CHAPITRE DIXIÈME
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Avant de raconter l'explosion r populaire de l'Ouest, disons lin mol des derniers excès t|ui l la lenilircnt inévitable.
Les administrations départementales envoyèrent à la ^ Convention des félicitations sur la mort de Louis XVI, cl (|iieli] nos - unes s'oublièrent jusqu'à dénoncer le jeune Louis XVII , sous prétexte l'exlirpur les racines de l'arbro nionarclii^ui'. »
La délation Tut, d'ailleurs, nud-ci-iu. d. i-A.ihi.<i.'». i'i<i>>>(<i.<. partout à l'ordre du jour.
On put et ri' inBmo et l'-nvoiirr liantemrni. dît Midlinct,
Quant aux prêtres, ou ne se borna pas à les laisser mourir dans des lieux infectes, on les accusa de continuer leur ministère, de faire des prosélytes à travers le guichet de leur prison, et Ton décida que ce guichet ne s'ouvrirait plus que pour le geôlier.
Présidant une cérémonie funèbre, à l'occasion de Fassassinat du régicide Le Pelletier, l'évéque Minée s'écria: — Les Égyptiens condamnèrent les cadavres des Rois ; Le Pelletier a fait infiniment davanlage. Il a jugé h mort la Royauté elle-même !... Et toute la populace de répondre : — Mort aux Rois, mort aux aristocrates, mort aux calotins!..
Voilà ce qui se passait dans les villes de l'Ouest.
Dans les campagnes, c'était une persécution de toute minute, organisée de chaumière en chaumière... Croyant étouffer la foi et la liberté, à force de commissaires et d'agents, la Convention poussait à bout la patience des hommes les plus dociles. Au moindre péril de la Révolution, au moindre revers de ses armées, les Jacobins déchargeaient leur fureur contre nos populations, — qu'ils accusaient de tous les malheurs de la France.
Cette accusation n'était pas seulement une calomnie, c'était encore une ingratitude. Les paysans de l'Ouest, et surtout les Bretons, se souciaient fort peu delà Monarchie en elle-même: ils étaient plus républicains au fond, et dans le sens libéral du mot, que les gens du 10 août et du 21 septembre. Si ces derniers leur eussent apporté un véritable affranchissement, ils eussent trouvé en eux leurs partisans les plus intrépides et les plus dévoués. On vient de voir que, même au sein de la persécution monlagnarde, tout le génie de Tuffni n'avait pu les soulever au nom des émigrés de Coblentz... C'est au nom de la liberté même, et à son nom seul, qu'ils devaient bientôt s'insurger en masse. Ecoutons à cet égard un témoignage qui ne sera pas suspect, celui de l'empereur Napoléon :
ce Des missionnaires républicains envoyés dans les campagnes de l'Ouest, dit-il en ses Mémoires, furent écoutés du peuple aussi longtemps qu'ils n'eurent d'autre but que de lui prouver les avantages de la Révolution, qui abolissait les corvées, les dîmes, les droits féodaux, etc.; mais du moment où ils dirent que le Roi était un tyran, les nobles des ennemis de la patrie, les prêtres des imposteurs, la Religion un mensonge, — l'exaltation du peuple ne connut plus de bornes, et les prédicateurs de l'anarchie purent à peine se dérober à la fureur populaire. »
Encore une preuve que les hommes de l'Ouest se soulevèrent dans un intérêt exclusivement libéral, — c'est qu'ils laissèrent la Convention proscrire et dépouiller les émigrés, juger et guillotiner Louis XVI, et qu'il fallut pour leur faire prendre les armes, que l'oppression bouleversât leurs propres consciences et leurs propres foyers.
Mais après la violation des églises et la dispersion des prêtres, la Révolution eût peut-être contenu les paysans, tout exaspérés qu'ils fussent, si
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elle ireiit attaqué à la Cois, par la levée de 500,000 hommes, leurs deux fibres les plus délicates : la liberté individuelle et l'amour du pays. Combattre sous le drapeau exécré de la Convention, et aller se faire tuer loin de leurs chaumières; ce double sacrifice était au-dessus de leur résignation.
— Puisqu'il faut mourir, nous mourrons chez nous! tel fut le cri unanime des Bretons et des Vendéens.
S'ils avaient défendu les gentilshommes fidèles au pays, et s'ils les mirent à la tête de leurs bandes, c'est que ces gentilshommes étaient leurs frères encore plus que leurs maîtres. Sous une féodalité patriarcale leur vie commune était une vie d'égalité*; leur guerre d'insurrection fut la continuation naturelle de cette vie. Ils lui donnèrent même un nom plus significatif encore, en l'appelant la guerre d'amitié.
Tous les historiens ont accordé le pas à la Vendée sur. la Bretagne, dans l'insurrection de l'Ouest. Nous avons déjà relevé cette erreur; ce n'est pas pour y tomber à notre tour. Nous continuerons donc de suivre la marche historique et géographique des événements, en racontant le soulèvement breton, commencé depuis plus d'une année, avant de passer au soulèvement vendéen, qui, du reste, fut encore à moitié breton, et qui ne date réellement que de mars 1795.
La Bretagne, dit avec justesse M. Crétineau, grâce à son terrain boisé et accidenté, favorisait plus que tout autre pays le développement de cette pensée qui a fécondé la liberté des nations anciennes et modernes : de l'Arabie par les montagnes, de la Hollande par les eaux, — et l'on pourrait ajouter de TAfrique par le désert, et du Caucase par le climat.
Le caractère des Bretons, bien plus encore que leur pays, les poussait en avant du Poitou et de l'Anjou. Ces deux dernières provinces n'avaient pas fait un seul mouvement, que déjà les Brezohnek, prenant la Révolution au mot, voyaient dans l'insurrection le plus saint des devoirs. Tandis que le Clergé vendéen se résignait à la proscription et au martyre, on a vu quelle fut la résistance des prêtres de la Bretagne, et surtout du Morbihan. Et les deux populations avaient suivi l'impulsion des deux églises ; au lieu de se borner, comme leurs paisibles voisins, à encourager les pasteurs dans la souffrance, à leur donner asile et à entendre leurs messes au fond des genêts, les Bretons les avaient maintenus dans le presbytère et dans le temple, avaient chasse les curés constitutionnels à coups de bâton. — étaient venus enfin, au nombre de trois mille, attaquer Vannes avec M. de Francheville du Pelinec... Il ne faut pas oublier ce naturel opposé des. Bretons et des Vendéens : d'un côté, le rôle agressif, l'ardeur à la lutte, la résistance infatigable: — de l'autre, le rôle passif, l'hésitation devant le combat, le découragement après la défaite. Sans doute, le réveil du lion vendéen, que nous glorifierons tout à l'heure, ne sera que plus héroïque
' Voir la Bretngtu ancienne H niadime cliap. VU, Féodalité', cl cinp. Xl.\. TfUfleau du payn
314 , BRETA(;.\K ET VENDEE.
après sa longue patience, et c'est à lui qu'appartiendront alors les plus nobles dévouements et les plus illustres victoires... Mais au sein même de ses triomphes, nous retrouverons celte méfiance de soi-même qui est son trait distinclif; — tandis que le Breton, sans arriver jamais à l'ensemble de l'élan vendéen, persévérera jusqu'à la fin, et malgré les plus durs échecs, dans ses luttes partielles et multipliées. ^
Voilà pourquoi la Chouannerie, née longtemps avant la Vendée, mourut encore longtemps après elle.
La République s'était imaginée qu'il suffirait de menacer les Bretons pour les enrôler sous son drapeau. «Cette œuvre de sans^culottisme ne sera pas longue à accomplir, avaient écrit Barlhe et Morillon ; que les levées s'efTectuent avec du canon et des coups de fusil, et personne ne résistera. »
Du moins, eût-il fallu pour cela une loi précise et des ministres accrédités. Or rien de plus vague que la loi du 24 janvier, rien de moins considéré que les hommes chargés de son exécution.
Le contingent de chaque commune devait être fixé dans les vingt-quatre heures de la promulgation. Des registres d'enrôlements volontaires restaient ouverts pendant trois jours, et si le nombre des inscrits ne complétait pas le contingent, les appelés réglaient eux-mêmes le moyen d'y parvenir. De là mille conflits et mille querelles entre les citoyens et les officiers municipaux. Les uns veulent que le contingent soit diminué, les autres que les fils de veuves et les frères de conscrits* soient exempts; d'autres, qu'il n'y ait point d'exemptions, puisque la loi se tait à cet égard; d'autres enfin ( et c'est le grand nombre), que chacun reste à la garde de sa province, ou tout au plus des côtes voisines. En vain les commissaires mettent sur les billets : soldats de la patrie. Ces billets d* honneur, comme ils les appellent, ne séduisent nullement Ips paysans bretons.
Joignez à ces ambiguïtés de la loi, l'irritation desesprits, et l'impuissance desmagistrats, et vous concevrez qu'il y avait là toute une contre-révolution,
Ce qui acheva de soulever les villages, c'est que les villes furent ménagées à leurs dépens, — sous prétexte qu'ils ne fournissaient pas assez de volontaires, a Faites peser la réquisition sur les paroisses les plus récalcitrantes, décrivait imprudemment le pouvoir exécutif. El plus imprudents que leurs chefs eux-mêmes, les commissaires promettaient les postes les plus éloignés et les plus dangereux à tous ceux qui ne marcheraient pas librement. Les paysans furent donc convaincus qu*on prétendait les mener à la boucherie, et rien de plus naturel alors que leur réponse: — Autant vaut mourir chez nous !
Ce mot définit parfaitement toute leur insurrection, dans laquelle l'esprit de parti le plus aveugle a pu seul voir un complot organisé d'avance. . . Ce fut le mouvement le plus libre et le plus spontané qu'offre l'histoire ancienne et moderne. L'3s persécutions religieuses avaient rempli le vase de l'irrita-
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tion populaire, la levée en masse fut la dernière gouUe qui le fit déborder. Sr jamais la voix de la foule fut la voix de Dieu, ce fut, certes, en cette circonstance, où tant de milliers d'hommes, à la même heure et sans se consulter, eurent la môme pensée, jetèrent le même cri, et firent la même action !
Que les Républicains et les Royalistes, les uns pour condamner La Rouerie, et les autres pour Tcxalter. cessent donc d'attribuer à ses plans un soulèvement qui vint leur dotiner un éclatant démenti. Ln Rouerie avait voulu (et nous avons déjà dit que ce fut sa grande faute), opérer l'insurrection des masses par la Noblesse, au nom du Roi et des princes. Ce furent au contraire les masses qui entraînèrent la Noblesse, au nom du peuple et de ses intérêts. La Rouerie partait d'en haut, en s'appuyant sur l'Europe. Les paysans s'élancèrent d'en bas, en s'appuyant sur la France. Le gentilhomme opposait à la République la devise de la Monarchie. Les conscrits opposèrent à cette même République sa propre devise : celle de la liberté et de l'égalité. La Monarchie ne vint que le lendemain du soulèvement donner son drapeau et son organisation à l'armée populaire de l'Ouest ; et l'on vit alors en Rretagne et en Vendée cet étrange et merveilleux spectacle, si méconnu jusqu'ici par les historiens : — D'un côté, un gouvernement qui s'intitulait République, et qui dépassait toutes les corruptions et toutes les tyrannies de la Monarchie absolue ; de l'autre côté, une armée de paysans qui réalisait, sous le drapeau de la Monarchie, toutes les théories et toutes les habitudes de la République.
Nous sommes né beaucoup trop tard pour être témoin des événements de 1793, mais nous en avons interrogé, depuis quinze ans, sur les lieux, les principaux acteurs; et, dernièrement encore, nous sommes allé chercher sous les plus humbles toits de Rretagne et de Vendée les' derniers conscrits de la levée en masse.
En Vendée comme en Rretagne, nous avons demandé à ces hommes :
— A quoi pt»nsiez-vou8 en vous soulevant contre la République?
En Vendée comme en Rretagne, ces hommes nous on^ tous répondu :
— Nous pensions à nous défendre et à nous venger; à nous venger des maux soufferls depuis trois ans, et à nous défendre de ceux que nous apportait la réquisition. Nous ne songions pas plus à la Monarchie qu'aux Monarques! — Nous ne savions pas même où étaient les princes et les émigrés. Nous savions seulement qu'on avait enlevé ou tué nos prêtres, que nos pères mouraient sans confession, que nos enfants naissaient sans baptême, que nos filles ne pouvaient plus se marier devant Dieu. Nous savions qu'on nous avait promis l'abolition des impôts, la liberté et l'égalité, et que les impôts augmentaient tous les ans, que la liberté devenait une horrible tyrannie, et que nos nouveaux maîtres étaient aussi insolents que les anciens étaient aimables. Nous savions enfin qu'après nous avoir ôté la liberté de croire, on venait nous ôter, par la conscription, jusqu'à la
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liberlé de vivre, en nousfurcanldc mourir pour la cause mêmetle lousnos (ourmenls. Cela était au-dessus de la patience iiumainc, et nous nous sommea levés sans réflexion, parce que la nôtre était à bout ! Nous avons ensuite accepté les idées cl les ordres des Nobles, parce que les Nobles étaient nos amis cl nos protecteurs ; nous sommes devenus leur armée, parce qu'il le fallait bien pour continuer la guerre ; nous avons crié vite le Roi 1 parce qu'il s'agissait de combattre' la République ; — enfin, nous avons voulu relever le Irdne, parce que c'était relever en même temps l'aulel et le foyer.
Mais reprenons et suivons le cours des événements. Ils seront plus éloquents que toutes nosréQciious.
A l'exception de quelques lovées partielles, qui s'accomplirent avec lacilitc et même avec entbousiasme (comme à Nantes, et dans certaines villes du Finislère). on peut dire que toutes les paroisses bretonnes repoussèrent la loi du 24 janvier. Dans le Finistère même, si puissamment administré, on ne put contenir les territoires de Lesueven, de Brest, et surtout de Saint-Pol-de-Léon.
Cetl<! répulsion fut p.irticuliêrcment énergique dans le Morbihan.
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On y vit la Roche -.Beruard , Rocbefort, Ponlivy, Pluineiiau , Vannes même, assaillies ou enlevées par des milliers de paysans réfraclaires. Dans la* Loire-Inférieure^ Machecoul, Saint-Philbcrt, Glisson, Cliamploceaux, Ancenis, Mauves, Carquefou . Ghatcaubriant , Blain, Savenay, Guerande , le Groisic, Gouêron , eurent le même sort. Dans Tllle-et- Vilaiue, ce furent Pacé, Plelan, Redon, Bain, la Guerche,Vitré, Fougères, Dol et leurs environs. Dans les Gôtes-du-Nord, l'agitation porta sur Lamballe, Dinan et toutes les communes du centre.
Les premiers rassemblements eurent un caractère de bravade et de curiosité. Par exemple, Noyai et Musillac tirailt avant (Juestemberg, les gars du dernier village coururent aux deux premiers, voir comment se pas- . s.'iiejit les choses. Là, traversant les hameaux deux à deux, armés de bâtons à tête, remplissant les cabarels et les rues de cris de ralliement et ie chants d'indépendance, ils grossirent le torrent, sans savoir où ils le mèneraient, — et quand ils se trouvèrent en force, ils attaquèrent la mairie.
Pour eux, la mairie, c'était le pouvoir, c'était la République, c'était surtout la conscription !
Ainsi les deux rives de la Vilaine furent couvertes de bandes ralliées les unes par les autres, et voila comment ces ruisseaux devinrent un océan; ces troupes éparses, une armée ; cette insurrection, une guerre civile !
Réveillés en sursaut par les avis lancés de tous les districts, l'administration de Vannes se déclare le 44 mars en permanence. G*était le jour même du recrutement. Les magistrats et la garde nationale vont au-devant de huit cents rebelles, qu'ils somment en vain de retourner sur leurs pas. D'autres bandes rejoignent celle-ci, et elles forcent la ville sous le feu de la garnison. On déploie le drapeau rouge et la loi martiale. On s'assomme d'une part; on se fusille de l'autre. L'autorité ne prend le dessus qu'en s'assurant de cent cinquante réfractaires.
— Quelles sont vos intentions? leur demandent les juges de paix.
— Puisqu'il n'y a plus de Roi, de loi, ni de prêtres,, répondent-ils, nous voulons croeher avec la Nation. Nous voulons savoir de quel droit on prétend recruter. Nous ne connaissons plus de maîtres. Nous nous lèverons tous !
Et déjà les plus effrayants rapports viennent justifier cette menace, ff Gitoyens, écrit la municipalité de la Roche-Bernard, dix à douze paroisses des districts de Savenay et de Guerande sont en pleine insurrection; ^attroupement est. dit-on, de cinq à six mille hommes. Ils ont as* sassiné le trésorier du district de Savenay, cinq gendarmes, le curé constitutionnel et plusieurs autres citoyens. Gettc insurrection se propage et s'étend déjà à Pont-Ghâteau. Nous craignons une pareille insurrection dans notre district. La commune de Férel a refusé son contingent; les habitants ont répondu ironiquement qu'ils veulent Ions marcher. A
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Musillac, les commissaires onl pensé être égorgés et n'ont pu rien faire. A Péaule, les choses se sont passées de la même manière. Nous n'avons pas de nouvelles de Rieux, mais sûrement le même esprit y est répandu. La voiture de la poste est arrêtée à Pont-Château ; la diligence au Temple. Les séditieux brûlent tous les papiers qu'ils trouvent, forcent les habitants des campagnes à les suivre, et sur leur refus, brûlent leurs maisons. »
On reconnaît à ces vengeances des hommes poussés à bout par trois ans de résignation.
Les administrateurs et la milice de Vannes allaient courir au secours de leurs voisins, quand le tQCKn, sonnant àdix Jieues à la ronde, leur annonce qu'eux-mêmes vont subir un nouvel assaut. Ils restent sous les armes jusqu'au milieu delà nuit, et apprennent alors les affreux événements de la Roche-Bernard.
Nous laisserons parler les derniers magistratsde cette ville. On comprendra l'exagération d'un mémoire écrit sur les cadavres de leurs collègues, et tout imprégné de leur propre sang. 11 faut que nos lecteurs s'habituent à la guerre civile ; nous allons désormais marcher sur les corps humains.
« Abandonnés à nous-mêmes, en face du pays entier révolté contre nous, nous ramassâmes à la hâte tout ce que nous avions d'armes et de munitions ; nous primes quelques pierricrs dans des chasse-marées qui se trouvaient dans notre rivière de Vilaine ; nous convoquâmes la gendarmerie de Musillac, les employés aux douanes de tout le district, et ce qu'il y avait de bons citoyens dans les environs pour se joindre à notre garde nationale et au détachement du cent neuvième régiment que nous avions ici en garnison. Mais que pouvait cette petite troupe contre une multitude immense, armée de fusils, de pistolets, de sabres, de faux, de brocs, de bâtons et autres armes? Notre ville, ouverte de tous côtés, n'était pas d'ailleurs en état de résister à cette multitude furibonde, et tout nous présageait une perte évidente. Cependant, nous nous présentâmes au-devant de l'ennemi, dont nous ignorions jusqu'alors le nombre. Ce fut donc le vendredi, 15 de ce mois, environ midi, que les deux armées, bien inégales en nombre, se trouvèrent en présence presque à l'entrée de notre petite ville. Du côté des révoltés, ils comptaient cinq à six mille hommes; et, du nôtre, il n'y en avait pas deux cents. Deux d'entre les premiers furent envoyés vers nous, portant un billet non signé, qui nous sommait de nous rendre. Ils furent retenus au Directoire ; bientôt après, l'un de ceux qu'ils avaient forcé de marcher à leur Icte entra aussi en ville, pour engager les administrateurs à ne pas opposer de résistance, d'autant qu'elle paraissait inutile, et que c'était le seul moyen d'épargner le sang de.nos concitoyens. Le maire et les ofticil^rs municipaux en écharpe firent donc ployer le drapeau rouge, défendirent de faire feu et rendirent la ville, dans l'espérance que les personnes et les propriétés seraient respectées. Mais, ô malheur
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déplorable! dans le temps même que les deux partis s'embrassaient en signe de paix, un coup de fusil, parti en Tair, sert de prétexte ou de signal aux révoltés pour commencer le carnage. Aussitôt on entend des décharges de mousqueterie sur les nôtres. Le tumulte, la confusion, le pillage et la mort en sont les malheureuses suites : vingt-deux habitants tombent morts sur la place, où sont assommés à la suite de leurs blessures ; un grand nombre est blessé, presque tous sont désarmés et dépouillés de leurs vêtements. Une horde furibonde entre alors dans la ville en poussant des cris horribles, frappe et maltraite tous ceux qu'elle rencontre ; se précipite vers la salle du Directoire, s'empare du citoyen Sauveur, président, et du citoyen Le Floch, procureur-syndic du district, restés à leur poste; les charge de chaînes, les conduit en prison, en les réservant pour le lendemain à une mort douloureuse. Les cris de vive le Roi! vive la bonne religion! retentissent de toutes parts ; la cocarde blanche est arborée, bon gré, malgré ; le pillage commence et se continue pendant au moins vingtquatre heures. Tous les papiers et registres du Directoire, du district, et toiis ceux du greffe du tribunal, sont aux flammes. Les meubles et ornements de ce^ deux administrations sont également brûlés ou brisés; les portes et les fenêtres sont rompues. Un magasin de vins appartenant au citoyen le Breton de Ranzigat, situé dans la même maison, est forcé : deux barriques de vin se trouvent vides en un moment, et huit autres sont mises en coulage... Le pillage, les menaces, les coups, les brigandages de toute espèce se continuent ainsi, jusqu'au lendemain ; et les patriotes les mieux prononcés sont ceux qui souffrent le plus de dommages dans leurs personnes et dans leurs biens. Ce fut le samedi 46, au matin, que les citoyens Sauveur et Le Floch, président et procureur-syndic du district, furent arrachés de la prison oiî ils avaient été jetés la veille, pour être impitoyablement massacrés de sang-froid. Grand Dieu !... comment exprimer ici les horreurs de cette triste journée! Le seul souvenir nous glace d'effroi, nos yeux se baignent de larmes, nos cœurs et tous nos sens se pétriflent de la douleur la plus profonde. Ces deux victimes, ces martyrs de la liberté et de l'égalité, paraissent au milieu des rebelles escortés de leurs bourreaux. L'un d'eux, le procureur -syndic veut parler; on lui lâche un coup de feu presqu'à la sortie de la prison : il tombe et se relève; un second coup lui est aussitôt porté : il tombe à genoux et essaye encore de se relever. Mais des hommes de sang l'en empêchent ; il est percé de plusieurs coups de pique, et il expire pour avoir aimé et servi la patrie, lui qui a rendu pendant toute sa vie des services à ses concitoyens. Sauveur, président du district, est conduit par les rues, comme le fut autrefois le Sauveur du monde ; il est mutilé, frappé. Un coup de pistolet à poudre lui est tiré dans la bouche; tout son corps n'est bientôt plus qu'une meurtrissure; les mains jointes et les yeux levés au ciel, il pardonne à ses ennemis et
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prie pour eux ; il les «ippelie ses amis. On veut qu'il cric vive le Roi! avant de mourir, et il crie vive la République française! Plusieurs personnes intercèdent pour lui pendant la marche» mais tout est inutile. En passant devant le Calvaire, on veut qu*ilTasse amende honorable : il lève les yeux. adore la croix, et crie vive In Nation! Alors on lui tire l'œil gauche d'un coup de pistolet; on le conduit plus loin en Tnccablant d'opprobres; on U* pousse quelques pas en avant: il demeure debout, tranquille et immobile, les mains jointes et la face vers le ciel. On lui crie, avec d'horribles imprécations, de recommander son âme à Dieu, et en même temps on lui tire un coup de feu : il tombe et se relève en pressant sur ses lèvres la médaille qu'il portait au cou comme insigne de ses fonctions administratives; un autre coup de feu lui est aussitôt porté, et le renv(>rse. II se traîne encore auprès d'un fossé; et un genou en terre, il s'écrie dans la plus grande tranquillité d'âme : Mes amis, achevez-moi, ne me faites pas tant languir. Vive la Nation! 0 Dieu ! la belle, mais la cruelle mort! il est percé et assommé de mille coups; il rend sa belle âme à son Sauveur, dont il avait l'honneur de porter le nom *. »
Tel fut rirrèparable prologue du drame qui allait ensanglanter la Bretagne. On voit que le plus beau rôle n'y appartient pas aux insurgés; et ces terribles représailles, qu'on va leur rendre au centuple, nous rappellent la confidence que nous faisait naguère un de leurs chefs. « Une fois en (juerre réglée, nous disait-il, les paysans de VChiest furent aussi humains que le permirent les drconstunces ; mais aucune parole ne saurait exprimer la frénésie de leur premier soulèvement» »
Toutefois, les magistrats de la Roche-Bernard ne citent naturellement que les cruautés de leurs ennemis et l'héroïsme de leurs alliés. Sans rieu ôter à la gloire républicaine du jeune Sauveur, et sans justifier l'égaremenl sanguinaire des paysans, nous devons ajouter que les deux partis eurent leurs héros comme leurs martyrs dans l'affaire de la Roche-Bernard. On vit un gentilhomme, M. Du Plessis, bravant la fureur des villageois, aller chercher des médecins pour leurs victimes, leur porter lui-même ses secours et ses soins, et sauver dans sa maison, au risque de sa propre vie. le lieutenant Monistrol. On vit aussi la femme Priour-Ducordic se faire la gardienne intrépide et la servante dévouée des patriotes, leur donner son
< « Nous devons dire, cuncluenl los rapporteurs, que si quelqu'un a mcritélcs honneurs du Paul h<''oii frauçais, c'est sûrement Joseph Sauveur, président du district de la Rocbe-Bcmard. Tousceuiqui ont connu p»rliciilièrcmnnl ce jeune martyr de la liberté cl de l'rgalité, lui rendront la justice qu'il mérite. Né i Rennes, avec d'heureux tiilents, il les a centuplés par sa vie active; strict observateur des lois de la République, il les avait toutes gravées dans sa mémoire, et travaillait de toutes ses forces à les faire exécuter; aimable dans la société, il aimait à rendre service. Les pauvres, en le perdant, ont perdu un père; ses concitoyens, un modèle de toutes les vertus sociales et reUgieu<es;' le dictrict de la Roche-Bernard, un oracle; la République française, un héros : mais nous avons la ferme assumnce de trouver en lui nn protecteur dans le ciel. »
CUAPITRB DIXIEME. 5:11
lil, sa table, sa bourâe, et les arracher, sous divers déguisements, aui poursuites de ses propres amis.
Il faut dire aussi que Joseph Sauveur, enthousiaste i;évolutionnaire. avait souvent excité les citoyens de Rennes el de la Roche contre les paysans ; — qu'il s'était montré justicier impitoyable envers les prêtres réfraclaires ; — enfin-, que les rebelles lui attribuaient le coup de feu qui avait abattu un des leurs quand ils fraternisaient avec les habilanls.
Encore une Tois, tout cela ne juslilîcrait rien ; mais tout cela montrait à la République qu'après avolrsemé le massacre, elle allait recueillir le carnage.
On se figure sans peine que la réaction n'épargnait pas les prêtres assermentés.
u Un curé patriote, écrivait le commissaire Le Dîsscz, a éprouvé les Irailements les plus Uirliares .. On l'a rondiiil jusqu'à Poiilivy. en von-
laiit le forcer de prendre part à l*attaque : sur son refus, on l'a assommé. En route, on l'avait force de se mettre à genoux devant une croix et d'y demander pardon de son apostasie. »
Les vainqueurs de la Boche, grossis de village en village, se jetèrent sur Rochcfort, sur Redon et sur Guérande. Déjà l'insurrection avait trouvé d'habiles capitaines. Elle le fit voir à Ploërmel et surtout à Pontivy. La gtirde nationale y fut écrasée par les paysans, qui s'emparèrent à coups de fourches d'une pièce de canon. Le lendemain, 16 mars, ils échangèrent une fusillade de cinq heures, revinrent dix fois à la charge avec furie, et ne se retirèrent qu'en se voyant pris entre deux feux. Leur attaque avait clé conduite avec une intelligence qui trahissait un chef expérimenté.
«On assure, dit le rapport du commissaire Le Dissez, qu'un ex-curé était parmi ces frn^aii^/s, qu'il les exhortait au carnage, et qu'il promettait le ciel à ceux d'entre eux qui viendraient à périr. Un fait très-sûr, c'est que tous reprochaient aux habitants de Pontivy d'avoir concouru à délrvire la religion, »
A Rochcfort, le chevalier de Silz commandait les villageois, sous le nom de général de Rochcfort. Il avait sous ses ordres Mont-Méjan, dit Dupuis, Chevalier, Guérin, La Rivière et La lioque. Il donna des premiers le pavillon royal à l'insurrection, et l'organisa par contingents de communes, qui se relevaient les uns les autres. Les Bleus manquèrent à la défense de Rochefort dont' les Blancs s'emparèrent, le 16, sans coup férir. Mais une bande qui survint au moment de la capitulation, égorgea trois ^ administrateurs dont elle avait à se venger.
Le délire et la terreur étaient désormais dans les deux partis. En voici la preuve saisissante dans une lettre de madame de Mont-Méjan à son mari. c< (!)onlinue, je t'en prie, à m'écrire un petit mot tous les jours... Malestroit menace de nous égorger. Il y en a même qui nous conseillent d'aller vous rejoindre pour mettre nos vies en sûreté... mais j'aime mieux me faire égorger chez moi que d'aller chez les autres, qui ne me cacheraient peutêtre pas. Tous ici prient Dieu pour toi et pour ta troupe... Tu sais sans doute que les canons sont braqués jusqu'au Pont-ltéan depuis Rennes... Il y en a beaucoup de ta paroisse qui reviennent. lU filent presque tous le long... S*ils font de même, nous sommes perdus. Je t'en prie, pense à moi. .rnjoute encore un pain noir... il pourra servir à Jean, qui m'a dit qu'il avait quelquefois grand'faim, et puis une paire de bas et une chemise. » Ainsi commençaient les héroïques misères de la vie de partisans... Les républicains avaient aussi leurs beaux dévouements; témoin le citoyen Le Becheu, qui écrivait aux directeurs de Vannes : «Citoyens, on cherche des maisons pour loger les braves qui nous arrivent. J'ai la communauté du l'ère Éternel en propriété et celle delà Visitation en ferme; je mets le tout à votredisposition,et jenedemandeaucundédommagement...;
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six paires de souliers toul neufs existent chez moi, je les offre ; 2W fagots sont en ma possession et conséquemmcnl à la vôtre. J'ai 800 francs, c'est bien peu de chose; j'en garde 200 pmjr les besoins de ma maison, j'en prêterai 600 en attendant la paix. Enfin, tout ce que je possède est au service de la Nation. Corps et biens, rien ne sera épargné; si j'étais utile soit pour écritures, soit pour courses, j'y emploierai les jours et les nuits, tant que les forces me le permettront. Je n'ai d'autre intention que de prouver à mn patrie que je suis un de ses enfants, et que je veux vivre avec elle ou miourir pour sa défense. »
Il y a là une grandeur et une naïveté qui rappellent l'ancienne Rome. L'exemple de Bécheu fut imité par beaucoup de citoyens... mais ces vertus privées ne pouvaient rendre à la Révolution l'ascendant moral que lui avaient enlevé ses crimes publics.
En trois ou quatre jours l'explosion des campagnes avait ébranlé les cinq départements bretons. Dans Tllle-et-Vilaine, on se battait à Redon, à Fougères, à Monlfort, à Vitré, à Rennes, àPacé, à Plélan, à Mordelles, à Brutz, etc. — A Bain et à Janzé, le curé constitutionnel guidait les patriotes au feu. Dans les Côtes-du-Nord, Lamballe et Dinan étaient en armes. Dans le Finistère, le général Caudaux ne dompta qu'avec peine les environs de Brest, de Lesneven et de SaintPol-de-Léon.
Cette dernière ville fut,- depuis le 14 jusqu'au 24 mars, un véritable champ de bataille. «Le tirage, dit M. Pol de Courey, dans son excellente notice sur Saint*Pol, devait avoir lieu le 14 aux Minimes. Les patrouilles, se croisant dans la ville, ne pouvaient ralentir les masses qui s'attachaient aux pas des jeunes gens appelés et que leurs parents ne quittaient pas plus que les victimes destinées à la mort. Femmes, enfants, jeunes filles et vieillards étaient abandonnés à un mouvement inaccoutumé d'inquiétude et de terreur; la foule était immense. Les cabarets étaient encombrés de paysans ainsi que plusieurs maisons, où des dames, dit-on, leur servaient à boire. Ils se portèrent en foule sur l'église où le tirage était commencé, dissipèrent les soldats qui leur furent opposés, et le même jour le conseil, délibérant sur ces événements, ordonna le déploiement du drapeau rouge. » Des secours arrivèrent de Morlaix avec deux pièces de canon , les volontaires du Calvados et les commissaires conventionnels. Un fit quelques arrestations le 15, et un drapeau blanc remplaça le drapeau rouge en signe de pacification. Le tirage s'effectua, mais en l'absence des conscrits... « Le mardi suivant, 19 mars, jour de marché à Saint-Pol, au moment où lesTues obstruées de monde, de chevaux, de marchandises et de charrettes, ne permettaient plus aux patrouilles de circuler librement, la ville fut en* veloppée par un parti considérable de paysans des communes voisines, qui se présentèrent en armes par plusieurs routes à la fois. La fusillade fut surtout vive au bas du Portzmeur et sur la place de la cathédrale, où les
troupes faisaient face aux insurges s'avançant par les rues aboutissantes. MM. Boltoré de Kerbalanec père et iils et un valet de pied du manoir de Tronjoly, en Cléder, se faisaient, dit*on, remarquer par la justesse des coups qu'ils tiraient, tandis que les paysans, placés derrière eux, leur chargeaient des fusils à mesure. Les canonniers et le bataillon du Calvados, dont le chef fut tué, eurent particulièrement à souflrir; ce bataillon se débanda mémo eu entier, et les volontaires s'enfuirent par plusieurs directions et particulièrement vers la grève. Mais les canonniers de la garde nationale de Morlaix tinrent bon, et le canon tiré à mitraille du grand portail de la cathédrale sur ceux des insurgés qui occupaient la place de la Croix au Lin, les débusqua. Us se retirèrent peu à peu vers le soir, sans être inquiétés ni poursuivis. Le tocsin avait sonné toute la journée, et le bruit s' étant répandu dans les rangs des patriotes, que le maire, M. Prudhomme-Keraugon, ne Tavait fait sonner que pour appeler les habitants des campagnes sur la ville, et qu'il s'était en outre opposé à ce qu'on distribuât aux troupes qui avaient manqué de munitions celles qui étaient en dépôt à la mairie, une quinzaine de volontaires du Calvados s'y présentèrent à la nuit. Ayant demandé à parler au maire, ils se jetèrent sur lui, le percèrent de plusieurs coups de sabre et de baïonnette, le traînèrent sur la place, et ils allaient l'achever, lorsque MM. Salaun de Kertanguy frères et quelques autres habilants l'arrachèrent de leurs mains. M« Prudhomme- Keraugon n'en fut pas moins suspendu de ses fonctions par les commissaires de la Convention, et le citoyen Conversi fut mis à sa place. Les volontaires du Calvados se répandaient journellement par petites troupes dans les fermes isolées, y commettaient toutes sortes de dilapidations et de rapines, et enlevaient aux paysans les portefeuilles où ceux-ci renfermaient leurs assignats. Aussi la municipalité, dans la prévision de nouvelles tentatives de révolte, demandait de nouveaux secours à Brest, et le général Canclaux, après avoir eu un engagement à Plabenncc, se dirigeait en toute hâte par Lesneven sur Saint- Pol, accompagné du citoyen Prat, commissaire du district de Lesneven, des volontaires de Brest, d'un détachement de dragons nationaux et de deux pièces de canon. Les paysans, instruits de son approche, coupèrent, le samedi 23 mars, le pont de Kerguiduff sur la route de Lesneven, afin de lui barrer le passage. Les troupes et la garde nationale de Saint-Pol partirent le lendemain, dimanche des Rameaux, avec des chariots chargés de poutres et de planches pour le rétablir. Plusieurs milliers de paysans en défendaient les abords, et le combat s'engagea. Le canon avait été démonté, et l'affaire allait devenir fatale aux troupes de Saint-Pol, lorsque la colonne du général Canclaux, arrivant du côté de Lesneven, jeta le désordre dans les rangs des insurgés, qui évacuèrent le champ de bataille en escaladant les fossés voisins de la route, mais derrière lesquels cependant ils continuèrent un feu nourri. Ils ne
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purent toutefois einpéeher la jonction des deux corps républicains, mais ils no cessèrent de les inquiéter pendant leur marche sur Saint-Pol ; auss^i, pour y arriver, le général Ganclaux fut obligé de faire jouer de nouveau le canon à la hauteur de Piougoulm, et à la jonction du chemin de Landivisiau. Il fut assez heureux pour entrer en ville avant la nuit, car sans cela nés pertes eussent élé encore plus grandes. Il se hâta d'écrire aux maires des communes insurgées, telles que Piougoulm, Siberil, Gléder, RoscofT, Plouescat, Plounevez, Plouzévédé, TréHaouenan et Plouvorn, et il allait les occuper militairement, quand des envoyés de ces communes vinrent faire des ouvertures pour leur soumission et le rétablissement de la paix.» Un traité fut alors signé par les commissaires, en dépit de la Commune qui protesta vainement contre les vexations du despotisme militaire.
Mais déjà Tinsurreclion s'agglomérait en armée, — armée d'autant plus terrible, qu'elle était insaisissable, — et elle trouvait chaque jour de nouveaux chefs dans les anciens complices de La Rouerie. La conspiration politique se fondait et se relevait dans le soulèvement populaire. On distingua dès lors, à la tête des paysans de Fougères, le jeune Picqnet du Boisguy ; — dans le Morbihan, la famille Du Guiny, M. de Silz, les seigneurs de Penhoët; — dans le Finistère, M. de Lez.... et plusieurs prêtres; — dans les Côtes-du-Nord, le chevalier de Boishardy et presque tous les nobles du département. Mais les meneurs les plus influents furent partout les simples laboureurs qui, comme Yves Hclloco, de la paroisse d'Aléneuc, quittèrent la charrue pour se battre en famille jusqu'à la pais.
Il nous reste à exposer l'insurrection de la Loire-Inférieure, et c'est par là que nous allons entrer en Vendée.
Dès le 13 mars, un comité central et souverain s'était formé à Nantes, sous la présidence du maire Baco, pour assurer par tous les moyens l'exécution de la loi du 24 février. Ce comité lança d'abord ses bataillons de volontaires contre les communes soulevées. Mais telles furent bientôt les menaces de ces communes, qu'on dut songer à la défense de la ville elle-même. On jugera de la terreur qui s'y répandit par la tyrannie de cette mesure.
Le comité ferma toutes les chambres et sociétés de lecture, « sur ce qu'elles ne pouvaient rien pour échauffer l'esprit des citoyens, et qu'elles éloignaient, comme centres de conversation, les habitants du seul objet qui méritait de fixer leur attention. »
Les Nantais montrèrent en effet la plus grande énergie contre les insurgés villageois. Ils se portèrent à la fois sur Machecoul, sur Couëron, sur Mauves, sur Saint-Philbert, sur Glisson, sur le Cellier, surBlain, sur Savenay, sur Yarades, surCarquefou, sur Chàteaubriant, etc.
En même temps, — contraste remarquable ! — la compagnie des jeunes Nantais, s'unissant à la compagnie du Finistère, sauvait, à Paris, la Cou-
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vention menacée d'égorgement par douze cents Jacobins. On ne peut qu'admirer cette altitude des Girondins bretons, faisant reculer à la fois les deux partis extrêmes, dans l'espoir d'une conciliation nationale : dernier rêve de la Révolution avant le réveil de la Terreur.
Le spectacle, du reste, était imposant des deux côtés. Dans les campagnes, une armée de paysans soulevée contre la liberté des villes ; dans les villes, une armée de citoyens repoussant la liberté des campagnes. Ici, de pauvres gens, traqués dans leurs foyers, défendant à coups de faux et de bâtons cette vieille croix de Jésus qui avait sauvé le monde. Là, les fanatiques d'une religion nouvelle imposant à coups de fusil leur symbole, et convaincus qu'il allait à son tour sauver la France. De part et d'autre le dévouement mêlé à la barbarie, — les actes de violence aux cris de liberté, — le courage héroïque à la fureur sanguinaire...
Voici comment les corps de Nantes résumaient la situation du pays, le 11 mars : «La sédition et l'insurrection ont éclaté dans les campagnes ; à Couëron, Doulon, Mauves, à la porte de Nantes ; à Saint-Philbert, district de Machecoul ; à la Haye, district de Clisson ; au Cellier, dans celui d'Ancenis ; à Blain, à Savcnay, sur tous les points de notre territoire, des attroupements se sont formés ; on a forcé les maisons des bons citoyens, on a enlevé leurs armes, on a dévasté les maisons communes, arraché les fusils qui y étaient en dépôt; on a mis en fuite et maltraité des officiers municipaux; les commissaires des districts ont été repoussés ; le citoyen de Lorme, l'un d'eux, a été assassiné et mis en pièces. Nous apprenons à chaque instant des nouvelles plus alarmantes les unes que les autres. Point de Roi, point de lois! est le mot de ralliement des brigands, et le fanatisme et la fureur les guident.
«Dans cet état de crise et d'insurrection générale, quelles sont nos ressources? Nous avons plus de vingt mille séditieux à réprimer, plus de cent mille hommes encore chancelants à contenir, et nous n'avons, pour opposer à tant d'ennemis coalisés, que la seule garde nationale de la ville de Nantes. Que serait-ce, citoyens, si l'ennemi de l'extérieur venait joindre ses forces à ces brigands et effectuait en ce moment une descente?»
 l'intérieur de Nantes, défense était faite de délivrer des passe-ports aux hommes au-dessous de 40 ans, avec interdiction de tout congé aux gardes nationaux : on tolérait l'engagement de jeunes citoyens au-dessous de 18 ans, pourvu qu'ils eussent la taille de 5 pieds au moins. On transformait en boulets le fer des canons hors de service, et tous les vieux plombs en balles. On formait un contrôle exact des gardes nationaux de toutes les sections en état de marcher à la première réquisition, en distinguant ceux à pied, ceux à cheval, ceux armés de fusils, ceux armés de piques (les vétérans). Au dehors, les paysans occupaient toutes les issues de la ville, à une lieue à la ronde, et venaient tirer jusque sur les senti-
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iielles des portes. Us avaient un camp retranché dont on voitencore les traces derrière le pont du Cens.
Enyain, les administrateurs leur criaient en vingt proclamations : — • « Habitants de la campagne, quelle erreur est la vôtre ! Vous vous révoltez dans la crainte de tirer à la milice, comme si nous eussions voulu vous y soumettre, tandis que la loi vous autorisait à délibérer paisiblement sur la manière de faire la levée de vos hommes. Il ne s'agit pas de quitter vos foyers pour aller combattre sur une frontière éloignée ; les hommes que Ton nous demande à tous ne doivent servir qu'à déTendre nos côtes contre les ennemis qui, vous le savez bien, viendraient pour tout saccager... Rentrez dans vos foyers ! Faites-nous ensuite parvenir vos plaintes. Envoyez-nous des députés. Et il ne dépendra pas de nous qu'ils ne vous reportent des réponses satisfaisantes... »
Il était trop tard pour parler ainsi.. . Les paysans ne pouvaient croire les administrateurs qui leur promettaient l'indulgence, — après les commissaires qui avaient dil, comme Barthe et Morillon : — Il faut faire la levée à coups de fusil et de canon, et envoyer en masse tous les récalcitrants à la frontière!
D'ailleurs, un tribunal extraordinaire venait d'être créé pour juger tous les rebelles qui seraient pris les armes à la main. Le glliive de la loi se croisait avec la baïonnette.
Grande alerte le 15 mars; le président Beaufranchet écrit au comité du Morbihan : « Nos maux sont extrêmes. Demain, sans doute, Nantes sera livrée au pillage. Une troupe immense de brigands nous enveloppe. Ils sont maîtres de la rivière depuis Paimbœuf jusqu'à Ingrande. Tous les cliemins sont fermés : aucun courrier n'arrive jusqu'à nous. Nos subsistances sont pillées. La famine est au moment de nous assaillir. Au nom de l'humanité et de la fraternité, donnez-nous de vos nouvelles. Adieu, frères \ peut-être cet adieu est le dernier que nous vous donnons. )>
Cependant les gardes nationaux triomphent sur la route de Vannes et à Saint-Philbert ; mais ils sont repoussés à Clisson, d'où ils battent en retraite sous un feu de haies qui les décime, à travers six lieues de pays.
Le maire Baco redouble d'activité. Il comprend qu'en face de l'insurrection de l'Ouest, Nantes va devenir la citadelle de la République. Une fonderie de canons est établie aux Cordeliers. Les chevaux de luxe sont mis en réquisition. On réparc les fortiHcations, et on en construit de nouvelles. On distribue toutes les armes qu'on trouve dans les magasins du commerce. On en fabrique, jour et nuit, avec tous les fers qui tombent sous la main. On fait des balles avec les chapes en plomb de la cathédrale, et des boulets avec les cloches de Saint-Donatien, patron de la ville ! On arme des bateaux pour rétablir la navigation de la Loire. On improvise soldats tous les citoyens qui ont passé l'enfance ou qui n'ont pas atteint la vieillesse.
3Sg RIIëTAUNE et VENDEE
Les élrangorB eux-mêmes ne peuvent échapper à cette réquisition. Beaucoup de Hollandais, dit Mcllinct, étaient établis à Nantes, où ils avaient conservé leur ancien costume national ; au reste, on les reconnaissait aisément, même sous ce costume, à leurs cheveux blonds, à leur teint frais cl rosé, et les Temmcs surtout, jolies, grandes, bien faites, aui formes arrondies et gracieuses, recevaient de nombreux hommages. Cela n'empccha pas d'obliger leurs maris à s'armer et à se joindre à la garde nationale pour la défense de la ville.
On se disposait enfin à s'égorger en France entre Français, comme on s'égorgeait sur I.i frontière entre Français et Autrichiens.
Ce fut alors que la Vendée tout entière se trouva debout à côté de lu Bretagne.