‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 27 sur 31 · LES FINANCES DE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LES FINANCES DE L'ANGLETERRE

APRÈS LÀ MORT DE M. P1TT ET LES GRANDES GUERRES CONTINENTALES. — PLAN FINANCIER DE M. VAN- SITTART. — ÉTAT DU CRÉDIT EUROPÉEN.

M. Pitt avait trouvé dans le crédit public une élasticité merveilleuse, au moyen de son système d'amortissement appliqué non-seulement aux fonds consolidés, mais encore aux bons de l'Échiquier, qui devaient eux-mêmes s'éteindre annuellement. A travers ce prisme séducteur, on avait chargé chaque année la dette anglaise d'un emprunt s'élevant en terme moyen de 15 à 20 millions de livres, et avec ces fonds extraordinaires, on était arrivé à balancer les dépenses par les recettes du budget. Le parlement s'était si bien accoutumé à ces votes annuels , qu'à peine la plus petite opposition se faisait entendre; l'Angleterre avait cette conviction , que la guerre poursuivie avec une si grande persévérance était une de ces crises suprêmes qu'un peuple doit subir pour

son honneur et sa sûreté. Nul sacrifice ne doit coûter en pareil cas, et l'Angleterre, dans cette conviction, en fit de toute espèce.

A la mort de M. Pitt, l'opposition prit le pouvoir en main, et M. Fox fut appelé un moment à diriger le cabinet; le poste de chancelier de l'Échiquier fut confié à lord Henry Petty : on s'attendait à un changment dans l'économie financière, puisque l'opposition avait tant critiqué le système du précédent chancelier de l'Échiquier; on fut donc étonné de voir lord Henry Petty suivre les errements de M. Pitt et rester dans la pratique des emprunts et de l'amortissement. Telle est souvent la conduite de l'opposition quand elle arrive au pouvoir; elle s'empresse de suivre le système qu'elle a si souvent attaqué. Seulement le nouveau ministre, pour faire un peu de popularité, développa la formule vulgaire d'une accusation sur le mauvais emploi que le précédent cabinet avait fait des sommes votées par le parlement. On recourut à la demande d'une enquête : une commission spéciale du parlement fut désignée à cet effet; mais l'enquête n'eut pas de suite. Avec l'opposition au pouvoir, le parlement dut voter les mêmes subsides qu'avec le ministère Pitt ; l'Angleterre paya les

mêmes impôts; les tentatives faites par M. Fox pour aboutir à la paix avec la France ne réussirent pas ; les intérêts étaient engagés à la guerre : il y a des situations qui rendent les rapprochements impossibles : quand il s'agit d'une guerre de rivalité entre deux grandes nations, il n'y a d'autre solution que le triomphe de l'une sur l'autre.

Après la mort de M. Fox, le ministère de M. Perseval entra fort avant dans l'idée d'une intervention directe de l'Angleterre dans les affaires du continent. Le cabinet prépara et accomplit la malheureuse expédition de Walcheren : il envoya des troupes anglaises en Portugal et en Espagne; des subsides furent distribués partout, même pour favoriser l'insurrection en Allemagne, et cette situation nouvelle rendit fort difficile le compte-rendu des sommes payées par l'Echiquier. L'Angleterre soutint les guérillas espagnoles dans leur guerre acharnée contre l'occupation française; elle favorisa et solda les sociétés secrètes de l'Allemagne et les insurrections partielles de Schill, du duc de Brunswick-Oëls, en faveur de la liberté germanique. Ce fut par l'intermédiaire des banquiers de Hambourg et de Francfort que le cabinet de Saintlames envoya ses subsides à leur destination : l'île

d'Héligoland était le grand siège de toutes ces intrigues; les maisons juives de l'Allemagne devinrent les instruments habiles et discrets de cette politique financière. Je parlerai bientôt de la maison Rothschild, qui fut d'une grande fidélité aux intérêts de l'Angleterre. On dit que presque tous les fonds destinés à la levée de la glorieuse légion de Rrunswick-Oëls passèrent par les mains de M. Nathan, si fidèle au grandduc de Hesse, qui avait puisamment favorisé la fortune du premier des Rothschild.

Les subsides destinés aux guérillas d'Espagne étaient payés par la voie de Malte, Cadix et Lisbonne. L'Angleterre achetait des piastres et des onces en Sicile, en Orient ; car l'argent était enfoui en Espagne, depuis que Madrid était au pouvoir des Français. L'Angleterre, fertile en ressources, essayait son plan d'insurrection des colonies espagnoles, qui devait mettre dans ses mains , par un immense commerce d'échange , les lingots d'or et d'argent du Mexique, du Pérou et du Chili ; la guerre ouvrait ainsi des voies nouvelles au génie commercial des Anglais ; elle créait même un travail à ses manufactures d'armes, de tissus et de draps ; car la plus grande masse des subsides était envoyée sur le continent en mar-

chandises confectionnées; les armes, les vêtements des troupes qui luttaient contre les Français en Portugal, en Italie, en Allemagne, provenaient des manufactures anglaises : l'Angleterre, comme toutes les nations grandes, fécondes, après avoir accepté largement la guerre, lui faisait produire ses fruits naturels : chaque système a ses avantages, l'habileté consiste à savoir les saisir; la guerre a ses résultats particuliers comme la paix; les affaires se transforment; elles ne périssent pas. Il était beau de voir le 3 p. 0/o anglais consolidé aux cotes de 57 à 66, c'est-àdire 5 p. 0/o d'intérêt.

La suspension de toute relation commerciale avec la France et néanmoins les besoins de la consommation des produits coloniaux, avaient créé le système de licences dont j'ai parlé, et qui fut étendu au-delà de toute proportion régulière dans cette période. Le gouvernement français délivra plus décent cinquante licences par mois , payées en Angleterre de 8 à 10 mille livres sterling, ce qui devint une branche de revenus réguliers : tant il est vrai qu'il est impossible de lutter contre la force du crédit. Les journaux français sans cesse prédisaient que l'Angleterre était à la veille de faire banqueroute, parce qu'ils ne com-

prenaient pas qu'un système de crédit bien entendu n'est qu'une pompe aspirante qui rend tout ce qu'elle enlève ; on souriait en Angleterre de toutes ces grandes colères qui faisaient brûler sur les places publiques les marchandises manufacturées : ces marchandises faisaient vide dans les magasins, et pour les remplacer, il fallait recourir aux manufactures et occuper des bras.

Le change fut toujours favorable à l'Angleterre, qui devint le centre de toutes les opérations de banque. Le gouvernement français qui parlait si souvent de la banqueroute en Angleterre, recherchait avec une haute confiance les traites sur Londres, que souvent les cabinets de Vienne, de Berlin , lui donnaient en paiement de leur contribution de guerre, par les voies de Hambourg et d'Amsterdam ; les maisons spécialement chargées de ces traites étaient celles de MM. Perregaux-Lafïitte, Baring, Labouchère, Hope, qui conservaient entre elles une certaine liberté de transactions, résultant de la grandeur de leurs affaires. A l'aide de ces facilités, on essaya quelques négociations pour la paix : les banquiers en avaient besoin afin de rétablir les bons rapports du commerce et de l'industrie; la paix devenait à la

fin un besoin général profondément senti de cet empire français, qui s'étendant toujours, sous prétexte de dominer les débouchés des grands fleuves, produisait une perturbation étrange dans le monde commercial : la violence même glorieuse ne convient pas aux transactions pacifiques.

Le ministère Liverpool se forma dans ces circonstances très-graves. Le continent se fermait tout entier aux opérations du commerce anglais ; Gênes, Hambourg, Amsterdam, Venise, étaient français : à Vienne et à Berlin, on n'osait négocier ni commercer avec l'Angleterre. Le comte Lipervool venait de s'adjoindre le vicomte Castelreagh, pour les affaires étrangères; M. Vansittart fut chargé de l'Échiquier, esprit considérable qui envisagea la situation financière avec hardiesse. Le ministre reconnut d'abord qu'il était impossible de créer de nouveaux impôts; l'emprunt fixé, pour 1812, à 28 millions de livres ne suffisait plus, et il eût été difficile d'en négocier un plus considérable à de bonnes conditions. Dans ces circonstances difficiles, M. Vansittart, chargé des fonctions difficiles de l'Échiquier, dut formuler son budget ou, comme on l'appelle en Angleterre, son plan de finances, et il le fit avec une haute hardiesse,

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en remontant jusqu'à l'origine de la dette anglaise, dette qui avait été rachetée par des moyens réguliers jusqu'à concurrence de 8,300,000 , après la guerre d'Amérique.

M. Vansittart rappela les actes de 1786 et de 1792, votés sous l'influence de M. Pitt, qui avaient fondé le système d'amortissement, et les mesures successives qui avaient élevé le revenu jusqu'au chiffre immense de 64,000,000 de livres; en même temps la dépense s'était accrue pour les années 1 808, 1 809, 1810, au chiffre de 73 millions; en 1811, de 75, et en 1812, de 81,000,000 (près de 1,900,000,000); ce qui laissait encore un déficit de 14,500,000 livres sterling sur les revenus. On pouvait trouver sans doute l'équivalent de ce déficit en levant de nouvelles taxes; « mais l'Angleterre pourrait-elle les supporter sans altérer sa prospérité et la source même de la production? L'amortissement sans doute était une chose sacrée; mais déjà on avait éludé son principe pour la création des derniers billets de l'Echiquier, auxquels il n'avait pas été attaché de fonds d'amortissement. En 1812 l'emprunt, y compris les billets de l'Echiquier, devait s'élever à 28 millions de livres sterling (600,500,000). Comment pourvoir à son service?

Il était impossible de recourir aux taxes sans épuiser le peuple. La Trésorerie avait à sa disposition le fonds d'amortissement, qui par ses intérêts accumulés depuis plusieurs années, mettait dans ses mains une masse de rentes qui, disponible, permettrait de ne pas recourir à l'impôt. » M. Vansittart déclarait que dans les circonstances d'une si haute gravité financière , il fallait renoncer à toute fiction ; or, il y avait fiction dans un amortissement qui n'agissait que pour un centième sur une dette annuellement grandie dans une moyenne de 25 millions de livres !

Leplansihard M. de Vansittart trouva de nombreux adversaires dans le parlement; MM. Tierney, Huskiston, Ponsonby, et ce qu'il y eut de plus sérieux et de plus grave encore, il eut pour adversaires MM. Baring et Thornton, qui appartenant à la haute banque , tous accoutumés à l'action régulière de l'amortissement depuis M. Pitt, hésitaient à mettre la main sur cette grande réserve, qui avait créé la confiance. Le chancelier de l'Échiquier persista dans son idée : « qu'un amortissement était chose puérile en présence d'une dette annuellement accrue dans le budget régulier; d'ailleurs, il y avait nécessité impé-

rative, puisque la création de nouvelles taxes était impossible sans exciter l'esprit de révolte. »

Durant tout ce débat, le 3 p. 0/o anglais ne cessa pas d'être à 58 1/2 et 59; le 5 p. 0/q à 88 et 89; les billets de l'Échiquier à 105 1/4 pour 100 livres sterling, ce qui mettait l'intérêt un peu au-dessus de 5 p. O/o- Le nouvel emprunt de 1813 fut de 28 millions de livres : 21 pour l'Angleterre , 7 pour l'Irlande, et l'on disposa à cet effet des rentes de l'amortissement. Les conditions furent celles-ci : Pour 105 livres 10 schill en bill de l'Écbiquier, 100 liv., et le taux de G0 en 3 p. 0/q consolidés. On fixa l'intérêt à 8 scbellings en longues annuités pour cbaque livre, et à ces conditions l'emprunt fut adjugé à MM. Baring et Barnes, les grandes maisons de Londres qui escomptant l'emprunt à 4 p. 0/o à la Trésorerie, versèrent les fonds en totalité. Le jour même de l'adjudication, l'emprunt gagnait 3 p. 0/o de prime sur toutes les places de l'Europe,

Telle était ainsi la puissance du crédit ; le chancelier de l'Échiquier fit ensuite publier l'état du numéraire frappé ou existant dans la Grande-Bretagne, afin de rassurer les esprits qui craignaient une crise monétaire; il fut constaté qu'il avait été frappé en or

Sous Charles II, 752,100 livres.

Sous Jacques II, 2,737,000

Sous la reine Anne, 2,600,000

Sous Georges I-, 872,392

Sous Georges II, 1 1,662,000

Sous Georges III, jus^'cn jsio, 86,213,342.

Ainsi l'Angleterre, malgré l'extension démesurée de son crédit, depuis surtout la guerre d'Amérique, était la nation qui avait frappé le plus de monnaie d'or. Il y en avait encore en circulation et à la banque pour 162,300,000 livres, qui par le change et l'immense développement du commerce, revenait incessamment aux grands centres d'activité : la livre sterling fut toujours au-dessus de son pair à Amsterdam, Hambourg, Vienne, Pétersbourg et même à Paris, malgré le système continental.

Et pourtant, depuis l'année 1811 jusqu'en 1814, il était impossible qu'un pays agît plus largement que l'Angleterre envers les puissances qui adhéraient à son système politique : jusqu'ici elle avait beaucoup dépensé pour ses armements particuliers ; elle avait pris à sa solde les légions allemandes, les

(1) M. Pitt avait évalué le produit des terres de la Grande-Bretagne à 750 millions de livres sterling, et les valeurs mobilières à 600 millions de livres.

Espagnols, les Portugais, les Siciliens. Cette largesse dans les subsides n'eut plus de bornes à partir de 1811 ; voici ce quelle accorda à l'Europe :

Traité avec la Russie, 5 millions de livres ;

Traité avec la Suède, 3 millions de livres ;

Traité avec la Prusse, 4 millions de livres ;

Traité avec l'Autriche, 5 millions de livres.

Ces subsides furent augmentés (à raison des contingents que les alliés stipulaient) avec une libéralité qui signale une grandeur infinie dans l'histoire d'une nation ; ce que peut la puissance du crédit se révèle dans toutes ses merveilles : l'Angleterre avait un système politique, elle l'acceptait dans ses conséquences bonnes ou mauvaises.

La mesure la plus hardie qu'elle prit en 1813 Tut celle-ci : L'Allemagne, la Pologne étaient inondées de papier-monnaie russe, autrichien, prussien; ce papier perdait déjà beaucoup, la circulation n'en était pas suffisamment active. L'Angleterre n'hésita pas : comme l'alliance était intime et le but commun, un traité financier mutuellement contracté porta la création d'un papier également garanti par les grandes puissances, y compris l'Angleterre. Ce papier-monnaie fut bientôt au pair ; on le préféra quelquefois à

l'argent; tous les banquiers l'acceptèrent : ainsi la coalition grandit ses ressources et parvint à son but. Les sacrifices que fait l'Angleterre ont un intérêt national : quand elle se propose la réalisation d'une idée, elle y parvient par sa persévérance , admirable qualité de son génie national. Et pourtant, il y avait eu crise dans la banque de Londres : en 1810, le prix des lingots était, relativement aux billets, d'une valeur de 15 à 20 p. 0/o ; les billets dépassaient les besoins de la circulation; on avait créé des billets de 5 livres sterling. Mais dans chacune de ces crises, on avait examiné la situation de sang-froid et on l'avait sauvée par la confiance des grands banquiers.

Pour la première fois dans ces vastes opérations de subsides et d'emprunts, on voit paraître une maison juive depuis devenue immense dans ses développements de banque, MM. Rothschild frères. Nous allons en rechercher l'origine et en développer l'histoire avec l'impartialité calme et l'indépendance qui appartiennent à notre esprit.

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