INSTITUTIONS NOUVELLES DE CRÉDIT PUBLIC
Dans cette agitation des idées et des multitudes, le commerce qui vit de sécurité et de luxe, la banque, expression des affaires et de la confiance gêné-* raie, à vrai dire, n'existaient plus. Les deux maisons de crédit usuel, Gouin et Ganneron, autrefois si faciles à l'escompte, avaient suspendu leurs négociations. Tout se faisait encore par la vieille institution de la Banque, à laquelle chacun recourait pour avoir un peu de numéraire et les derniers escomptes de bonnes valeurs ; la vie financière et industrielle était ainsi suspendue dans Paris et les départements.
Chaque banquier n'avait qu'une pensée honorable et personnelle, c^ était de sortir, le plus tôt possible, de la situation avec loyauté et en laissant le moins de débris dans les décombres généraux; la maison Rothschildi la plus chargée de valeurs, remboursait
les dépôts à bureau ouvert, avec honneur, et ils étaient nombreux; quant aux comptes-courants, elle cherchait à les couvrir le mieux possible par de bonnes valeurs sur Vienne, Londres, Pétersbourg. Dépositaire de fonds appartenant à la diplomatie, aux compagnies de chemins de fer, M. James de Rothschild déployait une incomparable activité pour se procurer des ressources ; il avait renoncé à l'emprunt de ^250,000,000 en abandonnant le coupon de garantie : il avait dans les mains des masses d'actions du chemin de fer du Nord ; il devait, par exemple, en compte-courant, 1 1 ,000,000 au chemin de fer de Strasbourg. Et comment tout rembourser? Il faut dire, à Téloge de la maison Rothschild, qu'elle se condamna aux plus grands sacrifices pour acquitter tous ses engagements; elle vendit ses rentes à tout prix, et les derniers coupons qui se négocièrent à la Bourse de Paris au cours le plus bas, 33 fr. le 3 p. 0/0, le furent avec honneur par M. James de Rothschild, afin de se procurer des ressources et acquitter ses engagements; la maison de Londres fut d'un utile secours à M. James, et les liens de la famille juive se retrouvèrent avec bonheur. Ce qui gênait le plus les banquiers, c'étaient les
acceptations qu'ils avaient données en pleine sécurité sur des traites tirées par l'étranger à un ou deux mois d'échéance. L'acceptation vaut obligation, et ces engagements se rattachaient aux affaires des manufactures dans les départements, aux exportations, au commerce en général , qui vit de crédit. La crainte fut si générale, qu'aucune acceptation ne fut désormais donnée sans une couverture financière en numéraire, et chacun se hâta de demander à grands cris de l'argent sur toutes les places de l'Europe, à Londres, Amsterdam. Ces places étrangères auraient été trop chargées, épuisées même par de telles demandes, si, par une réciprocité que la peur expliquait, les banquiers, les gros capitalistes de Paris n'avaient recherché les valeurs sur l'Europe. La livre sterling se faisait à Paris à 26,27 fr., malgré les demandes d'argent adressées à Londres : en un seul jour, une maison qui doit en avoir gardé mémoire, car c'est elle qui se montra la plus défiante, en prit pour 500,000 liv. à 26,50, ce qui établissait une compensation avec le numéraire tiré de l'étranger : les Belges et les Hollandais qui, avec leur raison froide, avaient repoussé toute idée de propagande et de république, firent des bénéfices considérables sur
les valeurs françaises : l'émigration du numéraire leur profitait.
Cependant, avec Téternel amour de sa propre capacité, M. Garnier-iPagès, qui avait promis déparer à tous les accidents de la crise financière, espéra mettre en pratique ses rancunes d'économie politique contre les banquiers; le 7 mars, un décret du Gouvernement provisoire créa un comptoir d'escompte, constitué en société anonyme, au capital de 20,000,000 : le premier tiers fourni en numéraire par les actionnaires, le second par la ville de Paris, le dernier par l'État, en bons du Trésor ; on mêlait ainsi l'État, la cité à de simples opérations du crédit particulier, sorte d'invasion du socialisme dans les finances. Évidemment le ministre de la République voulait établir une concurrence avec la Ban- (Jue de France. Le 10 mars suivant, l'acte de société fUt dressé par M* Esnée, notaire, et tout le commerce républicain entrait dans le comptoir d'escompte sous la direction de M. Pagnerre, et parmi ces cotnmerçânts, MMt. Pinard, Boissaye, Dubocbet, Laveissière, Ôorniche, Hachette, libraire de l'Université, etc. Les commencements du comptoir d'escompte ne furent pas fort utiles au commerce ; l'obligation imposée à
chaque porteur de billets esconlt)tés, de s^àssocier au Comptoir, en laissant une prime sur la somme reçue, porta le taux de la négociation à des chiffres jusqu'ici inconnus. Bientôt le systëmé du cotnptoir d'escompte fut appliqué k des sous-comptoirs spéciaux pour chaque profession, afin de faciliter la négociation du papier de commerce, dont le placeméiit était devenu presque impossible.
Ces institutions, destinées par les économistes républicains à remplacer la Banque de France, supposaient que cette Banque, inquiète, haletante, affaissée sur elle-même, ne pouvait plus suffire pour arrêter la panique. Le conseil de la Banque se réunit, en effet, le 14 mars, et M. d'Argout, son gouverneur, esprit pratique, un peu minutieux et travailleur, exposa l'état de la Banque à M. Gamier-Pagès : « Depuis le 26 février jusqu'au 14 mars, la Banque avait escompté à Paris pour 11 0,000,000 de valeurs et remboursé au Trésor 77,000,000 sur les 125 milliôtls portés en son compte, et de plus 11,000,000 pour léi^ départements; dans ces hlémes départements, la Banque avait escompté pour 43,000,000 de valeurs. Danârintérvàlledu 24 févHerau 15 mars, Tëncaii^il^é métallique avait diminué de 140,000,000
à 70,000,000. Le matin du 15, après une grande panique, 11,000,000 avaient encore été payés, et ie soir il ne restait plus en réserve que 59,000,000. Encore quelques jours, et la Banque serait complètement dépourvue de numéraire. Le conseil proposait donc que les billets de Banque fussent considérés comme monnaie légale, sans être tenus de les échanger contre espèces : on émettrait des coupures de 200 fr.; le maximum de la circulation des billets ne pourrait excéder 350,000,000 ; enfin tous les huit jours la Banque publierait son bulletin de situation, afin que chacun pût le connaître.» Sur cet exposé, le Gouvernement provisoire ratifia la déclaration du conseil de la Banque ; seulement il la modifia sur un seul point, celui des coupures, qui descendraient jusqu'à 100 fr., afin de faciliter la circulation.
Cette mesure que FAngleterre avait subie plusieurs fois sans se trop alarmer, jeta dans Paris une terreur momentanée, tant étaient enracinées les habitudes d'échange du billet contre la monnaie; l'argent gagna une prime de 5 p. 0/0, et l'or s'éleva jusqu'à 1 1 , à 12 p. 0/0 de prime; pour quelques esprits timides, cette mesure était le préliminaire d'un système géqéral de papier-monnaie, qui inspirait d'indicibles
terreurs. Pour la haute banque, sérieuse et réfléchie, elle y vit le prélude d'une amélioration : à ses yeux l'argent et Tor ne devaient être que des appoints, comme la chose se pratique en Angleterre; dans quelques mois, le numéraire, attiré par la prime, devait encombrer la place de Paris. La Banque, en échange du privilège immense qu'elle obtenait, prit pour 50,000,000 de bons du Trésor, à-compte d'un emprunt dont les conditions seraient plus tard fixées, car c'était folie de compter sur le patriotisme républicain pour remplir l'emprunt proposé par M. Garnier-Pagès. Accepter au pair une rente qu'on pouyait avoir sur le marché à 65 fr., c'était là une opération qui ne pouvait trouver de preneurs en France et sur les places de l'Europe.
M. Pages commençait, toutefois, à revenir de ses .-* étranges illusions. Ne s'était-il pas engagé à tout payer, tout acquitter, dans .sa première conférence avec les agents de change : dividende de la dette, bons du Trésor, service public? Cette illusion était partagée par les conseillers intimes et familiers de M. Garnier-Pagès, MM. Chapuis, Duclerc et Andouillé, fascinés par leur adoration de la Républi-
que. Mais le^ 45 au matin, tout avait changé d'as- III. (5) ^8 '
pect, et le triumvirat financier de la République dut recourir à des mesures extrêmes. L'État se mit en véritable liquidation, en déclarant que les déposants de la caisse d'épargne seraient remboursés, savoir : iOOfr. en numéraire, le surplus jusqu'à la moitié de la somme versée, en un ou plusieurs bons du Trésor, à quatre mois d'échéance, et le surplus en rente 5 p. 0/0 au pair. Quant aux bons du Trésor, les porteurs avaient l'option ou de les échanger contre des coupons de l'emprunt national 5 p. 0/0 au pair, ou de les renouveler pour six mois, avec intérêt à 5 p. 0/0. Or, offrir à ses créanciers des valeurs dépréciées ; une rente au pair qui ne valait en définitive que 62, 63 francs sur place, n'était-ce pas
i ^. leur faire perdre 33 p. 0/0, n'était-ce pas une fail-
: ^lite réelle?
« Considérant que les bons du Trésor, disait le décret, sont en majeure partie la propriété de capitalistes dont les intérêts ne sont pas directement liés à ceux de l'industrie et du commerce. » Ainsi s'exprimait M. Garnier Pages; commencement avoué de la guerre déclarée au capital, comme si les capitalistes n'étaient pas ceux précisément qui font marcher les opérations industrielles : « Payons les
petits, disaient M. Pages et ses amis, et suspendons le payement des gros; » axiome faux et dangereux. Il n'y a pas d'industrie possible sans l'action de la haute banque : la maison Gouin, par exemple, faisait travailler les trois mille ouvriers de MM. Cail et Derosne, les filatures de Rouen , etc. Que seraient devenus les mines d'Anzin sans MM. Périer? toutes les fabriques de soieries dépendaient de crédits ouverts par la Banque de Lyon et de Genève; et la maison Seillière, par ses comptes-courants, faisait travailler les six mille ouvriers du Creusot et les trois mille tisserands de la Lorraine. Ainsi, sans banquiers, il n'y avait pas de manufacture large et possible : on ne faisait que grandir et peupler les ateliers nationaux.
M. Garnier-Pagès se proposait de substituer les institutions républicaines du comptoir d'escompte et des sous-comptoirs, patronés par le gouvernement, aux crédits particuliers ouverts par les banquiers. Après avoir promulgué le décret qui imposait 45 centimes additionnels à toutes les contributions directes, le ministère disait avec ce ton inspiré qui ne l'abandonnait jamais : « Considérant que là plus urgente nécessité des éléments de la richesse est le
crédit; considérant qu'il importe de fournir aux industriels le moyen d'assurer la continuation du travail aux nombreux ouvriers employés dans les ateliers, une somme de 60,000,000 est mise à la disposition du ministre des finances pour être répartie entre les différents comptoirs d'escompte. » Enfin pour compléter celte sorte de mythologie du crédit, M. Pages ordonnait la vente sur estimation des diamants de la Couronne. Quelques jours après, des sous-comptoirs d'escompte de garantie étaient établis dans les départements, afin d'aider l'accomplissement de la pensée de M. Pages, qui était d'arracher le commerce à la banque particulière pour le mettre dans les mains de l'Etat.
f ■ Toutes ces idées manquaient de vie, parce que la
confiance n'existait pas, et qu'on créait tout ainsi dans le vide. La Bourse s'ouvrit le 11 mars avec une baisse fabuleuse de 20, 30, 50 p. 0/0 sur toutes les valeurs. On fit des banques à 950 fr. Cependant le crédit devait un peu se rassurer; le cours forcé des billets de Banque faciliterait les transactions, et l'impôt des 45 centimes, en rendant le revenu plus considérable, devait grandir la confiance. En matière d'emprunt, la sécurité résulte de la parfaite convie-
tion qu'a chacun d*èlre remboursé. Les recettes allaient s'accroître ; donc la dette serait mieux assurée, et la Bourse prendrait un peu de confiance en présence d'une augmentation de revenus. Il ne fallait plus pour rassurer les esprits qu'un gouvernement qui offrit les garanties de sécurité publique.