KELLERMANN
CUAI>1TRË NEUVIEME. SOI
honteux alliés» qui devenaient leurs maîtres et allaient devenir leurs bourreaux.
En vain Roland protestait au nom des provinces contre le despotisme de Paris, et menaçait de réunir la Convention au delà de la Loire. En vain Yergniaud s*écriait: «Nous ne sommes plus esclaves des tyrans couronnés, mais des plus vils et des plus détestables scélérats. » En vain TAssemblée législative défendait d'obéir aux commissaires de la Commune et ordonnait aux citoyens de résister par la force aux visites domiciliaires. Elle se voyait elle-même, à son dernier jour, menacée d'un assassinat général, et réduite à se placer sous la sauvegarde du peuple.
Tout profitait aux Jacobins, h l'extérieur comme à l'intérieur, les victoires comme les échecs de la France. Le patriotisme entraînait les cœurs généreux aux frontières. La Nation tout entière passait dans l'armée. Deux mille volontaires, affluant de toutes parts, partaient chaque jour de Paris'. Avec ces jeunes héros, Dumouriez et Kellermann réparent, à Valmy, les défaites de Longwy et de Verdun. Les Prussiens battus évacuent ces deux places et sortent de France. Cusline enlève Mayence et Francfort aux Autrichiens, qui se vengent en brûlant sept cents maisons à Lille. Montesquiou envahit la Savoie, et Anselme le comté de Nice. Bref, la Révolution, de plus en plus hideuse au dedans, parait en ce moment si admirable au dehors, que tous les rois tremblent sur leurs trônes en écoutant sonner la première heure de l'an T do la RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
C'était le 24 septembre 1792. Il y avait deux jours que la Convention était assemblée à Paris. Les Corps administratifs de Nantes délibéraient dans l'attente. Tout à coup, midi sonne, un courrier s'avance couvert do poussière, laisse son cheval épuisé dans la rue, entre sans se faire annoncer, et remet une dépêche du ministre de llntérieur. C'était la proclamation de la République, signée Potion, Condorcet, Brissot, Rabaud- Saint-Etienne, La Source, Yergniaud et Camus.
« La Royauté est proscrite^ disaient-ils, et le règne de l'ICgalité commence. » Et prophétisant sans le savoir, «Il ne faut pas nous le dissimuler, ajoutaient-ils, autant ce glorieux régime nous promet de biens, si nous sommes dignes de l'observer, autant il peut nous causer de déchirements, si nous ne voulons pas y approprier nos mœurs. 11 ne s'agit plus de défenses et de maximes, il faut du caractère et des vertus ! L'esprit de tolérance, d'humanité, de bienveillance universelle, ne doit plus cire seulement dans les livres de nos philosophes; il faut qu'il devienne l'esprit national par excellence, il doit respirer sans cesse dans l'action du Gouvernement et dans la conduite des administrés.
' On vil a Nantes des cnrunls, pouvant à peine porter une snne, se présenter pour partir comme .«ottiats et s'indigner d'être refusés. . — Plusieurs avaient douze ans au plus. On no voulut pas désespérer ces jeunes courages. La mairie en forma une compagnie sétlenlarre, sous le nom de compagnic des jeunes élèves de la garde nationale (Mellinet, t. VI, p. 591K
30i BRETAGNE ET VENDEE.
Aussitôt, le canon tonne, et convoque les patriotes à la première fête républicaine. On lit de carrefour en carrefour le décret de la Convention. Les garnisons et les milices s^assemblent sous les armes. On entoure les arbres de la liberté. On en plante de nouveaux. On les surmonte du bonnet phrygien apporté par les citoyennes, qui assistent armées de lances à la cérémonie.
(( Une pique et des poignards, s'écrient les amazones de Nantes, voilà désormais les bijoux des dames françaises ! Des femmes telles que nous feront pâlir les tyrans ! Que celle qui refuserait de porter la pique soit dédaignée de ses compagnes, et même de tous les bons citoyens. Ce ne pourrait être qu'une aristocrate, ou quelque fade poupée ambulante, dont le corps sans âme n'a de ressort que pour marcher, danser et faire la révérence. Souvenons-nous des Lacédémoniensl Priez donc, messieurs, le corps administratif de nous faire délivrer des afmes, que nous jurons de ne quitter que lorsque tous les tyrans seront exterminés ! »
Et il fallut les empêcher, par la force, de suivre leurs amants, leurs .frères, leurs époux, qui couraient par milliers aux frontières.
Effroyable et merveilleux fanatisme qui engendrait la gloire au dehors et le crime à l'intérieur. Après ces beaux discours sur la liberté, on demandait la tète des prisonniers du château. L'évêque Minée dénonçait en chaire les aristocrates et les soi-disant grands, les moines et les prêtres réfractaires, les statues et les monuments publics! Désormais, tout le monde s'appellera citoyen. Le costume national sera le bonnet rouge, posé sur des cheveux gras, — « avec le reste, assez à l'avenant, pour qu'on puisse se dire sans-culotte. » Le titre de muscadin va devenir un titre de mort.
L'inauguration de la République fut particulièrement solennelle à Brest. Au milieu des troupes et de la foule répandues sur les ports, on brûla au pied de l'arbre delà liberté tous les insignes de la Royauté et de la Noblesse arrachés à la dunette des vaisseaux, dont les nouveaux noms furent proclamés au bruit de la mousqueterie et de l'artillerie de la rade. ( Le Royal- Louis, s'appela le Républicain; le Diadème, le Brutus, etc.)
Est-ce à dire que cette joie officielle était dans tous les cœurs? — Loin de là ! Ceux qui avaient demandé une Monarchie constitutionnelle renièrent directement ou indirectement la République. Lisez le procès-verbal du citoyen Kergariou et des administrateurs du Finistère, révolutionnaires si ardents jusqu'à ce jour. — Point de signatures cette fois ! Ni danses, ni feux de joie, ni banquets à Quimpcr. Quelques paires de guêtres déposées sur l'autel de la patrie. Voilà tout!
Le renouvellement des fonctionnaires, en octobre et en novembre, fut plus signiticatif encore. Là, où cent électeurs étaient venus en 90 et en 91, il n'en parut pas la moitié en 92. Beaucoup d*élus repoussèrent leurs fonc-
GUÂPITRE NEUVIEME 303
lions, — surtout parmi les curés. — El cependant, on avait abaisse l*âgc d'électeur à 21 ans, et porté Tindemnité de déplacement à trois francs pnr jour et à quinze sols par lieue. — En outre, dans le seul district de Quimper, quatre communes eurent leurs élections troublées par des fraudes scandaleuses et par des luttes sanglantes. A Concarneau et à Pont-Labbc, on se battit une nuit entière autour de l'urne violée partout venant.
Voyant ainsi diminuer leurs forces, les sans-culottes bretons redoublèrent de violence. — Ceux de Lorient n'avaient pas attendu la proclamation de la République pour imiter les massacres de Paris. — Le 14 septembre, un cri d'alarme retentit dans la petite ville. On annonce que les émigrés et les Anglais vont débarquer et envahir la Bretagne. On dénonce le négociant Gérard comme auteur de cette trame et comme affilié de La Rouerie. Sans la moindre vérification, on l'arrête au milieu des cris A la lanterne! Le peuple assiège sa prison et veut le juger à l'instant. La mairie et les commissaires le protègent en vain. Les ouvriers les insultent et les bravent, enfoncent la ligne des gardes, brisent les portes du cachot, arrachent le captif aux magistrats, l'assassinent sur la place, et traînent do rue en rue son corps mutilé. C'étaient des femmes qui s'en disputaient les lambeaux ! Un misérable enlève la tête d'un coup de sabre, et la met au bout d'une pique ; d'autres se partagent les membres ensanglantés ; un enfant de quatorze ans les précède en jouant du flageolet; et ce hideux cortège force l'entrée de la maison commune. Les cannibales se promenèrent ainsi jusqu'au soir, après quoi ils lancèrent la tête de leur victime au balcon de sa famille, sur le quai Marchand, et son cadavre dans les eaux du port, où il surnagea le lendemain toute la journée. Ses amis l'y recueillirent la nuit suivante pour lui donner la sépulture.
Alors, on découvrit que Gérard, simple armateur pour la traite, n'avait aucun rapport avec les émigrés ! Plusieurs de ses mouriricrs furent saisis encore tout couverts de son sang !
« Eh bien ! quelques jours après. Le Quinio et les députés du Morbihan demandaient leur grâce à la Convention. »
Le déparlement protesta avec une indignation qui lui fait honneur, mais ses nobles paroles furent inutiles*. •
Trois semaines après, une autre commune du Morbihan, la commune
* «On a propose k la Coavcotion. disaicnl les adminiUrateurs, une amnislic sur cette scène d'horreur. En d'antres termes, on lui a proposé le décret d'anarchie universelle. Oui, si la sagesse tie l'assemblée était séduite par une telle proposition, quelque couleur qu'on y donne, le sol de ta France sert bientôt désert. La loi a ses ministres dans un État bien gouverné, et si un groupe altén; de sang se met à la place des ministres de la loi, la République serg bientôt dissoute. La faveur que méritent les événements relatifs à la Révolution du 10 août n'a point de rapport avec l'assassinat de (iérard, ou bien tous décréterez que tous les crimes trouveront protection dins le temple de la loi. Nous demandons vengeincc des assassins de (îériird. n
304 BliETAGNË ET VENDEE.
rurale du Guiscrif, se soulevait en sens contraire pour arracher ses prêtres à la mort. Et les mêmes administrateurs qui avaient défendu Gérard avec courage, faisaient tirer sur des enfanls et des femmes, dont le seul crime éLiil de protéger les hôtes de leurs chaumières! — Les meilleurs révolutionnaires se croyaient obligés i ces violences pour repousser l'accusation de contre-révolution qui pendait sur leurs têtes.
Les Girondins, cependant, se flattaient encore de sauver la patrie. Représentants des provinces qui ne voulaient plus subir la tyrannie parisienne, forts de leur nombre, de leur talent et de leur courage, ils espéraient former une constitution républicaine, où la Bourgeoisie de 1789 aurait les pouvoirs publics. Mais déjà la Montagne avait crié :« - Il n*y a pas de crime en temps de révolution ! Il faut que le peuple achève son œuvre jusque dans le sang ! » Entre ces deux partis flottaient les hommes du centre ( la Plaine ou le Marais) portés de cœur et de conviction vers la Gironde, mais déjà effrayés des menaces de la Montagne, dont ils allaient sanctionner tous les excès sous le prétexte du salut public. Les Girondins et les Montagnards étaient inconciliables. C*était TOrdre et l'Anarchie, la province et la capitale, le Tiers-État et la populace, le 10 août et le 3 septembre.
Les premiers avaient renversé le Roi pour relever la société, les seconds voulaient renverser la société elle-même et réaliser une égalité sauvage.
Les Girondins accusaient les Montagnards de dictature, et les Montagnards accusaient les Girondins de fédéralisme. Us s'accusaient aussi réciproquement de livrer la France aux étrangers, les uns par leur violence, les autres par leur faiblesse.
Malheureusement les Girondins faiblirent en effet, non pas devant la contre-révolution, mais devant la Révolution elle-même. Leur supériorité les aveugla. Ils s'épuisèrent en débats personnels. Ils exaspérèrent Danton, qu'ils pouvaient rallier; fortiflèrent Robespierre, en Taccusant trop tôt; rirent imprudemment de Murât qui demandait 300,000 têtes, laissèrent arriver à la commune Chaumettc et Hébert, ces bêtes féroces déguisés en magistrats, et après la conquête de la Belgique par Dumouriez, décrétèrent que la Convention «était le conseil général d'insurrection de tousles'peuples. » Ce n'était pas le moyen de calmer les sans-culottes qui demandaient à grands cris la tête de Louis XVI.
La Convention avait achevé d'isoler la famille royale, en condamnant les émigrés au bannissement perpétuel, et à la mort tous ceux qui rentreraient en France. La Gironde ne voulait s'occuper du sort de Louis XVI qu'après avoir rétabli l'ordre légal; mais la Montagne, qui attachait sa propre vie à la mort du Roi, demanda son jugement immédiat. Robespierre et Saint- Just espéraient même une exécution sans jugement, c'est-à-dire, un assassinat pur et simple entre quatre murs. Les Girondins crurent sauver la tête du monarque, en obtenant qu'il serait jugé par la Convention. Ils
CUAFITRE NEUVIEME. 505
s'aperçurent bientôt que c'était changer seulement la forme de l'assassinat. Ni la dignité suprême du royal accusé, ni la simplicité touchante de ses explications, ni le cas de légitime défense qui l'avait up instant égaré, ni l'éloquence de s.es défenseurs, Maleshcrbes et Descze, ni ses protestations en faveur d'une révolution qu'il avait conçue sans pouvoir l'exécuter, qu'il avait aimée sans en obtenir de retour, ni la monstrueuse violation de toutes les lois à son égard depuis le 10 août, ni l'appel au peuple que lui offrirent les Girondins comme dernière planche de salut, rien ne put arracher Tillustre victime aux bourreaux Jacobins.
L'année 1793 sonna pour la France, et le 21 janvier vit le (ils de saint Louis monterauciel.il y entraîna tous les anges gardiens du pays, qui resta livré à une armée de démons.
La Bretagne n'avait pas attendu le 21 janvier pour se jeter en travers de la Montagne. Plus courageux que ceux de Paris, les Girondins de l'Ouest entreprirent, dès la fin de 1792, cette lutte de Titans qu'allait compliquer la guerre civile.
Le 10 décembre, la populace nantaise livre aux flammes les généalogies et les papiers de famille, la bibliothèque de l'Oratoire et du séminaire, le Livre Doré des maires de Nantes, etc.. M. Francheteau sauve une partie de ces archives, en abandonnant quelques dossiers sans importance. Quinze jours après, MM. Kervegan et Giraud-Duplessis refusent d'être maires; M. Baco accepte cette charge terrible, où il s'agissait de risquer sa vie et son honneur !
M. Baco se montra républicain inflexible, mais administrateur généreux, et fit tout ce qu'il était possible de faire pour écarter de Nantes l'anarchie parisienne. Il fut d'abord vivement secondé par son conseil de commune qui, protestant contre les conspirateurs de cafés^ contre les tyrans de tribunes^ contre les brigands de place publique j envoya Sotin et Morel porter à la Convention cette énergique adresse dePeccot, — véritable monument de la foi girondine ' (7 janvier 1793). Elle exaspéra tellement les Mon-
^ Nous en avons cité Tcxorde dans notre Introduction. En voici d'autres passages non moiii« rciiiaix|uablcs : ^- « Représentants, notre langage vous paraîtra hardi. C'est notre dessein, et nous vouions qu'il vous étonne, qu'il vous force a sauver la République ! Hommes du 21 septembre, qu'est devenue celte République que vous avez proclamée? Est-il donc dans vos destinées que vous aurez voulu faire le bonheur de vingt-cinq millions de citoyens, et que vous ne l'aurez pas pu? Est-il décidé que la vertu, le courage et vos sublimes cflorts vers la hauteur de vos fonctions auront été un vain spectacle aux yeux de l'Europe qui vous contemple? Nous ne le soulTrirons pasi Où sont vos ennemis ! Nos armées ont chassé cl fait pâlir tous les tyrans. Vos ennemis sont dans votre sein même 1 Eh bien I osez guérir le corps politique! Vous nous avez entendu ; c'est assez ! Que sont donc, au poids d'un peuple, ces tribunes audacieuses qui veulent vous faire la loi? La sanction de vos décrets est-elle devenue l'héritage d'une poignée de spectateurs admis à vus séances ! Les tyrans sont à terre, et les factieux vous dominent I SoulTre donc notre reproche, ville superbe et fortunée 1 c'est
une tache que nous voulons épargner à ta mémoire ! Citoyens de Paris, dites-nous si vous cteç
encore dignes de b libcrlô, ou si vous n'ctcs que de perpétuels révolutionnaires? niles-nons si vous
tagnards, que Bourdon, chancelant d*ivrcssc,. cria au président Fermon, député de Rennes : — Vous n'osez pas répondre? — Je vous rappelle à Tordre! répondit le président. — II faut le rappeler à Teau! dit Legendre, avec un éclat de rire, et Chambon repoussa vigoureusement Bourdon d*un coup de canne. Telle était ta dignité parlementaire des Jacobins.
La ville de Nantes fut dès lors marquée de noir par Robespierre, en attendant que Carrier vint la marquer de rouge.
L'exemple de ces protestations girondines avait été donné dès le mois d'octobre 1792 par Tadrainistralion du Finistère. Âpres avoir emprisonné Royou-Guermeur, elle écrivit aux quarante-huit sections de Paris, aux conventionnels et aux quatre-vingt-trois départements : — Chassez tous ces agitateurs du peuple qui le mettent. en insurrection pour l'asservir! — Ces hommes de sang ont osé provoquer l'assassinat en votre nom. Nous sommes las de voir les hommes généreux devenir les jouets d'une poignée d'ambitieux, qui n'ont que le masque du patriotisme! Le sang ne doit plus couler. Les listes de proscription doivent disparaître de la terre de liberté ! Songez à qui (appartient la gloire de la journée du iO août! Nous n'avons pas brisé les fers du despotisme pour reprendre ceux de ces infâmes intrigants qui veulent la dictature ou le triumvirat! Citoyens des quatre-vingt-trois départements, que votre adresse suive de près la nôtre! Si la Convention ne peut retrouver la paix h Paris, il est d'antres villes qui sauront la lui procurer! »
Delà l'accusation de fédéralisrneet de scission sous laquelle la Montagne écrasa la Gironde, au nom de la République une et indivisible.
L'intrépide Kcrgariou» président du Finistère, n'en écrivit pas moins à la Convention : — Nos plus grands ennemis sont dans votre sein! les Marat, les Robespierre, les Danton, les Chabot, les Bazire, les Merlin, et leurs complices, voilà les vrais contre-révolutionnaires. Ils ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes même du nom de Français! Chassezles au plus tôt! Repoussez-les du sanctuaire de vos délibérations... Vous ne pouvez respirer le même air que des scélérats !... »
Et Quimper et Nantes envoyèrent à Paris deux cents volontaires chargés de joindre l'action à la parole. Les autres chefs-lieux s'associèrent plus ou moins directement à cette impulsion, qui divisa la France républicaine en deux camps acharnés.
n'avez brisé le sceptre de la Royauté que p(»ur vous asseoir sur son Irôiic? Dites-nous pourquoi vous nous laissez oulra^çer ici dans la personne de nos rpprésentants? (Ces mots soulevèrent une émeute dans l'assemblée ! — Ce n'est pas vrail s'écrièrent les Montagnards... — C'est vrai ! s'écrièrent les Girondins ! Sotin continua sans s'émouvoir. ] — La France, libre partout ailleurs, doit-elle être esclave à Paris? Non! Si des séditieux habitent parmi nous, il faut les élunncr par voire contenance. Si leur nombre vous effraye, appelez-nous, et nous tes punirons ; car nous savons, nous, contenir lc« séditieux ; et nous avons juré de mourir pour noire ptlrie ! » [Malheureusement le fanatisme ajouta, en pariant de l'infortuné Louis XVI): a Le tyran vous est un obstacle, que sa tétc tombe sous le glaive de In loi ! Périsse le dernier des Français phitdl que l'immort».! ouvrage que vous avez commencé ! »
CIIAPlTItE NEUVIEME. a07
Ce fut alors que la Montagne emporta la balance en y jetant la tùle sanglante de c< Louis Capct. »
Les sans-culottes savaientl)ien qu'un tel coup leur assurait la victoire, en mettant la Révolution dans Timpossibilité de reculer. Ils entraînèrent donc en avant la France à jamais séparée du passé, frappant avec Tépcc leurs ennemis extérieurs, et leurs ennemis intérieurs avec le couperet de la guillotine... jusqu'au jour où les paysans de TOuest leur dirent, en se levant comme un seul homme : — Vous n'irez pas plus loin !
Ce jour devait être celui de la levée des 500,000 hommes...
La loi fatale avait été décrétée le 24 janvier, trois jours après l'exécution de Louis XVL Tous les hommes de dix-huit à quarante ans étaient requis de tirer au sort pour marcher à la frontière. De son côté, l'Europe monarchique lançait 400,000 soldats contre la République française. On voit que la lutte, de part et d'autre, s'annonçait d'une façon gigantesque.
Dès que la levée en masse fut promulguée, une scission profonde s'établit entre les villes et les campagnes de l'Ouest. Dans les villes entraînées par la foi républicaine, ce fut un essor effréné vers la guerre extérieure, un cri de mort général contre tous les rois du monde. c< Toutes les côtes de Bretagne étaient dégarnies de soldats, les forts en ruine et désarmés ; il suffît d'un appel, et soudain six mille volontaires se présentent, mille ouvriers terrassiers accourent. On relève les épaulements, ou porte à bras les canons sur la crête de nos rochers, on gratte le salpêtre aux parois des caves pour fabriquer de la poudre, on arrache les gouttières aux manoirs féodaux pour fondre des balles. Les femmes cousent des guêtres qu'elles vont déposer sur l'autel de la patrie, les enfants font de la charpie, les vieillards s'enrôlent dans les compagnies . de vétérans et apprennent Tcxercice. Tout se lève, tout travaille, tout se prépare enfin à soutenir la lutte qui va s'engager V »
Dans les campagnes, la terreur des paysans rappela celle qui avait glacé la France au commencement de l'an mil, loftque les superstitions populaires s'attendaient au jugement dernier. Les Vendéens et les Bretons, rabattant leurs grands chapeaux sur leurs longues chevelures, se regardèrent entre eux d'un œil farouche, et se demandèrent s'il était encore temps de sauver l'autel national et le foyer domestique.
Ce fut alors qu'on apprit la mort obscure de TuHin de la Rouerie,
l'homme qui eût si bien développé ces germes de guerre civile! Dieu l'avait
enlevé dès le 50 janvier précédent, comme pour laisser à l'insurrection de
l'Ouest son caractère libre et spontané.
. Les derniers elTorts du conspirateur breton n'avaient pas été les moins
' Emile Souvcslrc, Mémoires d'un sans'Culotk bas brelon, tome U, p. 166.
5(t8 BKËTAGME KT VEISDEe.
audacieux, s*ils avaient été les moins habiles : il avait tenté (l'ébranler la Révolution par la main de ses propres auteurs! Ktcndu sur un lit de» soufTranec et dévoré par une Tièvre mortelle, il trouve, au pied même de ce lit, un nouvel instrument de ses projets. C'est Latouclie-Chericl, son médecin et son ami,' — un de ces jeunes révolutionnaires qui ont gardé le rêve de 89. Latouche se rend à Paris, où il sonde le ministre Danlon, de la part de Tuffin...
a Je le tiens ! écrit-il bientôt à ce dernier. Danton pense que, pour sauver le pays du mauvais pas où il est engagé, les hommes qui ne veulent pas sa ruine doivent se réunir dans un commun accord; mais, ajoute-t-il, il faut de Tor, beaucoup d*or pour acheter les membres de la Convention. »
• Et La Rouerie, déjii ruiné, ruine ses amis, et s'adresse au trésor des princes...
Or, à ce moment-là même, son œil de lynx parcourant sa correspondance, V saisit rindice d'une trahison... Vient-elle de Latouche seul ou de Latouche et de Danton? C'est ce que le marquis ne peut deviner. Quant aux ministres anglais, qui divisaient déjà tous les partis en France, il reconnaît clairement leur adroite perfidie!
Le fait est que, maître de tous les fils du complot monarchique, Danton lance alors cette farouche proclamation que les mairies d'Angers, de Vannes et d'autres villes de l'Ouest déclarèrent incendiaire et Itberticidc.
ce Encore une fois, citoyens, aux armes!... Que toute la France soit hérissée de piques, de baïonnettes, de poignards! que tout soit soldat! Enfonçons les rangs de ces vils esclaves de la tyrannie! que le sang de tous les traîtres soit le premier holocauste offert à la liberté, afin qu'en avançant sur l'ennemi commun, nous n'en laissions derrière nous aucun qui nous puisse inquiéter! »
Ce coup terrible épuisa les forces de La Rouerie. Errant dès lors de foret en foret, de ravin en ravin ; traqué d'asile en asile par des ennemis qui avaient son secret; n'osant soulever son armée de contrebandiers et de mendiants, de peur d'accélérer la perte de Louis XVI, dont le jugement durait encore, il ne fit plus que languir jusqu'aux premiers jours de 1795. a Alors il se retira, sous le nom de Gasselin, au château de la Guyomarais, dans la forêt de la Hunaudaye. Les bons soins de cette famille, les consolations pleines de courage et d'espérance de Thérèse Lemoëlicn, allaient le sauVer peut-être. Mais la nouvelle de l'exécution de Louis XVI frappa si vivement cette imagination, depuis longtemps exaltée par les périls et le travail, que le gentilhomme breton expira huit jours après la mort du Roi. »
La fin de La Rouerie demeura près de deux mois secrète.» La Révolution avait perdu ses traces ; Latouche-Cheftel les cherchait partout sans les
CUAPITRE NEUVIÈME. 509
trouver. Les Anglais furent plus heureux ^ » Ils révélèrent à la Convention la retraite de son ennemi, par rentrcmise des amis de la constitution de Londres affiliés aux Jacobins de Paris...
Aussitôt Morillon et Barthe, agents de police, se rendent à Lamlmllc, avec ordre de prendre La Bouërie mort ou vif. Il inspirait tant de craintes à la Révolution, que Morillon demanda sept mille hommes pour Tarrcter! On investit nuitamment le château de la Guyomarais, on en saisit tous les habitants... mais on cherche en vain le marquis... Enfin, un jardinier, mis à la question, conduit les agents près d'un angle de mur, sous un jeune cerisier, et leur dit :
— L*homme que vous cherchez est là !
— Il est donc mort?
— Et enterré, suivant ses désirs, avec toute sa correspondance et tous ses papiers...
Les agents creusent la fosse, et y trouvent, en effet, le cadavre et les plans de La Rouerie^... A défaut d'une victime, ils tenaient une hécatombe !
D'autres papiers furent découverts chez Desilles, à la Fosse-Hingant, — où des caisses d'argenterie disparurent sans procès-verbal. Morillon , dénoncé par Barthe, n'en fut pas moins condamné quatre mois après, pour procédés de douceur envers la famille Desilles.
Il manquait toutefois à la Convention la liste des complices de La Rouerie. Thérèse Lemoëlien la brûla lorsqu'on vint l'arrêter. Action généreuse, sans doute, mais qui perdit la conspiration. Compromis parla liste fatale, tous les confédérés se seraient battus jusqu'à la mort. Sauvés par sa destruction, la plupart renoncèrent à la partie ou l'ajournèrent.
Ainsi se terminèrent la vie et le complot de La Rouerie. Ainsi fut dispersée, par la nouvelle de sa mort, l'armée que sa pensée avait fait sortir de terre, et que du fond de son tombeau, son ombre allait lancer contre la République. c< Cet homme, dit M. Souvestre, avait creusé le sol avec ses ongles pendant trois ans! Il avait amassé de la poudre grain à grain! il avait dérobé, à force de patience, une étincelle au soleil ! et lorsqu'il ne lui restait plus qu'à mettre le feu à sa mine, il était mort de la fièvre comme un enfant ! »
On jugea plus tard, à Paris, vingt-sept de ses complices. Douze montèrent sur l'échafaud, en s'embrassant avec gaieté. Il y avait là trois femmes, soutenues par Thérèse Lemoëlien. L'une d'elles, madame de La Touchais,
' GrétineaU'Joly, Vendée militaire, édition in-18, t. HI, p. 84.
* Les émigrés assemblés à Jersey et a Gucrnesey devaient appuyer par un débarquement Tinsurrcciion du pays, s'emparer du Glos-Pouict, près Saint-Servan, et gugner de poste en poste toute la Brvbgnc. Le signe de ralliement était un sacré>cœur ccarlate sur fond violet, avec couronne blanche.