‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 35 sur 39 · SOCIALISTES · texte numérisé non relu

SOCIALISTES

Quoi qu'on eût dit et écrit de la pureté et de la grandeur des journées de Février, il y avait eu bien, des désordres dans les premiers moments : je ne parle qu'au point de vue de l'industrie et non pas de la gloire et du succès. Il résultait d'un rapport de MM. Avril et Dussard, délégués par le Gouvernement provisoire, que sur le chemin de fer de Saint- Germain seulement, le pont de Bezon était incendié, la gare dé Meulan était ravagée, les rails sur plusieurs points étaient coupés. Si ces désordres matériels étaient réparables, il n'en était pas de même du désordre moral que semaient les idées de M. L. Blanc et les débats du Luxembourg. Les agents supérieurs des chemins de fer ne pouvaient plus se faire obéir des ouvriers, qui secouaient toute obéissance ; la plupart saturés des doctrines sur l'associa-

tion et Tégaiité des salaires, soutenaient que les chemins de fer devenaient une propriété nationale, en désintéressant les actionnaires par une compensation de rentes à 5 p. 0/0 au pair, ce qui, en ce moment, faisait perdre la moitié du capital.

Ces opinions, il faut le dire , dans rabaissement et la vileté des actions de chemins de fer, étaient partagées par quelques conseils d'administration tout effrayés des menaces proférées par les ouvriers ; les caisses étaient vides, les recettes nulles ; sur plusieurs points le service était interrompu. Dans cette circonstance grave, le Gouvernement provisoire se décida tout d'abord à mettre la main sur le chemin de fer d'Orléans par un séquestre, après avoir nommé comme commissaires les citoyens Bineau etDumon : « Considérant, disait-il, que des difficultés graves se sont élevées dans le service des compagnies des chemins de fer d'Orléans et du Centre de manière à interrompre la circulation, le motif de force majeure détermine le séquestre sur le chemin de fer. » C'était l'essai d'une main-mise sur toutes les lignes, idée socialiste dont la réalisation absolue était désirée même alors par les actionnaires : ainsi, par exemple, que pouvait faire la maison Rothschild de cette

masse d'actions dépréciées, qu'on ne pouvait négocieràaucun prix? mieux valait encore des valeurs d'Etat négociables à la Banque sous la garantie du gouvernement.

La mesure qui donnait la force et la valeur de la monnaie aux billets de la Banque de France devait nécessairement entraîner deux conséquences : la première était la fixation limitée de la masse de billets que chaque banque particulière pouvait émettre, et ensuite la fusion de toutes les banques départementales en une seule, dont le centre serait Paris. Les limites de l'émission furent dont fixées, savoir :

Lyon, 20,000,000

Rouen, 15,000,000

Bordeaux, 22,000,000

Nantes, 5,000,000

Lille, 5,000,000

/ Marseille, 20,000,000

. Havre, 16,000,000

[ Toulouse, 5,000,000

] Orléans, 5,000,000

Le complément de cette mesure dont j'ai parlé ne se fit pas attendre, et un acte solennel de dictature

accomplit un projet utile auquel peut-être les intéressés n'auraient jamais consenti, je veux parler de la fusion de toutes les banques en une seule, qui serait alors réellement nationale. Le capital actuel de la Banque se composait de67,900 actions de 1 ,000 fr. On en créait 1 7,200 nouvelles, également de 1 ,000 fr. chaque, dans la condition suivante de répartition : Rouen, 3,000

Lyon, 2,000

Havre, 4,000

Lille, 2,000

Toulouse, 1 ,200

Orléans, 1 ,000

Marseille, i,000

Le capital nouveau et réuni de la Banque unique devait ainsi s'élever à 85,100 actions, et elle trouvait des avantages considérables dans l'unité et le privilège du papier-monnaie circulant sans obligation de l'échange en numéraire. L'État lui demandait un prêt jusqu'à concurrence de 100,000,000, depuis agrandi jusqu'à 150,000,000, et pour avoir toute liberté de disposer de ses rentes, un dàeret supprimait la commission de surveillance pour la caisse d'amortissement.

Cependant, le conseil de la Banque n'avait pas voulu modifier les conditions sévères de Tescompte, et pour se justifier, il présenta au Gouvernement provisoire son dernier bulletin d'échéances, avec au moins une moitié de refus de payement. Le chiffre des effets en souffrance s'élevait chaque jour; le comptoir d'escompte fonctionnait peu ou mal, et il était tout à fait incapable de conjurer la crise qui grandissait par la situation de l'Europe tout entière. La place était surchargée de marchandisis et n'avait pas de numéraire. On résolut alors de faire servir les marchandises au crédit, par des certificats de dépôts ou Warents endossables, comme la chose se pratique en Angleterre, et on déclara que ces Warents serviraient comme de seconde ou de troisième signature au comptoir d'escompte, à la Banque, et dans les comptoirs spéciaux. L'institution des docks publics devait être le résultat de cette mesure ; on diminua les frais de protêt , de compte de retour. Il fut pris des mesure pour que la faillite devîntmêmele plus rare possible, et onluipréférades arrangements amiables consentis avec les créanciers.

Les membres du Gouvernement provisoire étaient moins des esprits pratiques, que des hommes d'opi-

nion et de parti, qui avaient pris des engagements avec imprudence, et la première faute fut de changer les bases des taxes publiques. Déjà pour l'addition des 45 c. à Timpôt, il avait été mis en question si Ton appliquerait la forme égalitaire ou la forme progressive, c'est-à-dire si l'impôt frapperait seulement la grande propriété, ou sUl serait réparti sur toutes les cotes sans distinction. Si ce dernier parti avait été adopté, c'est qu'il était plus simple, plus facile à réaliser et qu'on avait besoin d'argent : néanmoins, le Gouvernement provisoire n'avait-il pas promis de modifier toutes les bases de l'impôt et du budget? Désormais toutes les mesures en matière d'impôt furent basées sur les principes progressifs : un décret abolit l'impôt sur le sel , un autre modifia le système de l'impôt des boissons, tandis qu'on préparait la taxe sur le luxe, sur le revenu, sur les créances hypothécaires, tous impôts nouveaux dont il était impossible de connaître la portée et le revenu positif.

En matière de crédit, les prêteurs n'ont confiance que dans les revenus certains et réalisés ; les résultats inconnus pèsent peu dans la balance du crédit; on savait que les recettes de l'impôt indirect

diminuaient chaque jour; il y avait crainte et presque une panique continuelle à la Bourse. La déroute devint plus générale encore lorsque le côté des juife . allemands à la Bourse fut officiellement informé des insurrections de Vienne, de Hongrie et du Milanais. Si les Belges et les Hollandais avaient assez de raison pour repousser les projets de l'insurrection, il n'en avait pas été ainsi de l'Allemagne et de l'Italie. On n'avait plus à compter sur les remises de banque de Vienne, de Berlin et de Francfort; les cotes arrivaient aux cours les plus bas, les bruits les plus étranges circulaient: un jour même on vint annoncer que la République était proclamée à Londres; le peuple anglais était trop sérieux pour se livrer à un tel carnaval politique et revenir à sa république des saints du xvii® siècle.

On a quelque peine, aujourd'hui que la confiance est si heureusement rétablie, à se faire l'idée des . transactions qui furent faites alors à la Bourse et ailleurs, dans la terreur générale des esprits; il se , vendit des actions de la Banque à 917 fr., du Rouen , à 179 fr., du Nord à 212 ; et l'Orléans était inven- ^ dabie depuis le séquestre; les bons du Trésor n'a- ^ vaient aucuns preneurs, et l'on semblait vous faire

une grâce en vous en offrant 40 p. 0/0. La Bourse était remplie de spéculateurs au front pâle, à la physionomie consternée, qui s'interrogeaient des yeux sur la catastrophe publique et privée. Un jour, Tor fut coté à 154 fr. le mille, et la terreur se répandit si au loin dans la bourgeoisie, que Ton offrait une maison rue Laffitte d'une valeur d'au moins500,000 francs pour 100,000 à la main; la terreur ne calcule pas. Aussi, quelques esprits plus hardis, disposant de quelques capitaux, commencèrent-ils alors d'heureuses spéculations. Au temps de la dépréciation des assignats, des fortunes aussi avaient été faites dans la secousse générale du pays.

Les grandes agitations de places ont souvent cet effet; et alors ont vit poindre avec des conditions différentes l'activité de trois hommes de Bourse, humbles d'abord, hardis plus tard dans leurs opérations et reprenant place dans le crédit général ; le premier, M. Pereire, dont j'ai parlé déjà, se séparant de M. de Rothschild pour se lancer lui-même dans les spéculations; il avait mis toute son activité dans les ques- . tions des chemins de fer de Saint-Germain et du Nord si violemment ébranlées par la révolution de Février : il fallait agir dans une autre sphère ; la table était

naux et des théâtres ; le musicien de tous les orchestres ; la tragédienne de toutes les voix de la renommée (1). À la Bourse nul ne peut entrer en lutte avec son instinct, sa dextérité: le juif allemand est obséquieux, sa ferme n'a rien d'attrayant : tandis que le juif méridional au contraire est plein de politesse et de charme; il est spirituel, éveillé, scintillant : il marche avec des aptitudes incontestées aux conditions de la fortune, à une situation sociale. Dès 1 848 les juifs tendirentau monopole de la Bourse : ils^ spéculèrent sur la baisse et sans s'occuper de la forme ni de la tendance du gouvernement, il leur suffit d'opérer heureusement avec tous et de s'enrichir même dans le cataclisme de toutes les fortunes.

(1) Je ne connais pas de jugement plus ferme, plus admirable sur le .caractère juif que celui que TËmpereur Napoléon I®^ porta au conseil d'État dans la séance du 30 avril et du 7 mars 1806. Il est exprimé en termes trop sévères, trop durs pour être rapporté. : •

LA SOCIÉTÉ IiNDUSTRIEllE EN 1848.

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