‹ Histoire des grecs modernes depuis la prise de ConstantinopleChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ligue entre les Yenitiens , Mathia» Corvioos et Scanderberg. — Expédition âe Mételin , commandée par Giustiniani. — ^Venise attaque les chevaliers de Rho«> des. — Derniers exploits de Scanderberg. — Maho- • met II marche en personne contre lui. — Sa mort. —Continuation de la guerre daPéloponèse. — Ruine de Sparte et df Athènes.

Les Yénitien^ avaient Gontractë l'année précédente une ligue offensive et défensive avec le grandC vaivode de Hongrie, Mathias Corvinus, fils du cé- Icbre Jean Huniades. Ils parvinrent à y faire entrer Scanderberg, qui était de retour en Epire , où 3 se sigtala par de nouveaux prodiges de valeur. Jamais le soltan n'avait Ésiit de plus grands efforts contre lui : une armée de vingt mille hpnimes inondait l'Albanie, tandis qae d'autres troupes ottomanes recevaient Tordre de passer encore dans ce nudheareux pays. Cependant le géniç de Scander- 1^ et son incroyable activité sitffirent contre tant d'ennemis* H ne livra pas un combat dont il ne sor* tît vainqueur, et dans l'espace d'une année, il détrniisit trois airmées turques et battit les' meilleurs généraux de Mahomet II. Il lui fut néanmoins impossible d'arriver jusqu'au Péloponèse pour venger les Vénitiens, Plus il remportait de victoires , et

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plus sa position devenait dangereuse. Les Ottomans remplaçaient plus facilement un bataillon que luimême ne pouvait remplacer un seul homme. Enfin , de triomphe en triomphe^ ce he'ros hâtait sa ruine, et voyait approcher pour sa patrie l'heure de l'esclavage.

Au lieu d'envoyer des troupes en Morée pour y reprendre l'attitude imposante qu'elle y avait avant la guerre (i465), la république de Venise le contenta de faire quelques arméniens maritimes. On joignit un petit nombre de galères à celles qui étaient déjà réunies dans les ports de Napoli , de Coron et de Modon, et l'on conféra le commandement de ces forces à l'amiral Giustiniani. Il se vit à la tête de trente-deux vaisseaux , et le sénat comptait si aveuglément sur son habileté et sa prudence, qu'il ne lui traça pas même le plan des opérations principales de la campagne. Giustiniani commença les hostilités au mois de mai. Il agit d'abord en forban : ses vaisseaux arrêtèrent quelques navires de commerce ennemis, et la barbarie avec laquelle il en extermina les équipages , le rendit odieux à ses propres soldats. £nfîn , après quelques exécutions de ce genre, il se décida à porter la guerre sur les côtes de l'Asie -Mineure, mais en pirate plutôt qu'en général d'armée. Il fit sur le continent plusieurs tentatives, qui se réduisirent au pillage d'im petit nombre de hameaux et au massacre de leurs habitans , puis il s'approcha de Mételin. Celte ville^. située dans l'île de Lesbos, sur l'emplace-

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ment de l'andenne Mytilène, àvail été enlevée par les Ottomans auseigneurGattilusio, Celui-ci s'adressa aux Vénitiens ^ ses compatriotes et ses protecteurs naturels^ pour rentrer en possession de son fief. Giustiniani vint donc mouiller dans la rade de Metelin, et s'empara de la ville presque sans coup fërir. Tous les Turcs qui s'y ti'ouvaient périrent dans les tortures; il est même impossible de se figurer , jusqu'à quel point on porta la barbarie envers ces malheureux. C'était presque autoriser les cruelles reprœailles de Mahomet^ et légitimer sa férocité antérieure. Les Vénitiens n'avaient encore pris que la Yille, à peine revêtue d'un mur d'enceinte; pour la conserver, il fallait aussi emporter Ja citadelle. Giustiniani fit attaquer plusieurs fois ce château, construit sur une montagne d'un difficile accès; mais il y perdit inutilement beaucoup de monde. Les assiégés, instruits du sort qui les attendait, ai* . mèrent mieux mourir sur la brèche que d'expirer dans les supplices. Enfin l'aAiral s'obstinait à ré* duire cette bicoque, devant laquelle" il avait déjà laissé cinq mille morts , lorsqu'on lui annonça l'approche d'une flotte turque et la réunion d'une armée considérable sur le continent voisin. Il se rembarqua précipitamment, après avoir pillé la ville qui ne renfermait que des chrétiens, et vint à Modon mtourir de honte et de remords. Jamais campagne ne fut plus inutile ou plus dégradante pour les Vénitiens; ils ne se signalèrent que par des vols et des cruautés, et loin de venger les Grecs ,

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qu'ils se yantaient de soutenir, ils les accablérenC de plus de maux que les Turcs eux-mêmes.

Dans le temps même où Giustiniani ravageait le territoire de Mëtelin, une autre fldtte vénitienne portait la terreur sur les côtes de Rhodes. Cette île était devenue la propriété des chevaliers de Saint- Jean (Je Jérusalem y et servait comme d'arsenal ht la chrétienté dans les mers du Levant. Si )'on ne se repartait k. la barbarie de cette époque , on ne concevrait pas le déUre des Vénitiens qui , à peine ew état de lutter contre la puissance de Mahomet, divisent oicore leurs forces , dans le seul but d'abattre ceu^l qui devaient être les plus fermes appuis de leur causé. II est vrai qu'entraînés par im faux zèle, les chevaliers s'étaient permis des actes cotidanmables (i); 'mais ne pouvait-on, s'entendre au lieu de se déchirer ? laes troupes de la répcd>lique mirent tout à feu et à sang dans l'intë^ rieur de nie et jusqu'aux portes de ta capitale; le grKori-maitre s^emjpessa d'accorder la réparation qu'on exigeait de lui ; dix mille chrétiens qui au-

(]} Les chevaliers de Rhodes avaient arrête deux vaisseaux de commerce sous pavillon vénitien , et, sans respect pour ce pavillon , avaient enlevé et ré*' duit en esclavage quelques passagers turcs que ces bâtimens conduisaient en Asie. La republique exigea du grand-maître la liberté de ces malheureux ; il re-fusa d'abord et se soumit ensuite. ( Hist, de Venise y psu: Wavagîero , pag. i laj.)

raîeDl pu servir Utilement la cause commune^ furent Tictimes de cette guerre insensée.

La mort du célèbre Jean Huniades arrivée peu de temps après la batailledeBelgrade, en T456,avaitfait dire k Torgueilleux Mahomet qu'il n'avait plus d'adversaires dignes de son courage ; maïs la valeur de Scatiderberg lui prouva qu'il s'était tromper Ce héros, qui semble appartenir au bel âge de la Grèce, se trouve presque déplacé au milieu de l'égoïsme et àe la stupidité des temps modernes. On Tadmire, on le plaint tour-à-tour; on voit que son enthousiann»ct son patriotisme pouvaient relever la gloire de Sparte et d'Athènes'^ et Ton gémit de l'abandon où il se trouve. Pendant qu'il eût été facile aux luliens et surtout à Venise de tirer parti de cet homme extraordinaire , ib le laissent s'épuiser en victoiresmutiles et consument follement des forces beaucoup plusconsidérables qu'il n'en aurait ialluàScanderberg pour changer la face de l'Orient. Tous les peuple» de l'Europe sentent le danger de leur position f maîS^ils ne prennent que de Ëiusses mesures pour arrêter ces Turcs terribles qui menacent la civilisation renaissante et la liberté du monde. L'Europe entrevoit la possibilité d'une servitude flétrissante^ mais elle ne fait rien pour s'y soustraire , et demeure ingère à la lutte héroïque du seul homme capa- We de la sauver.De £siux calcuk^de basses intrigues, de petites rivalités absorbent toutes les attentions , et quand l'esclavage s'avance à grands pas vers l'Adriatique, on s'attaque^ on se combat au lieu de s'as^

soder. Le courage repose sur l'inteVêt , les citoyens ^enoent plus à la fortune qu'à Tlionneur national , et, dans ce siècle d'erreur et de corruption, on ne trouve plus de désintéressement, de patriotisme et de véritable énergie que parmi les invincibles compagnons de Scanderberg.

Ce guerrier venait encore de repousser l'invasion» Son pays élaitiibrej ses soldats, affaibli par la victoire , se reposaient enfin de leurs longs travaux , lorsque tout-à-coup le sultan lui-même se dirige vers r Albanie à la tête de toutes ses forces; il veut réduire ces terribles montagnes qui sont toutes ensanglantées par les désastres des Musulmans ; il veut jouer ^a fortune contre celle de Scanderberg. Jamais j'icn n'avait ébranlé la confiance du héros; il était supérieur aux événemens et regardait avec mépris les efforts de ses adversaires; mais cette fois, comparant sa petite armée aux innombrables troupe» du sultan, songeant aux maux qui accablaient déjà sa patrie et à ceux que l'entreprise de Mahomet lui préparait encore, il ne put se défendre d'un mouvement d'inquiétude. Cependant il pourvut à la défense de ses places fortes, et, décidé à tenir jusqu'au bout, il se retira dans les montagnes avec le petit nombre de soldats choisis qui lui restaient.

Cette campagne qui paraissait décisive pour le soi t des Albanais, fut beaucoup moins désastreuse qu^on ne l'avait appréhendé. L'indomptable courage de Scanderberg avait passé dans le cœur de tous ses guerriers, et le sultan, repoussé partout, revint à

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Constantinople avec la honte d'avoir échoue contre une poignée de hraves. Ce conquérant perfide ne rougissant pas d'employer le fer de l'assassin pour abattre l'ennemi qu'il n'avait pu vaincre^ eut recours à cet infâme moyen j mais le bonheur de Scanderberg le sauva encore une fois. Il put résister aux généraux que Mahomet laissait en Epire , 6t comme la guerre traînait en longueur, que toutes les grandes villes de la province étaient cernées par les Turcs, il s'embarqua pour l'Italie, dans l'espoir d'obtenir des secours de Rome.

Son voyage fut de courte durée (i 465) ; il ne rapporta de Rome que des bénédictions et des promesses illusoires. Paul II lui fit présent d'un chapeau béni , le combla d'honneurs et de distinctions, mais ne lui donna que peu d'argent et point de soldats. Le retour du héros produisit un effet magique sur les Albanais; il forma une nouvelle armée à Alessius , viUe soumise aux Vénitiens : ses vieilles bandes le rejoignirent, et les Turcs né tardèrent pas à s'apercevoir que Scanderberg avait repris son glaive. Deux mois lui suffitent pour puiser ses états des hordes ottomanes qui les désolaient : dans ce court espace de temps , Mahomet perdit deux armées et l'un de ses plus habiles généraux. Il suspendit, dès-lors, les hostilités, et se lassa lui-même d'une guerre ruineuse qui lui coûtait à elle seule plus de soldats que toutes ies autres ensemble. Comblé des hommages de sesconcitoyens,couvert de gloire et recevant même des marques flatteuses de l'estime qu'il arrachait à

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^ses ennemis, Scanderberg méditait une expëditioit contre laYallone que Mahomet lui avait enlevée. Dans l'intervalle il parcourutses provinces , et frappé de l'état déplorable où elles se trouvaient réduites ^ il voulut réunir un congrès avant que d'exposer son pays aux calamités d'une nouvelle invasion. La ville d'Alessius où s'était tenue la première assemblée de» nobles Albanais qui avaient conféré à Scanderberg le titre de généralissime de l'Epire, fut encore choisie pour la réunion projeta.

Cependant Scanderberg ne devait point présider aux délibérations du conseil qui s'assemblait sous ses auspices ( 1466). Atteint d'une grave maladie en entrant dans Alessîus , il vit bientôt qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Ses derniers momens furent dignes de sa gloire et de ses vertus : il expira vainqueur. Sur son lit de mort^ entouré de ses capitaine et de ses soldats ^ il prononça un discours brûlant d'indépendance et de patriotisme. Pendant ces tristes adieux un bpiit terrible se fit entendre : les Turcs approchaient d'Alessius et ravageaient déjà les campagnes voisines; Scanderberg ranimé tout-à-coup par la haine et par lé souvenir de ce qu'il était peu de jours auparavant, demanda son cheval et ses armes, mais il ne put soutenir le poids de son cimeterre, et retombant accablé de regret et de douleur r « Allez, dit-il aux soldats , écrasez les barbares; je vous suis pour être le témoin de votre victoire. » Ces paroles suffirent à ces braves, et l'espérance de voir leur chef au milieu

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d'eux dans ce moment sapr^e ; leur communiqua un** force nouvelle. En un instant les Barbares sont vaincus et disperses; tout le butin qu'ils avaient fait, tous les chrétiens qu'ils avaient enchaînes demeurent au pouvoir des soldats de Scanderberg qui ne rentrent dans Al<ii6ius que pour orner de ces glorieuses dépouilles la couche funérake de leur géné« rai. En effet, il ne survécut que de quelques heures à la nouvelle de ce deraier triomphe. Le 17 janvier, le deuil des Albanais, le désespoir de l'armée etla consternation des autorités vénitiennes d'Alessius annoncèrent à la ville qu'elle avait perdu son défenseur, et à l'Albanie qu'elle touchait au terme de ses prospérité (i).

La mort de Scanderberg fut comme le signal de l'anéantissement du petit royaume qu'il avait relevé et soutenu avec tant d'héroïsme. Ce guerrier avaft: été le refuge et l'espérance des chrétiens du levant et des Grecs qui songeaient encore à la liberté. Après lui la valeur n^eut plus de guide , le patriotisme plus de régulateur ; la politique injuste des Yéni^ tiens, qui établissait entre les sujets dç la république en Italie et ceux des provinces conquises , une différence injurieuse pour ces derniers, arrêta bientôt l'élan passager que Scanderberg avait donné à l^Epire et à l'Albanie. Venise garda quelques-unes des places delà vallée de Dibra que le héros lui avait

(i) Mar. Barlelius, De rébus gestis Scanderhegii j. lib. XIII»

cëdëes avant de mourir : le reste du pays rentra sous la' domination musulmane. Scanderberg jeta sur la Grèce les derniers reflets d'une lueur expirante; après lui, rien de grand , rien de noble ne vmJt illustrer cette contrée, et trois siècles d'oubli succédèrent aux vingt années de gloire des Albanais.

Pendant que la Grèce faisait une perte irréparable sur les confins de l'Albanie, de nouveaux malheurs l'accablaient encore dans le Péloponèse. Ani* mes d'une rage pareille à celle des Turcs , les "Vénitiens désolaient la Péninsule de concert avec ces barbares. La république ne faisait plus la guerre à Mahomet; c'était aux Grecs seuls qu'elle se rendait redoutable. Mais la fortune vengea la faiblesse opprimée. En ï465, un corps de troupes vénitiennes qui avait couvert l'Arcadie de deuil et de cendres, tomba dans une embûche : deux mille homnxes restèrent sur la place, et le reste ne rejoignit que difficilement les drapeaux de Sigismond Malatesti, seigneur de Rimini , et généralissime, de la république eq Morée.

Ce capitaine, qui s'était fait connaître en Italie mioins encore par son habileté que par un caractère bouillant, impétueux, avide de gloire, ennemi de son repos et de celui- des autres, ne conduisait que mille hommes d'armes : il espérait trouver une armée nombreuse et des préparatifs considérables; mais lorsqu'il ne vit que quelques milliers d'hommes indiscipline et presque nus, il ne songea plus qu'aux ^moyens de se débarrasser de la tache pénible qu'il

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avait prise. Hors d'ëtat de tenir la campagiie Oônira les ennemis et de leur disputer la possession des villes de l'intérieur qu'ils avaient enlevées aux V«mtiens, il s'approcha de Sparte.

Cette vieille cité n'existait plusj le bourg de Misiti-a, bâti près de ses ruines, avait encore quelque importance j Sigismond l'assiégea et parvint à s'y iolroduire^ niais le château lui opposa une résistance qufil ne put vaincre. Les Turcs firent avancer des troupes dans la Laconie, et l'armée de Venise, n'o-^ fâot pas les attendre, se retira précipitamment sur Modon. Ce voyage de Malatesti en Gt-èce ne fut d*iiucune utilité à Venise; les Grecs seuls'en souffrirent; il brûla Misitra, qu'il ne pouvait conserver , et revint en Italie après ce honteux exploit.

Peu dfi mois s'écoulèrent entre la ruine de la' moderne Sparte et dp celle de la moderne Athènes. Vers la fin de mai, Victor Capelio , amiral vénitien , dë- ^qoA des troupes au Pirée : Athènes était hors d'état de se défendre; il pilla cette ville , qui surpassait encore toutes les autres cités de la Grèce par sa «plendeur et ses richesses, et se retira précipitamloent pour mettre le fruit de ses rapines en sûreté dans nie de Négrepont. C'est ainsi que le Péloponèse était devenu le théâtre des plus honteux excès. Ijcs deux nations belligérantes y rivalisaient de for feur, et semblaient conspirer également la destruotiou des malheureux Grecs.

Fatras était menacé d'un sort pareil; mais les habitaos Grecs, forcés de se réunir aux Turcs contre

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