôM fort pdpiilàifè, avait sefvi sa i-enôrtimée, et le roi le déâîgriêî dès Idrs comme râffpoHeur dans toutes leâ^ (|iieàtiôils fitfahcièrès portées devant le parlement, posUioh Importante. Ses ti*avaux y furëiit

Irfes-l^ècherchéa; et le due de CHoisëul lai-îiîêirie V^j^peh au cdntrôlè-gétiéùal dès fiiiaiices; ^M àe à'asSocier de plils èfa pîiis le fjâHètiiëht.

Oti était alors entré; cotiimk toiiiké leè èjiBquës de gaei^i'e et de dlpldhidtie active, dànà tlil Islrge ^stëme d'eihprutït; il fallait fëirë face 3 tarii de ëèt- Vices I rÉtîtt avait créé des charges, offices et des monopoles, et avait beaucoup) emprunte en rëiite viagère. Le suHriteildant Laverdi s'était servi de Tihtermédiaire des fe^miers-géilèrâux pour trouver de l'argent par là simple opéràtioH ^uë voici : lek fermiers-génétâtix, hiàltres â'iiii vaste crédit, se procuraient lèfe capitaux nécessaires S l'Étdt Sur lëûi^s signatures ; il y atait efa circulation pdiir plil^ de cent cinquante millions dé billets de fërmès,dbht l'iiltérèt était âcqtlitté pàt là caisse de service.

Ce crédit était renouvelé, agrandi selôti les besoins, et tout le monde y trouvait avantagé : l'État par la fefcîlité extrême de réunir les capitaux ; lès prêteurs par là séctlritê qiie leur donriait la sîgriàtilre des fermiers-généraux et par Yèxikt àc^ttiltêniëùt des intérêts. (On peut comparer ces billets de fêlâmes aux bons du Trésor.)

Ce ^stème était eii rapport Mtc ïkÉ ûéeeShitéà èi*

traordinaires de la guerre ; à la paix on voulut le changer, et l'on s'y prit violemment. La pensée administrative et sérieuse de l'abbé Terray, celle qui séduisit son esprit comme elle a préoccupé d'autres ministres considérables, ce fut de balancer la recette par la dépense, sans recourir aux moyens de crédit, et, à ceteffet, un expédient simple, attrayant, se présentait à son initiative administrative; cet expédient, je l'ai déjà dit, consistait à retrancher les dépenses et à grandir les recettes. Certainement cette pensée était bonne, et l'on pouvait féliciter un ministre qui prenait cette ferme résolution ; mais les limites légitimes furent bientôt dépassées, et les retranchements de l'abbé Terray, comme ceux qu'avait accomplis Colbert, portèrent sur des obligations du Trésor qu'on ne peut atteindre sans ébranler tout le crédit d'un État.

Les dépenses d'un gouvernement se composent : 1 ° de l'intérêt de la dette publique ; %"" de traitements d'employés ; 3° de fonds de service pour les divers départements ministériels.

Retrancher une portion de l'intérêt des rentes sans offrir le remboursement intégral, c'est simplement violer le texte du contrat d'emprunt. A son avéne-

ment , Colbert en avait donné l'exemple , Tabbé Terray fut son imitateur. De là cette malédiction universelle qui s'éleva contre le contrôleur-général parmi les rentiers qui par leurs prêts s'étaient fiés à la parole de l'État.

En prenant cette hardie résolution, l'abbé Terray en connaissait toute la portée; il s'était fait un cœur d'airain contre les clameurs populaires; la rente était appelée le pot-au-feu du bourgeois de Paris; la toucher, c'était frapper la vie municipale des métiers : de là ces couplets mordants contre l'abbé Terray. Sous Colbert , on murmurait tout bas; au xviii' siècle, au parlait haut, même contre un contrôleur-général.

Ce n'était pas tout : la dette publique se composait d'une masse d'effets publics en circulation, billets de fermes, anticipations, bons sur les gabelles, les aides ; effets négociés sous la garantie de l'État et payés par une caisse de service. La régularité de ce système constituait le crédit public.

L'abbé Terray, sans scrupule comme sans hésitation, annula une partie de ces effets émis sous la responsabilité du Trésor, en même temps qu'il disposa

(}e§ fonds (|^ la caisse de sefivjce ; \\ op^r^ fin$l la rujnq ^^ J;qus peijx qui avajept tf^jt^ de confiançQ ayç.c }es fprfnipçs-gépéraux et lp§ dpujt |)aoquiçrs de la poqr, L.abo):de e\> Magpqe, qui çn étaient les intermédiaires : presque tous les fermiers furent ^insi atteints par les opérations arbitraires, surtout ceux qui avaient pris ces billets de fermes, une des valeurs les plus aimées des capitalistes. L'abbé Terr^y porta en même temps le bail des fermes de 170 M 80 millions, créant, par ce moyen, Jes éléments de compensation avec la ferme-générale. Aussi disait-on que Tabbé Terray avait donné les cendres aux fermjqr§- . généraux, et leur avait rappelé « qu'ils n'étaient qu^ poussière. »

Les clameurs devinrent bien plus vives encore lorsque le contrôleur-général posa le principe des retenues depuis un tiers jusqu'au dixième sur les traitements accordés par l'État, pensions et gratifications; on en supprima même beaucoup d'une façon absolue ; les pensions servaient l'éclat, le luxe de la cour. L'opposition éclata violente; l'abbé Terray fjt têj;e ^ l'orage ayec 1^ fermeté de se§ principes ; çpipïpe tout homme préoccupé d'un syst^nae il s'étaij; fajt de? \àéfs py^cise? s^p ce qu'ij ypulait, t?t me fois

cqg idées arrêtées , il rnarclig (|roi|; çan3 poujjciljer k lejir réalisation.

]L.'a|)bé Terray appartenait pn pei| fi TéçQle ^poppmiste, p!est-à-dire à ces ïjpnfiine^ à systi^ipp qui rq reviennent j^n^aig sur )eur Uiéopie. £n repoussant liss façjlités 4h crédit, le ppptf ô|enr-gjji)^ral 4uJ recq^fij; à l'impôt, et pour grandir §ps r^sspurpe§, î| pn|;fa (Jans rijjé^ fécoRçle et dangereuse dp la liberté absolue du fîornmerce, $e séparant 9|n$i d^ Pplb^rt et de son système de protection à ce ppint dp vue.

Cptte i^ée il llappliqua auiç subsistance^ ; moyennant le drojt d'ifn yipgfième je blé RHt étrp pi^popté de Pranpe ; ce systèipe donnajt up plus grand prix à la propriété pn mêmp temps qij'il prp^pttaij; ^ l'^faj un reyenp ^e plus de 10 mi)ljpns. Jusque-l^ pn ay^it préféré le systèpie qui assurait avant toute cbose la subsistance dp P^^uplp- Qn ne s'explique, je le répète, que par l'esprit de dépigremenj; cette pdjeusp calprpnie jetée sur le rpi ï^ppis XV , accusé d'ayojr spéculé sur les blés. ï.!almanach royjfl, dit-on, donne le non? et le titre d'un fonctionnaire cbargé dl^cbpter Ips blés pour le compte du roi. Ce que ftiisaij, l'^État à cette époque, les empereurs romains l^avaient fait. Napoléon le fit aussi ; ce système cpnsiç-

tait à latter contre la spéculation particulière par Taction du gouvernement ; la création des greniers d'abondance empêche le prix excessif des céréales par rimmense quantité de blé qu'elle fait peser sur le marché dans les crises publiques. Voilà ce que faisait le roi Louis XV, et ce qu'une école calomniatrice a dénoncé comme le Pacte de famine.

La liberté du commerce des grains I tel fut le cri de la secte des économistes , qui pendant deux ou trois années de l'administration de Terray, la soutint de ses théories inflexibles et la couvrit un peu de sa popularité. Mais lorsque l'abbé Terray se fut lié au vigoureux système du chancelier Maupeou, à l'énergique répression des parlementaires , alors les pamphlets grondèrent contre lui ; on le raillait sur ses goûts et même sur son langage d'une fermeté rude, spirituellement dur comme celui d'un rapporteur au parlement. Il est difficile de ne pas être l'objet de l'animadversion publique quand on est chargé de lever l'impôt : que n'avait-on pas écrit contre Colbert? Le xviii* siècle était plus libre dans ses mille pamphlets ; on prêtait des mots au contrôleur-général et celui-ci entre autres : un engagiste se plaignait au ministre de ce qu'on en viendrait jusqu'au point de

prendre l'argent dans les poches; l'abbé Terray répondit : « Où diable voulez-vous que je le prenne? » Un jour à TOpéra, la foule était compacte de manière à ne pouvoir se placer, un spectateur s*écria : « Que l'abbé Terray n'est-il ici pour nous réduire I » Et ces mots d'ana peut-être faits après coup, s'expliquent, car le contrôleur-général marchait fermement par tous les moyens à l'équilibre des finances , et il devait heurter bien des intérêts, quand on songe qu'il parvint à exactement rembourser toutes les charges de la magistrature supprimée par le chancelier de Maupeou.

A cette époque tous les financiers avaient une résidence de prédilection qu'ils ornaient avec goût et qu'ils habitaient avec délices dans leurs moments de repos. Colbert lui-même avait prodigué quelques cent mille écus à l'ornementation de son château de Sceaux avec plus de luxe bourgeois que d'amour réel des arts.

L'abbé Terray fit bâtir une maison splendide rue Notre- Dame- des -Champs , près du Luxembourg; elle devint son séjour de repos et de prédilection. A travers la dureté de ses manières,

l'abbé Terray avait le goût des arts, des lettres, il ai- I. (5) 14

mait l68 artistes : sa maison de la rue Notre-Damedes-Gbamps fut parée des plus gracieuses peintures de Watteau, Laneret, Boucher, et de ces jolis coliflchets-Pompadour qui faisaient de charmantes bonbonnières de toutes les habitations de financiers. Les artistes du xviii* siècle n'étaient pas pudiques; ils multiplièrent le nu dans les ornements de la maison de l'abbé Terray. On accusa le contrôleurgénéral de n'avoir pas été étranger à cette direction des arts; le bronze des œuvres antiques reproduisait les groupes enlacés de Nymphes et de Satyres, de Pompéia ou d'Herculanum ; l'abbé Terray acheta les trois Grâces de Wanloo un peu épaisses, que madame de Pompadour, artiste si distinguée, avait flétries par une spirituelle acclamation. Quoique n'aimant pas Greuze , le contrôleur-général acquit pour son cabinet le joli tableau de la Cruche cassées tant aimé de Marie-Antoinette.

Le goût des chefs-d'œuvre plastiques fit accuser l'abbé Terray d'avoir les habitudes de son temps et les mauvaises mœurs d'une génération corrompue. Je n'ai jamais remué dans la biographie des esprits politiques ce mauvais côté de la vie ; le contrôleurgénéral ét$tit surtout un hon^me de travail et d'appli-

cation pratique, fort pénétré de cette idée quUI est difficile au pouvoir d'être populaire; que dès lors on doit aller droit à son but d'utilité publique et d'inté^ rèt général sans prendre garde aux criailleries qui de tous côtés vous assiègent quand on préside k Tadministration d'un grand pays I

Ce but d'utilité que réalisa Tabbé Tcrray fut, ainsi que je l'ai dit, la création d'un état de finances qui pût balancer les dépenses par les recettes, et il parvint à son but comme Golbert en altérant les véritables sources du crédit; ce crédit il le blessa par son manque de foi à l'égard des fermiers-généraux et des banquiers, toujours en avance envers le Trésor , et par la réduction des intérêts de la dette sans en offrir le remboursement : il ne ménagea pas assez les capitalistes dont le Trésor a toujours besoin dans les crises.

Jamais le contrôleur-général ne fut dominé par les femmes ; il sacrifia la baronne de La Garde qui l'avait compromis dans des spéculations, et ses rapports avec niadame Destoucbes, femme du secrétaire-général des fermes furent le plus souvent des liens intéressés ; les femmes s'offrirent toujours à lui comme une distraction et non comme un gouvernement ; elles s'en vengèrent par mille contes et légendes

contre l'abbé; ceci tenait à l'esprit du siècle tout d'épigrammes et de satires I Dans lesnoëls le nom de la rue Vide-Gousset fut remplacé par celui de Terray; on le représentait comme la sangsue du poète latin qui ne laissait sa proie qu'après l'avoir sucée jusqu'au sang.

••• Non missura cutem nisi plena craoris.

Le temps a fait justice de chaque système : on peut dire de l'abbé Terray qu'il fut excellent comptable « administrateur distingué; associé aux vastes projets du chancelier Maupeou, il en seconda la partie financière. Un juge fort distingué de l'époque Napoléonienne, mêlé aux opérations du Trésor à cette époque, l'archi-trésorier Lebrun, s'exprime avec une admiration enthousiaste sur l'administration de l'abbé Terray : « Enfin un homme vint qui avait quelque chose du sens de Sully et de la précision de Colbert, qui crut comme Colbert et Sully que la base de toute finance était Tordre dans la recette et la dépense. » Ce jugement de l'archi-trésorier Lebrun aurait été vrai sur le contrôleur, s'il avait ajouté que l'abbé Terray commit la grave erreur de blesser le crédit public, la source de tout système financier ; faute qu'un État paie toujours fort chèrement.

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