I. POSITION GÉOGRAPHIQUE ET CONFIGURATION GÉNÉRALE DE LA GRÈCE
« Qu'entendez-vous par la Grèce? demande ironiquement Philippe de Macédoine aux Étoliens quand ceux-ci lui reprochent d'être un roi barbare. Où placez-vous ses limites? Et vous-mêmes, pour la plupart, êtes-vous Grecs? «
Ce nom eut la même fortune que celui d'Italie : tous deux voyagèrent d'une extrémité à l'autre de la péninsule qu'ils servirent plus tard à désigner tout entière. Un petit canton de l'Épire, celui de Dodone, s'appela d'abord ainsi; mais le mot gagna de proche en proche, et s'étendit peu à peu sur la Thessalie, les pays au sud des Thermopyles et le Péloponnèse. Dans la suite, il comprit encore l'Épire, l'IUyrie jusqu'à Ëpidamne, enfin la Macédoine. Par une autre singularité, le
* Principaux ouvrages à consulter: pour l'antiquité, Strabon et Pausanias; parmi les modernes: Pouequeville, Voyage en Gréc^;; Ghoiseul'^oufiner, Voyage pittoresque en Grèce; Dodwell, Tratds in Greece; Gell, Itin, of Greece, Jonrney in the Morea; colonel Leake, Morea et Northern Greece (i%5(^); Gousinéry, Voyage dam la Macédoine (1851) ; V Expédition scientifique de Morée^ avec les excellents travaux géographiques de Puillon Boblaye que cette publication renferme. Voyei aussi VAtlas de Kiepert et le tout récent ouvrage de C. Neumann et Partsch, Physikaliicke Géographie von Griedtenland mit hesonderer RUcksicht auf dos Alterthum, Breslau 1885. Mais, à ces travaux géographiques, il est indispensable de joindre ceux des membres de TÉcole d'Athènes, qui les complètent ou les rectifient, et qu'on trouvera dans les Archives des missions laUraires ou dans leurs publications particulières. L'École continue, par son Bulletin de Correspondance hellénique, à nous tenir au courant de toutes les découvertes qui se font en Grèce.
nom de Grèce était inconnu à la Grèce : elle se nommait Hellas, le pays des Hellènes, et nous ne savons pas quels motifs ont fait prévaloir le mot de Graeda dans la langue romaine*. Nous-mêmes nous désignons les peuples d'outre-Rhin par un autre nom que celui qu'ils se donnent, comme les pays qui s'étendent de l'Himalaya au cap Comorin ont été appelés d'un nom d'origine persane, l'Hindoustan.
La Grèce est l'une des trois péninsules qui terminent l'Europe au sud. Si l'on mesurait son étendue au bruit qu'elle a fait dans le monde, elle serait une vaste région; en réalité, elle est le plus petit pays de l'Europe. Sa superficie, les îles comprises, est loin d'égaler celle du Portugal; mais ses rivages sont si bien découpés, que leur développement surpasse celui de tout le littoral espagnol. H n'y a pas de pays au monde qui, à surface égale, présente tant d'iles, de golfes, de péninsules et de ports, et où par conséquent s'accomplisse mieux cette union de la terre et des eaux qui est pour la nature la suprême beauté, et pour l'homme la meilleure condition du progrès social. Aussi la mer a-t-elle été de tout temps la grande route des Grecs, si bien qu'ils n'en ont guère connu d'autres. La forte expression latine ttruere viam^ qui rappelle une des gloires de Rome, ses grandes voies militaires, ne trouverait pas à s'appliquer en Grèce, quoique les prêtres eussent la charge de veiller à l'entretien de& routes qui menaient aux sanctuaires nationaux, afin d'en faciliter l'accès*. Ce fait seul montre la différence profonde des deux peuples : l'un qui a pris possession de la terre par son agriculture, ses routes monumentales, ses forteresses, et y a gagné ses rudes vertus, sa vie gros^ sière, toutes ses victoires et sa domination pesante; l'autre qui a eu la mer pour domaine, le commerce pour mobile, les arts pour parure et toutes les curiosités de la pensée.
Au nord, la Grèce tient au massif des Alpes orientales, qui l'isolent,
• Le mot Grec parait signifier vieux : «Ypau;, fpatx ; Fréret (Obtej'vaiions sur Vorigine des premiers habitants de la Grèce, p. 87) donnait le même sens au mot Pélasges, Les deux noms de Grec et d*Henène étaient, suivant Aristote {Météorol,, 1, 14), originaires des environs de Dodone et des bords de rAchéloos, contrée à la fois couverte de marécages et de montagnes : '£XXà; X àçy(OLiOL i^ Itc\v "h :cip\ ttjv Audc&vTjv xa\ tov 'Ax,6XS>ov. . . âxwiv ^dtp et 21eXXo\ IvrauDai xcCi et xaXo(i- (isvoi Ton |iîv F^aïxoC, vûv U 'E>:>.7isti, Le nom de Grecs, que gardèrent sans doute plusieurs peuplades de FËpire, fut étendu par les Italiens aux Hellènes placés derrière elles, de la même manière que nous avons donné aux Germains le nom d^Allemands, qui n*appartient qu'aux peuples de la Souabe, les Alamanni, avec qui nos populations gallo-franques eurent les premiers rapports. Les Romains ont fait de même pour les Rhasénas, qu'ils appelaient Etrusci ou Tusci. Les prêtres de Jupiter à Dodone sont appelés ZùXfii par Homère (Iliade^ XYI, 254), et *£XXo{ par Pindare, ce qui est le même mot.
* Corpus inscriptionum Graecarum, n"" 1688.
POSITION GÉ06BAPH1QUE ET CONFIGURATION GÉNÉRALE. 5 par des obstacles presque insurmontables, de la vallée du Danube, la grande route des migrations asiatiques en Europe. Aussi ces invasions ont-elles passé prés d'elle sans la toucher, de même qu'elle n'a porté de ce côté ni ses colonies, ni sa civilisation, ni sa langue. Par sa configuration, la Grèce regarde au sud. Elle plonge par trois pointes dans là Méditerranée, presque sous la latitude de Gibraltar et en face d'une des plus fertiles provinces de l'Afrique, la Cyrénaïque. Séparée par la merde l'Asie, de l'Afrique et de l'Italie, elle s'en rapproche par
Li Grèce {llellai) entre Jupiter et Minerve, et accompli gnÉc delà Victoire'.
ses Iles. Les Cyclades, qui commencent près du cap Sunion, vont se mêler aux Sporades, lesquelles touchent à l'Asie. Par un temps clair, un navire a toujours la terre en vue. De Corcyre on peut apercevoir l'Italie; du cap Malée, les cimes neigeuses de la Crète, etde cette lie, les montagnes de Rhodes et de la côte asiatique*. Deux journées de navigation menaient de la Crète à Cyrènc; il en fallait trois ou quatre pour atteindre l'Égj'pte. Comment s'étonner que la Grèce ait rayonné bien au delà de ses frontières maritimes par son commerce, ses colonies et sa civilisation, lorsque, devant elle, s'ouvraient tant de routes où les étoiles d'un ciel habituellement sans nuages guidaient, la nuit, les navires? La géographie prépara l'histoire. Des deux côtés
■ D'après le lase dit de Darius, au mus^e de Nnpies. {Monum. dell' Inil. archeol., DE, Itl. 50-51.)
■ La Crète est même reliée à Cjth^re et au Péloponnèse par des bancs sous-marius.
et en face du continent grec, l'antiquité connut : à l'orient, une Grèce asiatique; à l'occident, une Grèce italienne; au midi, sur le vaste promontoire, aujourd'hui désert, de la Cyrénaïque, une Grèce africaine*. Que d'échanges d'idées et de produits entre ces quatre pays, et quelle intensité de vie dans celui qui, placé au centre, était comme le foyer où tous les rayons partis de ce cercle lumineux venaient s'unir en décuplant leur force!