CHAPITRE X
Nouvelles manœuvres des royalistes. — La révolution continue.
— Soulèvement des faubourgs de Paris. — Massacres du 40 août. — Emprisonnement du roi et de sa famille. — Journée du 2 septembre. — Abolition de la royauté. — Pièces relatives aux troubles du Vivarais produites au procès de Louis XVL — Circonspection des royalistes de l'Ardèche pendant la terreur.
— Le Pb Rouville , jésuite , trois religieuses et une jeune fille de dix-sept ans sont décapités à Privas. — Les royalistes de FArdèche appellent les frères de Lamothe, qui, de concert avec Dominique Allier , le marquis de Surville , le baron de St- Christol et le chevalier Durieu , s'efforcent d'opérer un nonveau soulèvement. — Leur tentative échoue. — Projets de de Lamothe. — Ses gens s'emparent de la citadelle du Pont-St- Esprit. — Plan des royalistes. — Vaines démarches de de Lamothe dans les départements voisins. — Son retour dans FArdèche. — Lutte entre les royalistes et les nationaux à Aubenas.
— Surprise par les royalistes d'un riche convoi. — Combat entre les troupes du gouvernement et les royalistes. — Durieu, fait prisonnier, est fusillé à Bollène. — Nouvelles tentatives de de Lamothe. — Arrêté à Naves, il est conduit au Puy, et massacré par la populace de cette ville. — Le marquis de Surville est fusillé au Puy , et Dominique Allier décapité à Lyon. — Excès des troupes du gouvernement. — Représailles des royalistes. — L'ordre se rétablit dans l'Ardèche. — Avènement de Napoléon au consulat et à l'empire. — Victoires et revers. — Retour des Bourbons. — Cent jours. — Mouvements à Aubenas et à Largentière. — Marche du duc d'Angoulême sur Lyon» -«-
Affaire du pont de la Drôme. — Capîiulalîoii du Duc — Seconde restauratîou. — Rétablissement de Tordre. — Révolution de 4830. — Situation de TArdèche depuis cette époque.
Le parti royaliste , malgré tant de revers , ne se crut pas vaincu. Tous les Saillans (c'est ainsi qu'on appelait les partisans du comte) n'avaient pas succombé ; ceux qui restaient, et ils étaient encore nombreux , continuèrent à ourdir des trames et employèrent tous les moyens qu'ils crurent pouvoir être utiles au succès de leur cause. N'osant pas agir ouvertement, ils eurent recours à des correspondances secrètes qui préparaient les montagnards à une nouvelle révolte. Pour faciliter la réussite de leurs projets, ils se glisss^ient dans l'administration, sous 1# masque d'une feiçte réconciliation; ils entravaient la marche des lois et s'eflforçaient d'eu paralyser l'exécution ; grossissant les succès des bandes vendéennes et atténuant ceux des armées nationales, ils inspiraient indirectement des craintes aux magistrats , à tQu$ les hommes influents qui n'étaient pas de leur bord, et mettaient tant d'adresse, tant de circonspection dans leurs manœuvres, que l'autorité, tout ombrageuse qu'elle fût à cette époque , ne pouvait concevoir le moindre soupçon contre eux.
Cependant les événements acquéraient chaque jour plus de gravité. La guerre entre la France , la Prusse et l'Autriche, l'insurrection de la Vendée, le refus des prêtres de prêter serment à la constitution , celui du roi de sanctionner les mesures prises à leur égards les discQurs irritants qui descendaient ide la tribune j^rttonale, les déclamations furibondes des clubs de Paris , avaient servi de prétexte aux
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buveurs de sang pour se livrer aux actes les plus 47W. criminels. Vingt mille faubouriens, après avoir présentée l'assemblée nationale une pétition menaçante contre le pouvoir eicécutif , ^'étaient portés aux Tuileries, et, imposant au roi la puissance de leur, nombre, l'avaient coiffé d'un bobnet rouge. Le 3 août, Pétion, maire de Paris, demandait aux députés la déchéance de ce prince et un ministère responsable, jusqu'à la convocation d'une, cofimntion, et, le 10 du même mois, le palais des Tuileries se trouvait investi par les marseillais , les bretons et plusieurs bataillons de troupes régulières. Les gendarn^s et les gardes, nationaux, sur lesquels la cour avait trop compté , s'étaient joints aux assaillauts ; il.ne lui restaitplus que les puisses. La famille royale, çurla proposition de Rœderer, procureur-général de la commune , se réfugia dans l'assemblée nationale, que présidait Yergniaud. Dans ce momeut les troupes faisaient le siège des Tuileries. Il y eut un massacre épouvantable (1). Au milieu du bruit du canon et de la fusillade, Vergniaud présenta un projet de décret portant suspension du pouvoir exécutif, convocation d'une convention nationale et
(1) «. Ce mastacre dvri jusqu'à dix heures da soir , jtant au château que dans les rues et k l'hôtel municipal, où l'on (rainait les malheureux suisses et d'autres, que Ton égorgeait à mesure qu'ils en sortaient. Cette journée , français , fut la plus odieuse de toutes celles que nous ont transmises les fastes de notre histoire ; et d'autant plus détestable qu'aucun motif religieux ni de légitime défense n'y pouTait servir de prétexte. Çlle fut d'une atrocité si cruelle, si révoltante , si peu croyable même, que l'on vit des femmes pousser la barbarie jusqu'à danser «ur les cadavres palpitants et les mutiler , et jusqu'à des enfants venir s'essayer sur des corps inanimés ; en un moi, tout ce que la rage a de plus inhumain et de plus barbare signala cette journée désastreuse. Ici le cœur me saigne et mon àme se détourne, en frér plissant, du tableau de cet horrihle carnage. » Appel de Louii XVI à ta naiUm.
n^. nomination d'un gouverneur pour le jeune dauphiii. Il fut adopté.
Le lendemain , autre décret , sur la motion de Thuriot, prescrivant la destruction de toutes les statues des rois. Le 12, le roi et sa famille sont jetés dans la tour du Temple et placés sous la surveillance d'une garde formée de toutes les sections de Paris.
La commune , où siégeaient les plus profonds scélérats, profita de la stupeur où se trouvaient les esprits par suite de cet événement, pour organiser la terreur et les massacres. Le 2 septembre , sous prétexte que la ville de Verdun est tombée au pouvoir des ennemis, elle appelle les citoyens au Champde-Mars, pour y former une armée de soixante mille hommes, destinée à les repousser, et, pendant qu'on s'y réunit au bruit du tocsin et de la générale, Paris est livré à toute la fureur des égorgeurs. Marat, Danton, Billaud-Varennes, Robespierre, Tallien, Duplan, Panis, Sergent, Lefort, Jourdeuils et autres monstres furent les iustigateui*s de cette affreuse boucherie. Sur les instances des cinq derniers, qui étaient administrateurs du comité de salut public , des massacres semblables eurent lieu peu de jours après dans presque tous les coins du royaume.
Tandis qu'à l'intérieur on se livrait à ces atrocités, la victoire couronnait nos armes à l'étranger. Kellermann avait vaincu à Valmy; Custine s'était emparé de Spire, de Vorms, de Mayence, de Francfort, et Montesquieu de la Savoie; Dumouriez écrasait l'ennemi à Jemmapes; Mons, Tournay, Bruxelles, ouvraient leurs portes à nos braves.
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La conventîou nationale fut créée; elle se réunit , 4792. et, le 21 septembre, sur la proposition de Collotd'Herbois , elle décréta l'abolition de la royauté en France.
Louis XVI existait encore , sinon comme roi , du moins comme un homme qui pouvait redevenir roi : sa mort fut résolue par la convention. Le 16 novembre, sur le rapport de Mailhe, elle décréta que Louis Ca;?et serait jugé par elle.
Parmi les pièces qui furent produites contre l'infortuné monarque , lorsquHl comparut à la barre de la convention, il s'en trouva sept relatives aux insurrections dont l'Ardèche venait d'être le théâtre. Elles avaient été découvertes avec d'autres papiers dansl'armotrerfe/er, construite par ordre du roi dans un des murs du château des Tuileries, et dont le secret fut vendu par Guadet (de la Gironde). Ces pièces consistaient en deux lettres concernant les affaires de Jalès, dont l'une signée de Dominique Allier; une copie des pouvoirs donnés au comte de Saillans; une copie d'une protestation déposée au directoire de Privas, et trois autres copies dont on n^a pas dit le contenu. Ces écrits, presque tous insignifiants et sans authenticité , devinrent , enti*e les mains des conventionnels, autant de documents à la charge du prince déchu.
La fin tragique de Louis XVI et la guerre d^extermination qu'alluma le conflit des opinions qui divisaient les membres de la convention , rendirent les royalistes du Vivarais extrêmement circonspects. Navrés de la catastrophe terrible qui venait de consterner l'Europe , ils surent concentrer dans leur cœur
4793. et leur juste affliction et leur haine profonde pour les partisans de ceux qu'ils regardaient avec raison comme les bourreaux de leur souverain. Souples, rampants, ils descendirent jusqu'à flatter, caresser leurs ennemis , en attendant qu'il se présentât une bonne occasion pour les écraser.
Ceux-ci, toutefois, ne se laissaient point prendre à des protestations qu'ils étaient loin de croire sincères : les derniers événements ne s'étaient pas si vite effacés de leur souvenir pour qu'ils pussent les supposer convertis aux idées nouvelles; constamment en garde contre leurs menées , à la moindre imprudence de leur part , ils ne manquaient pas de les signaler aux farouches proconsuls que le comité de salut public avait établis dans le déparlement.
Parmi les victimes , et il y en eut malheureusement beaucoup trop dans ces temps calamiteux, se trouva le père Rouville , jésuite , professeur de rhétorique au collège d'Aubenas. N'ayant pu nous procurer]d'autre document oflficielsurrafifairôdecetecclé- ;Siastique que son arrêt de condamnation (1), nous
(I) « Da 27 messidor an II, onze heures du mitin , présente : les citoyens Durtl, président ; Vincent , Gtsqne , Saniol-LachaTa , juges; Blarcou , accusateur pubUey «UaHal , greffier , en audience' puUi^ue;
» Vu les procès-verbaux de la municipalité d'Aubenas contenant l'bterrogatoire de François-Augustin Rouville , prêtre , ci-devant professeur au collège d'Aubenas, né le 28 août ^1734 à Aix , département des Bouches-du-Rhôn« , n'ayant environ depuis.deux aos auoiin domicile fixe , oi de Louis Issartel , garçon tailleur , natif de Montpczat, âgé de quarante-cinq ans, habitant à Aubenas , et les interrogatoires par eux prêtés aujourd'hui par-devant le président du tribunal ;
». Oui fftocusUUsur public ;
» Considérant , 4° que ledit Bonville n'ayant prêté aucun serment, était sujet à la déportation, et no s'étant pas présenté à cet effet dans la décade portée par l'artticle 1 4 de la loi des 29 et 50 vendémiaire , ayant au contraire été teoufé IrovMfi
croyons devoir reproduire ici ce qu'en dit l'auteur 4795. éminemment royaliste de V Histoire des guerres du Fit?araû; car son récit, quoiqu'un peu emphatique, assez d'accord avec ce qu'on rapporte dans la localité , tant au sujet du père Rouville , qu'à l'égard de trois religieuses et d'une charmante jeune fille qui furent exécutées à Privas en même temps que lui. « Le père Rouville s'était constamment refusé au serment constitutionnel; de généreux amis le dérobaient à tous les regards en lui donnant asile. Si quelques fidèles réclamaient les soins de son ministère, il revêtait alors des habits de femme sur ses vêtements sacerdotaux et sortait le soir pour aller administrer les sacrements. Un jour , enfin , qu'il venait de consoler un moribond , il oublia qu'il était déguisé en femme , et croyant relever sa soutane , il prit sous son bras un coin de sa robe; il fut à l'instant reconnu et arrêté par deux misérables d'Àubenas. Traduit au tribunal de Privas, il y comparut en homme au-dessus de l'avenir qui lui était préparé. La sérénité de son front, la dignité de son maintien^ la noblesse et le laconisme de ses réponses firent
f<kM des habits de femme , il a encouro les peioes portées par les articles 1 5 et. . . de If dite loi ; 2° Que rien n'annonce que ledit Issartel ait participé k le cacher ou receler ;
• Le tribunal ordonne que ledit Issartel sera à l'instant remis en liberté , et que leAit BmvilU tera H9r4 à Veaséeutewr des jwfemewts etimU^U pour être mis é mort sur la petite place de cette ville y dans le délai de vingt-quatre heures , conformément aux articles cités et k l'article ^1 6 , qui sont ainsi conçus : ( suivent cet articles) ;
» Ordonne que le présent jugement aéra exécuté khi dili^eiK» de l'aeeusateur public.
t Fait audit prétoire les susdite jour, mois et an. DuVAt, président ; Vincent, 6ASQUB, SAlflOL«LACBAYA , juges ; J ALLAT, groffier. »
{Esùtrait des registres du greffe du tribunal de Privas. )
4795. une vive impression sur l'auditoire. Le tribunal aflfamé de victimes, aurait voulu connaître les personnes qui depuis si long-temps alimentaient le vertueux accusé. — « Qui vous a nourri? lui demande un de ses juges. — La providence, répond le serviteur de Dieu. — Qui vous cachait? — L'amitié. — Où habitiez-vous? — Sous la voûte des cieux. — : Qui fréquentiez- vous? — Des gens de bien. — Pourquoi refusâtes-vous de prêter serment aux nouvelles lois? — Parce qu'il est contraire aux principes de la religion et aux disciplines de l'église. — Sachant qu'il vous est défendu d'exercer votre ministère , pourquoi l'exercez-vous? — J'en tiens le pouvoir de Dieu, Dieu seul peut me l'ôter. »
» Ces nobles réponses n'étaient pas de nature à calmer les juges; aussi le condamnèrent-ils à mort« Tout ce qui portait un cœur sensible gémit sur ce funeste arrêt; mais l'indignation fut à son comble quand on vit le même tribunal condamner, le même jour , et à pareil supplice , trois religieuses accusées d'avoir caché des prêtres réfractaires , et ensuite une jeune demoiselle de dix-sept ans, coupable seulement d'avoir été trouvée travaillant chez ces saintes filles. Je l'ai vue , cette intéressante victime, marchant à la mort^ vierge éclatante de jeunesse et de beauté , sur son front se broyaient douloureusement les couleurs de l'innocence et de la pudeur. — (' Quel mal ai-je fait, disait-elle à ses bourreaux, pour me faire mourir si jeune ! » Elle arrive enfin devant l'instrument de son supplice : ses traits se couvrent d'une pâleur mortelle. Ce mouvement de faiblesse était, hélas ! bien naturel : à peine au ber-
ceau de la vie, cette timide victime n'avait encore 4795. vu que dix-sept printemps; rose d'une aurore, elle se voyait flétrir le même jour pour une éternité. Néanmoins le ciel lui prête des forces, et, sans le secours des bourreaux, elle monte sur Téchafaud. Sa vue se porte un moment sur le couteau, et toutà-coup s'élance ver^ le séjour de la divinité. L'exécuteur, attendri, ménage encore la pudeur de la jeune fille, en lui couvrant le sein de son mouchoir. Un regard angélique semble le remercier de cette pudique attention. La victime est bientôt sur la planche : le bourreau la pousse rapidement sous le couperet , la tête tombe , le sang jaillit : la terre compte une vierge de moins et le ciel un ange de phis.
» À ce sang virginal vint se mêler ensuite celui des quatre autres victimes , le respectable Rouville et les trois religieuses. »
Les restes du père Rouville furent déposés dans le cimetière de Privas; ils sont devenus l'objet d'une grande vénération : tous les jours des personnes des lieux circonvoisitis vont réciter des prières sur sa tombe et recueillir quelque peu de la terre qui les recouvre.
Les royalistes , la rage dans le cœur , mais de plus en plus dissimulés , continuaient leurs intrigues malgré les sanglantes exécutions dont ils étaient témoins. Mais ces intrigues étaient si bien ourdies, si v bien conduites, que rien n'en transpirait. Sur tous les points du département, pourvus d'armes et de munitions , ils n'attendaient qu'un signal pour se soulever de nouveau ; mais pour donner ce signal il fallait
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4795. qu'il se présentât des hommes capables de se porter à la tête du mouvement projeté et de le diriger. Or, la mort du comte de Saiilanset celle de ses principaux adhérents avaient si fort impressiouné ceux qui auraient pu marcher sur leurs traces, qu'aucun n'osait se mettre en avant. On ne désespérait pourtant pas, lorsqu'on apprit tout-à-coup que le sieur de Lainoâie et le marquis de Bezignan, qui depuis quelque temps travaillaient ^esprit des habitants du dépar* tement du Rhône, étaient arrivés à Lyon, et que les environs de cette ville devaient être le foyer d'une insurrection commune aux départements limitrophes. Les meneurs royalistes de celui de l'Ardèche envoyèrent un de leurs ag^ats auprès de de Lamothe, pour l'informer de leurs bonnes dispositions et des nombreuses ressources qu'offrait le pays pour soutenir la guerre. De Lamothe et son frère se rendirent aussitôt dans TÀrdèche , oii ils trouvèrent Dominique Allier muni des pouvoirs du comte d'Artois pour opérer dans cette contrée, le marquis de Surville, capitaine au régiment de Picardie-infanterie , le baron de Sl-Christol et son fils , et le chevalier Durieu.
A l'émotion que la présence de ces personnages excita dans le département, les républicains ne doutèrent pas qu'on n'y tramât quelque complot. Ils redoublèrent de vigilance; mais ne découvrant rien qui pût justifier ou appuyer leurs soupçons , ils se bornèrent à en faire part au gouvernement, qui envoya des troupes, dont la répartition dans les lieux où il était le plus probable que l'insurrection éclatât, paralysa tous les mouvements des agitateurs.
Conlrariés par ces mesures, les chefs royalistes se 4795. réunirent au château du chevalier de Rochessauve, pour aviser au parti qu'il convenait de prendre dans une circonstance aussi délicate. Tous adoptèrent Fopinion de de Lamothe , qui se résumait ainsi : Faire une guerre sourde , porter des coups isolés dans l'ombre, remplacer la force par la ruse et Tintrépidité , réduire la victime frappée à deviner la main qui a porté le coup ; en un mot Tassassinat avec guet-à-pens.
De Lamothe n'avait pas la présomption d'anéantir les troupes républicaines qui couvraient le sol de l'Ardèche; il voulait seulement les embarrasser dans leurs expéditions , entraver leurs succès et entretenir , par cette guerre secrète et peu loyale , l'enthousiasme et l'irritation des montagnards, qu'il avait le projet de diriger, à la première occasion, soit sur la Vendée , soit sur tout autre point où l'intérêt de son parti pourrait l'appeler. Ce plan étant arrêté, on s'occupa des détails de son exécution. Les postes furent distribués et des points de contact établis dans tout le département; on détermina des signaux de ralliement et des mots de reconnaissance. Lorsque chacun fut bien pénétré du rôle qu'il avait à remplir, on se dispersa pour mettre la main à l'œuvre.
De Lamothe confia au baron de St-Christol le commandement de l'armée occulte, et se rendit dans les départements voisins pour y exciter des mouvements. Après s'être entendu avec les principaux royalistes de ces contrées pour assurer les relations que les divers corps qu'on organisait mystérieuse-
n95. ment devaient avoir entre eux, il revint à Rochessauve. Là 5 il rassembla la plupart des chefs de la conspiration et leur proposa de s'emparer de la citadelle du Pont-St-Esprit, oii il s'était ménagé des intelligences par l'entremise du concierge des casernes, nommé Grand-Pierre. On y consentit. Dès le lendemain , des forces furent dirigées sur cette place , qui se rendit après une très-faible résistance. Mais bientôt de Lamothe reconnut que Toccupation de ce poste l'isolait de son plan général; il l'abandonna'à St-Chrislol, qui ne tarda pas à y être pris par 'ïes républicains. Voici comment ce plan était conçu.
On devait surprendre St-Ambroix, et transporter tous les grains dont on pourrait s'emparer, soit dans cette ville, soit dans ses environs , à Aubenas , lieu indiqué comme le centre des opérations de l'armée occulte et le siège de ses approvisionnements. St- Ambroix étant en son pouvoir , elle devait se diviser en deux colonnes et marcher sur Privas, l'une passant par Barjac, Vallon et Villeneuve- de -Berg, l'autre par Les Vans , Joyeuse , Largentière et Aubenas. Privas n'ayant pas des forces suffisantes pour résister à cette masse , était contraint à lui ouvrir ses portes ; alors elle se saisissait des administrateurs et les obligeait à publier une proclamation qui enjoindrait aux habitants de se réunir aux royalistes. De Lamothe faisait dépendre le succès de son entreprise de la réussite de ces premières opérations. Avant d'en entreprendre l'exécution , il voulut s'assurer s'il pouvait bien compter sur les secours qui lui avaient été promis dans les autres départements. Il se rendit successivement à Montpellier, à Mar-
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seille, à Grenoble, à Valence, à Lyon; mais cette nOô. fois il ne trouva partout que des gens timides , indécis, qui, tout en faisant des vœux pour le rétablissement de la monarchie , refusèrent de coopérer à la tentative projetée. Il revint dans l'Ardèche, et ayant fait part à ses affidés du mauvais résultat de ses démarches , il leur déclara qu'il ne pouvait donner suite à son projet, et qu'il fallait se borner, pour le moment et jusqu'à nouvel ordre, à continuer la guerre sourde qu'on avait commencée.
Celte déclaration satisfit peu les royalistes, dont l'irritation et Tenlhousiasme avaient été poussés au plus haut degré. Trois ou quatre cents d'entre eux ne pouvant maîtriser leur impatience, se rassemblèrent brusquement près de Vogué , dans l'objet de troubler une fête que les républicains d'Aubenas devaient célébrer. La garnison de cette ville, informée de leur dessein , se porta à leur rencontre ; mais les royalistes firent si bonne contenance, que les aubenassois se virent obligés de rentrer chez eux et de s'y barricader.
Encouragés par ce premier succès , les royalistes marchèrent sur la ville, et, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les habitants, ils mirent le feu aux portes et disparurent au mîlm d'une grêle de balles qu'on fit pleuvoir sur eux.
Ce fait et quelques autres de même nature appelèrent de nouveau l'attention du gouvernement. Voulant en finir avec les royalistes de l'Ardèche , il y envoya plusieurs bataillons d'infanterie et une partie du régiment d'artillerie de Valence, avec des pièces de campagne et des obusiers.
Dans ces entrefaites , de Lamothe apprit que des
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4796. caisses remplies d'or et d'argenl monnayés ou en lingots du poids de deux mille deux cents livres, devaient descendre près de la rive gauche du Rhône, et que l'escorte de ce trésor n'était que de trente hommes; il envoya aussitôt son frère, Durieu et Dominique Allier avec deux cents hommes pour s'en emparer. Ceux-ci traversèrent le fleuve et allèrent s'embusquer à la chute du jour dans un endroit où les caisses devaient passer. Il était nuit close lorsque le convoi arriva. Attaquée à l'improviste par les royalistes, l'escorte fut mise en fuite. Maîtres du trésor, ils entreprirent de le transporter jusqu'à un bateau qui devait le déposer dans l'ile de l'hôpital du Pont-St-Esprit, chez des gens sûrs. Cette opération prit d'autant plus de temps qu'elle dut se faire sur un terrain marécageux et hérissé d'obstacles. On parvint pourtant à embarquer les caisses; mais tout^à-coup le bateau qui en était chargé s'engrava* Pendant qu'on s'eflForçait de le remettre à flot, arrive im bataillon républicain qui occupait un village à peu de distance de là , et que les cavaliers de l'escorte avaient informé de cette prise. De Lamothe, laissant à Durieu le soin de dégager l'embarcation, s'avança avec cent cinquante hommes pour lutter contre ce bataillon; mais il fut culbuté et mis en déroute dans un instant. De Lamothe et Dominique Allier furent assez heureux pour échapper par la fuite au péril qui les menaçait; mais le chevalier Durieu, grièvement blessé, ne put les suivre. On le trouva caché parmi des saules; il fui conduit à Bollène et fiisillé sur la place de cette ville.
De Lamothe, outré de sa défaite, de la perte de son^ ami et plus encore peut-être de oelle du trésor,
résolut de mettre tout en œuvre pour porter un grand 4 796, coup. Il envoya le marquis de Snrville auprès dés princes pour leur demander des chefs capables de se placer à la tête d'une insurrection qui, selon lui , devait embraser tout le royaume, et travailla luimême plus que jamais à recruter pour son parti. Lorsqu'il fut assuré de la coopération d'un grand nombre d'individus, il se dirigea vers l'ouest afin de s'entendre avec les chefs de l'armée vendéenne à l'eflFet de relier leurs opérations avec les siennes dans le Midi. Mais en passant à La Narce pour sç rendre dans la Lozère, qu'il devait traverser, il fut reconnu et arrêté par un ancien prêtre, nommé Anjolras, devenu juge de paix de Coucouron. Ce magistrat s'empressa de faire part de sa capture au commissaire du pouvoir exécutif de Pradelles , village situé dans le département de la Haute-Loire. Sur l'injonction de ce dernier, de Lamothe fut envoyé à Pradelles, et, de là, au Puy, par ordre du général qui commandait dans cette ville.
L'arrestation du chef des royalistes du Vivarais produisit une vive émotion dans le pays. Ses partisans employèrent tou^ les moyens pour le soustraire au sort qui lui était réservé; ils allèrent jusqu'à oflfrir de fortes sommes pour sa rançon; mais la populace du Puy, instruite de leurs menées, se porta à la maison d'arrêt, où de Lamothe était détenu, et demanda sa tête à grands cris. Vainement la force armée voulut protéger le prisonnier : les portes furent enfoncées, et de Lamothe, saisi dans sa prison, fut écharpé à coups de sabre.
Cet assassinat jeta la consternation dans le parti royaliste. Il n'avait plus d'espoir, dans l'Ardèche et
4796. dans les déparlemenls voisins, que sur les démarches du marquis de Surville; mais il n'apporta de Coblentz que des vœux impuissants. Les étrangers, sur le concours desquels les princes avaient compté d'abord , ne pouvaient leur prêter aucun secours. Refoulés au centre de leurs états par les armées républicaines , ils ne songeaient plus qu'à leur propre salut.
Le marquis de Surville était arrivé aux environs du Puy. Dominique Allier, qui s'était tenu caché depuis la mort du chevalier Durieu, sortit de sa retraite et alla le joindre à Craponne , afin de se concerter avec lui sur les moyens à prendre pour soutenir le courage fortement ébranlé des partisans de la royauté. Mais à peine étaient -ils réunis , que les agents du gouvernement fondirent sur eux et les emmenèrent au Puy , où ils furent incarcérés. Ils passèrent quelques jours ensemble dans la même prison où de Lamothe avait été massacré. Au bout de ce temps, Dominique Allier fut transféré à Lyon, où il devait être jugé comme chef de contre-révolution. Le marquis de Surville, traduit devant le tribunal du Puy sous la simple accusation d'émigré rentré, fut condamné à être fusillé. L'exécution eut lieu sur la place-d'armes de cette ville.
Quant à Dominique Allier, l'infatigable conspirateur , condamné pareillement à la peine de mort , il eut la tête tranchée à Lyon. Dans le même moment le chevalier de Lamothe tombait percé de plusieurs balles sur une des places de Montpellier, en vertu d'un arrêt du tribunal de cette ville.
Dès cet instant les royalistes du Vivarais cessè-
rent toute tentative de révolte et se bornèrent k noe. faire des vœux pour la cause des Bourbons, qui semblait à jamais perdue.
Toutefois la conduite et les procédés repréhensibles et trop souvent criminels des agents du pouvoir républicain , excitèrent de secrètes représailles de la part des royalistes qui en étaient Tobjet (i); mais ce ne furent que des faits isolés , que des vengeances particulières arrachées au désespoir, qui n'eurent d'autres suites que le châtiment des coupables , et dont la tranquillité qui avait succédé aux longues dissensions civiles ne fut point troublée.
Les émigrés avaient été défaits à Quiberon; la *'^*^* Vendée était pacifiée et l'anarchie vaincue par Pavènement de Napoléon Bonaparte au consulat. Plus d'échafauds, plus de factions, plus d'agitations à l'intérieur : toutes les opinions semblaient s'être ralliées sous la même bannière. Quelques vieilles rancunes subsistaient bien encore dans le cœur de certains royalistes; mais leur âpre té s'affaiblit gra-
{4) MoDlchtoffé , nalif de Yarennes , aide-de-camp da général Ni?et , et defeou chef suprême dans one partie de rArdèche , s'y signala par les plus infâmes etcës. Ce misérable , qui se fan tait d'ayoïr arrêté le premier la voiture de Louis XVI , lorsque ce prince se rendait à Montmédi , parcourait les villages de co département, escorté de hussards ; au mépris des autorités locales y \\ s'emparait de toutes les personnes [qui lui étaient signalées et les faisait jeter dans des cachots. Voyait-il une femme douée des grâces de son sexe, il fallait qu'elle cédât à ses coupables désirs, 00 qu'il se vengeât de ses refus par des actes de cruauté. On jour il aperçoit aux environs de Largentière une jeune et jolie fille occupée â ramasser dés plantes dans son jardin ; il court â elle et veut â toutes forces en abuser. La jeune fille résiste à ses violences. Ne pouvant en venir â bout, il l'étend morte à ses pieds et jette son cadavre dans un puits. Tout cela se passa en présence d'un peloton de hussards qui ne le quittait jamais. L'autorité n'osant rien entreprendre contre lui , les parents et les amis de la victime résolurent de faire justice eux-mêmes de Montchauffé. Un jour qu'il passait dans les rues d'Aubenas , il fut atteint de deux balles dont il mourut sur-le-champ. On fit bien des recherches pour découvrir les auteurs du iMortrf , mais il fut impossible de savoir de quelles mains les coups étaient partis..
4799. duellement. Le nouveau chef du gouverneiuent n'épargna rien pour faire oublier les temps orageux. • Parvenu au trône impérial, il réunit autour de lui les hommes influents de tous les partis ; il confondit dans une même afifection et les compagnons de ses glorieux exploits et les farouches républicains et les royalistes les plus imprégnés de préjugés. Tous saluèrent avec plus ou moins de cordialité l'aurore du règne d'un soldat que la France venait d'élever sur ses pavois; tous se rallièrent avec plus ou moins de sincérité autour de l'homme devenu l'idole du pays et la terreur de l'étranger.
Mais après une longue série d'immortels triomphes l'heure des revers se fit entendre. L'empereur Napoléon, vaincu par les éléments et par la trahison
• de ^es propres créatures, est contraint d'abdiquer en présence d'un million de baïonnettes ennemies et de s'exiler à l'île d'Elbe. Louis-Stanislas-Xavier, ffère de l'infortuné Louis XVI, monte sur le trône aux applaudissements d'un parti qui voyait dans cet événement une source de fortune , et au grand regret des vrais patriotes, qui avaient de bonnes raisons pour craindre les récriminations, sinon des Bourbons du moins des nobles qui avaient partagé leur exil. Toutefois les napoléonistes n'eurent guère h se plaindre de leurs adversaires pendant la première restauration. Le jour des vengeances personnelles n'avait pas encore lui ; la curée des honneurs et des emplois donnait d'ailleurs trop d'occupation aux favoris pour qu'ils pussent songer à prendre ce qu'ils appelèrent plus tard leur revanche. Mais lorsque leur ambition commença à être un peu satisfaite, leur animosifè se réveilla; elle était sur le point
d'éclàtep lorsque Napoléon revint de l'exil. La non- f845. velle de son débarquement à Fréjus^ sa marche triomphale sur Paris, les forcèrent naturellement à ajourner l'exécution de leurs projets hostiles, et de songer à leur propre sûreté.
La malheureuse , la fatale journée de Waterloo , qui précipita une seconde fois et pour toujours du trône le grand empereur, ramena sur le solde la France les hordes étrangères et les Bourbons. Alors les royalistes, appuyés des uns et des autres, eurent leur tour. La terreur plana sur le pays; les délations se multiplièrent, et les plus honorables citoyens se virent en butte aux lâches impostures de l'esprit de parti. Quelques milliers d'individus de tout sexe, qui 4846. n'étaient recommandables auprès de leurs patrons que pour avoir crié vive le roi, peu d'instants avant que la masse de la nation eût pu revenir de la stupeur causée par une succession aussi rapide d'évé-r nements extraordinaires, s'arrogèrent le droit de décimer les patriotes et tout ce que la France avait de plus illustre. Le maréchal Ney, le général Mouton-Duvemet, le colonel Labedoyère, furent condamnés à mort et fusillés; Bertrand, Cambronne, Drouot, furent aussi l'objet de semblables condam^ nations; mais ils parvinrent à se soustraire à leur exécution; le maréchal Soult, les généraux Allix, Excelmans, Lamarque, Yandamme , Dejean fils , Camot, le duc de Bassano, Régnault-de-St-Jeand'Angely, Bory-St-Vincent, Amault et une foule d'autres célébrités furent envoyés en exil dans des résidences fixées par la police en attendant que les chambres statuassent sur ceux qui devaient ^ortir du royaume ou être livrés aux tribunaux.
490 GUEBRES CITILES
48^6. Deux frères, les généraux César et Constantio Faucher , condamnés à mort par la cour d'assises de Bordeaux, furent exécutés.
Le maréchal Brune , passant à Avignon pour se rendre à Paris , après avoir arboré le drapeau blanc à Toulon , fut égorgé sous les yeux mêmes du maire de cette ville et du général commandant le département de Vaucluse. Ils purent voir son corps mutilé, traîné dans les rues, précipité dans le Rhône, refoulé sur la grève par le mouvement des eaux ,^ù il resta deux jours privé de sépulture (1).
Dans le même temps, le duc d'Otrante, sur le point de quitter Paris pour se rendre à son ambassade de Dresde , où il était envoyé par Louis XVIII, devait être assassiné dans son hôtel ; mais averti à temps, il put se soustraire aux sicaires des royalistes, qui ne lui pardonnaient pas d'avoir voté la mort de Louis XVI , quoique le nouveau monarque l'en eût absous.
Nismes , qui dans tous les temps fut le théâtre des plus noirs attentats , vit couler des flots de sang sous le poignard des Pointu , des Trestaillon et de leurs complices, soudoyés par des hommes haut placés et bien connus aujourd'hui , grâce aux révélations de quelques écrivains courageux, qui n'ont pas craint de dévouer les noms de ces monstres à l'exécration publique (2).
^1) Cet horrible assattioat fut commis k rinstigalion des pwsonnaçe» qui dirigeaient le parti royaliste dans le Midi ; ils avaient aussi médité celui du maréchal Masséna; mais Fillustre guerrier eut le bonheur d'échapper au fer des égorgeurs.
(2).yoir Marseille f Nismes et ses entirons en 1845, par CharUs Durand; Les crimes d'Avignon , par un Vaoclusien ( Victor Augier ) ; et l'ouvrage de Lauie de Peret y sur les persécutions éprouvées par les protestants k Nismes et dans tout le Bas-Languedoc.
DU VIVAKAIS. A9i
Le général Lagarde, qui commandait dans cette 48ie ville, fut assailli et grièvement blessé au moment où Ton ouvrait en sa présence le temple des protestants. Un grand nombre de ces malheureux furent mas- $acrés ce jour-là et les jours suivants; des femmes forent fouettées sur les places publiques avec des battoirs hérissés de pointes de fer.
Une conspiration ourdie par des agents du pouvoir (1) éclata à Grenoble; elle fut aussitôt comprimée, et cent vingt personnes y périrent néanmoins gous le fer de la loi.
L'année suivante quelques émeutes se manifestèrent aux environs de Lyon (2); les fonctionnaires publics, sous prétexte de conspirations, remplirent les cachots d'hommes, de femmes et d'enfants. Sur deux cent cinquante individus, parmi lesquels ne se trouvaient pas même les directeurs du mouvement, cent cinquante passèrent en jugement , et cent dix de ceux-ci furent condamnés à des peines afflictives et infamantes. Au nombre des malheureux exécutés à mort, on remarquait un enfant de seize ans y coupa-^ ble d'une simple menace d'assassinat, un portefaix, convaincu d'avoir porté un paquet contenant des cartouches, et dont il déclara jusqu'au dernier soupir ignorer le contenu et la destination.
Nous ne pousserons pas plus loin l'énumération des actes de vengeance exercés à la seconde restauration; nous dirons seulement qu'ils furent trèsnombreux et non moins atroces que ceux qu'on avait eu à déplorer sous la terreur de 93.
Le Vivarais ne fut point exempt de tribi|}ations
{\) La conspiration de Didier.
(2) Voir l^wn en 4847, par le colonel Fabvier.
4846. dans ces jours d'orage et de violentes réactions; toutefois il y eut bien moins de victimes que dans les autres contrées du Midi.
Dès la nouvelle du débarquement de l'empereur au golfe de Juan , les royalistes de TArdèche s'étaient mis en mouvement. Ceux d'Àubenas avaient dirigé sur Privas deux détachements avec une voi^ ture chargée de poudre et de munitions. Voulant connaître, avant de marcher contre celui qu'ils appelaient Vusurpaieur y l'eflFet que son retour avait produit sur les habitants de la Drôme/ quatre d'en* tre eux s'étaient rendus à Valence. N'y ayant pas trouvé les esprits disposés à fûre cause commune avec eux, ils reprirent le chemin de Privas, et, dès le lendemain, ils retournèrent à Aubenas avec leurs compatriotes.
Le 13 mars, le comte de Vogué arriva dans cette ville, venant de Lyon, où il étatit allé pour prendre les ordres du comte d'Artois. Sa présence accrut l'énei^e et l'audace des aubenassois, qui, réuhis aux royalistes du troisième arrondissement , formèrent deux bataillons, lesquels se portèrent sur Privas le 26, afin d'appuyer l'autorité du préfet d'Indy, que paralysait le général Lafitte, chargé, par ordre de Napoléon, du commandement de l'Ardèche; mais soit qu'il craignit des excès de leur part, soit qu'il ne jugeât pas prudent de se mettre en ôpposi- Hon ouverte avec le général , le préfet refusa de recevoir ces bataillons , qui furent obligés de bivouaquer aux portes de la ville , à la grande satisfaction des habitants, qui se souciaient très-peu de leur visite.
A Largentière, les royalistes, à qui l'on faisait
DU VIYÀRAIS. 493
accroire que l'empereur venait d'être arrêté dans sa 4816. marche , narguèrent les bonapartistes par des farandoles et des propos provocateurs. Ceux-ci, poussés à bout, coururent aux armes. Une lutle s'engagea : deux royalistes furent tués et quelques autres reçurent des blessures plu^ ou moins graves. Ceux des communes voisines accoururent aussitôt et investirent la ville; le lendemain, les bonapartistes, qui en étaient maîtres furent contraints d'en remettre les clefs et le commandement à un M. de Gigord.
On apprit alors que le duc d'Angoulême, à la tête de six mille hommes, se dirigeait sur le département de la Drôme , tandis qu'une forte colonne de soi-disant gardes nationaux du Gard s'avançait sur la rive droite du Rhône, pour appuyer son mouvement , sous les ordres du colonel Magny.
.De toutes parts les royalistes de la contrée firent des dispositions pour aller joindre le prince : cinquantedeux privadois, armés et équipés, se portèrent même bravement, dans ce but, sur St-Péray, d'où ils comptaient se rendre à Valence; mais bientôt après ils apprirent que, vainqueur d'une poignée de braves qui lui avaient été opposés au pont de la Drôme (1) , le duc venait d'être mis en déroute par le général Pire sur les bords de l'Isère , et que le
(\ ) Les troupes enToyées contre le duc d'Aogoulème se composaient d'un bataillott de l'ancien 59' régiment de ligne, defenu le 42' par la nouvelle organitatiçn de l'armée y sous les ordres du chef de bataillon Cbîtry , d'un petit corps d'anciens militaires retirés , sous la dénomination de Bataillon d'Élite , d'uue vinataine de gardes-d'bonneur de Valence , commandés par Krettly , capitaine des cnasseurs k eberal de la vieille garde , formant en tout cinq cents hommes , soutenus par deux pièoes et canon dirigées par le colonel d'artillerie Noël , dont là conduite , dans cette circonstance , fut au moins équivoque. Presque tous furent massacrés ou faits
4846. général Gilly, commandant le premier corps d'armée impérial du Midi, lui ayant coupé la retraite au Pont-St-Esprit, le forçait à capituler. Dès-lors ils durent renoncer à leur projet et regagner leurs foyers.
Cependant leur prise d'armes et leurs démonstrations belliqueuses avaient alarmé le général Lafilte et le sous-préfet Pellet , qui se rendirent à Aubenas à la tête de quelques gendarmes et militaires retraités , pour y faire reconnaître l'autorité de l'empereur. Les aubenassois s'étant levés à l'appel des sieurs Lissignol , Aleysson et Charrier , marchèrent contre le général et le contraignirent à se réfugier dans un hôtel. Relancé par la foule, il n'eut que le temps de remonter a cheval et de se sauver par une porte dérobée. Le sous-préfet étant tombé au pouvoir des royalistes, il eût été probablement écharpé par eux sans l'intervention des notabilités de l'endroit, qui l'arrachèrent de leurs mains.
Après cette échauifourée, Lafiitle rassembla ses gens à St-Privat, et se mit en route pour aller coucher à Thueyts; mais le sieur Roux, maire de cette ville , refusa de le recevoir, et le menaça même de faire sonner le tocsin, s'il tentait d'y entrer de vive force.
Le général prit le parti de bivouaquer aux environs, et, dès le lendemain, il passa dans la Haute- Loire.
Les principaux royalistes de l'Ardèche éprouvèrent quelques persécutions pendant les cent-jours.
priflonnien par l'irmée royale , qui comptait douie hommes contre -un. On m battit k bout portant lur le pont , où le commandant Chitry eut la douleur de foir tuer ion fiU à ses cotés.
Plusieurs furent emprisonnés et mis en surveillance 4846. à Grenoble. L'exaspération de ceux d'Aubenas était au comble. Ils y formèrent une fédération. En moins d'un jour les huit dixièmes des habitants de cette ville y signèrent le pacte fédératif. Des commissaires furent envoyés dans les autres communes du département pour engager ceux de leur parti à se lever au premier signal. Ce fut au milieu de ces circonstances qu'on apprit la désastreuse catastrophe de Monl-St-Jean. Â cette nouvelle, toutes les cloches d'Aubenas s'ébranlèrent; le soir la ville fut illuminée , et le lendemain , 27 juin , les fédérés royaux arborèrent le drapeau blanc. M. Dalmas, leur commandant, peignit vivement, dans une harangue qu'il leur fit, le tableau des prospérités que le retour du roi allait répandre sur leurs contrées. « Vous ne vivez plus, leur dit-il, sous un tyran farouche altéré de votre sang et de vos larmes. Jeunes gens, à peine à l'aurore de votre vie , vous n'abandonnerez plus et vos pères et vos mères et vos jeunes amantes; doux espoir de vos familles , vous n'irez plus vous faire déchirer dans les déserts de la Moscovie. Vieillards, vos jeunes héritiers vivront désormais auprès de vous; vous les aurez à votre dernier soupir j un farouche gendarme ne viendra plus les garrotter en votre présence et les traîner ensuite à la mort. Habitants des campagnes , semez maintenant ; cultivez le plus petit coin de vos possessions; vous ne manquerez plus de bras pour ramasser vos moissons : le
bourreau de l'espèce est déchu.... (1) »
(\) Giurres du Yivarais , par Vincent , pages 1 64 et 1 65. On concevrait difficilement ce langage dans la tMache d*un homme comme ce Dalmas , qui avait fait presque toutes les campagnes de l'empire y si on n'a\ait été
1846. MM. de Vogué, dlndy, de Gigord, de Montraveî et autres notabilités du parti des Bourbons se portèrent sur Privas à la tête des royalistes d'Aubenas, auxquels s'étaient joints ceux des communes du troisième arrondissement, et en expulsèrent les autorités impériales. M. d'Indy fut réintégré dans sa préfecture, qu'occupait naguère Arnault, nommé par Napoléon; et les fonctionnaires qui avaient été forcés d'abandonner leurs postes , vinrent les reprendre.
Quelques conflits eurent lieu entre^les fédérés napolépnistes, qui s'étaient organisés pendant lès cent-jours, et les gens du Tanargue. Ceux-ci abusant des avantages de leur position et de leur nombre, se livrèrent, tant à Privas que dans les montagnes environnantes , à des excès inouïs envers les personnes qui ne partageaient pas leurs opinions. Ils en égorgèrent même plusieurs , entre autres les sieurs Gsnelle^ d'Aubenas, et Patras, de Ghomérac.
Des citoyens envoyés en surveillance à Privas par les départements de l'Isère et de la Drôme (1), comme ayant pris part aux événements des centjours, coururent les plus grands dangers au mois de Qiai 1816. Logés à l'hôtel Taupenas, situé à l'entrée de la ville , ils furent en butte , pendant deux jours, aux outrages et aux menaces d'une horde vomie par les montagnes du Tanargue, qui les eût inévitablement massacrés sans l'énergique intervention de
témoin de nombreuses apostasies do même genre. On se rappelle sans doute Ja fameuse proclamation du maréchal Augereau lors de la première abdication de rempereur, où il disait, entre autres choses révoltantes, que ce monarque , après ayoir sacrifié des milliers d'hommes , n'afait pas eu le courage de mourir en soldat. {i) L'auteur de cotte histoire était de ce nombre.
DU VIVÀRAIS. 497
rhonorable Dejoux , alors maire de Privas. Les murs 4846. de cet hôtel ont long-temps porté Tempreinte des coups de fusil qui furent tirés sur les fenêtres du second étage, où ils étaient logés.
La position des privadois était d'autant plus pénible, dans ces moments-là, qu'ils se trouvaient forcés d'héberger ce ramassis de barbares gardenationalisés (qu'on me passe l'expression], et de se soumettre sans murmure à toutes leurs exigences. Cet état de choses dura jusqu'à la formation de la légion de l'Ardèche.
Quanta la révolution de 1830, elle s'opéra sans que ce département eût à regretter la perte d'un seul homme. Pas une goutte de sang n'y fut répandue. Les habitants avaient compris alors la nécessité de fermer l'oreille aux inspirations de Tesprit de parti , en matière de politique , comme ils l'avaient fermée depuis long-temps à celles du fanatisme religieux, qui coûta tant de sang et de tribulations à leurs pères. Aujourd'hui chacun ne s'y occupe plus que de ses propres affaires et des moyens qui peuvent contribuer à la prospérité du pays; il n*est point de contrée en France où la concorde soit mieux établie : catholiques et protestants , monarchistes et républicains y vivent dans la plus parfaite harmonie.