I - LA GRÈCE PRÉHISTORIQUE
Eschyle, qui, à titre de grand poète, est un voyant, décrit avec une étrange fidélité la vie des premiers hommes, avant que Prométhée leur eût apporté le feu et les arts : « Dans le principe, les hommes avaient des yeux, et ils ne voyaient pas, des oreilles, et ils n'entendaient point. Durant des milliers d'années, tout resta pour eux confus et brouillé; ils étaient comme les fantômes qui flottent en nos songes. Ni maisons de briques ouvertes au soleil ni charpentes; pour abris, des trous où,
* Il est nécessaire de rappeler qu^il n'y a pas dans Thistoire grecque une seule date certaine antérieurement à Tannée 776, où commence Tère des Olympiades. Avant cette époque, la chronologie n'est déterminée que par des généalogies mytliologiques, principalement par celles des Héraclides de Lacédémone, et Ton suppute les années d'après le nombre des générations en donnant à chacune trente-deux ou trente-trois ans, de manière que trois générations remplissent un siècle. Jusqu'aux guerres Médiques, beaucoup de dates sont encore douteuses. Il ne faut donc pas accorder à celles que nous donnerons jusqu'au cinquième siècle de valeur positive; elles ne sont qu'un moyen d'établir une relation chronologique entre les événements, fious suivons généralement les Foêli Hellenici de Clinton. — Les Histoires grecques les plus récentes et les plus complètes sont : en Angleterre, celle de Grote ; en Allemagne, celle de Curtius; toutes deux ont été traduites en français. — Il y aurait place dans cet ouvrage pour d'innombrables citations et des discussions sans fin. J'ai cherché à donner le dernier état de la science, mais j'ai écarté tout ce qui aurait inutilement grossi ces volumes de choses qui se rencontrent dans une foule de manuels archéologiques. Le plus récent est celui de M. Salomon Reinach, Manuel de philologie classique^ auquel il est bon d'ajouter son Traité éTÉpigraphie grecque.
comme la fourmi au corps anon<;é, ils se glissaient au fond des grottes sombres '. » C'est bien l'homme des cavernes que nous n'avons reconnu que depuis une trentaine d'années. Homère en parle de même dans l'Odyssée*; ses Cyclopes habitent des grottes au sommet des monts. Ils n'ont ni outils pour travailler la terre, ni navires « aux proues rouges » pour porter les denrées I « aux villes des hommes ». Point de chevaux; seule-
ment des brebis et des chèvres; pas même de dieux. Lorsqu 'Ulysse réclame de Polyphème l'hospitalité, au ''"■"J^ZiT"" nom de Zeus « protecteur des suppliants ... le cyclope répond : « De Zeus, je n'ai nul souci, et pas davantage de vos dieux immortels. »
La littérature classique a gardé comme un écho de ce premier âge du monde, qui subsiste encore pour quantité de peuples sauvages, et Lucrèce semble avoir pressenti quelques-uns des résultats de l'archéologie préhistorique lorsqu'il a tracé le tableau des mœurs primitives'. Si l'on dépouillait Hercule de l'auréole divine que les poètes lui ont donnée, le rude lutteur parcourant la Grèce, armé de sa massue et couvert d'une peau de lion, serait encore le représentant de ces première hommes qui ont commencé la lutte contre les fauves et préparé, sur la terre, la place pour une humanité moins malheureuse.
Le problème des origines de la population hellénique a été, en ces derniers temps, compliqué plutôt qu'éclairci par le résultat de fouilles exécutées dans la Grèce et ses îles; car elles ont révélé l'existence d'hommes ayant déjà parcouru plusleure étapes de civilisation, depuis les silex taillés jusqu'à des œuvres d'un art délicat. On a même reconnu quelques-unes de leurs demeures sous d'énormes amoncellements de ruines, comme à Ilissarlik, et sous d'épaisses couches de iave, comme à Santorin. Les géologues font remonter jusqu'à vingt siècles au moins avant J.-C. l'effroyable cataclysme qui, secouant cette île comme un chêne fouetté par l'ouragan, en a précipité une
' Dans le Promélhée enchaM. C'est à ces premiers habilanls dt la Grt^e qu'apparicnaieiil les nombreux objets nu pierre, llitlies, eoiileaui, hai:lies, marlenux, qui ont élé extraits du sol hellénique et qu'on a pu voir dans la colleclioti préhistorique de H. Finlay à Athènes, dont la municipalité de cette ville a on partie hértlê.
' Prométhée sculptant le corps du premier homme, au revers d'une monnaie de brome Trappëe, sous l'etnpereur Haxinnu, à -Nicée de BitJiynie. Légende : NlKAIEliN. l'rométliée, assis sur un siège, met la dernière main à lu slatue huniaiue placée devant lui sur un escabeau, et à laquelle il ne manque plus que le souflle vital.
• V. B2 cl suiv.
partie dans un abîme profond de 400 mètres, tandis qu'une autre était soulevée jusqu'à une hauteur de 800 mètres (le mont Saint- Élie)'. Dans cette Pompeï de la Grèce anlélégendaire, on a recueilli des armes et des instruments en silex, des poids en lave, des vases en
EcK«U»i
Carie de Santorin.
terre cuite faits au tour, et couverts de dessins grossiers, etc. Il existait donc à Santorin, deux mille ans avant notre ère, des hommes qui possédaient les premiers éléments de la civilisation et qui trafiquaient avec les lies voisines.
' Fauqué, Santorin eliet implion», 1879; A. Dumoni, ht Céinmiqua de la Grèce propre.
Hérodote commence ainsi son histoire : « Les hommes les plus instruits parmi les Perses disent que les Phéniciens ont été les premiers auteurs de l'inimitié entre la Grèce et les Barbares. Adonnés à la navigation, ils transportaient les productions de TËgyple et de la Syrie chez les autres nations. Dans une de leurs expéditions, ils abordèrent à Argos et étalèrent sur le rivage leur chargement; ils l'avaient presque entièrement vendu, lorsque, le cinquième ou le sixième jour après leur arrivée, plusieurs femmes, et parmi elles lo, fille du roi Inachos, s'approchèrent des navires pour acheter quelques marchandises. Les Phéniciens se jetèrent sur elles, enlevèrent lo avec ses compagnes et les conduisirent en Egypte *. »
Voilà le commerce ancien, celui que nous avons fait longtemps sur les côtes d'Afrique, et l'ancienne piraterie, comme naguère on exerçait la traite à la côte de Guinée*.
L'enlèvement d'Io n'a pas été, ainsi que le dit le bon vieil historien, la cause de la guerre de Troie; mais le récit d'Hérodote est le souvenir de relations anciennement établies par les Phéniciens au pourtour du grand lac grec que forme la mer Egée. Les Assyriens, eux aussi, ces premiei*s-nés lo. sur^une ^^ ^^ civilisatiou occidentale, avaient touché les bords monnaie de j^ ^gtjg jj^q^^ g^ portant leur domination et quelquesuns de leurs arts jusque dans la Lydie; à leur tour, les Grecs préhistoriques en visitaient les rivages asiatiques, et il a dû se trouver des Pélasgo-Ioniens parmi « ces peuples de la mer » qui envahirent l'Égj^pte au dix-septième siècle. Des deux parts, on enlevait des captifs, qui apportaient dans leur nouvelle patrie des arts, des croyances et des dieux. Au palais de Priam, dans l'Ithaque d'Ulysse, le grand voyageur, on voit des Sidoniennes occupées à de merveilleux ouvrages de broderie. La piraterie et le commerce mêlaient les trois mondes entre lesquels courent les flots de l'archipel et de
« C/to, 1.
> Dans Y Iliade, le commerce se fait encore par échanges, et un détail montre son étendue : le Troyen Dolon est revêtu de la peau d'un ours blanc, apportée évidemment de bien loin dans le Nord; comme Tivoire dont parle Homère venait de bien loin dans le Sud, et Tétain, de l'extrême Occident, où il était exploité aux îles Gassitérides. A Mycènes, on a trouvé de Tambre identique à celui de la Baltique. — A cette époque, la piraterie n'est pas déshonorante. Polyphème dit à Ulysse : (c Parcourez-vous les mers pour négocier, ou ètes-vous des pirates qui, au risque de votre vie, portez le ravage chez les étrangers? » iOdysi,, IH, 72; DC, 253.)
' Revers d'une monnaie de Gaza, de Judée, à l'effigie de Septime Sévère. lo donne la main au Génie de la ville, tourelé et tenant une corne d'abondance ; derrière lo, on lit EIÛ, et, derrière le Génie, rAZA. A l'exergue, la date 254. /Bronze.^
la mer de Syrie '. On en a la preuve par le résultat des fouilles faites en ces dernières années à Hissarlik, Santorin, lalysos, Spata,
Poteries d'Hiasarlik*.
Knossos, et qui ont révélé une Grèce antérieure à la Grèce d'Homère.
Tases d'Islysos (Qe de Rhodes)'.
A Hissarlik, « la petite forteresse », sur un plateau long de
• L'Iliade (XXin, 741) parle d'une urne d'argent sîdonieniie qui arriva aui mains de Patrocle. •D'après A. Dumont et Ghaplain, le» Céramiqua de la Grèce propre, l,^. 7, Set 11.— Sur le
preinier vase à gauche sont reproduits grossièrement quelques traits de la figure humaine : les yeux, le nei, les seins. Le collier autour du cou, l'écbarpe sur la poitrine complètent l'ornementation du vase.
* Vftprès le* Céramique» de la Grèce propre, 1, pi. III. —Sur le premier vase, en avant à gauche, le dessin trois fois répété parait reproduire le murex, coquillage de la pourpre. On le rencontre i Xjeéoes, à Spata, à Knossos. Sur le vase à droite est dessinée la pieuvre, qu'on rencontre également à Mycènes et en Crète,
M HISTOIKE LÉGENDAIRE (2000-1104?).
170 mètres, large de 140, moins grand par conséquent que l'aire de l'Acropole d'Athènes, M. Schliemann a cru retrouver Troie, qui était peut-être plus loin, à Bounarbachi'. La pioche de ses ouvriers y a rencontré, en traversant 16 mètres de décombres, les débris de plusieurs villes successivement détruites et rebâties. Le mode des plus
X lydiens*.
anciennes constructions ressemble à celui des maisons préhistoriques de Santorin et des villages de l'Asie Mineure décrits dans VÀnabase- de
Xénophon. On a exhumé de ce vieux sol beaucoup d'instruments de
■ Le site de Troie a été l'ohjet de controterses nombreuses qui se résument en deux opinions : \'une met Troie â llissarliL, le théâtre des curieuses fouilles de K. Schliemann; l'autre place la cité troyennc renversée par les Grecs d'Agamemnon sur le rocher qui domine les sources du Scamaudre et le village de Bounarbachi, « Téu de» eaux. » Curtius, dans la dernière édition de son HUloirr grecque, s'est rallié â cette opinion. Mais le procès n'esl pas terminé et sans doute ne le sera jamais.
> D'après le Bulletin de Correspondance kelliiiiqiie, III (1879), p. ISd (A. DumonI).— Ladispo sition de la coifTure sur les trois létes de femme rappelle les statues égyptiennes. L'attitude et le costume de la femme, sur la pièce de droite, se retrouvent sur de U^ anciens monuments grecs où l'on reconnaît l'iniluence de l'Orient.
' D'après tet Céramù/iiei de la Grèce propre. I, pi. I et H. — Nombre d'ornements sont empruntés au règne végétal, feuilles et neurs. On reconnaît également, comme à Uissarlik, une imitation lointaine du corps humain.
pierre, mais aussi du bronze dont l'étain venait de bien loin, et des objets en niélaux précieux, que M. Schliemann a appelés le Trésor de Priam. Ils avaient dû être achetés en Lydie, où le Pactole charriait des paillettes d'or'. Comme dans ces débris rien ne rappelle l'art phénicien, ni les terres émaillées, les scarabées avec hiéroglyphes et la faïence d'Ég)pte, que l'on rencontre à Mycènes, à laiysos, dans l'ile de Rhodes, et à Spata, près d'Athènes; comme enfm on ne voit sur
Fi'a{riDent de vases trouvés iHycÈncs {en debors des toinbeiui)'.
les vases les plus anciens que l'ornement géométrique, dans ce qu'il a de plus rudimentaire, et quelques essais très grossiers d'imitation de la figure humaine sur les vases dits à tèle de chouette, il faut admettre que la première civilisation d'Hissarlik représente une époque antérieure à celle de Santorin et de Mycènes; mais on peut y voir la civilisation primitive de l'Orient hellénique.
< L'or se -trouvant â l'ëtal natif, sa couleur brillante el sa dureté le faisaient aisémeni reconniitre, aussi a-t-il été travaillé très anciennement.
» D'après Strliliemann, Mycèna, fig. S15. — Cinq pmrriepa coiffés d'un haut casque, armés d'un bouclier échancré à la partie inrérieure et d'une longue lance, marchent à la flle, suivis d'une femme qui a le bras gauche levé, dans l'attitude de la douleur. L'objet qui pend à la lance est peut-être la corde qui servait à tirer l'arme n soi, quand elle avait été jelée.
36 HISTOIRE LËGENDAIItl-: (20OO-llO4>).
La seconde étape est marquée par les objets découverts à Sanlorin. Cette île, autrefois ronde et qui n'a plus aujourd'hui que la forme d'un croissant, fut ébranlée, à l'époque que nous avons marquée plus haut, par une effroyable éruption volcanique. Toute la partie centrale s'ettbndra et fut remplacée par un gouffre où la sonde descend à 400 mètres, tandis qu'une couche de ponce, épaisse de 30 mètres, recouvrait ce qui restait de l'Ue.
C'est sous ce linceul qu'on a découvert les habitations des victimes et les débris d'une industrie avancée : des vases contenant de l'orge carbonisée et de la Fragments de ïasesipouvés à Knossos'. paille hachée pour la noun'iture des moutons et des chèvres dont les squelettes gisaient à côté; des meules, des moulins à huile, des
Objets trouvés à S|>aia (Altiquc)'.
poids de 250, 750 et 5 kilogrammes environ, progression qui suppose un système régulier de mesures; des enduits colorés qui recouvraient
' D'après la Reeue an^iologique, 1880, pi. XXIII (B. Haussoullier). On retrouve sur œs fraginenls les mêmes principes d'ornementation.
» O'&préslt Bultelin de Coirctpondaïux heiléiiique, 11(1878), pi. XVI el XVllI (B. Haussoullier). — Objets en ivoire. Le lion bondissant surun animal qu'il terrasse est un des si(jcls qu'on rencontre fréquemment à Uiicènes. — La tète, haute de plus de 7 centimètres, rappelle, par In disposition de la barbe, de la chevelure séparée sur la nuque en trois masses formant trois étages, et par la coirTure, les ligures assyriennes. Le personnage semble coilTé d'une milre conique.
les iDiirs'; l'emploi de la chaux et de la pouzzolane pour ciment, et partout des dessins et des figures, qui montrent d'abord le goût de l'ornementation géométrique, puis celui de la décoration florale et marilime, enfm un certain sentiment de l'esthétique.
Ces poteries révèlent des relations avec les plus anciennes popu-
Objcls trouïéa à Spaia».
lations de Rhodes, de Chypre, de Mïlo et de la Grèce conlinentalc, par conséquent un commerce déjà actif.
' Le docteur Schliemann a aussi Irouvé ù Tiryiillie des restes de peintures murales pour lesquelles, outre le blanc et le noir, trois couleurs avaient été employées, le rouge, le bleu et le jaune. Ces peintures of fi-eico ropréseiileut des spirales, des rosaces, des dessins d'ornement, même des Tigures ailées, un taureau par exemple et un homme qui le saisit par une de ses cornes.
* D'après le Bulletin de Correipondance hellénique. H, pi, XV, XVI, XIX. — Olijets en ivoire et en pâte de verre; fragments de poteries. Les animaux marins et les coquillages dominent : dauphin dans la mer, dont les (lois sont représentés par des lignes ondulées qui servent d'ornement à la plaque; coquillage de la bucarde, de la toupie dont les spires et les nodosités sont bien indiquées, du nautile surmonté de trois tentacules, de la pourpre. Le sptiini est coiflTé d*un calathos bas, d'oii s'écbappe une sorte de long plumet : la disposition des ailes est tout a:
La ville rhodienne d'Ialysos, qui se trouvait au voisinage des grands foyers de la civilisation égyptienne et orientale, a un art plus avancé et probablement plus récent qui relie les types de Santorin à ceux de Mycènes.
Les heureuses fouilles faites dans cette dernière ville par M. Schliemann ont élé une autre révélation. Si Ton ne peut affirmer qu'il a réellement retrouvé, ainsi qu'il le croit, le corps d'Agamemnon, il a mis au jour des sépultures royales où les morts portent des masques d'or et avaient des vêtements, des armes, qui attestent la richesse d'un puissant royaume. Les vases ont des formes et des dessins qui rappellent ceux de Santorin et d'Ialysos, mais avec un tour de main plus habile; et des fragments de porcelaine égyptienne, des bagues, des pierres gravées, un œuf d'autruche orné de dessins, attestent des rapports avec l'Egypte et l'Assyrie par l'intermédiaire des Phéniciens.
Malheureusement les tombes de Spata, près d'Athènes, avaient été violées avant qu'on les retrouvât en 1877. Les débris laissés par les maraudeurs : objets en ivoire, pâtes de verre semblables à celles d'Ialysos, bijoux recouverts d'une feuille d'or, représentation du lotus et du sphinx, tête tout orientale coiffée d'une mitre conique*, suffisent cependant à faire reconnaître que, dans l'Attique des anciens jours, l'influence orientale fut plus grande que dans l'Ârgolide.
Ces découvertes, qui sont d'hier, mais qui vont certainement se multiplier, montrent les vieilles nations de l'Asie et de l'Égjpte éveillant en Grèce la vie civilisée d'un nouveau peuple. C'est le fait que la géographie indiquait, que l'archéologie confirme et que l'histoire doit retenir*.
Des hommes qui habitaient Santorin dix ou douze siècles avant Homère, nous ne saurions rien dire, l'archéologie préhistorique n'ayant point d'inscriptions qui révèlent l'origine de ces peuplades par le caractère de leur langue. Il nous faut donc passer par-dessus ces
• Voyez p. 56.
' La sourde et lente propagation, au milieu de peuples différents et à travers les siècles, de procédés industriels, de croyances superstitieuses, même de simples récits populaires, retrouvés bien loin de leur patrie d'origine, est un fait mis de nos jours en pleine lumière par les philologues et les historiens.
temps qu'enveloppe une obscurité profonde pour interroger une autre science, la philologie, et d'autres hommes, les poètes et les logographes.
On a vu, au chapitre précédent, que la Grèce est, pour ainsi dire, réunie à l'Asie par une foule de péninsules et d'îles qui vont comme à la rencontre du grand continent oriental; ajoutez qu'une race, au fond la même, s'est assise sur ces beaux rivages, et que les relations rendues nécessaires par la nature des lieux furent facilitées par la similitude des idiomes et des mœurs. Ces pays n'ont même jamais changé d'habitants : depuis les jours de Priam, la race hellénique est restée en possession de son patrimoine; car les Turcs, chassés de la Grèce, sont campés sur les côtes de la Thrace, plutôt qu'ils n'en ont pris fortement possession. La tente d'Osman y est déployée, mais qui peut dire qu'un ouragan ne l'emportera pas?.
Qu'était cette race? Les Grecs ne connaissaient pas leurs aïeux et se croyaient nés du sol, autochthones. La question d'origine est pour toutes les populations primitives très difficile à résoudre, car elles existent durant des siècles avant d'avoir une histoire. Une seule science peut entrer dans ces ténèbres, une lumière à la main, la philologie. L'étude comparée des langues a révélé que les Indiens, les Perses, les Grecs, les Italiens, les Celtes, les Germains et les Slaves ont eu des ancêtres communs, dont la Bactriane et les pays voisins étaient le berceau. Quelques efforts en sens contraire n'ont pu encore détruire cette révélation de l'unité originelle de la race aryane*.
Les Grecs sont donc un rameau de la grande race indo-européenne. Mais une foule de peuples établis sur les côtes de l'Asie Mineure et dans la péninsule orientale de l'Europe, sous des dénominations bien différentes, ont droit de revendiquer ce nom illustre, soit parce que leurs descendants directs l'ont porté à Salamine et à Platée, à Sparte et à Athènes, à Milet et à Syracuse; soit parce que, sans être entrés jamais dans le cercle brillant de la vie hellénique, ils ont eu cependant dans leurs veines le sang, et sur leurs lèvres l'idiome des Hellènes.
Aux premières lueurs, bien vacillantes encore, que l'histoire ou, plutôt, que la poésie projette sur ces vieux âges, se montre perdu dans la nuit des temps un grand peuple, les Pélasges, qui semble avoir couvert l'Asie Mineure, la Grèce et une partie de l'Italie, où il laissa sa langue, qui a formé le grec et le latin, et ses dieux, que les Hellènes
' Voyes un des derniers ouvrages où cette doctrine a été soutenue, celui ,de Fick, Die dtemcUige Spradieinheii der Indogermanen Europas, 1873.
et les Italiotes adoptèrent*. Le plus ancien oracle de la Grèce était celui de Jupiter dodonéen, qu'Homère appelle le Pélasgique. Dans les anciennes traditions, ces Pélasgcs sont divisés en une multitude de tribus qui formaient peut-être, au sud du Danube, entre l'Adriatique et la mer Noire, trois groupes principaux, les Illtriens, les Thraces et les Pélasges, que nous appellerons Helléniques pour les distinguer de ceux qui passèrent en Italie. Tous les peuples établis dans ces régions paraissent en effet avoir eu, à l'origine, d'étroits rapports. Dans les légendes, ils sont fréquemment associés, et bien des divinités qu'ont adorées les premiers peuples de la Grèce semblent être venues par la Macédoine et la Thessalie.
Les lUyriens s'étendirent le long de la côte orientale de l'Adriatique, depuis l'Épire jusqu'aux bouches du Pô, et sur les rivages opposés de l'Italie. Les Dardaniens s'arrêtèrent aux frontières de la Macédoine; les Pannoniens, plus au nord, étaient de
Hennés, sur une monnaie d^Enos. celte raCC, dout il UC rCStC QU'UU faible
de Thrace». ^
débris, les Albanais ou Arnautes de l'empire turc'. L'Épire était le point de contact des deux populations illyrienne et pélasgico-hellénique.
Les Thraces, dit Hérodote*, sont, après les Indiens, la plus grande de
> Hérodote (I, 57) croit que les Pélasges parlaient une langue difTérente du grec ; mais il ne regarde bien souvent qu'à la surface des choses, et ses connaissances philologiques n*allaient pas très loin. L'idiome que parlaient ceux qu'il appelle les Pélasges de son temps pouvait avoir gardé dés formes vieillies qui Tempéchèrent de reconnaître un dialecte hellénique.
* Tète d'Hermès, à droite, coiffée d'un pétase orné d'un rang de perles. ^. AINI (pour AINION). Bouc marchant «^ droite; à ses pieds, un vase. (Monnaie d'argent.)
' Cf. les Aîbanensche Studien (1854), de von Hahn, consul d'Autriche en Grèce. L'auteur pense que les Albanais ne sont ni Pélasges ni Thraces, encore moins Gètes, mais de la race des Macédoniens, avant que ceux-ci se fussent hellénisés, qu'enfin ils appartiennent à la même grande famille de peuples que les Aryas d'Orient et le reste des nations indo-européennes. M. Benloew (La Grèce avant le» Grecs et Analyse de la langue albanaise) est d*une opinion difTérente; pour lui, les Pélasges n'ont aussi rien de commun avec les Hellènes, si ce n'est d'avoir habité avant eux la Grèce. M. D'Arbois de Jubainville {Les premiers liahilanls de la Grèce) met les Pélasges en dehors de la race indo-européenne. Je confesse mon incompétence à trancher de pareilles questions qui ne regardent qu'indirectement Thistoire politique de la Grèce et que j'avais déjà refusé de discuter dans mon Histoire des Romains (t. I, p. XXXVI, n. i) ; ce qui ne m'empêche pas d'applaudir aux efforts que font les érudits pour dissiper ces ténèbres. Schœmann {Griechische Alteithûmer^ 1. 1, p. 4) applique le nom de Pélasges à la masse des premiers habitants de la Grèce, quelle que fût leur origine; mais il reconnaît que les populations des côtes occidentales de l'Asie Mineure et celles de la Grèce et de l'Italie étaient de même sang.
♦ Liv. V, 5.
toutes les nations. S'ils n'avaient eu qu'un chef, ou s'ils avaient su s'entendre, ils eussent été invincibles. Ils habitaient à l'orient des lllyriens et dans l'Asie Mineure, où les Phrygiens, les Mysiens et les Bithyniens étaient de leur sang. Il paraît qu'un rameau de ce peuple s'étendit à travers la Macédoine jusque dans la Piérie, où il serait arrivé à un développement relativement avancé de civilisation, et d'où il exerça une influence considérable sur la Grèce. Il honorait Ares, le dieu des combats, figuré par un fer de lance ou un glaive sanglant ', et Hermès, le dieu des pâtres, pour qui l'on entassait les pierres en monceaux au bord des chemins.
Les dieux de la Grèce lui sont arrivés de deux côtés, par mer dans le Sud, par terre dans le Nord, et il n'est pas toujours facile de reconnaître quel courant apporta telle légende et tel dieu. De la Thrace paraissent être venues :
Les Muses, chastes déesses, nées dans la Piérie macédonienne, mais dont Hésiode croyait entendre les chœurs gracieux sur l'Hélicon de Béotie ;
Jupiter, que les Grecs faisaient siéger au-dessus des nuages qui couvrent la cime de l'Olympe;
Apollon, divinité asiatique qui, par certains rites de ses fêtes, se rattache aux pays du Nord ;
Bacchus, enfin, ou Dionysos, qui eut des adorateurs dans la Thrace et la Macédoine bien longtemps avant d'en avoir dans la Grèce.
On faisait naître encore parmi les Thraces d'anciens poètes : Orphée,
Apollon hyperboréen*
Tète d'Oi-phée
^ Voy. Hittoire de* RomainSy t. VII, p. 429, le culte de la hache.
* Peinture de vase, d'après Lenormant et de Witle, Élite des monuments céramographiques. H, pi. Y. — Le dieu monté sur un grifTon, tenant sa lyre de la main gauche, une branche de palmier de la droite, quitte ou gagne la région des Ilyperboréens. Chaque année, au printemps, il quittait cette contrée mystérieuse et lointaine, pour se rendre dans ses sanctuaires de Delphes et de Délos, où son retour était célébré par des fêtes.
' Tète diadémée d'Orphée, à droite, sur une monnaie d'Ântissa de Lesbos. Le revers porte laIégendeANTIS(^Àvtio9a(ttv), avec une léte barbue coifTée d'une haute tiare. (Monnaie de bronze.)
■ia IIISTUIKK LKGKNDAIRE (200Û-H04?).
Musée et Eutnotpos. Homère ne connaît pas ces premiers chantres de la Grèce, qui n'ont sans doute nulle réalité historique', mais il
Thamyri s jouant de la lyre*.
nomme Thamyris, le musicien thrace qui osa défier les Muscs au'
combat du chant et qu'elles punirent de sa défaite en
brisant sa lyre et en lui ôtant la voix.
A une époque postérieure, quand la Grèce avait déjà
la plupart de ses peuples, ces Thraces pénétrèrent, dit-on,
avec leurs dieux et leurs légendes jusqu'à Daulis, dans la
['■■ocnii et Philo- Phocidc, OÙ Ics poètcs plaçaient la tragique histoire de
un'r à^T^rtë Philomèlc, et celle du festin sanglant de Térée, un de
iBtciedeson leurs Foi^' ; ils se seraient établis sur les pentes de fils It\s'. *^
l'Hélicon, où l'on montrait le tombeau d'Orphée et le
temple des Muses, peut-être mémo jusque dans l'Attique, où ils au-
' Les chants aUribuës à Orphée, notamment sa Théogonie, Turent l'œuvre des écoles orphiques du siiième siècle. Il ne nous reste rien de la poésie antérieure à Homère, quoiqu'il soit bien certain qu'il y a eu avant lui beaucoup de chantres et beaucoup de poésie, car une iittératurc ne débute point par un chef-d'œuvre : Vlliade est une On et non pas un commencement. Aristote ne croit pas à l'existence d'Orphée, que Platon admettait.
■ Peinture de vase, d'après le Mtueo Cregoriano, 11. pi. XIX, 3 a. — Thamyris ou Thamyras (BANÏPAS), coiffé du bonnet plirjgien et couronné de laurier, chante en s'accompagna nt de )a lyre devant trois Huses.
■ Pierre gravée du Cabinet de France, n" 1808 du Catalogue {grenat d'Orient de 20 miU. sur 15). —Térée est assis devant un trépied, au pied d'un arbre sur lequel sont perchés une hirondelle (Proc.né), un rossignol (Philomète), une huppe (Térée) et un chardonneret (Itys).
• Voici le résmné de cette légende que nous ont conservée Anacréon. Apollodore et Ovide : Pandion, roi d'AUiènes, donna sa flile Procné en mariage à Térée, roi de Thrace. Philomèle
raient institué, à Eleusis, le culte de Gérés*. Les Athéniens prétendaient avoir sur une de leurs collines le tombeau de Musée.
Contre ces poétiques traditions s'élèvent les récits d'Hérodote sur les Thraces de son temps. « Les Gètes, dit-il, sont les plus nobles et les plus justes des Thraces, et ils se croient immortels parce qu'ils s'imaginent que celui qu'ils perdent ne meurt pas, mais va retrouver leur dieu Zalmoxis. Tous les cinq ans, ils tirent au sort quelqu'un de leur nation et l'envoient auprès de Zalmoxis porter de leurs nouvelles et représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d'entre eux sont chargés de tenir chacun un javelot la pointe en haut, tandis que d'autres saisissent par les pieds et par les mains celui qu'on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle et le lancent en l'air de façon qu'il retombe sur la pointe des javelines. S'il meurt de ses blessures, ils croient que la divinité leur est propice ; s'il n'en meurt pas, ils l'accusent d'être un méchant. Quand ils sont las de lui faire des reproches, ils en députent un autre vers leur dieu, de la même manière, et lui donnent aussi leure ordres, tandis qu'il est encore en vie'. » Ce récit ne montre pas des mœurs bien douces, mais il attesterait que les Gètes avaient sur l'immortalité de l'âme une plus ferme croyance que celle des Grecs aux anciens jours, et l'on s'étonnera moins de voir arriver plus tard de la Thrace les idées qui formeront le fond de l'orphisme'.
Quant aux tribus qui peuplèrent la Grèce proprement dite, elles sont connues sous les noms fameux de Pélasges et d'Hellènes, les premiers précédant les seconds, et ceux-ci héritant de ceux-là, que peu à peu ils chassent, exterminent, ou absorbent, de manière à rester seuls maîtres du pays : révolution lente, qui n'est pas encore pleinement accomplie au temps d'Homère.
Les Grecs désignaient, sous la dénomination générale de Pélasges,
suivit sa sœur. Térée, durant le voyage, la déshonora, lui coupa la langue, et renferma dans une demeure écartée. Elle retraça ses malheurs sur la toile avec une aiguille, et les révéla ainsi à sa sœur qui, pour se venger, fit manger àTérée son propre fils Itys. Â la Un du repas, Philomèle jeta à Térée la tête de son enfant. Les deux sœurs s*enfuirent, et furent changées Tune en hirondelle, l'autre en rossignol.
' S*il fallait accepter ces traditions, il serait nécessaire de distinguer ces Thraces primitifs de ceux qu'Hérodote (V, 3 et suiv.) connut et qu'il trouva encore livrés à toute la férocité des âges barbares : les femmes enterrées avec leurs maris, les enfants vendus par les pères ; surtout si, comme il semble convenable de le faire, on leur adjoint les Gètes, qui, de son temps, faisaient encore des sacrifices humains.
« Liv. IV, 95-94.
' Toyez, plus loin, chap vi, § 6, le Ctdte des morU, et, au chap. xv, VOrphisme.
les peuplades qui les avaient précédés sur le sol de la Hellade. Mais ils avaient aussi pour chacune d'elles des noms particuliers, ceux de Dryopes ou hommes des forêU, de Léiègei ou troupe» ckoùiet(!), de Cavrcônes qui laissèrent leur nom à une partie de l'Élide, de Lapithet, de Perrhèbex, qui avaient un sanctuaire dodonéen avec ses chênes sacrés sur l'Olympe, de Phlégyens, à'Àonet, de Hyantes, etc.
Les Corybantcs et Zcus enCsnt'.
D'après les traditions et les probabilités historiques, mais sans aucune certitude, on peut dire que les Pélasges helléniques descendirent des régions du Nord, dans la Grèce. Après avoir traversé la Thrace et la Macédoine, ils occupèrent l'Épire et ta Thessalie; de là ils gagnèrent, de proche en proche, la Grèce centrale et le Péloponnèse, où l'Allique et l'Arcadie passèrent pour avoir donné naissance à toute la race. Dans les Iles, qu'ils occupèrent aussi, ils durent admettre au partage les Curetés, les Corybantes, les Dactyles Idéens et les Telchinet,
' Bas-relH>r d'un autel du Capitole. d'après te Mtaeo CapUolino, IV, laf . VII, et Overbeck, Criechiêdie Kuniimglhotogie, Atlas, pi. IV, 1. — De chaque côté du dieu enrant, qu'allaite la chèvre Amalthée, dansent les Coryhanles ou Gurèles. Ils frappent leur épée contre leur bouclier pour empêcher Kronos d'entendre les cris de son fils, qu'il veut dévorer. A gauche e$t assise une femme, peut-être la nymphe Adrasteîa, qui veillait sur Zeus, avec sa sœur Ida.
qui leur apprirent à travailler les métaux. Mais ceux qu'on désigne sous ces noms étaient moins des tribus étrangères que des colonies de Pélasges ou d'Hellènes asiatiques plus avancés en civilisation, et qui apportaient leur industrie et des notions religieuses plus développées à leurs frères restés barbares, dans leur long voyage autour de la mer Egée. Ces peuples disparurent de bonne heure, et leur nom ne subsista que pour désigner les prêtres de certains dieux. Peut-être ne furent-ils jamais autre chose.
m.— RENSEIGNEMEiNT PRÉHISTORIQUES FOURNIS PAR LES LÉGENDES.
Quelle confiance faut-il accorder aux légendes conservées par les poètes ou recueillies par les écrivains des âges postérieurs?
Gomme la mer joue, le long de ses rivages, avec les rochers que la falaise lui jette; comme elle les roule incessamment sous ses flots, les use et les brise, ou les transforme en les couvrant de toutes les richesses de la double vie qu'elle peut faire éclore, ainsi l'imagination des peuples et la fantaisie des poètes jouent avec les noms et les faits que la tradition leur apporte, les divisent ou les unissent, les mélangent d'éléments étrangers ou les enveloppent des plus riches parures : et l'histoire se perd sous la fiction. Lorsqu'à cette puissance créatrice de l'imagination populaire, qui ne se plaît qu'aux récits merveilleux, succède la réflexion, qui remplace la foi au surnaturel par l'analyse patiente et la comparaison des faits; quand la critique, en un mot, veut interpréter les particularités de la légende et expliquer les traditions des vieux âges, alors naît le chaos des systèmes. A ne voir que les détails, on reste dans l'incertitude; à regarder l'ensemble, on peut découvrir une vérité générale et suffisante.
L'histoire doit donc étudier ces légendes par le motif qui vient d'être dit, et aussi par un autre : c'est que la Grèce a vécu de ces fictions, et qu'elles ont inspiré ses artistes et ses poètes, qui ont transmis aux générations les plus reculées des types que nous retrouvons partout autour de nous. Si les littératures modernes parlent moins qu'au siècle dernier d'Apollon, des Muses et des Nymphes, les peintres et les sculpteurs n'ont encore oublié ni Homère ni Phidias, qui ont consacré, l'un par ses vers, l'autre par le marbre ou le bronze, les grandes aventures des héros et des dieux.
La vérité générale que révèlent les récits relatifs aux plus anciens
temps de ta Grèce nous semble être l'existence d'une période pélasgico-ionienne qui vît la formation des premières villes ainsi que des premiers cultes, et où étaient déjà unis par des liens étroits le continent grec et cette côte asiatique entre lesquels les îles de la mer Egée s'élevaient comme les arches brisées d'un pont. L'histoire répond ainsi à la géographie.
Les rivages orientaux de la Grèce ont été, en effet, dès les plus anciens jours, visités par les peuples des rives opposées de l'Asie, qui s'avançaient sans crainte sur cette mer pacifique où chaque soir une île donnflieXrJ^'"""" "ait refuge à leurs vaisseaux. A l'occident, les côtes de l'Élide et de la Messénie sont bien autrement fertiles : c'est pourtant à celles d'Argos et d'Athènes que se sont attachées les plus anciennes légendes, preuve certaine que la vie s'y est éveillée d'abord. Les Grecs des âges postérieurs trouvant ce fait dans leurs traditions ont, selon l'habitude, remplacé ces mille voyages obscurs par quelques expéditions fameuses, et attribué à un petit nombre d'hommes les effets produits par ■ l'influence de relations dix fois peut-être séculaires. Ces personnages, devenus les représentants de l'influence orientale sur ta Grèce, sont surtout Cadmus, qu'on a fait Phénicien, Danaùs et Cécrops, qu'on a faits Égj'ptiens. Voici en quelques mots leur légende.
Le premier, iils d'Agénor, roi de Tyr et de Sidon, avait pour frères Phénix et Cilix (les Phéniciens et les Ciliciens), et pour sœur Europe, que Jupiter enleva et transporta en Crète, où, en face de l'Asie, l'Europe commence. Cadmus poursuivit sa sœur; pour la trouver, 11 voyagea longtemps et visita maint pays. Arrivé en Grèce, il consulta l'oracle de Delphes. «Ne cherche plus ta sœur, répondit Apollon, mais suis la première génisse qui se trouvera sur ton chemin et fonde une ville au lieu où elle s'arrêtera. » Elle le conduisit en Béotie, auprès de la fontaine Arcia. Un dragon gardait ses eaux sacrées;
flevers d'une monnaie de bronze de l'empereur Gallien, frappée à Tyr. — Cadrans, debout, lient une palère et une haste, son péplos est sur le bras gauclie; à ses pieds, une vache eouetiée; {rfus haut, l'enceinte murée de la ville de Tli^bes, avec une grande porte; dans le champ, on lit eHBE. En légende : COL. TVRO. ÏETRO. Le coquillage placé devant la vache est le murex avec lequel on fabriquait la pourpre; c'était le symbole de la ville de Tfr.
* Pierre gravée du Cabinet de France (jaspe noir de 12 miU. de haut, sur 10 de larg.). — Le héros, casque en tète, bouclier et lance au bras, fait un geste interrogatiT; devant lui est un autel autour duquel s'enroule un serpent. (Chaboui)let, Catalogue général et raitonaé dtt atmiet et jtierret gravéetde la BiM. Impériale, etc., n" 1794.)
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Cadmus le tua, et sema ses dents sur la terre. 11 en sortit des hommes armés qui aussitôt s'attaquèrent, tous périrent, excepté cinq, qui l'aidèrent à bâtir une forteresse, la Cadmée, autour de laquelle Thèbes plus tard s'éleva, et qui devinrent les chefs des cinq plus nobles maisons thébaines. Cadmus avait apporté l'alphabet phénicien, que les Grecs adoptèrent', l'art d'exploiter les mines et de fondre les
Acléoii dévoré parles cliiciis de Uiaiic*.
métaux. Ses descendants furent célèbres par leurs malheurs : Peuthée. que les Bacchantes mirent en pièces; Actéon, le rival de Uiane à la
< Le plus ancien alphabet grec élait composé de vingt-deui lettres phéniciennes. Plus tard, après la guerre du Péloponnèse, en 403, li-s AIhénieus adoptèrent l'alphahel ionien, qui comprenait deux lettres de plus el qui lievint rommun à toute la Grèce.
* Métope d'un temple de Si'liuoiile. d'apris une photographie. Le visage et les parties nues du corps de la déesse sont en marbre : tout le reste est en pierre. La représentation est conforme à la légende d*Acléoi), telle qu'elle était racontée par le poète Stésichore d'Himèro. Voulant empêcher l'union de Séiiiélé et d'Acléau, Diane jeta sur lui une peau de cerf et les chiens àr la déesse, ainsi trompés, ledévorérent. Sur la métope on distingue encore neltemenl la |>eau et les cornes de ranimai. Actéon se défend avec son épée.
SO HESTOIRK LÉGENDAIUK f'i«O0-l 104?).
chasse, qui, un jour, osa la regarder se baignant dans une fonlaitic et fut par la déesse irritée changé en cerf, puis dévoré par ses propres chiens; enfin Sémélé, que Jupiter aima. Sur le perfide conseil de Junon, elle voulut voir le dieu dans l'éclat de sa majesté, au milieu des cciairs et des tonnerres, mais le feu céleste la consuma. L'enfant
llacoliuB et Sémélû'.
qu'elle portait dans son sein ne périt pas : Jupiter le prit et le plaça dans sa cuisse, jusqu'au moment fixé pour sa naissance : c'était
' (iravure sur un miroir étrusque, d'après GeTharâ, Etruikiidie Spifyet,\, pi. LXXXni. — Sômélé (Semia), penchée en avant, pressa doiu-'emeut sur son sein le jeune Dionysos, dont elle tient lelhyrse; celui-ci, la tète rejctée en arriére, enlace su m^re. Une légende voulait que, Hprès une longue séparation, le dieu eût retrouvé sa nière aux Enfers et l'eût ramenée dans l'Olympe. Apollon [Apidu), une branche de laurier â la ni a tu, contemple la scène, que complète un jeune satyre jouant de la double flûte. Une couronne de lierre encadre cette gracieuse composition-
Dionysos, ou Bacchus. qui donna l'ivresse joyeuse, mais aussi l'exaltation farouche, quand les initiées à ses mystères, courant par les montagnes, échevelées. demi-nues, déchiraient les proies vivantes et buvaient leur sang'.
Lycos. Amphion à la lyre harmonieuse, Laïos et Œdipe sont nommés parmi les successeurs de Cadmus, lesquels payèrent souvent tribut à la puissante ville d'Orchomène. Notons en passant que les tragiques Grecs, qui se sont tant occupés des malheurs de la postérité de Cadmus, ne savent rien de l'origine phénicienne de cette race.
Ai^os, au bord de son golfe hospitalier, fut peut-être la plus ancienne cité de la Grèce, le point où se rencontrèrent les indigènes et
les étrangers. On a vu que, selon Hérodote, les Phéniciens ravircnl lo sur ce rivage, par représailles de l'enlèvement d'Europe. Ces noms sont faux, mais le fait est vrai, en ce sens que l'homme et la femme étaient alors et restèrent longtemps le principal objet de la piraterie et des échanges. La tradition établissait de nombreux rapporis entre Argos el l'Égjpte. C'est de la Libye que les Argiens avaient reçu le blé qui leur se ni t de semence; c'est au bord du Nil qu'lo termina ses courees aventureuses, de là enfin qu'arriva Danaûs avec ses cinquante filles, qui tuèrent, sauf un, leurs cinquante époux, et furent condamnées, dans les Enfers, à remplir éternellement un tonneau sans fond. Fils de Bélus, Cadmus propagea le culle d'Apollon, et sa galère à cinquante rameurs apprit aux indigènes à se risquer sur les Ilots. Après lui, on voit, dans l'Argolide, Prœtos qui appelle les Cyclopes de Lycie*
' Voypi. ci-dessous, ]? rhap. ït, et les Bacchante» d'Euripide.
' Bas-rctief d'un autel du Vatican, d'après le Muêée Pie-Clémentin, III. pi. \XXVI.
^ Ce petiplt> a!ii,ilique dps Cycloprs n'élail. bien cnlendii. qu'un myllie. Pour Hésiode, les
52 HISTOIRE lËGENDAIRE (2000-1 lOi?).
pour construire les murailles de Tirjnthe; le héros Palamède, fondateur de Nauplie et l'inventeur des poids, des mesures, des lettres et du calcul'.
Dans l'Attique, c'est un sage d'Égjpte, Cécrops, qui, chassé de Sais sa patrie, par la guerre civile, aborde au Pirée, épouse ta fille du roi du pays et lui succède après sa mort. Les habitants vivaient encore épars, il les réunit en douze bourgades, leur enseigna à cultiver l'olivier, à extraire l'huile de ses fruits et à retirer de la terre diverses espèces de grains. Afin de mieux resserrer les Mens du nouvel
Naissance d'ErichtIivnius*.
État, Cécrops institua les luis du mariage, les rites funéraires, qui consacrèrent la mémoire des morts, et le tribunal de l'Aréopage, qui siégea sur la colline de Mars (Ares) et dut prévenir les violences par des jugements équitables. Avant de mourir, Cécrops bâtit, à 8 kilomètres de la mer, sur une masse de rochers largement aplanie à son sommet et pourtant inaccessible, si ce n'est du côté de l'ouest, la forteresse imprenable qui porta son nom, Cecropia, et au pied de laquelle se forma peu à peu la ville d'Athènes. Au nombre de ses seize successeurs on compte : Amphictyon, qui réunit tous les peuples
Cydopes étaient la personnification de la Toudre et des feux souterrains. Plus lard, on en fil les ouvriers de Vulcain ; plus tard encore, el par conséquence, des géants, auiquels on attribua toule conslruclion considérable; on les Qt venir de Lycie parce que c'était la contrée volcanique la mieux connue des anciens Grecs.
' Les poids en lave trouvés à Santorin sonl en corrélation systématique ; les hommes qui s'en servaient étaient pourtant bien antérieurs à l'époque d'Homère, el ils les avaient certainement reçus de la c4te d'.\sie. L'alphabet grec était aussi une importation phénicienne. Hais, avec leur goût de la simplicité et de la personnification, les Grecs ont attribué ii Palamède toutes les inventions connues dans l'âge héroïque.
» Peinture de vase, d'après les Monum. delV Intl. arclieol., X, pt, XXXVtlL —Devant Cécrops (KEKPO^), moitié homme, moitié dragon, qui s'appuie sur un sceptre et porte une couronne sur la télé, sa mère (FE ou la Terre) sortant à demi de la terre, tend Ërichthonios (EPIxeONIOS) H Alhéna (AeHISAlA). La protectrice d'Athènes re<;oit l'enfant dans ses bras. Derrière Athéna se trouve lléphaîslos (H*A1STOS), le père d'Érichthonîos, puis accourt Hersé, fille de Cécrops (EPSE), Sur l'autre côté du vase, que nous ne reproduirons pas en entier, sont représentés deux femmes et trois hommes, d'abord Aglauros (|*A-i]AAl*POS), fille de Cécrops. puis Erechthéc (EPEXeEVS), Pandrose (nANi[poTOî]). fille de Cécrops, enfin Egée el Pallas.
voisins des Thermopyles dans une ligue à laquelle il donna son nom;
Érichlhonios, qui immola sa fille pour obtenir une victoire ; Ërechthée ',
qu'on dit chef d'une nouvelle colonie égîp(ienne de
laquelle Triptolème apprit une méthode plus sûre
pour semer et recueillir le blé; enfin Egée, père de
Thésée.
Les Mégariens nommaient aussi parmi ieui's anciens princes un Égjplien du nom de Lélex. .. j^,^ ,
Ces traditions sont aujourd'hui abandonnées. La plupart des écrivains de l'antiquité regaixlent Cécrops comme un indigène de l'Attiquc; il faudrait probablement aller plus loin et
Ti'ii>tulème'.
ne voir en lui, comme dans Érichthonios, le dieu serpent, dans
< Ërichlhoriios pl Éroclilliéo nnl è.lé lon);lemjis réunis en un sfui personnage. Platon, dans le Critiat, semble les avoir, |Kinr la première fois, séparés, Hoinêri! ne connaît qii'Éreehthée cflmme roi d'Alhènes (Iliade. ]i, 547; Od., VU, 81).
» Triplolème, delmiit snr un char conduit par deux dragons ailés. Revers d'une monnaie d'.inceiil Trappée à l'efliKie de Caracalla, dans la ville de Tarse en Cilicie; en lé|;ende : AQPEA. Crror. AOO. C. r. ï. TAPCQ. {Gratification de blé accordée à la ville de Tarie par l'empereai; contul pour la troitième (oit) .
* Peinture d'un vase de la fabrique d'Iliéron, d'après les Monum. dell' Intl. archeol.. K. pi. XLIII. Triptolème (TRirrTOAEMOS) , tenant une palèredans la main droite et des épis dans la main (laucbe. est assis sur nn char ailé d'où s'élancent deux serpents. l)evanl lui, Proserpine (4>£R0'I>\TTA) tient de la main gauelie une torche, de la draile une (enocFioé, qu'elle incline vers la palère de Triptolème. Derrière le cbar est béniéler (AEMETRE), une torcbe et des épis dans les mains. IWté sur son char, le héros s'apprête à parcourir le monde, qu'il initiera aux hieiirailsde l'agrienlture.
Triptolème, l'inventeur de la charrue et de Tagriculture, et dans la plupart des personnages de ces vieilles légendes, que des allégories personnifiées, des idées dont la poésie a fait des rois, des héros ou des dieux*. Thucydide dit bien qu'avant la guerre de Troie les Cariens et les Phéniciens avaient occupé une partie des îles, mais il ne fait aucune mention de ces colonies de Danaûs et de Cadmus venues de rÉgjpte et de la Phénicie sur le continent grec, et, à la différence d'Hérodote, qui, d'après le témoignage intéressé des prêtres de Memphis, sait tant de choses de ces vieux âges, le sévère historien doute que, pour ces temps, on puisse rien affirmer'. Enfin ces étrangers qui fondent des maisons royales, et qui, pour y parvenir, ont dû être nombreux, parlaient des langues profondément distinctes de celle des Hellènes. Si leur influence avait été assez grande pour \ qu'ils saisissent la suprématie politique, elle leur aurait donné la l , force de dominer aussi l'idiome national. Ce ne sont pas d'ordinaire les conquérants d'un pays, supérieurs aux vaincus en civilisation comme en puissance, qui désapprennent leur langue. Le grec n'ayant gardé que bien peu de traces des langues sémitiques, c'est que les Sémites, s'ils sont jamais venus dans l'Hellade, en ont disparu sans avoir pu fonderies dynasties puissantes et durables qu'on leur attribue. Ajoutons que les ruines les plus anciennes de la Grèce ne révèlent pas un art égjptien, quoiqu'on y ait trouvé beaucoup d'objets apportés de ce pays et de la côte phénicienne.
II est vrai qu'au temps où l'on met l'arrivée de ces émigrants orientaux, il y avait en Asie de grands mouvements de peuples; que les traditions font passer tour à tour les Phngiens d'Asie en Europe, puis de ïhrace en Asie, et qu'elles amènent les Amazones jusque dans
« La cigale, qui semble naître de la terre, était le symbole de l'aulocblhonie ; son nom en grec est xepxc(>7nj, d'où par transposition Cécrops. Les Athéniens, en signe qu'ils étaient nutochthones, portaient dans leurs cheveux des ornements en forme de cigale. (Thucyd., 1, 6.) Ërichthonios, fils d'Héphaîstos et de la Terre, était représenté moitié homme et moitié serpent; Érechthée était un surnom de Neptune; une inscription, récemment trouvée, porte ncaciBcôvi 'EpeyOcr. Son temple s'élevait, sur l'Acropole d'Athènes, au lieu où, disait-on, Neptune avait frappé la terre de son trident. Le nom de Triptolème signifie celui qui retourne trois fois la terre. Danaûs, dont le nom est grec, 8avo; (?) sec^ bon à brûler, est une personnification du sol aride de l'Argie, "Ap^oç dfvuôpov (Hésiode, Fragm. 69), et ses filles, avec leur tonneau sans fond, sont les pluies qui arrosent inutilement cette terre qui ne garde rien de l'humidité versée à sa surface. Ou reste, il est bien certain que l'Attique et la côte orientale du Péloponnèse ont dû, par leur position même, recevoir une partie de leurs habitants par mer,
» Liv. I, 1 et 20. Les identifications établies entre les dieux de FÉgypte et ceux de la Grèc^, dont parle Hérodote, ne remontent pas au delà du septième siècle avant notre ère, époque où commencèrent les communications régulières des Grecs avec l'Egypte.
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rAttique, Memnon jusque dans la Troade, les Cariens dans les Cyclades et sur les côtes du golfe Saronique, les Telchines. de Rhodes à Sicyone; qu'enfin, vers le même temps, eurent lieu en Égjpte ce qu'on appelle la sortie des Hébreux et la proscription des impurs, puis les grandes expéditions des Pharaons, qui ébranlèrent l'Asie jusqu'à l'Inde. Autour de la mer Egée, tout était donc en mouvement; quelque chose de ce bruit a pu retentir en Grèce, quelques-uns de ces hommes y venir, quelques-unes des idées et des coutumes de l'Asie y être portées.
Ce n'est pas le fait de la venue de colons orientaux qui est invraisemblable, mais la patrie qu'on leur donne. Les côtes de l'Asie Mineure étaient couvertes, ne l'oublions pas, de populations helléniques ; montées sur leurs « coursiers marins » et guidant leur marche d'après les étoiles, elles chassèrent peu à peu les Phéniciens des îles de la mer Egée et arrivèrent à leur suite sur presque tous les rivages que baigne la Méditerranée orientale. Dès le onzième siècle, les Hébreux connaissaient le nom des fils de Javan (Ioniens) « qui habitent les côtes et les îles de la grande mer », et ce nom, on le lit encore dans les inscriptions hiéroglyphiques des Pharaons de la dix-huitième dynastie*. On peut donc admettre une période, pour nous inconnue, durant laquelle les Grecs asiatiques préludèrent à leur fortune, en nouant des rapports avec les riches nations de l'Orient. Quelques-uns de leurs chefs, habitués à négocier avec l'Egypte et la Phénicie, auront, dans les moments de révolution, quitté leur pays troublé pour se fixer dans la Grèce pélasgique au milieu de peuples de môme langue, auxquels ils apportèrent les connaissances qu'ils avaient acquises dans leur commerce avec les nations de l'Est et du Sud. Mille choses nous montrent les liens étroits qui unissaient les deux continents. L'histoire la plus reculée des Grecs nous ramène constamment en Asie, où ils ont pris la plupart de leurs dieux'. Quelques-uns de leurs procédés d'art et certains types fort anciens peuvent être regardés comme des imitations orientales. La porte aux Lions, de Mycènes, rappelle les gardiens symboliques de la citadelle de Sardes et du palais
• C'est le même groupe d*hiéroglyphes, lus utmm, qu on retrouve dans les inscriptions des Ptolémées pour désigner les Grecs. Les Cariens, qui dominèrent dans les Sporades et les Cyclades, semblent avoir été un mélange de Grecs asiatiques et de Phéniciens. Lassen les tient pour un peuple cananéen, par conséquent de race sémitique (Ueber die alten Sprachen Klfinanenê). C'est également l'opinion de Movers. Les Lydiens sont aussi, pour Lassen, des Sémites. A Santorin, on a trouvé des objets d'origine phénicienne que le commerce y avait apportés.
* Guigniaut. Religion* de Vantiquité, Q, p. i063.
de Niiîive, tandis que les Trésors de Minyas et d'Atrée semblent un souvenir des édifices à demi souterrains de la Phrygie'. On a vu que l'alphabet primitif des Hellènes était un emprunt fait aux Phéniciens, comme le fut leur système Minas». métrique.
Une autre légende, celle du Cretois Minos, prise aussi dans sa généralité, confirme le fait de ces antiques relations entre la .Grèce et l'Asie.
Ce sage roi, dit-elle, le plus puissant des princes de son temps.
l'orie du Ti-ésor d'Atrée. A Hycènes*.
régnait dans la Crète, doni il avait réuni tous les peuples sous sa
' On sait qiie ces prétendus Trésor» sonl des tonibcaux. — u Les conslnictions crclupéennes de la plaine d'Argos, dil M, Berirand (Voijage d'Athène» à Argot, p. 226 el 230), ont le plus grand rapport avec celles qu'on trouve sur les côtes de Lycie et qui portent d'oi-dinaire le nom de mmpt des Lélèget. Le lombeau de Tantale en Phrygie et un certain nomlnv de monuments des contrées voisines présentent eiactement les mêmes caractères de slyle et de construction que ceui de Mjcènes. C'est ainsi que les murs de Tirjnthe étaient la reproduction exacte des constructions lyctennes. a
» Minos delwut regardant à gauche; il tient une branche d'olivier et un sceptre; en li^gende, MINQ. Revers d'une petite monnaie de brome, autonome, de Gaza en Judée.
' D'après une photographie.
domination, et où ii avait fondé trois villes : Cnosse, Cydonie et Hhœstos. Ses lois reposaient sur un principe étranger aux législations orientales, que les citoyens sont égaux entre eux. Si ce qu'on lui atU-ibue ne fut pas une importation postérieure d'une colonie dorienne, il aurait interdit la propriété privée et voulu que des tables communes, dressées en des lieux publics, réunissent tous les habitants. En temps de guerre, la puissance royale était illimitée : dans la paix.
Vue de la bsic de la Suda !>ur les bords de laquelle E'éle\ail la ville di' Hinoa'.
un sénat administrait l'État. Aux esclaves seuls était remis le soin de cultiver la terre. Ixs jeunes Cretois, délivrés des travaux matériels, étaient soumis à une éducation sévère qui avait pour but de développer leurs forces et de leur inspirer les vertus qui font les citoyens utiles. Minos fut aussi un conquérant; il créa une nette et chassa de l'Archipel les pirates cariens et lélèges qui l'infestaient. Toutes les îles, depuis la Thrace jus(|u'à lUiodes, reconnurent son pouvoir, et les colonies qu'il fonda dans quelques-unes, ou qu'il établit sur les eûtes de l'Asie, en assurèrent la durée. Mégare et l'Attique lui payèrent tribut. Une expédition contre la Sicile échoua; il y périt lui-même. Pourtant ou connaît dans l'ile une ville de son nom, Minoa. Son tombeau s'y trouvait à côté d'un sanctuaire de Vénus,
' R'apK's SpratI, Travelt and Retcarchet in CrHr, 11, |i. 131. La villf de Mltioa élait située ;'i l'eiitrw nord de In bnii- de la Sude, eu face d'4ptéra.
m HISTOIRE LËGEISUAIUE (2000-1 lOi?].
rAstarlé de Tvr, dont les Phéniciens lui avaient transmis le ciilto,
qu'ils portèrent aussi dans l'ile de Cythère. Jupiter, pour récompenser
^^^^ sa justice, le chargea avec ses frères,
/^''•<ry^^\ Éaque et Rhadamanle, de juger
/^Éi^^^ 1 ^^^ Enfers les ombres des morts.
y ^a'î '/ ^'"^ i^và, on se trouva embar-
\J*'\\s^r rassè de toutes les aventures misefe
^'^1^^^ sur le compte de Minos, et, par un
Le Hiiiolaui'c el le Inbyriiilbe de Créle'.
procède fort habituel aux écrivains qui voulaient, comme Plutarque avoue l'avoir fait pour Thésée, donner à la légende l'apparence de l'histoire, on dédoubla ce pei-son-
Aslarlé et le Icmi^e d'Astarté de Sycéneg '.
nage et l'on fit vivre, une généralion après le législateur de la Crète, un second Minos sous lequel aurait paru l'industrieux Dédale, et qui aurait bâti le Labyrinthe pour enfermer le Minofaure, que Thésée tua avec l'aide .d'Ariane'. Sous Minos II, la Crète était la plus grande
■ Le Hinolaiiro, iigciioiiillù el tourné ii giiiidif, leiiuiit un gloln: dans la main droile levn>, el peul-éire une Heur de lolus dans 1» gauche. ^. Le Labyrinthe eu eroix,omé au centre d'un asiiv et de quatre carrés creux aux cantons de la croix. (Honnaie d'argent, do Knossos, en Crète, )
» D'après Srhlirmaiin, Mycèna, ti(î- 2fi8 et i'i'i. —Plaques en or repoussé. La déesse est représentée nue, les mains sur In poitrine : une culonibe est posée sur sa tète, deux autres s'envolent de ses épaules.— La Tai^ade du temple, avec un autel au centre et une colouibe sur chacun des angles, rappelle les tiionuaies de l'aplius, en Chypre, où est représenté un temple avec une colombe sur chaque pit.'iiun.
^ Selon huisanias (IX, 3), un donnait te notn du Dédale à toutes les statues de buis, AaiiaX»,
puissance de ta Grèce; mais, après lui, cette domination tomba : Idoménée, le petit-fils du premier roi de la mer, ne put conduire contre les Troyens que quatre-vingts navires.
Nous nous garderons bien de rien affirmer touchant cette histoire de Minos, mais il nous semble qu'ici encore se dégage sans peine de l'ensemble des . ,
traditions un fait incontestable, celui d'une grande puissance exercée, aux première jours de la Grèce, par les Cretois.
Ttiéséc Iiiatit le Hinolaure. — La fuite de Dédale*.
Ajoutons que cette domination maritime et insulaire qui s'établit
ce qui a Tait conjeclurcr par 0. Millier {Manuel d'archéologie) que le nom de Wdale i^lait l'appel- 1 3 lion générique des anripiis statuaires.
' T*le d'Ariane, à dmite, placée dans un eercle où l'on a voulu voir les délours du Labyrinthe. H. KNQSIQN. Jupiter assis à gauche. (ïonnaie d'argent, de Knossos, en Crête.)
■ Peiniixre de vase, d'après hGaseltearchéologiiiue a {MU), pi. Ml (0. Ra;et). ~ Thésée, %urr comme un homme d'àpe mitr, transperce de son épi-e le Minotaure, qu'il a saisi par une come; le fourreau de son épée est pendu i son épaule gauche. Derrière lui, Ariane, immobile dans ce lourd manteau qu'on retrouve sur les statues des Branchides et surl'Héra de Samos, tient le 111 qui doit permettre ii Thésée de retrouver la porte du labyrinthe. Sur la partie du vase que ne reproduit pas notre (gravure sont groupés sept couples de captifs athéniens, dont le sort va se décider : deux des jeunes filles sont visibles à droite de la se- «)nde 5céne, où Dédale ailé échappe à la poursuite d'un cavalier aimé (Minns!).
avant toutes les autres était inévitable. On a distingué dans l'histoire de la formation de notre globe la période insulaire qui précéda celle où apparurent les grands continents. Dans l'histoire de la Grèce, il fut aussi un temps où la vie la plus active était dans les îles et sur les côtes de la mer Egée. La Crète, placée au centre de ce mouvement, le maîtrisa et lui donna sa plus grande force. Voilà le règne de Minos, je veux dire : un effort fait du haut de cette terre qui domine la mer Egée comme une citadelle, pour organiser ce monde mobile et violent, réprimer la piraterie, mettre le commerce à sa place et reconnaître les mers de la jGrèce jusqu'à la grande île de l'Occident, qui était alors VUltima Thule, la Sicile.
Hérodote serait d'accord, au fond, avec cette interprétation des anciennes choses de la Grèce, puisqu'il fait des'loniens les descendants desPélasges*. 11 faut toujours tenir grand compte des paroles du vieil historien, qui était si curieux de recueillir les traditions populaires. Or cette parenté s'explique par ce qui vient d'être exposé. Les Pélasges couvrent les premiers la Grèce; les Ioniens d'Asie y arrivent ensuite par mer, en petit nombre, comme cela doit être pour des temps où la navigation était si précaire, et sans femmes, ce qui oblige à prendre celles du pays. D'abord ils pillent, ravissent ou tuent; puis, peu à peu, ils s'établissent sur ces côtes orientales où nous ramènent toutes les traditions de l'âge primitif, se mêlent aux Pélasges, rameau séparé de leur race depuis plusieurs siècles, et font naître la première civilisation du pays.