‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 38 sur 39 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

tenait à la disposition du Trésor ; I^emprunt national avait entièrement échoué; on n'en parlait plus; M. de Rothschild avait refusé de tenir son engagement pour les 170,000,000 qui restaient dus sur les 950,000,000 de l'emprunt de novembre 1847.

M. Gdrnier*Pagès en quittant le ministère avait régularisé le prêt de 150,000,000 par un traité signé avec le conseil de la Banque : les circonstances étaient devenues si pressantes qu'il était impossible au conseil de refuser. Le Gouvernement avait dit : « Qu'en échange de tous les privilèges accordés à la Banque de France, il était juste, simple, naturel , que le conseil accordât son concours au Gouvernement : puisqu'il était autorisé à émettre un papier-monnaie, cette monnaie devait servir à l'État : » il s'en était suivi une mesure de prêt sur bons du Trésor à 6 mois de 30,000,000. Le second traité ouvrait'^'un compte-courant de 150,000,000 au Trésor qui en disposait successivement sous la garantie d'un coupon de 25,000,000 de rente , propriété de la caisse d'amortissement. M. Pages et ses amis qui venaient ' de supprimer la Commission de surveillance de la caisse d'amortissement pouvaient désormais disposer de ces ressources.

Ces 150,000,000 en compte-courant k la Banque étaient une ressource sérieuse pour le budget. On pouvait également placer sur la même ligne les produits de rimpôt de 45 c. et les contributions directes : on aurait peut-être quelques non-valeurs dans les recettes, mais Timpôt en France était toujours si régulièrement payé, qu'il formait une large base de recettes : en serait-il de même des impôts indirects? Ils avaient déplorablement diminué depuis la révolution de Février. Les recettes étaient descendues d'un tiers, etpouracheverl'œuvre, M. Duclerc insistait pour la suppression du monopole du sel et des droits réunis. Venaient ensuite ce qu'on appelait les recettes de fantaisie : telles que les répétitions contre la liste civile pour les coupes sombres, la vente des domaines, l'impôt inconnu sur les créances hypothécaires oii sur les objets d^ luxe; on n'avait pas osé imposer la rente : le taux en était déjà si abaissé! Et quant au luxe , il avait si bien disparu , qu'on calculait qu'à Paris il n'y avait plus même cent cinquante voitures de maîtres; je ne compte pas celles du Gouvernement provisoire se faisant carrosser dans les voitures de la liste civile.

Dans l'exposé de son budget, le ministre, en par-

lant des comptes-courants des compagnies des chemins de ter, n'avait pas dissimulé le projet définitif du Gouvernement de s'emparer de ces grandes entreprises, moyennant une indemnité en rentes accordée aux porteurs d'actions. Non-seulement cette revendication paraissait un droit, mais elle était une nécessité de circonstance : le Gouvernement avait besoin d'occuper les cent mille ouvriers des ateliers nationaux : les compagnies industrielles auraient-elles assez de force pour imposer l'obéissance à ces ouvriers? Les choses, au reste, étaient arrivées à ce point de désordre et d'impuissance, que plusieurs des compagnies ne demandaient pas mieux qu'une liquidation en rentes qui Tes aurait, débarrassées de toute responsabilité. Les actions étaient à leur plus bas cours : ./ les compagnies n'avaient pas même la ressource des emprunts. Les Sain ts-Simoniens' étaient presque tous de cet avis, car ce projet rentrait dans la pensée d'une dictature industrielle confiée à l'État qui répartirait ensuite à chacun selon sa capacité ; on ne peut dire toutes les étranges choses qui furent écrites à cette époque par les chefs des anciens Saints-Simo-

niens qui cherchaient par le bruit et l'activité de bon-

nés positions et la fortune.

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L'Assemblée nationale conâa Texamen de ce bud«get à une grande Commission : on était en pleine lutte de partis, et cette Commission nomma M. Qoudchaux pour son rapporteur; premier ministre de la révolution de Février, esprit modéré, honnête, avec quelques principes positifs de crédit et de banque, M. Goudchaux attaqua de prime-abord toutes les fantaisies du budget de M. Duclerc et de ses amis , pour arriver aux bases sérieuses : si l'emprunt à la Banque était une ressource, il n'était pas un revenu, et le Trésor n'avait pris ce parti que dans l'absence de tout autre moyen de crédit. M. Goudchaux ne dissimula pas que si l'on ne s'arrêtait pas à une résolution sérieuse à l'égard des ateliers nationaux, l'efti- \ prunt fait k la Banque serait bientôt dévoré, et qu'en

l'élargissant on arriverait au papier-monnaie : depuis deux mois, l'encaisse métallique de la Banque ^ug^ mentait, mais les effets en souffrance étaient accrus de deux tiers , et comment compenser ces pertes? On s'étonne que M. Goudchaux au nom de l'Assemblée n'examinât pas très-sérieusement la question de l'emprunt Rothschild et de la responsabilité de cette maison : y avait-il cas réel de force majeure , parce que la rente avait baissé, quand la maison Roth^llild

avait profité de la hausse depuis novembre 1847 jusqu'en février 1848? Mais alors on avait d'autres préoccupations : il fallait répondre au plus pressé.

Le système de la majorité de l'Assemblée était d-aller droit au mal par la suppression successive des ateliers nationaux , en donnant de la vie à la haute industrie et des secours réels au travail : on espérait une prompte réaction ; les besoins de la consommation se faisaient déjà sentir , les magasins se vidaient ; l'Amérique, profitant du bas prix de toute chose et de la rareté du numéraire, envoyait à Paris des masses de dollars et de quadruples ; les commissionnaires arrivaient avec des commandes pour plusieurs millions , les fabriques manquaient d'ouvriers. C'était donc mauvais vouloir de la part des travailleurs qui préféraient la paresse organisée des ateliers nationaux à leur ancienne et honorable profession ; les tètes étaient perdues par les doctrines saint-simoniennes sur le droit et les devoirs du travail, par les prédications de Fourier, de MM. Proudhon etCabet : tous ces méchants esprits avaient produit un malaise dans les âmes, une agitation déplorable. Ceux qui gouvernaient comme ceux qui étaient gouvernés avaient autant de torts les

uns que les autres : tous avaient mis la main au chaos ; ils subissaient les conséquences du désordre. L'Assemblée substituait au salaire des ateliers nationaux un système de prêts et d'avances faits par rÉtat à des associations d'ouvriers pour les délivrer de l'exploitation des intermédiaires, prêts tout à fait perdus et impuissants; il se fit un grand luxede paroles sur l'amélioration du sort des travailleurs, sur la nécessité de leur assurer la vie à bon marché, de meilleurs vêtements et de plus salubres habitations, paroles sans résultats et qui ne font la fortune que des beaux diseurs qui les prononcent. L'amélioration du sort des ouvriers doit venir du bien-être général delà société; sauf quelques exceptions, le maître n'attachait-il pas toujours le travailleur à son œuvre? si l'ouvrier avait son labeur, ses soucis, le mattre avait

ses embarras : comment se procurer les capitaux, payer l^s intérêts, constituer son crédit? Â chacun donc sa tâche en cette vie : telles n'étaient pas les idées alors admises ; le principe du droit au travail avait corrompu les imaginations, et tôt ou tard la lutte sociale devait s'engager entre les ateliers nationaux et l'Assemblée.

Elle fut terrible au mois de juin ; les plus coupableai

ne furent pas les ouvriers désespérés et braves, mais ceux qui par leurs théories avaient préparé et façonné l'insurrection , les Saints-Simoniens, les Fouriéristes, les prédicateurs de théorie qui prenaient place dans les postesélevés. Du sang partouti tristes cachots! abominables déportations ! Je n'ai jamais traversé le jardin des Tuileries sans porter de douloureux regards sur ces souterrains sans air, sans jour, où pêlemêle furent enfermées les victimes des doctrines répandues par les beaux écrivains, les déclamateurs de liberté, d'égalité et de fraternité qui, après avoir perdu la société, prenaient toutes les belles places et les hau tes situa tionspolitiques ou industrielles. Toutefois, il faut reconnaître que la lutte une fois accomplie et la victoire assurée à l'ordre, il s'établit un peu de calme et de confiance dans le crédit ; à la un de'juin le 5 p. 0/0 atteignit 80 fr. et le 3 p. 0/0 62. t'était chose inespérée, et M. Goudchaux put proposer à TÂssemblée certaines mesures destinées à rassurer les porteurs d'obligations du Gouvernement.

Le décret de M. Garnier-Pagès qui autorisait les

porteurs des bons du Trésor et les dépositaires de la

caisse d'épargne à changer leurs titres contre la rente

Me l'emprunt au pair était une véritable banque-

route» car forcer le porteur à accepter pour 100 fr. ce qui dans la réalité ne valait que 55 ou 60 fr. sur place, c'était manquer à ses engagements. La conséquence de cette mesure avait été que les bons du Trésor perdirent immédiatement jusqu'à 60 p. 0/0 &la Bourse. Ce que proposait donc le ministre des finances était un commencement de réparation, car l'échange ne devait plus se faire au pair mais à 51! fr. pour le 3 p. 0/0 et à 80 fr. pour le 5 p. 0/0, cours du jour. Ce n'était pas assez ; le véritable principe du crédit aurait été d'établir un prix moyen au-dessous du cours afin de laisser une latitude à la spéculation qui seule fait vivre le crédit public (c'est ce qu'on fit plus tard) .

Après les journées de juin, tout le monde pouvait remarquer qu'on marchait à l'unité absolue, le seul principe social et politique qui convenait à la France depuis la démolition du système monarchique et

régulier de 1 789. A travers ses oppressions, la société reprit ses allures accoutumées, un certain luxe reparut chez les gouvernants qui en étaient avides : mauvais luxe, ridicules prétentions! dans cette société du Directoire sans gentilshommes du nom de Barras ou de M. de Talleyrand, on fit de l'ostentation, de la dignité,

on eut des façons à la souveraineté royale : on en revint au marquis de Mascarille, même avec des prétentions à la bonne table ; les dîners à Tentreprise eurent un très-grand succès: Louis-Philippe avait le premier donné ce mauvais exemple d'économie et de paresse ; le dîner à l'entreprise perdit la cuisine française, et la maison Potel et Chabot acheva l'œuvre par ces dîners portés en ville, tièdes, réchauffés, sentant l'argenterie Ruolz ou un goût ferrugineux et fade. La vieille cuisine puisait dans l'individualisme de chaque fourneau sa puissance d'invention ! Tout

fut fini pour le grand luxe, du jour où l'on donna des fêtes par location : voyez-vous des lustres, des bougies , des domestiques fournis à l'entreprise I Et Ton prétendait à l'aristocratie avec des façons d'hôtels garnis I

La société véritablement élégante s'en allait : il arrivait un monde nouveau : après les secousses politiques, on allait se jeter dans les affaires comme les juifs dans l'exclusive pensée de la fortune : on venait de la voir compromise, on avait soif de l'agrandir I La fin de 1 848 estremarquable comme point de départ d'un certain nombre de fortunes nouvelles, car chaque révolution produit les siennes. Dans ce grand jeu

d'agitation et de hasard, les uns vont à la déportation, aux cours d'assises, les autres s'élèvent au faite des grandeurs ; la moralité est dans le succès, et voilà pourquoi tous les esprits honnêtes doivent détester les révolutions et se rattacher à un pouvoir fort, unique et protecteur. .

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