CHAPITRE DEUXIÈME
sous-prieur, fit les quatre enterremens en récitant, avec les autres relligieux, mais sans chanter, la prière ordinaire de FÉglize pour Tinhumation des morts. M. le marquis de Poncallec fut placé le premier, du costé de TÉvangile, vis-à-vis Tautel de Sainte-Anne; à costé de sa fosse est celle de M. Le Moyne de Taihouêt; M. du Couëdic est vis-à-vis la porte du chœur, et M. de Montlouis devant Tau tel de Saint-Joseph. Les quatre fosses éloignées de deux ou trois pieds les unes des autres, chacune distinguée par un carreau de fayence. M. de I^a Grioiais les vint voir de grand matin, et, sur ce que le Père sacristain lui représenta que nos rubriques nous deffendoient le mercredi saint, à la messe, les ornemens blancs, et ne permettoient que les violets, il dit que l'intention de M. de Ghateauneuf étoit seulement que nous ne nous servissions point d*ornemens noirs, comme on a coutume pour marques de deuil ; et que, pourvu que la grande messe ne fût pas pour ces Messieurs, nous ferions bien deeélébrer le plus que nous pourrions de messes basses pour le repos de leurs âmes; ce que l'on n'a pas manqué d'exécuter ponctuellement \ »
Ainsi les victimes bretonnes étaient poursuivies jusqu'après la mort. On refusait à leur ombre, et la cloche qui sonne pour tout le monde , et l'appel aux prières communes, et les chants de l'église, et le deuil des funérailles. Ce n'était rien encore : la Chambre Royale confisqua leurs biens : leur écusson fut arraché de toutes les maisons et de toutes les chapelles de leurs
* Le père Nicolas, snWant les intentions de son pénitent, fit part à madame de Talhooêt du sort de son époux, n reçut alors de la venve une lettre qui achèrcra d'édifier nos lecteurs. On verra que les femmes de ces tawaaqu étaient dignes en tout de leurs maris.
« Mon cher époux n'est donc plus, mon très-Révérend Père, et j'ay été privée de recevoir ses derniers soupirs... Ah! mon père, que ce calice est rpde et amer pour moi , et que mon cour en est pénétrél Je perds le plus aimable et le meilleur époux qui jamais ait été , et cela, par ma faute. Je fus trompée , trompée, mon cher père , par des officiers qui le furent eux-mêmes, et je fus assez malheureuse que de le porâ^r k s'aller rendre entre leurs mains, sur la parolle qu'ils m'avoient donnée que c'était un sûr moyen pour obtenir sa (prftce. W. suivit aveuglément tous mes désirs, et par malheur, le plus insupportable pour moy, c'est son amour et le mien qui nous a perdus ! Quels étoient ses sentiroens à cet égai^, 6 mon très-cher père ? et de quelle manière s'est-il expliqué à notre égard, 6 mon très-cher père? Que vous a-t-il dit des quatre pauvres orphelins qu'il m'a laissés avec un bien qui ne va pas \ deux cents livres, pas même à cent livres de rente? Mandex-moi, je vous prie, par la sainte Passion de Notre Sauveur, tous ses sentiniens et tout ce qu'il vous a dit à mon sujet. Que j'appréhende qu'il m'ait fait quelques injustices pour le malheureux avis que je luy ay donné! Je vous prie, mon cher père, puisque vous êtes celuy de mon cher époux , mandez-moy tout ce qu'il vous a dit de moy et de nos très-chers enfants; dites-moy encore sy vous estes persuadé que son flme généreuse et noble ait trouvé grftce auprà de Dieu. Mon amour et mon cœur sont avec luy, mon père, et ce sera la dernière mort qui me donnera de l'attache è Dieu.
« Vanité trompeuse du siècle de fer, je ne veux pins aspirer qu'à l'éternité bienheureuse, pour y voir mon Dieu et mon cher Talhouftt ! Quel spectacle, mon cher Père, d'une femme qui n'a pas encore vingt-quatre ansi La voir perdre son cher époux aimé d'une passion qui tenoit de l'idolâtrie, de le voir périr innocent d^nn crime imputé, et de périr d'une main sy criminelle et sy barbare; et me laisser quatre pauvres petits enfants, dont l'alné a cinq ans ! Voile l'état pitoyable on je me suis réduite moyméme ! Heureuse , hélas 1 s'il ne m'avoit jamais connue! Encore une fois, mon cher père , que vous en a-l-il dit, et croyes-vons pouvoir m'assurer qu'il soit devant le Seigneur? Oh! sy cela est, que je suis consolée et que je vay travailler ardemment pour le joindre devant mon Seigneur et mon Dieu ! Que
domaines ; on combla les fossés de leurs châteaux; les futaies plantées par leurs aïeux furent coupées à neuf pieds du sol...
Philippe V ne put retenir un torrent de larmes lorsqu'il apprit Thorrible sort de ses nobles alliés.
La Bretagne, qu'on voulait épouvanter par ces exemples, laissa tout faire sans mot dire et sans tirer Tépée... mais c'était pour attendre une meilleure occasion qui ne devait pas tarder.
La Monarchie vient de la blesser au cœur, de la flétrir publiquement, de la traîner sur Tédiafaud ; à son tour, elle prendra la Monarchie corps à corps et la combattra jusqu'au pied de la guillotine... mais avec cette différence que ce sera toujours pour se défendre et jamais pour se venger. La preuve, c'est que la Bretagne embrassera son ennemie, dès qu'elle verra se lever une ennemie plus terrible; c'est qu'à la République aussi bien qu'à la Monarchie, elle saura livrer sa tète avant de livrer ses libertés ; — c'est qu'elle reviendra enfin sincèrement à la Monarchie, quand celle-ci lui rendra l'équivalent de ses anciennes franchises, avec la constitution de 1789 et de 1815.
En attendant, les populations bretonnes réhabilitèrent hautement la mémoire des quatre martyrs. Leurs images furent recueillies, comme des images de saints, dans les manoirs et dans les chaumières, et la poésie popu« laire chanta, sous mille formes, le dévouement de leur vie et l'héroïsme de leur mort.
n'ai*je éiA asses benrcuse pour mourir le même joar et du même geore die mort que layl Adieu encore uoe fois, vanité et plaisirs du monde^ je vous abaodonne pour jamais, pour pleurer mon cher TathouM. J'attends vos consolations, mon cher père, ne refuseï pat de me satisfaire sur ee que je vous prie de me mander, je vous en conjure par te précieux sang de mon SauTeur et par la mémoire d'un homme dont • je suis persnadi^ que vous vous resaouviendrcs dans vos saints sacrifices. Sy vous vonles suivre mon avis , vous employercx l'argent qu'il a donné à dire des messes; je crois que son âme sera plus soulagée que sy vous fsisicx plusieurs services. Ohl mon père, que mon âme est trempée d'amertume et que la plaie dont mon ccenrest percé est grande et douloureuse l Ne pouvcs-vous point, par vos prières, m'entenir du Seigneur de voir et de parler à mou cher Talhonét? 0 mon père^ sy la compassion a quelque place dans votre cœur, obtenez- moy celte grâce, et veuillei vous souvenir dans tontes vos prières de la plus malheureuse et de la plus désolée femme qui fut jamais au monde. Je recevrai de vous avec joie la consolation que vous voudra bien me donner ; vous m'étea cher , puisque vous reçûtes les demiecs soupirs de mon cher époux.
« Db Talboubt Lb Moynb.
■ J'oublie h vous dire que ma plus forte passion est de finir mes jours, et de vous demander de prier Dieu de donner à mon âme les mêmes dispositions qu'il a données k mon cher époux et de me retirer de ce monde; icy je vous prie de considérer, mon père, dans quel péril je seray exposée, sy je ne puis obtenir du Seigneur d'appeler k luy une jeune personne qui n'a pas encore vingt-quatre ans, qui se voit réduite dans une extrême misère. Pour mes enfants, je sois assurée que leurs parens en auront plus de seing que sy je leur i-estois : ainsi, mon cher père, promettes-moy de supplier le Seigneur qu'il veuille m'appeler du monde dont le démon est le maître, pour m'unir k mon cher époux : jamais le désespoir do ta mort ne sortira de mon cœur. 0 mon cher père , sy vous aimez la mémoire de cette innocente victime, priez le Seigneur de ne pas nous refuser et qu'il veuille me faire la grâce de mourir saintement en véritable chrétienne, avec les mêmes dispositions de mon cher TalhouSt, trop heureuse, hélas ! sy on vooloit finir le sacrifice de ma mort de la même manière dont on l'a commencé. Dites-moy, s'il vous plaist, les propres termes dont mon amour, j[e veux dire mon cher époux, s'est servi quand il vous t parlé de sa malheureuse épouse ; ayez la bonté de me faire réponse au plustost. *