IV. ~ INTERVEiNTION DE LâCÉDÉMONE
Le clergé de Delphes, dévoué aux Alcméonides, avait sanctionné les réformes de Clisthénès, en désignant les dix héros éponymes des nouvelles tribus. Leurs statues furent dressées sur l'Acropole, et Minene eut, pour gardiens de son temple, les représentants divins de la cité. Mais l'aristocratique Lacédémone, en ramenant les Alcméonides à Athènes, avait cru renverser un tyran et fonder une oligarchie. Trompée dans son attente, elle accueillit les plaintes d'Isagoras, dont Cléomène avait été l'hôte pendant qu'il assiégeait la citadelle', et un héraut vint réclamer le bannissement de Clisthénès, comme membre d'une famille souillée. Clisthénès ne se sentit pas assez fort pour résister et sortit d'Athènes. Cléomène y arriva, chassa sept cents familles que lui désigna Isagoras, supprima le conseil des Cinq-Cents et voulut donner tout le gouvernement à trois cents citoyens de la faction oligarchique. Le sénat, refusant de céder à la violence, appela le peuple à sauver les lois, et les conspirateurs, qui s'étaient emparé de la citadelle, y furent assiégés. Cléomène essaya vainement de gagner à sa cause la prêtresse de «Minerve; elle l'arrêta lorsqu'il parut au seuil de la cella pour interroger la déesse : « Étranger lacédémonien, lui cria-t-elle, recule et ne pénètre pas dans le sanctuaire; il n'est pas permis aux Doriens d'entrer ici. » Il tint deux jours; le manque de vivres le força de capituler, et Isagoras s'échappa avec lui. Mais ceux qui l'avaient soutenu furent condamnés comme traîtres et exécutés. Pour la seconde fois, Athènes chassait la tvrannie et se relrempait dans la liberté. Elle y trouva une force nouvelle.
* On croyait même que Cléomène avait mis dans ses intérêts la femme d7sagoras. (Hérodote, V, 70.)
LES PISISTRATHIES ET CLISTIIÉKÈS (560-500). ^fl7
Elle en avait besoin, car le péril était grand. Cléomène amassait une armée et allait cntrainer Sparte à une guerre ouverte. Chalcis, Égine, jalouses de la marine naissante des Athéniens, voyaient avec joie l'occasion de la détruire; Thèbes, celle de se venger : Ilijjpias se croyait déjà rétabli. Clisthénés lenta une démarche hardie.
Son père avait dû une partie de ses samah de ciiuid»<.
richesses à Crésus, il tourna comme lui
les yeux vers Sardes et sollicita l'alliance du gouverneur de cette ville. Le Pci-se Arlapherncs ne connaissait d'autre alliance avec le
grand roi que la soumission à ses ordres; il demanda aux envoyés de Clisthénés l'hommage de la (erre et de l'eau. Le peuple, moins facile que ses ambassadeurs et peut-être que son chef, à qui cette aventure coûta son crédit', rejeta le traité, mais s'arma. Cléomène
« Tèlc (liad^méo de Chalcis. à droite. H. XAAKI (X«lx.Sin>v) SrENF.ill (MEvttii;io(, nom do magistrat). Aigle lultanl contre un serpent. (Monnaie d'arseiit du Cabinet de France.)
• Peinture sur une ninphore panalliénaïque, d'apK-s 0. Jalin, De antîqutKimû Minm-nx nirmdarrit Alticù, Taf. II, 1. —En avant de la slaliie d'Alhéna Promachos. se dresse l'aiilel. Viennent la TÎctime et les trois personnages qui offrent le sacrifice : devant eux est la pi-i^tresse d'Atliéna qui, des branches a la main, asperge l'aulel.
> A partir de ce moment, il disparaît de l'histoire. On ne sait s'il ne fnt point banni par l'ostracisme à la suite de cette fausse di'niarche; Élien {Hitloriie Yarite, XUI, 25) faflirme.
408 DE L'INVASION DOIllESNE AUX GUERRES MÉDIQUES (1104-490). arrivait et allait attaquer du côté d'Eleusis, tandis que les Béotiens, réunis aux Chalcidiens. prendraient l'Altique à revers, du côté du nord et les Éginètes sur le littoral.
I.es Athéniens coururenl à l'ennemi le plus dangereux, au-devani de Cléomène. « Les armées, dit Hérodote, allaient engager l'action, lorsque les Corinthiens, reconnaissant les première qu'ils faisaient une guerre injuste, changèrent de dessein et se retirèrent. Leiit
exemple fut suivi par Démarate, second roi de Sparte. Son dépari entraîna la retraite de toutes les troupes. Ce fut' cette dissidence qui motiva la loi par laquelle il est défendu aux rois de Lacédémonc de se trouver tous deux en même temps à l'armée. »
Corinthc avait fait défection, non par amour pour Athènes, mais par jalousie contre Égine, sa rivale, que cette guerre aurait Tait grandir, et Démarate, qui n'avait nul souci d'Athènes, s'inquiétait beaucoup de l'ambition de Cléomène. Débarrassés des Spartiates, les
Cli«llipn<'5 avait-il préparé, pour lui-même, une tyrannie populaire! On le dit : mais le^ fail^ ne le démontrent pas, el, sans eux, personne n'a le droil de prétendre que le grand réformnleur nVlait qu'un ambitieux vulgaire.
■ D'après le Tour du Monde, XSXU, p. 33. — La roule descend vers le golfe d'Ëleusb : l'antienne voie Sacrée inclinait davantage sur la droite. A l'horizon, à gauche, on voit les monts
Athéniens tombèrent sur les Béotiens avant l'arrivée des gens de
Chalcis; ils leur tuèrent beaucoup de monde, firent 700 prisonniers, et le même jour débarquèrent en Eu-
,bée, où ils remportèrent une si com- ■■''''^^S^.
plèle victoire, qu'ils purent envoyer ' U^ B^ \
dans l'ile 4000 colons ou clérouques i R^ ^i J
. entre lesquels furent partagées les \^ J^
terres des plus riches habitants de
j,, 1 ■ il j- » .u • J Houiiaie ai'chaïque do Corinihe '.
Chalcis. Gardienne pour Athènes du
détroit de l'Euripe, cette colonie contribua beaucoup à la grandeur de sa métropole, par les ressources qu'elle lui procura, soit en blé, soit en chevaux, et par l'influence qu'elle lui donna dans l'Eubèe (507). La démocratie inaugurait glorieusement son avènement par deux importantes victoires gagnées en deux jours. Les Athéniens n'en avaient pas tant fait durant les cinquante années qu'avait duré la tyrannie. Aussi en conçurent-ils un juste sentiment d'orgueil. Ils avaient bon nombre de prisonniers et les gardèrent
quelque temps enchaînés. Avefc la dîme """"'^^ ''^ ^^''""- '" ^"'^'■ de la rançon de 2 mines par tète {200 francs) qu'ils en tirèrent, ils (irent exécuter un quadrige d'airain qui fut placé dans les Propylées et consacré à Minerve. Il portait cette inscription, qui, par sa fierté, annonçait les héros de Marathon ; « Les enfants d'Athènes ont dompté les peuples de Itéotie et de Chalcis; ils ont humilié dans la prison et les fers l'insolence de leurs ennemis. » On conserva les chaînes des captifs dans l'Acropole; Hérodote, qui les y vit, ajoute : «Depuis cet événement, Athènes ne cessa de s'accroître, et sa prospérité a prouvé, chez elle, comme partout ailleurs, les avantages d'un État où chacun jouit des mêmes droits. En effet, tant que les Athéniens furent soumis aux tyrans, on ne les vit pas supérieurs dans la guerre aux peuples qui les environnaient; mais ils les surpassèrent du moment qu'ils eurent brisé la tyrannie. Pour un maître, ils n'avaient jamais eu le désir de s'illustrer; devenus libres, ils le voulurent et ils y réussirent, parce qu'alors chacun travailla pour soi-même. »
* Pégase bridé, volant ii gauche; dessous, le koppn, initiale du nom de Corinihe. ^. Carré crcui. (Argent. — Voy. Friedlânder, n* 21, pi. I, p. 55.}
■ Bouclier béolien. Sj. kAlQK, nom d'un magistrat. Amphore. (Honnaie d'arf^nt du Cabinet de France, n* 439,)
470 l)E L'nVASION DORliiNNE ALX GUERRES MtDIQUES (1104.4901. A côté de ces trophées de la victoire s'élevèrent ceux de la liberté. Sur la voie Sacrée qui montait à l'Acropole, où maiDlenanl les dieux seuls résidaient, on dressa les statues d'Harmodios et d'Arislogiton, qui disaient à tout citoyen allant adorer les divinités poiiades: « Il est beau de tuer un tyran. » Athènes et la Grèce Si' complurent dans ce sentiment farouche ot le transmirent aux meurtriers de César, ou du moins au plus honnête d'entre eux, à Brutus. Cependant les Béotiens, pour réparer Liii.wi monèmoniie (lÉgine '. l*^""" désastre, avaient demandé le secours des Éginètes, en se iondant sur celte raison que Thèbes et Égino, filles du lleuve Asopos, qui avaient donné leur nom aux deux cités, étaient sœurs. A cet argument, les Éginètes répondirent d'une façon tout aussi mythologique : ils envoyèrent les statues des héros Éacides au camp des Béolieus. Ceux-ci n'en fureni pas moins battus et sollicitèrent un secours plus humain. Comme il y avait entre Athènes et Égine une vieille querelledont nous parlerons bienidl, les Kginéles se décidèrent à profiter des nouveaux embarras d'Athènes; pendant quelesThcbainsaltaquaient parle noi'd, ils armèrent une escadre et pillèrent les côtes, avant même d'avoir déclaré la guerre. Athènes prépara aussitôt une grande expédition contre Égine, mais les nouvelles qui lui vinrent du Péloponnèse l'empochèrent de s'engager plus avant.
Lacédémone, toujours attachée bien plus à des intérêts qu'à dos principes, venait do se décider à défaire ce qu'elle avait fait, à rétablir Hippias qu'elle avait renversé. Elle avait découvert la ruse
Soiinaie ai'diaiiiuG <l'r.giiic
' Sur la face, In tortue. Au revers, carrf creux. Ce iingol, qui offre n peine Taspoct mo niHirurmo, représente la première monnaie grecque d'argent. (Colleclion de Luynes, auOaliiiiel (Je France.)
* Celle monnaie, au type de la tortue et du cari^ creux, est un spécimen du monnaynpi* di' l'nrgent dans sa transformation. (Cabinet de France.)
3 La tortue. Beau style. ^. Carré crcui dans lequel on voit un dauphin et les lellres Air (Aî-fiïi):îùv). (Cabinet de France.)
dont s'étaient servis les Alcméonides pour suborner l'oracle de Delphes et provoquer l'expédition de Cléomène. Il lui pesait d'avoir été prise pour dupe, « et de plus, dit crûment Hérodote, elle pensait que l'Atlique, libre, deviendrait capable de balancer sa puissance, tandis que, courbée sous le joug, elle resterait nécessairement faible. » Hippias fut appelé de Sigée à Sparte, et les magistrats proposèrent aux alliés une grande expédition pour le ramener dans l'Attique. L'assemblée se tenait à Sparte même (505). Ces députés d'États libres écout;*Tent d'abord en silence l'étrange proposition de se- Monnaie d%iiic*. courir un tyran. A la fin, l'un d'eux, le Corinthien Sosiclùs, se leva. Il rappela les maux que la tyrannie avait infligés à sa patrie et aux autres cités, reprocha aux Spartiates d'aller contre leur propre histoire et déclara que jamais les Corinthiens ne contribueraient à rétablir un gouvernement dont ils avaient eux-mêmes tant souffert. La plupart des alliés se rangèrent à cet avis. La ligue qui se formait fut tout à coup dissoute, et Hippias retourna tristement à Sigée. Il justifiera Sosiclès, en ne cessant de solliciter des Perses une armée qui lui permît de replacer sa patrie sous le joug et de mettre la Grèce aux pieds du grand roi.
Nous venons de voir Athènes, après bien des troubles et des révolutions, entrer rapidement dans les voies démocratiques et devenir ce que Selon avait voulu qu'elle fût, une réunion de citoyens au milieu desquels ni familles, ni corporations, ni castes n'avaient de droits particuliers et héréditaires. L'égalité devant la loi, la sécurité des biens et des personnes, le libre accès aux charges, aux tribunaux, à l'assemblée générale; des lois écrites qui empêchaient l'arbitraire; un domaine public qui appartenait vraiment au public, puisque le produit des mines, par exemple, était partagé entre les citoyens, quand la cité ne le réclamait pas pour ses nécessités ; mais la direction des affaires réservée aux riches, parce qu'ils avaient plus de loisir, et qu'ils pouvaient, au besoin, faire de plus grands sacrifices; et, avec toutes ces nouveautés, le respect des grands noms, des vieilles familles et de l'ancienne religion du pays; de sorte que tout lien avec le passé n'étant point brisé, l'État ne pouvait se précipiter témérairement vers un avenir inconnu, et que la noblesse athénienne restait l'ornement et la force de la cité, sans être pour elle une menace et un péril. Voilà
* Deux dauphins nageant en sens contraire. Au revers, un carré creux. (Monnaie d'argent du Cabinet de France.)
ATi DE L'INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQIES (H04-490).
quelle était l'Athènes de Solon et de Clisthénès, un gouvernement qui poussait à la libre expansion des facultés de chacun et au dévouement absolu de tous pour la grandeur commune'.
Et cotte grandeur commençait. L'ordre une fois établi au dedans, la république avait bien vite grandi au dehors et était devenue en peu
Atliéna et le Peuple alhéiiicn*.
de temps assez redoutable pour exciter l'envie de la toute-puissanle Lacédémonc. Plusieurs peuples, plusieurs aristocraties, se sont ligués contre elle. Dans le but d'arrêter ses accroissements, Sparte essaye
' C'est l'opinion d'Hérodole, V, 78, et de Thucydide, I, 17, 18.
* Bas-relief servant d'en-léte aux comples des trésoriers d'Alliéna, de l'année 410/409; au musée du Louvre. — A droite et à gauclie de l'olivier sacré de l'Ërechthéion, se tieiineiil Athéna, armée de la lance, et le Peuple alliénien, appuyé sur un sceptre. Le Peuple est de même taille que la déesse et tient de la main droite une des branches de l'arbre. On a touIu reconnaître dans celte scène Athéna conrianl t'ohvier sacré au roi ËrechLhée, mais nous avons déjà rencontré le Peuple sur des bns-reliers analogues {vof, ei-dessus, p. 401), et l'olivier ne sert ici qu'à désigner le lieu de la scène, qui est l'Acropole
des moyens les plus contraires : tantôt elle chasse les tyrans; tantôt elle les ramène ; rien ne réussit. Athènes triomphe de tous les efforts : semblable à un arbre vigoureux dont on tâche vainement de comprimer la sève et d'énerver les rameaux qui vont porter ensemble, comme sous les climats bénis, des fruits et des fleurs. .
Sparte n'aurait pas sans doute renoncé à sa haine jalouse, si un fçi-and événement n'avait tout à coup commandé aux Grecs l'oubli de leurs injures et l'union : nous touchons aux guerres Médiques. Avant de les raconter, il faut que le monde hellénique s'offre à nos yeux dans son ensemble et sa variété. Nous allons parler des petits États (le la Grèce et des nombreuses colonies qui furent la première cause du grand conflit où l'Asie et l'Europe se heurtèrent, et depuis lors n'ont plus cessé de se mêler.
' Tète en m»rbre de Paros découverte sur l'Acropole d'Alhènes en 188"); d'après l'E^pri^itsi; jp/itoXayii^, 1883, pi. VI. — Le marbre ëlail rehaussé de couleurs, dont il reste des tracts nombreuses sur les yeux, sur les boucles d'oreilles, sur le diadème.
tète d'AUiéna'.