CHAPITRE SEIZIEME
Bontemps, le Bdèle domestique de Lcscure, arracha l'enfant de cet asile où la peur, sans doute, étoufTait rhumanité: et, en relevant sur ses bras, pour le montrer à madame de Lescure : a Je sauve, s'écria-t-il, Tenfant de mon maître. » Là, c'est de Sanglier, veuf de la veille, blessé du jour, qui, sur un cheval sans bride, emporte ses deux petites filles, malades aussi, et qui, le lendemain, meurt au milieu d'elles. Forestier, blessé, traîne par la bride son cheval blessé, lui aussi, sur lequel cependant il a placé madame de L'Épinay et ses deux enfants. Près de lui, voici des paysans qui ploient sous le fardeau dont ils ont chargé leurs épaules. Les uns sauvent une mère ; les autres dérobent un père à la fureur des soldats. En voilà qui, accablés de lassitude, s'endorment dans la boue, ou se cachent dans les fossés remplis d'eau. Partout le mémo spectacle s'offre aux regards ; partout la même désolation se présente. Un fuyait dans toutes les directions; mais on ne se préservait nulle part du fer révolutionnaire et de la mort. L'abbé Jagault, à la faveur des ténèbres, est parvenu à rallier plus de soixante femmes, dont il espère calmer les frayeurs. Il s'aperçoit que ces malheureuses vont être cernées par les Bleus : il réunit à la hâte les hommes qui passent devant lui, il les encourage, les met en rang, et les force à tenir létc à l'ennemi, afin d'ofTrir à ces femmes le temps de s'échapper. Obéissant au vœu du bénédictin, les Blancs se placent en ligne : ils résistent avec succès ; mais bientôt ils sont assaillis par une nouvelle troupe. Les femmes étaient en sûreté. L'abbé Jagault conseille la fuite; il était trop tard : tous ces malheureux moururent les armes à la main. Protégé par le hasard, l'abbé Jagault se cache sous les morls; il passe ainsi plusieurs heures dans la boue et dans le sang. Au point du jour, seul et blessé, il abandonne ce lieu fatal...
« Un révolutionnaire dont le nom ne souillera pas cette histoire, poursuit le même écrivain , s'était mis en mouvement pour tromper les Vendéens égarés. Il se tenait sur le chemin, s'approchait avec prévenance des femmes, des enfants, des vieillards et des hommes désarmés, qui seuls composaient ces lugubres convois ; il leur indiquait sa maison comme un lieu de repos, comme un asile sûr. Les Vendéens s'y rendaient. A peine étaientils parvenus sous ce toit inhospitalier, que des soldats les égorgeaient. La fille de ce révolutionnaire sentit son cœur se révolter, à l'idée d'une semblable trahison : elle prit les devants, vint, à son tour, se placer sur ce passage fatal à tous les fugitifs , et elle disait , d'une voix désolée : « Vous allez tout à Fheure rencontrer un homme qui vous offrira un asile; résistez à SCS offres : cet homme vous tend un piège ; il veut votre mort. »
De temps en temps, une voiture fermée passait, en exhalant des soupirs et des sanglots : c'était un chef qui mourait comme Lescure et Bonchamps, une brigande qui sauvait un reste de vie, une mère qui accouchait d'épouvante!... Madame de *** fut égorgée dans sa calèche, avec l'enfanl
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qu*elle venait de mettre au monde, et tout le reste de sa ramillc. Un seul fils de huit ans fut épargné, parce qu'un Bleu lui fit crier : Yivc la République! Ce Bleu lui mit un bonnet rouge, en fit un petit sans-culotte, et lui apprit à blasphémer le nom de sa mère.
« Maintenant, lorsque vous parcourez le triangle de terre renfermé entre les routes de Laval à Sillé, et celle de Sillé à Sablé, où s'accomplirent les plus cruelles scènes de cette passion, vous ne voyez pas un vieillard qui n'ait une triste histoire à vous dire, pas un village qui n'ait a vous raconter l'humanité de la plupart de ses municipaux ; car, disons-le à la gloire des partis, il y eut encore plus de pitié que de furie dans ces jours lamentables. Mais la pitié, avec toutes ses sortes de courage, est toujours limitée, tandis que le crime ne connaît pas de bornes. Un homme en sauve un autre, et il s'en tient là. Combien le sabre ou la baïonnette d'un terroriste peut-il en tuer dans une heure? »
Toutes ces misères, toutes ces cruautés et tous ces dévouements semblent résumés en trois épisodes du plus vif intérêt : l'histoire de mademoiselle de Sapinaud, celle de mesdames Boguais et celle de mademoiselle des Meliers. De telles histoires en disent plus sur cette époque et sur celte guerre que tous les actes officiels et tous les récits de batailles.
Mademoiselle Sophie de Sapinaud, de la Gaubretière, sœur du général en chef \ avait suivi son père avec ses deux sœurs. Aimée et Charlotte, dans la fatale expédition d*outre-Loire. Elle avait alors dix-huit ans. On l'appelait avec raison la belle Vendéenne. Elle portait la robe d'amazone , , et cachait son timide visage sous d*épais cheveux blonds. Elle dormait par terre, dans son manteau , au milieu de l'armée, la bride de son cheval au cou, entre les jambes de l'animal. Dans la déroute du Mans, un convoi de caissons la sépara de son père. Seule au milieu de tant de bourreaux et de victimes, elle rencontre heureusement une de ses parentes, mademoiselle Robert de Lczardière, fille intrépide et vigoureuse. Elles se partagent un cheval boiteux, qu'elles traînent souvent derrière elles, et elles gagnent la campagne à la grâce de Dieu. On massacrait tout sur la grand'roule, elles se lancent dans un chemin de traverse. Elles arrivent à une métairie, où elles reçoivent bon accueil. On leur donne des habits de paysanne, et elles continuent leur route. Des nationaux les rencontrent : — Où allez-vous? — Au bourg de Brulon. Par malheur, elles lui tournaient le dos. — Vous êtes des Brigandes: suivez-nous!... On les mène au bourg en délibérant si on ne les fusillera pas chemin faisant. Elles entrent dans une auberge
' Ai^ourd'hui madame de Joannis. Relournée à son berceau vendéen après Unt de vicissitudes et de douleurs, elle habite encore i la Gaubretière, au milieu des soins de sa noble famille et de la juste vénération de tout le pays. Elle vient d'y voir élever, par les soins intelligents du maire, Bl. de Rangol, un gracieux monument a la iiéiiomc du i.ikutenaiit général dk Sapinaud, mort le 10 août 1929, suprême consolation pour une famille si éprouvée, et témoignage heureux de Tapaiscmeitt des guerres civiles !
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(le Rrulon, pleine de captifs qui attendaient la mort. On 4es dépouille brutalement, sauT leur camisole et leur jupon. Arrii^e M. Tison, le juge de paix (que cet humble nom soit immortel !). Mademoiselle de Snpinaud devine un homme de cœur, et lui dit qui elle est : — Silence ! répond le magistrat. Demain, vous viendrez chez moi ! Les deux fugitives s'y rendent en effet, y reçoivent des habits, de Targent, mille soins, et y restent cachées six mois! Pendant ces six mois, leur sauveur jouait sa tète à chaque minute. En6n, il est surpris et dénoncé, mais il conduira lui-même ses captives au Mans. Il suit à pied la charrette qui les traine de prison en prison, c'està-dire, d'église en église. 11 souffre avec elles, dans ces édifices brûlés et découverts, le froid, la pluie et Tinfection. i^à, les prisonniers de tout âge et de tout sexe étaient entassés pêle-mêle, se servant d'oreillers les uns aux autres, se communiquant leurs maux au milieu de loules les ordures imaginables... Et les gendarmes les insultaient parfois au réveil, ou quelques muscadins, guettant les belles Royalistes, venaient leur demander si elles avaient bien dormi. D'autres, il faut le dire, les consolaient de leur mieux, et quand elles mouraient d'inanition, allaient leur chercher au loin du pain et de l'eau. M. Tison était toujours là, ange gardien intrépide et infatigable. Mesdemoiselles de Sapinaud et de Lézardière arrivent au Mans, où il restait encore près de trois cents prisonniers. On en fusillait chaque jour un certain nombre, dont les cadavres restaient sous les fenêtres de la prison. Cette prison était un couvent Fermé par des charmilles et une pièce d'eau. Plusieurs jours se passent dans une horrible anxiété. Tout à coup, M. Tison annonce à ses deux protégées qu'elles seront fusillées le lendemain. Il faut donc qu'elles s'évadent le jour même; mais par quel moyen? Il trouve parmi les gardes un soldat que les Sapinaud ont sauvé à Mortagne. 11 lui promet 10,001) francs; mais le soldat est appelé ailleurs, et le coup manque. Tison se retourne vers la ville , oij il trouve des parents de mademoiselle Sophie. Un de leurs domestiques, plein de vigueur et de courage, promet d*enlever, le soir, les deux prisonnières à travers l'étang. On se tigure les angoisses de celles-ci à l'heure convenue. Penchées vers le feuillage sombre et Teau miroitante, elles guettent le moindre mouvement, le moindre murmure. Toute In nuit s'écoule, et le sauveur n'est point venu. Kt voilà le jour fixé pour la mort! Mais la mort aussi se fait attendre, et l'espoir revient avec la nuit suivante. Elles attendaient encore en frissonnant, quand M. Tison donne le signal sur l'autre bord. Les pas du domestique font clapoter l'eau. Elle monte, monte jusqu'à sa gorge. Il approche, il appelle à voix basse. Le voilà sous les fenêtres. Mais qui emportern-t-il la première? Les deux amies se livrent un long combat de générosité. ËuGn, mademoiselle Robert cède, monte sur les épaules du domestique et arrive au delà de Tétang. Mademoiselle de Sapinaud y arrive à son tour , et les voilà libres toutes les deux. Elles ôtent leurs vêlements, tellement collés à
leur peau, qu*clles l'arracheni toute sanglante. Elles prennent des habits disposés par M. Tison, mettent de grandes cocardes tricolores, donnent le bras à leurs deux libérateurs, et se réfugient chez madame de Snpinaud, mère du traducteur des Psaumes. Celle-ci, qui était suspecte, les loge chez une de ses anciennes femmes de chambre , dont le mari figurait au premier rang des sans- culottes. Au bout de huit jours, elles se rendent à Chartres, déguisées en lingères, avec un passe-port qu'elles ont osé fabriquer! L'une s'appelle Madeleine et l'autre Nannettc Tardy. Mies descendent chez madame Jarlan, pâtissière, grosse et naïve Républicaine, qui leur raconte tout le jour l'exécution des aristocrates, et veut sans cesse les emmener au club pour y faire des émotions. Elles se bornent à faire des chemises pour les Bleus, à 5 sous la pièce. Madame Jarlan, toute patriote qu'elle est, sent leur distinction, les appelle mamzelles et les sert avec respect: mais si petitement, hélas I qu'elles se volent leur pain en se mentant l'une à Tautre. Un jour, la pâtissière leur propose une partie superbe : il s'agit d'aller voirguillotiner l'ancien curé deChartres!Parbonheur,la digne femme était grosse de quelques mois. Mademoiselle Robert lui persuade qu'elle aurailunenfantsanstéte... et l'effraye si bien, qu'elle renonce à son projet. Autre complication: un officier galant courtise mademoiselle deLézardière et veut l'épouser. On s'oublie un jour, en chantant avec lui. à parler du temps où Von jouait de la harpe! Singulier antécédent pour des lin«;cres! Mais, heureusement, l'officier n'y prit pas garde. Plusieurs mois se passèrent ainsi dans le travail, la misère et la terreur. Enfin, madame Jarlan annonce aux deux ouvrières une grande nouvelle : — On vient de guillotiner M. do Robespierre , parce qu'il voulait guillotiner toute la nation! Qui s'en serait jamais douté? ajoutait la digne femme, un si bon et si aimable citoyen! Mademoiselle de Sapinaud apprend alors les malheurs de sa famille. Ses sœurs Aimée et Charlotte, l'une âgé de 23 ans, l'autre de 17, ont suivi l'armée avec leur père jusqu'au dernier combat. Charlotte, en proie à la petite vérole, a passé six semaines en marche, sans quitter son pantalon ni son amazone. «Quand on les lui a ôtés ensuite, écrit-elle, on Va dépouillée comme un lapin... » Enfin, le père a été fusillé devant ses deux filles, après le désastre de Savenay. Elles ont vu sa mâchoire en lambeaux tomber sur sa poitrine, et ont entendu sa voix mourante demander, comme celle de Bayard, si Dieu lui pardonnerait? Puis, les deux jeunes filles, condamnées ensemble à la mort, et par grâce à la déportation, ont été incarcérées à Lorient, péle-méle avec les forçats, portant comme eux le bonnet rouge, le numéro d'écrou ^ allant chercher, comme eux, leurs rations de fèves dans une écuelle, et couchant par terre, au-dessous des bandits rangés dans leurs hamacs. Tout cela pour avoir « assisté aux prières dites par un sacristain
^ Nous avons eu sous les yeux le numéro tic mademoiselle Aimée de Sapinaud (le n** 34), t-on> serré comme la relique d'un martyr par sa ramillc.