LES ORIGINES DE LA MAISON ROTHSCHILD JUSQU'EN
Mayer Anselme Rothschild, le fondateur et pour me servir d'une expression biblique, le patriarche de cette maison souveraine d'un siècle d'or et d'industrie, naquit dans le vieux Francfort, cette ville du moyen-âge allemand, qui a conservé avec Nuremberg les poétiques privilèges d'une Pompéia germanique, avec ses écussons de graffs, supportés de griffons, couronnés de casques, avec le blason de ses évoques mitres aux jours des grandes Diètes.
Chaque fois que j'ai visité Francfort, quand mon ardent amour pour le souvenir de Charlemagne m'entraînait vers la vieille salle du couronnement des empereurs, il était rare que mon guide ne m'arrêtât pas devant une maison antique, la demeure de la mère de MM. Rothschild. Cette maison peut facilement se comparer à ces bâtiments avec pignon sur la rue, fenêtres à croix de pierres que l'on trouve dans les gravures sur bois d'Albert Durer : on semble voir apparaître sur la porte, un juif aux yeux ronds, au
nez crochu, à la barbe pointue, comme Rembrandt en a placé dans son bel œuvre de la Circoncision , type copié sans doute sur quelque tête d'Israélite célèbre aux Bourses d'Amsterdam ou de Francfort.
Quoique, àcette époque, lesjuifs n'eussent pas précisément d'état civil en Allemagne, on a pu constater que le père Mayer Anselme était né vers l'année 1743. Avec leur prénom de la race de Jacob, il était d'usage que les juifs prissent celui d'une ville ou d'un district : les juifs retenaient souvent le nom de la localité qui les avait vus naître.
La famille Rothschild était loin d'être opulente; Mayer Anselme, destiné d'abord au sacerdoce hébraïque, reçut l'éducation que l'on donne aux rabbins : la synagogue a des livres sacrés qu'elle place presque au-dessus des Ecritures; les élèves qu'on destine au titre et aux fonctions de rabbins étudient la Mise/ma, les deux Thalmuds de Jérusalem et de Babylone, recueils des décisions formulées par les docteurs sur tous les cas qui peuvent surgir dans la vie de famille. Il y a certainement de puérils détails, des histoires fantastiques dans ces commentaires, sans en excepter ceux desMaïmonides; mais l'esprit de la maison, la tradition du passé, se maintien-
nent par les légendes : l'autorité des maîtres prépare l'obéissance de tous.
Mayer Anselme Rothschild ne continua pas ses études sacerdotales ; ses parents préférèrent le destiner au trafic, au négoce, car l'instinct s'en révélait chez le jeune homme, spécialement pour le change des monnaies : immense fascination à laquelle ne résiste pas le juif ; il aime à toucher, à remuer les pièces d'or et d'argent. Il n'est pas de numismate qui professe une plus haute admiration pour les médailles de Babylone, de la Grèce et de Rome.
C'est un grand commerce en Allemagne que le change des monnaies ; il en est de si diverses et à des taux si variés I Chaque Cercle a ses ducats, ses thalers, ses florins, et c'est plaisir pour le juif que de changer, de négocier en pareille occurrence. M. de Gentz, le spirituel diplomate, l'élégant causeur, a écrit que Mayer Anselme fut un érudit dans l'explication des médailles; je le crois sans peine; peutêtre en savait-il mieux le poids, l'aloi, la rareté ; à travers l'empreinte romaine des Césars, il recherchait le titre de l'or : les triomphes de Rome, le char de la Victoire avaient moins ébloui ses yeux que le métal qui brillait à chaque case du médailler.
Je n'ai connu M, de Gentz qu'un an avant sa mort, alors qu'il habitait ce doux pavillon de fleurs où il endormait son existence aux doux accents d'une voix aimée; jelui contai qu'un juif poursuivi par des étudiants était monté dans l'extra-poste de Munich à Vienne avec moi, qui n'avais pas les répugnances germaniques pour Israël; à peine la voiture avait-elle fait quelque mouvement qu'avec son accent d'un germanisme prononcé, il m'avait demandé si j'avais des napoléons d'or à changer contre des florins; j'acceptai, et il gagna sur-le-champ à peu près 15 p. 0/o» Que M. de Gentz me pardonne, c'est, je crois, la numismatique que savent le mieux les juifs allemands.
Anselme Mayer Rothschild, esprit actif au reste, encore jeune homme , fut très-recherché par sa spécialité et son aptitude, et entra pour ses connaissances sérieuses et réelles dans la respectable maison israélite de David et compagnie, à Hanovre, le pays qui par ses rapports avec l'Angleterre conservait le caractère le plus hautement commercial de l'Allemagne.
La maison David était en correspondance avec MM. Labouchère, Baring, Hope, adjudicataires des emprunts anglais; elle recevait comme intermé-
diaire les subsides payés par le cabinet de Londres pour la levée des Hanovriens et des troupes de la Hesse au service des Anglais. Le Hanovre était ainsi devenu l'un des chefs-lieux de la haute banque allemande ; on y envoyait des lingots d'Angleterre ou des traites fournies sur Amsterdam et Hambourg pour le paiement des subsides; la pratique des changes y était parvenue à un haut degré de perfection.
C'est dans cette maison David que Mayer Anselme Rothschild acheva son éducation financière; il s'y montra probe, assidu, instruit, et quand il eut accompli cet intelligent apprentissage, il vint fonder à Francfort une maison de banque en son nom personnel, Mayer Anselme Rothschild et Cie . Francfort, ville libre, centre des grandes affaires en Allemagne! et il fallait bien que Mayer eût compris toute l'importance d'un établissement à Francfort, puisque c'était la ville d'Allemagne où les juifs étaient le plus tristement hébergés ; le peuple les traitait avec dédain et mépris; jamais un juif n'était admis dans l'honorable bourgeoisie et le conseil de la ville. Mayer Anselme trouverait compensation à cette situation humiliée dans les vastes et utiles opérations qu'il se promet-
tait : Francfort après Hambourg était essentiellement une ville de change.
D'ailleurs le juif, débris du moyen-âge, et si longtemps abaissé, n'envisageait pas alors et au même point de vue que la chevalerie chrétienne, les questions de dignité humaine; il avait d'autres joies, d'autres émotions et pour dire vrai, il se réservait toujours une certaine vengeance : le bonheur indicible de gagner et d'amasser, de compter les ducats, d'amonceler dans sa bourse de cuir noircie doublons sur florins, n'était comparable à aucun autre! l'or était sa fantaisie, sa maîtresse, son idolâtrie, son culte des beaux-arts; les chefs-d'œuvre de peinture n'équivalaient pas à l'effigie d'un vieux duc d'Autriche, avec sa toque en torsade de perles gravée sur un ducat, ou d'un roi de Prusse en relief sur un frédéricd'or; quelle plus belle musique que le tintement des doublons de la vieille Espagne ou des sequins de Venise tombant dans la sébile, avec le doux bruissement des grelots d'un tambour de basque agité ! La vengeance aussi était douce; on dédaignait le juif et cependant on recourait à lui ; on l'insultait et on le sollicitait, et lui sans rancune examinait avec sangfroid une affaire dans sa valeur intrinsèque, un vieux
galon, comme un lingot, l'acceptait ou la refusait, selon le bénéfice et la garantie qu'elle pouvait donner sans faire beaucoup attention à la manière dont on le traitait.
A Francfort, Anselme Mayer Rothschild fonda sa maison de banque, en 1778, et il gagna la juste confiance de tous par la probité et l'habileté : le juif stipule durement, mais sa parole est sacrée; on peut lui confier un trésor sans billet, il vous le rend intact comme une banque de dépôt ; il fait payer cher l'argent qu'il prête, mais il vous le donne avec une scrupuleuse exactitude. Les premières opérations de la maison Rothschild se développèrent, je le répète, par le paiement des subsides que l'Angleterre fit passer au grand-duc de Hesse et au roi de Hanovre pour la levée des troupes durant la guerre que la Grande- Bretagne eut à soutenir contre la France, en 1778, par suite de l'émancipation des États-Unis d'Amérique. Le grand-duc de Hesse, fort avare, déposa des sommes considérables dans la maison de banque d'Anselme Mayer Rothschild, dont il savait la fidélité; cette maison s'accrut ainsi en puissance et en considération.
Mais le goût spécial de Mayer Anselme fut toujours
pour le change, la fonte des métaux; il fut un vrai érudit dans la chronologie de la refonte des monnaies en Europe depuis le xine siècle. S'il ne savait ni les grandeurs, ni les gloires d'un conquérant ou d'un peuple, il connaissait la valeur du marc d'or à chaque règne, depuis Philippe-le-Bel, le faux monnoyeur, jusqu'à Sully, lerogneurdesécus: et bien que Philippe II d'Espagne eût proscrit les juifs, ceux-ci aimaient à caresser son effigie sur les doublons, parce que ce roi, sévère par excellence, avait fait frapper la monnaie la plus pure : l'amour du juif pour le sequin de Venise était passé à l'état de frénésie.
Comme les maisons des banquiers israélites de Francfort au xvme siècle, celle de Mayer était plus que modeste ; lui-même faisait ses paiements et vous demandait , d'un air humble , en quelle monnaie vous vouliez être payé ; et sur votre réponse, il sortait une bourse de cuir , et sa main versait par milliers le ducat, la rixdale, le double ducaton. Mayer Anselme était aussi en renommée pour la fonte des lingots; on l'eût pris pour un alchimiste au milieu de ses fourneaux, où s'engloutissaient monnaies, médailles, tout ce qui pouvait en s'épurant donner de l'or.
La famille juive a gardé un esprit admirable; plus elle est nombreuse, plus elle est bénie du Seigneur ; Israël doit croître et multiplier. Mayer Anselme Rothschild eut cinq fils et cinq filles : comme les fils comptent seuls dans la famille israélite, c'est une joie immense quand naît un mâle; une fille est pauvre, délaissée, la tristesse du foyer : cuire le pain, allumer la lampe du sabbat, tels sont les premiers devoirs de la femme, prescrits parles rabbins.
Le troisième des fils, Nathan, né en 1777, vécut enfant, pour ainsi dire, au milieu des opérations de son père, spécialement protégé par le grand-duc de liesse, dont il fut le banquier. Les Israélites des bords du Rhin firent des bénéfices immenses à l'époque où la Révolution française jeta en Allemagne de grandes masses d'émigrés; ces gentilshommes proscrits emportaient des valeurs, monnaies, bijoux, diamants ; le juif trouvait de beaux bénéfices, et la prodigalité indolente des nobles aidait la spéculation d'Israël.
Quand les armées de la République passèrent le Rhin, le grand-duc de Hesse, après avoir quelque temps soutenu la coalition, fit sa paix à Râle, de concert avec la Prusse, et Francfort fut respecté ; mais
avec une prévoyance extrême, le grand-duc prit ses précautions contre l'avenir, et la maison Rothschild fit passer une partie des fonds du grand-duc en Angleterre : pour en surveiller l'emploi, aussi bien que pour s'accoutumer aux grandes affaires , Nathan Rothschild vint s'établir à M anchester,puis à Londres, et fonda la première succursale de la maison de banque de Francfort.
Alors s'opéra une notable transformation dans le caractère des Rothschild ; le contact de l'aristocratie anglaise donna bientôt à Nathan une certaine grandeur d'idées, des formes plus élevées; le juif allemand disparut avec ses brocantages. Nathan devint nonseulement un banquier distingué, mais encore un homme politique dans la crise de guerre qui agitait l'Europe; il prit part à tous les emprunts anglais dont j'ai parlé, apportant dans ces négociations un dévouement, une loyauté à toute épreuve, et avec ces qualités il mérita la confiance de tous les juifs allemands qui plaçaient leurs capitaux considérables chez le père Mayer Anselme. Ressource immense que cet argent de la synagogue au moment où l'Angleterre payait des subsides ou envoyait des émissaires pour opérer des soulèvements, entraîner les cabinets
à son système ou pour recruter des légions allemandes.
Après la bataille d'Iéna, le grand-duc de Hesse qui avait pris le parti de la Prusse ou au moins qui n'avait pas gardé l'exacte neutralité, fut obligé d'abandonner ses États. Cassel devint la capitale du nouveau royaume de Westphalie ; le grand-duc, un des princes les plus riches de l'Allemagne, en quittant sa patrie, confia son trésor à la probité d'Anselme Mayer Rothschild, de Francfort, qui le grandit et le conserva avec la fidélité la plus honorable.
La situation pourtant de la maison de banque était délicate, très-difïîcile môme, car Francfort, sans être réuni à la France comme Mayence, était une ville* soumise au prince Primat, un des membres de la Confédération germanique les plus dévoués à l'empire français ; mais le prince Primat protégeait les juifs comme les féodaux du moyen-âge, et Anselme Mayer gardait cette habileté qui échappait aux investigations et aux enquêtes de la police ; il savait obliger avec un tact parfait les amis du prince Primat et les autorités françaises. Les évêques et les barons allemands au moyen-âge n'avaient-ils pas quelquefois protégé les juifs?
D'ailleurs, pour braver toutes les recherches d'argent, les juifs n'avaient-ils pas la lettre de change, une de leurs inventions la plus ingénieuse aux jours de la persécution et de la captivité en France, en Allemagne, en Italie dans le xive siècle? C'est par la lettre de change, confiée au plus profond secret, que Nathan Rothschild, le chef de la maison à Londres, faisait passer sur le continent les subsides de l'Angleterre aux époques difficiles de 1808 a 1811, et destinés aux sociétés secrètes, à la levée si spontanée de cette légion héroïque que commandait le duc de Brunswick-Oëls, grande époque allemande de Vitikind au temps de l'empire sous le nouveau Charlemagne.
Nathan Rothschild fut également chargé de faire passer à Vienne les subsides payés par l'Angleterre à l'Autriche dans la guerre de 1809, qui finit par la bataille de Wagram et la paix de Vienne, si glorieuse pour la France. La situation de la maison Rothschild, de Francfort, devenait de plus en plus délicate, parle dévouement honorable que Nathan de Manchester et de Londres apportait aux besoins financiers de l'Angleterre : il acquit même un haut caractère de générosité et de grandeur, sorte d'abdication du type primitif du juif allemand.
En 181 1 , la maison Rothschild se trouvait si complètement engagée avec l'Angleterre, que des observations vinrent de tous côtés sur les périls qu'elle pouvait courir en cas de revers, et c'est alors que Nathan fit cette belle réponse: «Eh bien! si l'Angleterre succombe, nous serons honorés de tomber avec elle. » Le juif avait ici complètement disparu et, je le répète, il s'était transformé dans son contact avec l'aristocratie anglaise.
Le vieux Mayer Anselme, toujours à Francfort, s'avançait moins vers la civilisation : il en est des juifs comme de ces races qui s'améliorent à chaque génération nouvelle ; les petits-fils deviennent d'élégants et purs gentlemen, tandis que le vénérable aïeul garde son type primitif comme une tête sacrée, caractère distinctif des races qui s'effacent chaque jour. Mayer Anselme n'avait jamais connu les commodités de la vie, ni le luxe ; vivant dans cette espèce de ghetto, le vieux quartier de Francfort , il n'avait jamais aimé que sa famille et les affaires.
Ses cinq fils, groupés autour de son lit de mort (1 81 % , avec ce respect immense qu'on rencontre dans la famille d'Israël, jurèrent de ne pas se séparer, de poursuivre avec persévérance le but que s'était pro-
posé leur père vénéré : c'est une si grande force que l'esprit de famille, qu'a brisé chez nous la Révolution de 1789 ! le père, le foyer, la maison, nobles et saintes choses, qu'êtes-vous devenues?
Quant aux cinq filles de la maison Rothschild, il en est peu question; trois se marièrent richement en Allemagne, en Angleterre . La grandeur de la femme est une idée chrétienne qui se mêle à la souffrance, à la douceur, à la charité, vertu exceptionnelle dans le judaïsme, où règne le puissant égoïsme des affaires : il y a des juifs charitables, mais le judaïsme ne l'est pas.
En l'année 1813, les cinq frères Rothschild donnèrent pour la première fois la mesure de ce que
pouvait l'esprit d'association ; tous jeunes, ardents, encore le front empreint de cette bénédiction paternelle qui, comme un acre baiser, leur avait donné le génie des affaires, ils arrivaient au moment où l'Europe armée contre la France faisait un vaste appel au crédit européen.
L'Allemagne était soulevée; l'Angleterre, pour favoriser ce réveil de la nationalité germanique, avait fourni largement des subsides à la Suède, à l'Autriche, à la Prusse, à la Russie; ce fut à Nathan Roth-
sel] il d que le chancelier de l'Echiquier, M. Vansittart, dut l'idée d'un papier-monnaie , garanti par la Trésorerie anglaise, et qui serait mis en circulation partout où les armées alliées porteraient la conquête. J'ai retrouvé un de ces billets, daté de novembre 1813 : il porte en timbre rouge les armes royales d'Angleterre, avec cette légende : « De par le roi et le parlement de la Grande-Bretagne et d'Irlande, »
« N° 7150, dix mille thalers. »
« Le porteur du présent certificat aura droit, après l'échange des ratifications de la paix générale, à dix mille thalers courants de Prusse de 14 au marc d'argent, poids de Cologne, au titre de la monnaie de 1764, ou à la valeur desdits en piastres d'Espagne, au titre actuel pour trois thalers de 1764, conformément à la convention faite le 30 septembre 181 3, entre S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande et L. MM. l'empereur de Russie et de Prusse. »
En mémorandum sur ce certificat se trouvait l'article du traité qui créait la nouvelle valeur de crédit: « Par l'article 5 de ce traité, le porteur aura droit, à son choix, ou d'en souscrire le montant dans un fonds portant 6 p. 0/o d'intérêt transféré dans les fonds
britanniques, ou bien de recevoir en échange un billet portant 6 p. 0/q d'intérêt. »
Nathan Rothschild fut un des créateurs de ce papier-monnaie, et l'on voit s'y révéler, à côté de vastes idées sur le crédit général, et sa confiance illimitée pour la Grande-Bretagne, l'esprit du changeur juif allemand, si expert sur le poids et la valeur intrinsèque des monnaies. Aussi ces billets ne perdirent presque rien dans leur cours tout volontaire, et la totalité fut négociée par les frères Rothschild (ce n'était que le système des premiers assignats français et des mandats territoriaux de la République) ; or, tandis que les premiers étaient arrivés à une dépréciation fabuleuse, les bons 6 p. 0/q anglais de garantie se maintenaient dans les plus hautes valeurs : le crédit est la plus grande force du monde !
La large part que prit la maison Rothschild dans le placement de ces billets de crédit, les versements qu'elle fit à l'Autriche, par suite du traité d'adhésion du cabinet de Vienne à la coalition de 1813, commencèrent les rapports, depuis si intimes, si honorables, de la maison Rothschild avec le prince de Metternich, dont ils devinrent les banquiers avec autant d'honneur et de discrétion qu'ils en avaient apporté
dans leurs relations avec le grand-duc de Hesse et le prince Primat. Il se fit dans cette année 1813, si agitée, si belliqueuse, un hardi mouvement de crédit. Jamais le monde ne sentit plus le besoin des banquiers.
Dans cette immensité d'affaires et de relations, on pouvait penser que les frères Rothschild avaient pris quelque chose de ces manières du monde, de ces formes élevées qui caractérisent la diplomatie ; eh bien! Nathan seul, longtemps établi en Angleterre, avait acquis quelque élégance; tous les autres frères, riches déjà, n'avaient pu secouer le type indélébile de leur père; tous d'une fidélité loyale à leurs engagements, ils n'en étaient pas moins embarrassés dans le faste : comme le juif de Venise, de Shakespeare, s'ils revêtaient parfois la robe de brocard d'or dans leurs visites au doge, on voyait audessous de ces vêtements un petit côté de leur tunique usée et grasse par le temps ; s'ils quittaient la vieille maison de Francfort pour des hôtels splendides, le ghetto les suivait dans un coin des nouveaux palais : l'orgue et les douces voix retentissent dans les synagogues, mais le vieux rabbin , le taleth sacré sur la poitrine, marmotte, dans sa langue gutturale, les
sentences duThalmud, avec cet idiome grossier composé du patois hébreu et du plat allemand ; jamais le banquier juif, au plus haut degré de fortune, ne put se défaire de ce sourire obséquieux, de cette manière un peu humble dans son orgueil même ; chez lui rien de semblable au grand financier du vieux régime; le juif dans ses prodigalités retenait d'un doigt toujours crochu un liard, un denier, à côté du diamant qu'il donnait à de fastueux caprices.
Dans l'ère de la grande liquidation européenne, en 1814, qui fera le sujet du prochain volume, nous verrons le rôle considérable de la maison Rothschild. Depuis cette époque on l'appela une dynastie : s'il y a des royautés de cette espèce, c'est qu'il existe dans les âmes un sentiment de cupidité qui fait tendre la main, et c'est la bassesse de notre nature qui fait la puissance des dynasties de l'or.