‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 37 sur 39 · III · texte numérisé non relu

III

repos pour le développement du luxe et par conséquent du travail qui le produit.

Aux mois d'avril et de mai, les feuilles aux arbres, Paris ne voyait pas rouler une seule voiture bourgeoise dans la longue allée des Champs-Elysées. On apercevait un ou deux fiacres dans toute la vaste étendue : aucune livrée ; cochers et laquais étaient insultés comme des esclaves qui servaient un maître; on les faisait même descendre de leur siège. Toutes les voitures étaient à vendre à vil prix, et chose remarquable, les coupésachetésparle directeur et les sousdirecteurs des ateliers nationaux le furent presque à 500 fr : nous en avons le compte entre les mains. Avec 20,780 fr. M. Thomas acquit 2 voitures à 4 places, 5 coupés, 4 cabriolets, 3 tilburys, un fourgon et 38 chevaux de selle avec harnais compris de cheval et de voitures. Au lieu des ateliers entretenus, payés par le crédit régulier ouvert dans les grands centres de banque, on avait des troupes d'ouvriers disséminés sur tous les points des cités, véritables camps de prétoriens qui convoitaient les richesses de Paris, et les inquiétaient surtout par les propos , car la masse de ces ouvriers était bonne et honnête : certes « elle aurait pu faire beaucoup de mal; elle

ne fit qu'effrayer , et c'était déjà un préjudice immense ; car la peur en matière de crédit , c'est la suspension de toute affaire.

Ouit ce qu'il y avait d'alarmant» c'étaient les écrits, les journaux, les clubs; il parut même dans une feuille démocratique l'indication nominative de tous les banquiers avec leur adresse et leur fortune présumée ; on signalait leur égoïsme à coté des sacrifices que faisaient les ouvriers à la patrie; on semblait dire : « Voilà où est l'argent ; quand vous voudrez le chercher, cela dépendra tout à fait de vous, peuple souverain. » Et ces déclamateurs ne remarquaient pas que personne alors n était plus embarrassé que les banquiers , tous à la veille d'une suspension de payement, chaque matin au réveil environnés de faillites à Lyon , à Marseille, partout où il y avait des crédits ouverts. Peu de ressources au dehors , car l'insurrection éclatait à Vienne, à Berlin, à Francfort. Si la banque de Paris n'avait pas eu l'appui des trois places de Londres, d'Amsterdam et de Saint-Pétersbourg; si les États de l'Amérique du Nord, attirés par l'extrême bon marché des marchandises de luxe à Paris et la cherté du numéraire , n'avaient ouvert des crédits, envoyé des dollars, des quadruples, des

aigles, la crise aurait fini par une catastrophe. Mais la conséquence nécessaire de la rareté du numéraire c'est d'entraîner rabaissement de toutes denrées, et alors, à moins qu'un pays ne soit complètement bouleversé, il s'opère bientôt une réaction. Le numéraire vient se vendre cher pour acheter ensuite la marchandise à bon marché.

Le luxe était également attaqué dans son principe : l'élégance était considérée comme un témoignage , une volonté d'aristocratie; on était remarqué , signalé : de là l'absence de tout débit dans les magasins de gros ou boutiques de détail , sauf les écharpes, les drapeaux tricolores, les bannières, dans les fêtes qui se multipliaient aux Champs-Elysées , au Champ-de-Mars : on faisait de grands discours sur les arts et le brillant avenir que la République promettait aux artistes occupés à badigeonner de colossales statues de la République en carton ou en plâtre. Jamais époque plus stérile pour les arts, la littérature et les autres productions de l'esprit.

Alors même commencèrent ces repas eu commun, ces immenses gargotes , associations de cuisiniers , à bon marché, cette anthropophagie où la table est à côté de la chair crue pendante comme dans l'antre

décrit par Ulysse. La charcuterie prit la haute domination dans les festins , avec ce vin abominable que la chimie a substitué aux crûs naturels que buvait Fouvrier sous l'ancien régime : le phalanstère tua la table, comme l'idée politique tua la gaité du cœur : on eut la chanson humanitaire qui entretenait les haines secrètes et dissimulées jusque dans les entrailles du prolétaire contre ses supérieurs : les chansonniers , poètes de vengeance, parlaient au peuple de ses tristesses, comme si les sueurs n'étaient pas sur tous les fronts et la tristesse dans tous les cœursl Les bœufs seuls traçaient-ils les sillons et le paysan avait-il seul des labeurs dans la vie? Maudits soient ceux-là qui semaient ces haines dans une société si profondément remuée ! T

Les flatteurs des passions populaires ébranlaient profondément le principe de la propriété ; la révolution de 4789 l'avait déjà si fortement secoué par la confiscation des biens sur le clergé et les émigrés I Rien d'étonnant qu'il fût disputé à la bourgeoisie. On se montra d'abord caressant, flatteur : les bons , les riches propriétaires durent donner des quittances à leurs locataires, moyennant quoi on mettait un grand drapeau à la fenêtre. La question de la propriété

n'était point finie , la lutte à peine s'engageait. Quand il y a eu de vastes confiscations de biens', il en résulte un doute sur la vérité et la légitimité des droits en eux-même. Il est rare qu'un pouvoir ne donne pas les meilleures raisons du monde pour justifier le séquestre et la confiscation. Quand on est dans cette voie, on ne s'arrête pas, et le monde moral croule sur sa base.

En même temps que le Gouvernement provisoire bouleversait le système des octrois dans chaque ville, il autorisait les emprunts à 5, 6 p. 0/0, emprunts nécessités par les dépenses extraordinaires des ateliers nationaux partout établis à Lyon , à Marseille, à Rouen. Les manufactures avaient suspendu leurs travaux : il fallait bien y suppléer ; la maxime effrayante : De vivre en travaillant ou de mourir en combattant, était écrite sur le drapeau du prolétariat. A Lyon, le commissaire du gouvernement, M. Arago, leva un impôt extraordinaire de sa propre autorité, confirmé par M. Garnier-Pagès ; à Limoges, les ouvriers restèrent maîtres de la cité. L'écho du Luxembourg retentissait dans les départements; à la fin, M. L. Blanc avait bien voulu admettre les patrons à discuter avec les ouvriers la question des salaires , et

il présidait à des transactions solennelles : les cochers y les tailleurs , les chapeliers furent tous mis en présence des patrons ; et M. L. Blanc, dans le suprême exercice de sa dictature , décida les conditioAs d'un tarif. Le tarif devint une grave question du travail : en restreignant la liberté industrielle , il plaça les manufacturiers dans des conditions difficiles à l'égard de l'acheteur : le tarif ne permettait plus les libres transactions.

L'armée des ateliers nationaux s'élevait alors à Paris à un chiffî*e effirayant et à une dépense de 9 millions par mois. Il fallait nécessairement de l'arbitraire pour arriver à couvrir ces chiffres ; le ministre ne pouvant régulariser ses comptes supprima la Commission de la caisse d'amortissement : tout dut dépendre du ministère des finances, du triumvirat de MM. Gamier-Pagës , Duclerc et Andouillé, chef du personnel chargé de la surveillance et de la destitution des employés qui hésitaient à suivre le système républicain. On se préparait à l'aliénation des forêts ; l'intention définitive du ministre révolutionnaire et de ses amis était la suppression de la Cour des comptes , comme un ressort inutile dans le rouage administratif de la démocratie.

Le numéraire commençait à reparaître depuis le mois d'avril : le Gouvernement provisoire déclara que la Monnaie achèterait en écus, Targenterie des citoyens; la peur était si grande qu'on accourut de toutes parts pour apporter la vaisselle plate la plus magnifique et les objets de l'art les plus précieux : surtouts, vases, statues, candélabres, flambeaux. On avait commencé par fondre l'argenterie du roi Louis- Philippe , si belle, si riche ; on continua par les couverts bourgeois. Il se faisait un gros commerce sur l'argent : les changeurs, leurs boutiques à demi fermées, accaparaient l'argenterie pour la fondre immédiatement en lingots et les porter chez les banquiers. Il s'établit des usines pour cette fonte de l'argent revendu, dans laquelle les juifs excellent toujours; et ils échangeaient ces lingots avec 5 ou 6 p. 0/0 de- i)énéfices contre des billets de Banque qui avaient cours légal. Ainsi, les financiers habiles exploitaient même les crises pour en tirer profit : les Belges, les Américains, quelques Anglais, les juifs allemands surtout firent des bénéfices considérables dans cette crise des écus.

Les premiers monuments de la République ne firent pas honneur au génie des artistes, même pour les

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i^noses usuelles : les billets de cent francs furent informes, grossiers conime des cartes à jouer; on emprunta pour les pièces de 20 francs et de 5 francs les anciens types du Directoire; et à la suite d'un concours, on adopta cette grosse face d'une Cérès, Minerve égyptiaque, si chargée d'attributs, qu'elle ne serait plus qu'une médaille effacée en moins d'un quart de siècle. Le goût de faire de grosses images et de colossales créations était partout: le panthéisme arrivait dans les arts ; à la fête du Ghamp-de-Mars, la colossale statue de la République semblait une nourrice épaisse et grossière ; et quant à l'idéalisme, le programme de M. Chenavard pour la fresque du Panthéon révélait dans quel nuageux humanisme les arts allaient se perdre. Hélas! la misère des artistes n'avait jamais été si grande; les ateliers nationaux en contenaient plusieurs centaines, et le décret qui confiait à M. Chenavard la direction des peintures du Panthéon disait assez cette misère ; car il établissait le travail à la tâche à raison de 1 francs par jour pour les peintres, sans distinction, sorte d'aumône qu'on leur faisait , car ils mouraient de faim. Les trois artistes de la nouvelle République furent le sculpteur David, MM. Clésinger et Chenavard;

David, sans imagination créatrice, ne sortant jamais de ses calques de bonshommes en pain d'épice des armées de la République , à longues moustaches , auteur insipide du fronton du Panthéon ; M. Clésinger , le traducteur des écrits de madame George Sand , et M. Chenavard, le Saint- Simonien de la peinture. L'art a besoin d'idéalisme sans doute, mais d'un idéalisme gracieux et saisissant qui ne demande pas des explications sermonnaires. En peinture, en sculpture, sur le théâtre, rien ne se fit de beau et de grand ; la musique elle-même se borna à quelques cantates récitées par les chœurs du Conservatoire dans les fêtes du Champ-de-Mars et à la Mar^/lat^^ chantée par mademoiselle Rachel : la juive garde peu de souvenirs encore moins de reconnaissance I La Monarchie était tombée , mademoiselle Rachel exaltait la République un drapeau à la main , comme mademoiselle Maillard au temple de la Raison.

La phrase coulait désormais à plein bord dans le Gouvernement pro^soire, et les projets ne manquaient pas : un décret ordonna la continuation du Louvre, désormais appelé palais du Peuple. Que d'abaissement et de flatteries envers la multitude 1

la rue de Rivoli dut se prolonger jusqu'à la colonne de Juillet, encore en l'honneur du Peuple. Des crédits étaient ouverts pour tous ces travaux avec une facilité loquace : l'argent viendrait quand il pourrait. Le Trésor ne payait qu'à force d'insistance, et il se passait au ministère des finances des scènes souvent étranges : dès le matin, les bureaux de M. Pages étaient envahis par une foule de créanciers qui sollicitaient des ordonnances de payement pour des besoins indispensables. M. Pages était invisible ; on était reçu par ses amis , les intimes exécuteurs de ses ordres, qui prenaient mille prétextes pour retarder les ordonnances de payement qu'il fallait enlever quelquefois par des menaces (1 ) .

L'impuissance financière était telle que, malgré le désir et la volonté de remplacer les receveurs gêné- ^ raux, qui eux-mêmes avaient donné leur démissioi>, on ne le pouvait pas ; le Trésor n'avait pas de quoi payer l'armée , liquider le compte-courant avec ses comptables ; il n'avait pas un sou de crédit : il fallait tout payer comptant et vivre au jour le jour pour les besoins mêmes du Gouvernement provisoire.

(!) Un banquier, chef d'ua grand établissement industriel, où il employait plus de cinq mille ouvriers auquel il était dû 4,700,000 (r,, déclara qu'il ne quitterait pas le cabinet du ministre sans être payé, et on transigea avec lui à raison de 150,090 fr* par jour.

1 du Trésor; Temprunt national oué; on n'en parlait plus; "efusé de tenir son engage- ^ qui restaient dus sur les ''/. de novembre 1847.

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1848-184 »n traité signé avec

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Bourse de Paris. Le 4 avril, le 5 p. 0/0 avait fait 5o * le 3 p. 0/0 32 fr. 30 c, la Banque 915, le ^^^^ 270, rOrléans 340 , etc. Toutes les autres valem.» restaient invendables, et les seules négociations acti*. ves étaient celles du papier sur Londres, Amsterdam et New-York ; on disait partout : « Que les clubs, mécontents des élections, ne souffriraient pas que l'Assemblée se réunît (1), on la menaçait même delà jeter à Teau; » charmante causerie des travailleurs

(1) Voyez mon livre iur la Société et le Gouvememml de février iSAS.

aux ateliers nationaux. Les clubs ajoutaient qu'il fallait déchirer le grand-livre pour donner une quittance générale à la République. Il y avait un peu de forfanterie en tout cela, mais de tels propos semaient dejustes alarmes dans l'opinion publique, et la baisse de toutes les valeurs s'était faite avec une rapidité effrayante.

Le premier acte de l'Assemblée nationale fut la nomination d'une Commission executive» sorte de Directoire de la République; M. Pages» nommé membre de cette Commission » laissa les finances à M. Duclerc, aidé de ses amis , chefs du Trésor et du personnel, MM, Chapuis et Andouillé ; et quand la journée du 15 mai eut un peu dégagé l'Assemblée nationale de la pression des clubs, on dut s'occuper d'affaires. M. Duclerc présenta son budget » œuvre d'une adorable fantaisie pour les voies et moyens. Apres avoir aboli l'impôt sur le sel» modifié tout le régime des droits réunis, M. Duclerc avait remplacé ces revenus certains par des impôts dont le résultat était tout à fait inconnu, l'impôt sur les hypothèques, sur le luxe, etc*

La ^ule ressource certaine et actuelle, c'était l'emprunt de 450,000,000 fait à la Banque qui les

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