‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 2 sur 31 · DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

J'ai déjà parlé du pitoyable esprit des deux Assemblées constituante , législative et de la médiocrité vaniteuse des cbefs qui les conduisaient, par leurs discours et leurs votes ; surtout de ce triste besoin de popularité qui avait enivré les meilleures intelligences. La tribune a sa fièvre.

Tous les actes financiers de ces deux Assemblées furent empreints d'ignorance et de faiblesse ; l'empirique M. Necker s'était trouvé en présence du plus déclamateur, du plus corrompu des bommes, le comte de Mirabeau , qui avait raillé et détruit toutes les combinaisons financières du banquier politique, le père de l'école genevoise : l'Assemblée constituante avait formé un Comité de finances composé d'économistes, de philanthropes, de chimistes :

on avait repoussé tous les hommes d'expérience , les financiers du vieux régime et jusqu'aux administrateurs de la caisse d'escompte.

Ce Comité avait procédé d'une manière étrange. Dans tout système, un budget se compose de voies et moyens et de dépenses ordonnancées. Ce qu'on ne peut pas obtenir par l'impôt on le demande momentanément au crédit, en assurant l'exact acquittement du dividende. Cette manière simple , rationnelle de procéder, le Comité des finances la repoussa comme vieille, surannée. Par une succession de décrets, l'Assemblée nationale abolit tous les impôts indirects, sauf les douanes; ces impôts étaient d'une perception facile, juste, mais l'Assemblée voulait faire de la popularité, déclamer contre l'ancien régime et ses oppressions. Elle abolit donc l'impôt de consommation sur les vins, sels, le dixième, vingtième, péages, barrières, octrois : elle fit ainsi table rase de tous les revenus indirects.

L'impôt nouvellement créé dut, frapper spécialement :

1° La propriété foncière : or le Comité des finances s'exagéra les ressources qu'on pouvait tirer de cet impôt encore mal réglé et toujours d'un long

recouvrement. Le peuple n'en recevrait aucun soulagement effectif : plus la propriété paierait de contributions, plus les denrées exhausseraient de prix, et ce qu'on n'acquitterait pas en droit indirect , on le subirait fatalement par la cherté des produits.

2° Le luxe : médiocre ressource chez une nation où règne le principe égalitaire : l'ouvrier souffre le premier de l'impôt sur le luxe qui restreint le travail et commande l'économie.

3° Les dons patriotiques : la comédie des époques agitées, parodie des sacrifices antiques ; il suffit de parcourir les annales des deux Assemblées nationale et législative pour voir les espèces de dons qu'on faisait avec beaucoup de bruit sur le nouvel autel de la patrie; les femmes offraient des boucles d'oreilles, des étoffes de soie; les hommes, de vieilles armes rouillées; des prêtres assermentés leur calice et leur ciboire de vermeil ; quelques communes des sacs de gros sous. Les dons patriotiques ne sont dans la main des partis qu'une menace contre les riches et une sorte de propagande au profit des idées de révolution. Si les Etats n'avaient que ce moyen de crédit, ils seraient bientôt réduits aux plus déplorables extrémités.

4° Lare fonte des monnaies : le Comité des finances avait dans les mains des ressources nouvelles pour multiplier les signes monétaires; les communes venaient de s'emparer de toute l'argenterie des corporations, des églises et de très-riches émigrés: s'il s'égara beaucoup de ces valeurs dans les mains des patriotes , les hôtels de Monnaie reçurent des matières fondues pour frapper environ 25 millions de monnaie d'or et d'argent. On multiplia le billon; un décret odieux et ridicule de l'Assemblée nationale avait ordonné la fonte de toutes les cloches des églises ; ces antiques voix qui appelaient les fidèles à la prière depuis le moyen-âge devaient être livrées pour les besoins de la nation; quelques-unes de ces cloches étaient des objets d'art , de précieux témoignages des temps écoulés, travail admirable de quelques ingénieux ouvriers des XIVe et XVe siècles. Rien n'arrêta les spoliateurs des églises qui ordonnèrent la fonte des cloches.

Cette fois la rapacité fut trompée : on avait cru d'abord que les cloches étaient une composition d'argent, de cuivre, d'étain à peu près dans la proportion des matières qui faisaient autrefois les sous marqués, c'est-à-dire les six liards, les six sols, dans

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la proportion des quatre cinquièmes de cuivre et d'un cinquième d'argent : il se trouva que le métal de cloche se composait de cinq sixièmes de cuivre, d'un sixième d'étain , mêlé d'un peu d'antimoine, métal fort cassant et qui ne pouvait se transformer en monnaie que pour ce qu'il contenait de cuivre.

La refonte se borna pour cette fois à mettre en circulation les pièces de 15 et 30 sols, d'une valeur détériorée; on fit aussi des pièces de 1 sol et 2 sols avec la fonte des cloches, sous cette devise : la Nation, la Lois le Roi : le roi toujours en troisième ligne, comme pour l'outrager. À cette époque étrange le droit même de frapper monnaie n'appartint plus exclusivement à l'Etat, et les particuliers purent créer des monnaies de confiance, témoin les sous du banquier-législateur Monneron, dont quelques-uns restent encore.

La véritable ressource, celle sur laquelle tous comptaient, je l'ai dit déjà, c'était les assignats. Il faut se garder de toute prévention contre l'idée en elle-même : la circulation d'un papier-monnaie avec la garantie des revenus de l'État et de la propriété est sûre et féconde, à la condition qu'elle ne sera pas exagérée : une fois engagé dans cette voie, il faut crain-

dre qu'un État ne dépasse les limites de la confiance : et ce qu'il y a de plus triste, c'est que la nécessité de multiplier les garanties foncières entraîne nécessairement le législateur à la confiscation toujours agrandie des biens d'autrui. .

On avait commencé par les biens du clergé : il est impossible de trouver de plus mauvaises raisons que celle qu'avait donnée le comte de Mirabeau pour spolier l'Église : la philosophie du xvme siècle, les économistes avaient préparé cet acte inique. Mais ce que les grands financiers de cette époque n'avaient pas calculé, c'est que cette confiscation était plutôt nuisible que profitable, et qu'elle frappait le budget dans l'avenir de charges immenses sans compensations suffisantes.

Le clergé dirigeant l'éducation, la monarchie n'avait que très-peu de dépenses à faire pour les établissements universitaires, collégiaux, scientifiques, bibliothèques, auxquels il faudrait désormais pourvoir dans le budget de l'État.

Le clergé était à la tête des établissements de bienfaisance : il se chargeait des pauvres, des enfants trouvés, des bureaux de charité ; chaque couvent était un hospice, une source de bienfaisance : on y distri-

buait même la soupe et le pain à tous ceux qui se présentaient.

A moins de détruire tout à fait les idées de hiérarchie dans l'Église, il fallait aussi assurer un moyen d'existence à ce clergé, à ces religieux dont on prenait les biens : clergé qui avait tout reçu par des dons volontaires : religieux qui avaient défriché la terre ou fertilisé les campagnes par le système d'irrigations, de plantations, blés, vignes (Clos-Vougeaux, Côtes-Rôties, crûs de Champagne, de Bourgogne, du Rhône). De cette pauvreté qu'on faisait au clergé dérivaient deux obligations pour l'État : les pensions pour les dépossédés et un traitement pour les titulaires des dignités ecclésiastiques. Toutes ces charges étaient immenses comparativement aux biens confisqués qui allaient être vendus à vil prix par les districts et dépecés d'une manière fatale pour l'agriculture.

La spoliation du clergé s'étendit même à l'ordre deMalte, pourtant souveraineté étrangère. Un décret du 5 janvier 1790 déclara que les biens de l'ordre étaient à la disposition de l'État : un érudit déclamateur, celui-là qui porta sur ses bras comme un nouveau Moïse le livre de la Constitution, M. Camus, lut

un rapport pour prouver que ces biens et commanderies appartenaient à l'État : en vain quelques hommes sages firent pressentir que Tordre de Malte, cette glorieuse expression de l'esprit chevaleresque, pouvait se jeter dans les bras de l'Angleterre et lui abandonner l'île en gage ; les avocats et les discoureurs de l'Assemblée ne firent pas ces distinctions ; les biens de l'ordre furent confisqués pour être ensuite vendus à l'encan et à vil prix.

Confiscation! confiscation! tel fut le cri répété des deux Assemblées nationale et constituante. Ces réunions confuses de législateurs n'eurent pas une idée financière à la hauteur de la situation ; elles traitèrent même avec un grand dédain tous les financiers de l'ancien régime, les hommes habiles d'administration et de crédit.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y eut plus ni spéculateurs, ni agioteurs, ni hommes d'argent dans ce bel état d'innocence auquel on aspirait. Dès que les idées de 1789 prévalurent, il s'abattit sur la France une nuée d'étrangers et spécialement de deux espèces : les financiers suisses et les juifs des bords du Rhin et d'Allemagne : n'est-ce pas la plaie de nos révolutions

que cette invasion de la France par les industriels politiques et commerciaux?

Toutes les coutumes antiques en ce monde ont leur justification, toutes les lois leur utilité pratique; il n'y a rien de complètement absurde, et il ne faut pas juger les vieux âges avec nos idées et nos besoins : ainsi quand la monarchie de Louis XIV exilait de nos frontières les protestants et n'admettait le juif qu'avec restrictions et sur certains points du territoire, elle avait bien ses motifs. Le principe religieux n'était pas seul en cause dans ces prohibitions : les protestants avaient attaqué pendant des siècles l'établissement monarchique en France ; le cardinal de Richelieu avait brisé cette étrange république armée avec ses places de sûreté, formant un État dans un État, et le chancelier Letellier, le grand homme politique du siècle de Louis XIV , Louvois, son fils, avaient accompli l'œuvre énergique et nécessaire de la révocation de redit de Nantes, cet édit arraché à Henri IV, qui livrait la France à l'influence de Genève , de la Hollande et de l'Angleterre.

Quant aux juifs, ils étaient soumis à des restrictions, parce qu'on avait vu par l'exemple du moyenâge qu'ils étaient si habiles, si persévérants, si fer-

mement attachés les uns aux autres sans autre idée que la spéculation et le lucre, qu'il suffisait de les laisser un demi siècle dans une ville, une province, pour qu'ils devinssent les suzerains de la banque, de l'industrie, des prêts sur gage et même des hypothèques, sans qu'il fût possible de les contenir ou de les dominer.

Dès que le roi Louis XVI et les Assemblées constituante et législative eurent aboli les restrictions de l'ancien régime sur l'unité religieuse, on vit Paris se peupler de banquiers suisses surtout : ceux-ci n'avaient rien des grâces, des prodigalités artistiques des fermiers généraux, financiers de Louis XV et de Louis XVI (1 ) , ces nobles protecteurs de l'intelligence, du luxe et des ivresses de la civilisation. Le banquier de Genève, de Neufchâtel ou de Baie était strictement probe avec des formes sévères, maussade, raide, une immense sécheresse de cœur et d'esprit, néanmoins actif, et surtout spéculateur , âpre et un peu usurier : les Genevois étaient aux financiers de l'ancien régime ce que le prêche est à l'Eglise catholique, le nu avec des murailles blanchies à côté de l'ogive et des admirables ornements du moyen-âge. (1) Voyez mon Louis XV.

Les juifs, une fois Paris ouvert à leurs spéculations, y vinrent de toute part et y prirent de toute main ; ils débutèrent d'abord timides par le petit commerce : la fourniture des chevaux et la petite usure, l'agiotage limité sur les assignats; ils n'avaient pas encore le pied assez ferme sur le sol pour oser la banque qu'ils laissaient aux Genevois ; ils se contentèrent d'acheter les vieux meubles des châteaux, les reliques des églises, les bijoux confisqués, de prêter quelques louis aux émigrés en échange de bonnes valeurs. Dans quelques départements ils s'étaient établis sur le sol des cultivateurs comme des corbeaux sur leur proie ; dans la haute, basse Alsace et la Lorraine, ils devenaient maîtres de la propriété foncière par des prêts sur hypothèque et des achats à réméré. A Paris ils inondèrent les quartiers autour du Temple devenu en quelque sorte leur ghetto. Qu'on les laissât marcher en liberté, et dans une période de temps, ils seraient les maîtres du marché industriel et de l'argent! Les juifs avaient leur protecteur dans la Convention nationale , le curé Grégoire qui avait soutenu leurs droits civils dans un discours académique.

LES FINANCES

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