CHAPITRE SEIZIEME
lui dit-il, je ne demande que Tavanl-garde au combat. — Sois tranquille, répond Kléber, nous nous battrons et nous nous ferons guillotiner ensemble. Ce trait de cheTaleric repose le cœur au milieu d'une telle époque.
Kléber et Westermann s'élancent à la poursuite des Vendéens. Ceux-ci ont occupé Beaugé et marchent vers la Flèche. Leurs chefs commencent à les abandonner avec désespoir. Beauvolliers a déjà donné ce fatal exemple. Cependant La Rochejaquclein, que rien ne décour.age, entre vainqueur à la Flèche. Mais Westermann va revenir en force. Où aller? Les paysans qui désertent rencontrent le sabre des Bleus, les autres s'élancent avec leur général sur la route du Mans. Westermann passe la Loire à la nage pour les exterminer, suit leur trace semée de cadavres, mais ne peut les empêcher d'entrer au Mans le 10 décembre. Ils y trainnicnt deux ou trois cents prisonniers qu'ils épargnèrent comme à Laval, à la prière de quelques nobles femmes.
Les Vendéens étaient encore vingt-cinq mille environ, mais tous plus ou moins épuisés, tous chargés de femmes, d'enfants et de malades. Marceau et Kléber rejoignent, pour les achever. Chabot et Westermann. Les horribles journées du 12 et du 15 décembre se lèvent alors sur les deux camps.
La Rochejaquclein s'élance d'abord au-devant de l'ennemi, et remporte un léger avantage. Mais, en rentrant dans la ville pour y réunir son armée , quel spectacle désolant frappe ses regards ! Les Vendéens , après un mois d'inanition, se sont gorgés de viandes et de vin, et dorment ivres morts dans les rues et sur la place des halles. Le général les appelle, les secoue, les harcèle en vain : il ne peut remettre sur pied que dix ou douze mille combattants. Et Westermann, \e Boucher des Vendéens, est aux portes de la ville 1 II repousse les paysans vaincus d'avance, les taille en pièces, enlève leurs barricades, est rejoint par Marceau, et se rend maître des rues. Mais les Vendéens, enfin réveillés, s'égaillent dans les maisons, en font pleuvoir une grêle de balles, et tiennent les deux généraux en échec jusqu'au milieu de la nuit. Alors parait Kléber le mercredi 13, à trois heures du matin, et tout le Mans redevient un champ de bataille.
— Jamais, nous disait naguère un acteur de ce drame, jamais vous n'en exprimerez la sanglante horreur. Figurez-vous les convulsions de l'agonie aux prises avec les convulsions de la rage, une armée de bouchers et une armée de taureaux s'entr'égorgeant dans un abattoir, ou plutôt des bandes de démons s'exterminant dans un enfer de poudre et de fumée. La fièvre de saug fut longtemps égale de part et d'autre , tant le désespoir avait ranimé les Vendéens! A chaque décharge des Bleus, c'étaient des cris de Vive la République! et puis, à chaque riposte des Blancs, des cris de Vive le Roi! si vigoureux, si furieux, si épouvantables, que toutes les murailles do la ville en tremblaient sur leurs bases! Knsuilo, il y eut un épuisement
484 BRETAGME ET VENUÉE.
général : les Républicains tombaient sans haleine a côté des Royalistes. Westermann lui-même, l'indomptable boucher, s'endormit dans une maison, d'où les Vendéens fusillaient ses soldats!
Bientôt les grenadiers de Kléber reprennent le combat; ils chargent à hi baïonnette, enjambent des monceaux de cadavres; et, après une lutte suprême, la plus horrible de toutes, ils enlèvent l'artillerie vendéenne. Aussitôt Bourbotte et Prieur font massacrer les derniers tirailleurs dans lc> maisons. Tous s'enfuient alors, comme un torrent, par la rue Dorée ; et L*i Rochejaquelein seul parvient à régler la retraite de quelques braves.
Maître de la ville, encombrée de morts et de blessés, de chariots et de canons, Marceau veut y arrêter l'effusion du sang. Il éloigne doncWestermann. qu'il lance à la poursuite des fuyards. Mais il ne peutcontcnir d'abord ses propres soldats, ni les sans-culottes, entraînés au carnage par le maire. Les enfants, les vieillards et les Jemmes des brigands sont traqués de maison en maison, rassemblés à coups de sabre, puis hachés, violés et fusillés. Les tricoteuses du Mans égorgent vingt-sept mères avec leurs enfants, respectées par un peloton de hussards. Â la (in, l'indignation de Kléber et de Marceau l'emporte : ils arrêtent, de leurs mains, les cannibales, au milieu de cette orgie sanglante, et les ramènent, frémissants, au drapeau, en faisant batlre la générale.
A côté de ces généreux vainqueurs, nommons ceux qui se montrèrent dignes de leur obéir. Les gren.idiers d'Armagnac et d'Aunis protégèrent, après le combat , et sauvèrent les malheureux qu'ils venaient de battre. Vidal, lieutenant-colonel de hussards, donna son équipement et la vie à M. d'Autichamp. Une multitude d'ofticiers et d'habitants se dévouèrent ainsi au salut des fugitifs et des prisonniers.
Aussi, quel cœur n'aurait saigné à la vue d'un semblable désastre! Depuis le Mans jusqu'à Laval, où s'était enfuie l'armée, quinze mille personnes de tout âge, de tout sexe , avaient succombé dans le combat ou dans la retraite. Sur cette route de quatorze lieues, on ne pouvait faire un pas sans se heurter à un mort ou à un blessé. Pas une famille qui n'eût ù pleurer une partie ou la totalité de ses membres. Des communes avaient vu périr jusqu'à leur dernier représentant! «Les soldats de Westermann, disséminés dans la campagne, dit M. Crétineau-Joly, ont recruté des patriotes manseaux, pour les aider dans leur projet d'extermination. Us égorgent, ils assomment tout ce qui se présente; ils rabattent sur la route, où le général tient ses impitoyables assises, « ce gibier d'aristocrates, dont, comme il l'écrivait le lendemain , il a su se rassasier pour longtemps. » Le carnage dura' tant qu'il y eut un Blanc à périr sous le sabre des Bleus. Ici, c'est madame de Lescure, pauvre veuve enceinte, jeune mère qui, dans les murs du Mans, a cherché à émouvoir les entrailles d'une autre mère en lui offrant sa iille unique comme otage, et que cette femme a refusée