CHAPITRE DEUXIÈME
La garnison formait un large cercle au milieu de la place; dans ce cercle de fer s*élevait l'écliafaud; au delà fourmillait l'innombrable multitude; les torches éclairaient \ivement le centre; la circonférence se perdait dans l'ombre. Le greffier, sur son cheval, lut encore à haute voix la sentence; un exécuteur la redit lentement sur Téchafaud, puis on commença les préparatifs du supplice... De nouveaux cris poussés par la foule, quelques malédictions sur le Régent et sur la Cour prévôtale, réveillèrent au cœur des gentilshommes un dernier espoif, étouffé bientôt par la force armée. Ou n'entendit plus, au milieu de Thorrible silence, que l'appel des exécuteurs* les discours des religieux et les prières des victimes... Frémissant de ne pouvoir leur porter d'autre secours, le peuple s'agenouilla sur la place et dans les rues pour prier avec eux. Ce spectacle était sublime et déchirant.
< On nous plaça comme en file à douze ou quinze pas de l'échaffaut, que nous voyions de côté. M. du Couêdic se trouva le plus avancé, M. de Talhouêt le touchoit, et M. de Poncallec étoit un peu à l'écart, près de M. le greffier, quiétoit à cheval, à la teste de plusieurs cavaliers et faisoit encore répettcr les parolles à l'exécuteur. M. du Couêdic, en considérant l'échaffaut, s'écria : c 0 monde trompeur! Quel malheur de s'y fler ! Après vingt-huit ans de services, est-ce donc là ma récompense? » Son confesseur et moy, nous le con* sellâmes le mieux qu'il nous fut possible, en le priant de faire attention aux récompenses éternelles.
« M. de La Griolais m'envoya dire par son exempt, M. de Câliné, qu'il falloit empescher ces quatre Messieurs d'avoir la vue sur l'échaffaut. M. du Couêdic et M. de Talhouêt y tournèrent le dos à la première prière que nous leur en fîmes. M. de Poncallec, malgré les instances de son confesseur et les miennes, le regardoit toujours en nous disant : c Quel spectacle, pères, quel spectacle! »
< L'exécuteur ayant demandé à M., de La Criolais par lequel il commenceroit, il luy dit de les prendre au hasard, mais que M. de Poncallec restât le dernier, parce qu'il ne paroissoit pas si disposé que les autres. Il s'adressa à celui qui se trouva le plus proche; c'éloit M. de Montlouis, qui luy dit : c Pourquoy moy le premier? » L'exécuteur Tassura qu'il en souffriroit moins. Son confesseur l'exhorta à regarder en tout la volonté de Dieu et à l'accomplir généreusement. Il alla ensuite dire adieu aux trois autres; ils firent tous quatre leurs adieux, et réciproquement ils s'embrassèrent pour la dernière fois, autant que le pouvoient des personnes qui avoient les mains liées. L'exécuteur monta le premier, le patient ensuite, et le confesseur alloit le dernier. Sur l'échaffaut, H. de Montlouis fit paroitre beaucoup de fermeté, de piété et de résignation. Quand je le vis prest à s'agenouiller auprès du poteau, je dis un peu haut : « Sancta Maria^ mater Dei^ orapro nobis. » Je ne prononçay que les quatre premiers mots : M. du Couêdic et M. de Talhouêt continuèrent avec moy, et le dernier ajouta le Salve Regina^ en regardant tantost le ciel.
nom. — Je m'appelle La Mer^ répondit le bourreau. Poncallec tressaillit au souvenir de la prophétie qui lui avait dit : Tu mourras par la mer, prophétie qu'il avait cru éluder en évitant la flotte espagnole... Ainsi la fatalité triomphait par un jeu de mots. Quoi qu'il en soit de ce détail , la hache tomba pour la quatrième fois, et un dernier cri s*éleva de la foule, disant : — Malheur à la Monarchie 1
Malheur à la Monarchie en effet, car, tandis que la force, la jeunesse et le courage recevaient ainsi, sur Téchafaud de Nantes, les baisers sanglants de la mort , « la décrépitude impuissante » cherchait vainement à se raviver à Paris , dans les petits appartements du Palais-Royal. Là il y avait aussi des lumières; des baisers, des instruments de supplice , une victime et un exécuteur. Mais ces lumières étaient les flambeaux d'une orgie, ces baisers étaient des baisers de courtisanes , ces instruments de mort étaient tous les vices réunis , cette victime était la monarchie expirante, et cet exécuteur était le Régent de France !
« Après toutes ces exécutions , un des messieurs de la maréchaussée vint à nous dire d'aller faire ouvrir notre églize , pour recevoir les corps de ces Messieurs. Nous tâchâmes à prendre notre chemin vers les Rôtisseries et par la rue Baclerie ; mais nous trouvâmes les rues barricadées par quantité de charrettes et trois rangs d'infanterie ; de sorte qu'il nous fallut retourner par la rue du Port-Maillard, par où nous étions arrivés. Cette rue, aussy bien que celles du Château et des Jacobins , étoient barricadées et bordées de soldats des deux côtés.
< Fort peu après notre retour, les exécuteurs, escortés par plusieurs archers à cheval , amenèrent les quatre corps dans un chariot. Au lieu de venir comme nous l'espérions à la porte de l'églize, ils s'arrêtèrent à la porte du couvent; et le^ corps, sans autres linges que leurs chemises, furent transportés par le cloître sur le tombeau des relligieux, où nous avons coutume de mettre nos relligieux morts , pendant l'ofGce de la messe de leur enterrement. Afln de faire le lendemain la même chose pour les quatre Messieurs, nous eûmes soin de distinguer les quatre tètes, et, après avoir placé chacune avec le corps qui lui convenoit, on en marqua les noms sur quatre billets diftérens avant de les ensevelir. M. de La Griolais vint luy-)néme reconnoistre et approuver la distinction qu on avoit faite. Quelque temps après, M. de Chateauneuf nous envoya dire par un de ses gardes, qu'il falloit, dans la nuit même, et au plutost, enterrer ces corps sans aucun son de cloches ni chants d'églize , avec ordre de dire la grande messe du lendemain avec des omemens blancs. Le Père sacristain fit entrer des femmes dans le bas chœur de Téglize pour ensevelir les corps, et quatre hommes pour faire quatte fosses sur une même ligne, au haut de la nef , pendant que les relligieux, qui étoient dans le choiir d'en haut, récitoient matines et laudes de l'office canonial. Après qu'ils eurent fini, le Révérend Père Fortunat,