EN ANGLETERRE
Le crédit public constitue une solidarité entre les États ; de sorte qu'il ne peut y avoir une perturbation sur un point du monde sans que la confiance ne s'ébranle et que la crise ne devienne générale. Ainsi, la Révolution française, en bouleversant les vieux éléments de la fortune publique dans un grand Etat, avait jeté un malaise instantané sur toutes les places de l'Europe.
Et pourtant, par un pbénomène de grandeur, par un privilège de sa puissance politique, l'Angleterre allait trouver dans cette Révolution même, et dans la guerre de vingt-un ans qui devait la suivre, la cause de
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l'immense développement de son crédit, de son commerce, de sa prospérité : cela tenait à la persévérance de ses desseins, au ferme courage de ses résolutions, au sang-froid avec lequel elle envisageait les événements les plus désastreux ou les graves embarras de sa situation, les crises de son commerce, de son système monétaire et de sa dette. Cela tenait aussi à la franchise de ses aveux, à la largeur hardie de ses voies et moyens et de ses emprunts, à la confiance enfin que le peuple anglais avait en lui-même et en la force de son gouvernement aristocratique.
Nul État au monde ne fut plus longtemps féodal que l'Angleterre ; sous les deux races saxonne et normande, les princes ne connurent d'autres modes de finances que la violence et les emprunts forcés aux juifs ou aux marchands italiens : il y a peu de villes anglaises qui n'aient encore leur rue des Lombards. Quant aux juifs, la haine qu'on garda longtemps contre eux en Angleterre, vint de leurs excessives usures, de l'immense habileté qu'ils déployaient dans le commerce et le prêt sur gage (1) : quand un roi, un baron féodal avait besoin d'argent, il faisait venir le juif : « Où
(1) Chronique de Mathieu Paris, ad ann. 1200 à 1300.
sont tes trésors, juif? il me faut dix ou douze besans.» Le chroniqueur Mathieu Paris rapporte les violences de Henri III envers un des plus riches israélites de Londres : il le fit venir devant lui, et comme il ne voulait pas dire où était son trésor amassé depuis vingt-cinq ans, il lui fit arracher une dent, puis une seconde, jusqu'à dix-sept : alors la douleur força Simon à livrer ses écus entassés.
Ces persécutions n'empêchaient pas les juifs de recommencer leur travail d'araignée, de tresser leur fil d'or, d'enlacer chacun dans un réseau; ils étaient si habiles, si parfaitement en rapport avec les besoins, si commodes, toujours prêts à vous procurer des ressources I La génération du moyen-âge, chaque cinquante ans, était dans les mains des juifs; elle ne pouvait s'en débarrasser que par de tristes violences. En Angleterre, ces souvenirs ont longtemps pesé sur les actes du parlement.
La première époque où l'on essaya la force du crédit public en Angleterre, se rattache au protectorat de Cromwell. Un acte du parlement donna aux prêteurs la garantie d'une inscription sur un grandlivre spécial : à la mort du protecteur la dette anglaise ne s'élevait qu'au chiffre de 2,474,290 livres
sterlings, exigeant comme service d'intérêt au taux de 5, 6, 7 et jusqu'à 10 p. 100, un dividende annuel de 180,000 liv. sterlings.
On doit remarquer, comme singularité et contraste entre les temps actuels et les vieilles époques, que l'Angleterre , cette féconde source de subsides modernes , en recevait alors , au contraire , des cabinets du continent : il n'y a qu'une seule exception de la reine Elisabeth en faveur de Henri IV et de la Hollande ; mais ici il s'agissait de la cause du protestantisme, toujours si populaire en Angleterre.
La restauration des Stuarts diminua la dette publique par des retranchements quelquefois justes, le plus souvent arbitraires ; elle descendit en capital à 664,226 liv. sterlings, exigeant un dividende de 39,927 liv., le chiffre le plus bas de la dette dans l'histoire du crédit public anglais. Les Stuarts recevaient des subsides de la France pour se lier à son système : ils imposèrent fort peu la nation anglaise ; le parlement ne leur était pas toujours favorable dans les questions de prérogatives et de subsides. Ce fut à l'avènement de Guillaume III que la dette grandit dans des proportions extrêmes, et on se l'explique par les efforts vigoureux de guerre et de diplomatie
que dut faire le nouveau souverain pour se faire reconnaître par l'Europe et se consolider sur le trône. Déjà en 1692, quatre années après la révolution de 1688, la dette publique de l'Angleterre s'élevait à 21,515,742 liv. Après la paix de Riswick, 5 millions furent remboursés, ce qui réduisit la dette à 15,651,742 liv., allégement qui ne fut pas d'une longue durée, car la guerre de succession éclata presque aussitôt : l'Angleterre qui armait toute une coalition contre Louis XIV, en semant partout des subsides, en Allemagne, en Italie, et même en Hollande (le pays de l'argent), vit s'élever sa dette dans l'année 1713, où fut signé le traité d'Utrecht, à 54 millions de liv. : l'Angleterre n'en fut pas appauvrie. L'avènement de la maison de Hanovre ne lui occasionna qu'une addition à sa dette de 2 millions de liv.
Ce fut l'époque de son immense prospérité, de son développement commercial et manufacturier, de ses colonies et de son système de navigation. La paix qui dura douze années à l'avènement du sage George II , permit le remboursement annuel de 100,000 liv., ce qui diminua la dette inscrite de 1,200,000 liv. jusqu'à la guerre de onze années,
éclatant contre la France et l'Espagne, et qui précéda le traité d'Aix-la-Chapelle. Cette fois les sacrifices furent plus grands, plus larges encore : la dette s'éleva jusqu'à 76,000,000 de liv. La Trésorerie profita de la paix d'Aix-la-Chapelle pour accomplir la hardie opération financière d'une conversion de la dette inscrite de S en 3 p. 100 avec offre de remboursement du capital au pair; la diminution du dividende fut de 3,721,472 liv.
Un vote de subsides considérables précéda de quelques mois la guerre de sept ans (1755), quand la France de concert avec l'Autriche, l'Espagne et la Suède, marchait contre la Prusse. Un acte du parlement accorda des subsides, non-seulement à Frédéric H, mais à l'impératrice Catherine, en échange d'un contingent de cinquante mille Russes que la czarine s'obligeait d'envoyer en Allemagne. L'allocation mensuelle accordée à ce contingent fut de 100,000 liv. sterlings. Pour pourvoir aux besoins d'un budget si chargé, par des voies et moyens en parfaite harmonie, la Trésorerie contracta l'emprunt le plus considérable jusqu'alors, 8 millions de liv.; ce qui éleva la dette publique à la mort de George II à 139,959,250 de liv.
Durant l'insurrection américaine et la guerre contre la France, les dépenses furent si larges que l'Echiquier dut équilibrer les recettes par des emprunts presque annuels. A la paix de 1783 signée avec la France, la dette consolidée s'élevait à 220,000,000; et cependant telle était la vitalité du commerce et du crédit anglais, qu'on s'apercevait à peine de cet immense fardeau. Les manufactures travaillaient avec activité pour fournir à de nouveaux débouchés agrandis par l'esprit de découverte ; les taxes se payaient régulièrement et presque sans efforts : il y avait bien quelques plaintes vaguement renouvelées par l'opposition Fox dans le parlement, mais on n'y prenait garde : l'or circulait à pleine voie, les grandes compagnies commerciales, celle de l'Inde, voyaient se renouveler leurs privilèges. Jamais en ce pays de vrai patriotisme, on ne subit la paix par l'épuisement des ressources qui accompagne habituellement les longues guerres. Il y a toujours du courage, du dévouement dans toutes les classes de la société ; on dirait que les vieilles guerres civiles ont retrempé l'Angleterre en lui donnant une vie nouvelle à l'abri des découragements.
La Trésorerie n'aurait pas accompli de si grands
résultats, si elle n'avait obtenu l'appui et le concours loyal de la banque de circulation, hardie et belle institution venue de l'Ecosse. Les banques de dépôts et de prêts étaient sans doute bien plus anciennes que celle que formaient les capitalistes anglais ; elles existaient à Venise, Gênes, Amsterdam, Hambourg, mêmedanslemoyen-âge, etlesroiss'adressaientàelles pour des emprunts quelquefois sur gages et u suraires; mais ce qui caractérisait la banque anglaise, c'était son caractère de banque de circulation avec émission de billets au porteur pour remplacer le numéraire.
Le véritable promoteur d'une banque de circulation avait été William Paterson : avec une audace de principes alors peu comprise, il établit que l'or et l'argent n'étaient pas la base exclusive des transactions commerciales, mais seulement leurs auxiliaires. Un papier de confiance pouvait utilement les remplacer, comme les lettres de change, invention des juifs, avaient transporté fictivement le numéraire. Ces idées hardies furent acceptées par le parlement, et un bill (27 juillet 1694) approuva les statuts de la banque d'Angleterre, statuts appliqués l'année suivante à l'Ecosse. Ces deux banques se prêtèrent un mutuel
secours dans la crise de 1696, occasionnée parla refonte des monnaies, une des mesures financières de Guillaume III. Les billets des deux banques perdirent alors plus de 30 p. 100. Le parlement par un bill spécial (1 698) autorisa les directeurs de la banque à augmenter de moitié le capital des actions ; les billets au porteur reprirent leur niveau dans la confiance, et ce système fut reconnu si parfait qu'il reçut un grand développement : l'Ecosse se couvrit de banques de circulation. Avec un capital fort restreint, elles émirent une masse de billets quatre fois plus considérable que le capital. De là une cause d'immense prospérité pour l'Ecosse et l'Angleterre. Plus les signes de valeur sont multipliés, plus la circulation devient active.
C'est ce système de crédit développé par Paterson que Law , son disciple, avait voulu introduire en France; mais le vertige de l'agiotage avait envahi l'idée très-simple d'une banque de crédit; le système tomba au milieu des fortunes inouïes et des ruines étranges , tandis que l'idée féconde des banques se développait en Angleterre dans de très-larges proportions. Durant cette période de 1715 jusqu'en 1745, toutes les banques fonctionnèrent activement
pour couvrir les emprunts faits par l'État et facilitèrent leur placement : ainsi la Trésorerie sous la maison de Hanovre n'eut plus besoin , comme sous les Stuarts, d'emprunter à Gênes, à Venise et même en France; la banque de Londres se chargea pour son compte de presque tous les emprunts et du paiement du dividende : elle escompta les bons de l'Échiquier , elle reçut les rentes consolidées en dépôt comme gage des avances qu'elle faisait en ses propres billets de circulation qui firent l'office de monnaie courante.
Dans l'immense crise financière et monétaire que subit la Grande-Bretagne en 1745, quand le plus chevaleresque des Stuarts, le prince Edouard , marchait sur Londres, la Trésorerie fit des appels considérables, successifs, écrasants, à la banque d'Angleterre ; il lui fallait de l'argent pour solder les troupes auxiliaires venues de la Hollande et de l'Allemagne; il lui en fallait même pour corrompre les partisans des Stuarts; presque tout le numéraire en dépôt fut enlevé, et personne ne voulut prendre les billets de circulation des banques d'Angleterre et d'Ecosse qui, n'ayant plus de gage, n'inspiraient plus confiance.
Il se fit alors dans le commerce , parmi les mar-
chands et les banquiers, sans en excepter les juifs, un mouvement de patriotisme qui sauva le crédit de l'Angleterre. Dans une assemblée de la Cité de Londres , tous les financiers , commerçants , marchands (gros ou petits), s'engagèrent à recevoir comme numéraire et à leur valeur nominale les billets de la banque dans toutes les transactions et à les faire recevoir par leurs clients (mai 1746). Cette décision habile et loyale rendit toute confiance aux valeurs de crédit; la crise passa sans sinistres considérables.
Les rapports de la banque et de la Trésorerie devinrent de plus en plus fréquents depuis cette époque; la dette flottante fut presque tout entière dans ses mains par les avances qu'elle faisait sur les billets de l'Echiquier et les consolidés remis en dépôt. À certains intervalles, le parlement votait un emprunt qui venait changer la dette flottante en consolidés , et ces opérations si simples permirent à l'Angleterre de traverser sans encombre les guerres si coûteuses de l'insurrection d'Amérique. Ce qui avait toujours donné cette force, cette fermeté, cette sûreté au crédit de l'Angleterre, c'était le sang-froid calme, rationnel avec lequel la Trésorerie, aidée des banquiers, des commerçants, avait consi-
déré les crises en elles-mêmes. Aucune alarme n'était semée ; on ne s'effrayait pas sans mesure et sans raison : on cherchait un remède prompt, salutaire, efficace; comme la crise frappait tout le monde, on en concluait logiquement que tout le monde avait intérêt à l'apaiser, à la traverser sans désastre , et qu'ainsi en l'envisageant sans alarme, en s'entendant avec loyauté, on pouvait tout réparer. Comme le numéraire ne disparaissait pas d'une façon absolue et qu'il ne faisait que se cacher et se déclasser , l'accord de tous pouvait en ramener la facile circulation avec la confiance générale.
Cette façon admirable et hautaine d'envisager les sacrifices donnait à l'Angleterre une puissance dont elle avait besoin au moment où la Révolution française violente et belliqueuse allait déborder sur le monde. Le cabinet de M. Pitt avait d'abord favorisé le développement des idées de 1789 qui affaiblissaient considérablement les forces de la France en annulant le système diplomatique de la maison de Bourbon ; mais les idées révolutionnaires n'en étaient pas restées à l'état de théorie; elles avaient amené l'anarchie, la violence, la propagande , la guerre. Une nation telle que la France ne pouvait s'agiter sur
l'Europe sans en compromettre l'équilibre : qu'allait faire l'Angleterre? Elle devait non-seulement recourir à l'emploi de ses forces militaires et navales , mais encore invoquer la puissance de son crédit, accorder des subsides aux nations qui prenaient les armes pour soutenir son système. La Révolution n'aspiraitelle pas comme Louis XIV et dans un autre sens à la domination universelle? Pour l'arrêter, il fallait une coalition à la tête de laquelle l'Angleterre devait se placer par la puissance de son crédit et la persévérante grandeur de sa politique.