CHAPITRE NEUVIEME. t
baïonnette, outragés de propos infâmes et de chants sacrilèges, entassés pêle-mêle dans leurs églises profanées, couchés en joue s'ils essayaient de prier Dieu, et fusillés quelquefois s'ils bravaient leurs insulteurs!
Le directoire du Finistère avait interdit tous les journaux susceptibles de troubler Tordre, et parmi eux VÀmi du peuple de Marat» qui prêchait Textermination générale. Cette modération souleva les hommes du 2 septembre. Des administrations entières furent dénoncées et suspendues pour incivisme. La Commune de Paris lança dans l'Ouest ses plus fougueux missionnaires. Royou-Guermeur arrive en poste à Quimper, flanqué d'écrits incendiaires en ballots. Il s'installe à l'ancien évéché, harangue le peuple à grand bruit, prêche de rue on rue les bons principes^ c'est-à-dire, l'épuration de la société par la guillotine ; — si bien que le directoire l'arrête et le cite à sa barre. Il se déclare envoyé par les ministres pour opérer la levée en masse des patriotes et la vente des biens d'émigrés.
En effet, l'expropriation des émigrés avait été décrétée le 23 août» par l'Assemblée législative, — devant les menaces d'un tocsin général dans la Commune de Paris.
Mais il manquait à Guermeur les signature^ de Roland, de Pétion et de Vergniaud, qu^il traitait d'aristocrates. Los administrateurs eurent donc le courage d'emprisonner cet ami de Marat, qui lui écrivit au fort du Taureau : « Vous serez bientôt à même de prendre à partie vos oppresseurs. J'ai traîné dans les boucs vos coquins de députes de Quimper, comptez que je vous vengerai de ces scélérats ! »
On le verra bientôt tenir sa promesse.
Déjà, le nouveau ministre de la justice, Danton, frappait à coups redoublés sur la France monarchique et religieuse, et particulièrement sur les provinces de l'Ouest.
— Il faut, disait-il, une convulsion nationale pour faire reculer le8 despotes, il faut que le peuple se porte en masse sur ses ennemis pour les écraser d'un seul coup. — Et, visites domiciliaires, ventes des biens nationaux, arrestations des suspects, se multipliaient de jour en jour. En même temps, la double guerre sévissait au dedans et au dehors. Huit mille Vendéens enlevaient Bressuire ( où nous les trouverons tout à l'heure ), et les troupes allemandes, forçant nos frontières, prenaient Longwy et Verdun.
Une armée de commissaires et de procureurs (it payer ces échecs aux nobles et aux prêtres de l'Ouest. On dressa la liste des émigrés, de leurs biens, de leurs enfants et de leurs proches. Leurs receveurs et leurs intendants, sous peine de se voir traités comme suspects, apportèrent leurs comptes aux comités de surveillance. Ce fut dans toute la Bretagne un bouleversement général de l'ancienne société, une immense hécatombe de propriétés séculaires. — Vous avez chez vous quelques fusils de chasse et du plomb à giboyer? — Suspect! Rendez-vous avec toute votre famille
au dislrict. Et malheur à vous» si vous ne criez pas : Vive la Nation 1 A bas la Monarchie ! — Vous êtes une femme dont le seul crime est de porter un heau nom, madame de Goatsancours, de la Bretèche, ou même simplement madame Tronjoly? — Suspecte I — Vous recevez vos amis à votre château? — Conciliabule ! — Vos fermiers ne vont pas à la messe des jureurs 7 Impiété I — Vous relevez une tourelle croulante! — Attentat à la sûreté publique. On vous enlève de votre maison, on vous jette dans une chapelle ou dans un couvent gardé par les nationaux ; vos domestiques vous y apportent à manger, s'ils en ont le courage ou les moyens; et trois fois par jour, vous devez répondre à l'appel de la municipalité. Mais si vous avez un Bis, un frère, un parent quelconque sur la liste de l'émigration, vous n'en serez pas quitte à si bon marché. D'abord, vous devez n la Nation pour chaque absent deux hommes armés et équipés, ci : 1201 livres 14 sols par tète. Ensuite, vos biens seront inventoriés, séquestrés et vendus à bas prix à ceux qui vous les enviaient depuis des siècles. Fussiez-vous, comme Anne Parscaux, dame de Keryon, restée seule à la garde du manoir de famille, une troupe armée jusqu'aux dents viendra frapper à votre porte et la forcer, si voiis hésitez à l'ouvrir. Les commis* saires mettront votre mobilier so^is la main de la Nation. Ils se feront servir à boire et à manger dans votre salle. Plus ils vous dépouilleront, plus il faudra vous montrer généreux. Des gendarmes resteront la nuit à garder vos appartements. Ils fouilleront vos paillasses, vos cloisons, vos papiers et vos meubles les plus intimes. Après quoi, ils vous laisseront la garde de vos biens jusqu'au jour de leur vente, avec menace de mort, si vous en détournez un fétu !
« Mais plus triste encore, dit M. Duchâtellier,sera l'aspect de cette autre maison veuve de ses maîtres, et qui brillait naguère de tout le luxe de ses hôtes. Plus de fanfares retentissantes et d'aboiements prolongés, aux jours d'une chasse où la noblesse des environs se donnait rendez-vous. Brezal, dont lesTinteniac et les Kcrsauson firent longtemps les honneurs, laisse vainement apercevoir de loin ses longues cheminées et ses combles élancés, la hache aura bientôt déparé cette belle demeure de sa riche ceinture de verdure, et déjà ses cours et ses avenues ne voient plus ces coursiers qui les parcouraient naguère avec tant de légèreté. Il y a bien encore quelques gens de service répandus çà et là dans les cuisines et les salles basses du château ; mais on peut voir, à ces croisées restées ouvertes, à ces jalousies sorties de leurs gonds, à ces portes d'avant-cour qui ne se ferment plus, et que les animaux domestiques souillent chaque jour de leurs ordures, que les maîtres sont loin... Cette maison a passé aussi sous la main de la Nation^ comme en témoigne un procès-verbal d'octobre 1792.
« Les maîtres viennent de partir précipitamment, car voilà leur toilette et ses essences, une valise et des guêtres de route, qu'ils n'ont point eu le
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lemps de prendre. Plus loin, dans la bibliothèque, un bougeoir, dea cahiers de musique sur leur pupitre, un violon el son archet renversés à lerre.avec la chaise qui les supportait.» Et il faut voir sur les procès>verbaui les estimations de ces riches mobiliers! Vingl-trois volumes de gravures pour V Encf/clopédie : iO livres. Ingrate Révolution I — Un vieux portrait, pcul-éire un Rigaud ou un Mignard, 6 livres. — Ensemble : un con'rct à feuilles d'or, sur son tabouret, un prie-Dieu, six cadres dorés et leurs gravures, une écritoire cl une table à pieds de biche, total : 10 livres !
Tout cela est vendu à l'encan, et non-seulement tout cela! mais le château, la chapelle, le jardin, les grands bois, les plaines Tertiles et les belles métairies ! — Et qui achète à vil prix ces biens nationaux? — Ceux qui en ont chassé les maîtres dans cet espoir. — Quelquefois, hélas! le serviteur qui feignait de pleurer leur départ. — Quelquefois aussi, disons-le, un honnête homme qui feint de voler pour restituer un jour !
La femme et l'enfant de l'émigré ont beau prouver que tel ou tel bien leur est propre. La femme perd son douaire et sa part de communauté. Tout au plus lui accorde-t-on, ainsi que pour Teofant. un lit et du linge, quelques habits, quelques meubles et quelques ustensiles de cuisine.
Depuis la lin d'août 1792, tous les murs des édifices publics furent couverts d'aflichcs énormes, portant au sommet l'œil de la loi, des faisceaux de piques el de rameaux surmontés du bonnet phrygien, et d'un
300 BnETAUNE ET VENDEE,
cdlé, U (lescriplioD du domaine à vendre, de l'autre, son évaluation détaillés.
Heureux l'émigré qui peut sauver un coin de terre, en tirant des ciïcls de commerce sur son fermier, en supposant des créances, des baux ou des contrats de cession !
Et cependant, les corps constitués, assemblés pour les élections des députés à la Convention nationale, se promenaient par les villes, en Taisant répéter à toutes les sections le serment de «maintenir la liberté cl l'égalité, l'intégrité de l'Empire français, la souveraineté du peuple, et la sûretédes personnes et des propriétés .' » — Et les candidats à la nouvelle députation répétaient à haute voix le même serment (8 septembre 179!2)! Incroyable illusion ou incroyable ironie!
Ces élections, qui allaient enfanter 113, furent dominées en tout lieu par ' les émissaires de la Commune de Paris, — par ces brigands reconnus qui dilapidaient les fonds publics, comme les propriétés particulières, qui pillaient le garde -meuble, les églises, les dépouilles des victimes de septembre, et qui allaient passer du vol juridique à l'assassinat légal.
A leur exemple, les bandits ordinaires, n'ayant plus de frein, arrachaient aux femmes leurs bijoux en public, pour en faire, disaient-ils, hommage à la patrie.
Les Girondins, sortant de leur beau rêve, repoussaient trop tard ces