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Histoire des guerres de religion dans la Manche

De toutes les périodes de Thistoire départementale de la Manche , histoire qui ne nous sera peut-être jamais donnée dans son complet , h moins connue et la moins étudiée est (on a le droit de s'en étonner!) celle des Guerres de Religion. Les histoires générales disent peu de chose , quand elles ne se taisent pas; et les histoires locales serviraient plutôt k distraire de l'ensemble des faits qu'à donner une saine entente de leur progression et de leur simultanéité.

C'était cependant une belle page a écrire que celle de ces discordes et de ces guerres^ qui, pendant plus d'un demi-siècle, ont ensanglanté les deux évéchés de la Manche. C'était une belle page à écrire que celle où les plus grands noms de ce pays sont mêlés aux événements de la France , et disposent en quelque sorte de son culte et de sa foi ! Pourquoi ne l'a^-t-on pas essayé ? Parce qu'on aura senti sans doute qu'il n'en pouvait sortir que de fausses appréciations, et qu'il n'était pas encore venu ce moment d'indifférence et de sévérité historiques , qui &it taire les affections et les haines. On était trop près, dans un sens comme dans l'autre; et peut-être le sujet sera-t-il

encore assez irritant, pour que l'impartialité d'un auteur excite des méfiances et jusqu'à des murmures.

Quoiqu'il en soit, la lacune était regrettable ; et pks d'un écrivain» absorbé dans ses rechercbes archéologiques, aura dû l'entrevoir avec la même ardeur d'investigation, qui lui faisait surmonter le pénible labeur des Gartulaires. Ainsi a-t-il été de l'auteur de X Histoire des Guerres de Religion dans la Manche.

Ce n'était d'abord qu'un besoin de connaître; et, après plusieurs années de travail sur les mémoires et les manuscrits du temps , c'est devenu un besoin d'écrire.

Encore bien qu'on ne donnât pas exactement], comme on le fait plus bas, la liste des ouvrages auxquels on a fait de nombreux emprunts, ces seuls mots devraient suffire pour la garantie des sources où l'on a puisé. Elles sont nombreuses en effet; et, pour être ignorées, quelques-unes ne sont pas moins respectables. L'auteur cependant aurait tort de prétendre avoir tout lu, tout compulsé sur la matière. Il aurait tort se targuer d'une érudition , que les circonstances favorisent pour le moins autant que l'amour du travail. Habitant d'une petite ville, éloigné de ces grands dépôts publics, où l'historien s'effraierait plutôt de l'abondance que de la rareté des matériaux, on peut croire aisément qu'il s'est trouvé réduit aux seuls documents que donnent le hasard et la persévérance. Ce qui était humainement possible, dans sa position , il l'a fait; et ce serait lui tenir trop de righéur que de demander la perfection dans une matiëre jusqu'à ce jour aussi pauvre de détails, et qu'aucun précurseur n'avait préparée. C'est donc seulement quelque chose dé plus complet que tout ce que le passé noas avait apporté:

vu c'est' w «xirait de nos aonà^es ^oéralea e< particulière^ tant imprimées cpie manuscrites , pris aupoim de vue de notre seuld^partement

^us aueufi doute, une partie des faits » que contient cette histoire, est connue du lecteur. Il n'en est pas qn cq^epdant.car il en est d'obscurs et de singulièrement abirégéSi <ini ne soit enrichi de nouveaux détails , de nouveaux éclatreîssements. Tous, un à un, ont en effet passé an ci^us0t dé^la critique. Ce qu'un auteur ne doimait pas ,'on Ka demandé à un autre ; oh la source était tarie , on asèppléé par Finduction.

lâ combinaison de ces divers éléments a enfin produit l'ouvrage qui est aujourd'hui livré au public, et que Tauteup -serait heureux de placer sous le patronage de ses concitoyens de la Manche»

Son mârite, si on 1^ en accorde un , sera d'avoir retié une multitude défaits épars, et de les avoir rattachés au& Êiits ca|)itMx , dont ils furent ta causé ou la conséquence, Lk'était l'embarras et la difficulté. Chronologie erronée , d'un^f part ; interversion et mauvaise foi dans l'ordre de prod«i<4ion, de Fautre ; enfin double emploi des méfies feits, et inintelligence de ceux qui les avaient amenés ; tel était le chaos d'où il fallait que jaillit la kunière,

L^ittleur espère avoir réussi dans sa tentative. Gepen< chut il n'a pas la (^rétention de croire, parce qu'il n'a pas eu la prétention de le foire, que son récit pourra suppléer aoxihistoires générales, et donner une complète a^iteitte de notre lutte religieuse du XYI^ »ècle, L'eùtril essay4 ce n'eût plus été un modeste livre qui eût suffi k l'expose de cette Icmgue querelle, mais des v(dumes où les épi's3dea de son pays se fussent trouves comme perdus, et eussent.

par leur petitesse relative, produit d étranges disparates à côté de la grandeur des autres éyénemeitls. Que Yxan Teuille donc bien n'accepter cet essai que comme eorol* laire de n'importe qudle histoire de France» de n'importe .quelle histoire de Normandie.

On ne demandera pas sans doute dans quel esprit il a été conçu , parce que ce serait faire injure à l'historien que de lui supposer des systèmes. Ce n'est donc pas plus un plaidoyer en faveur du Catholicisme* qu'en favçur de la Réforme sacramentaire. Les crimes dont les hommes se sont souillés, la bravoure qu'ils ont déployée dans h guerre, voilà, sans distinction de drapeau , çcfmme ^ï\ ett eu k écrire l'histoire de la Vendée, ce que l'auteur a [Nri$ uniqua[nent en haine ou en admiration; et, sans s^inquiéter des susceptibilités rçli^uses, que pomMit £iîr« naître ses jugaoQents , voiËi quels guides il a suivis : leiiens moial et la çcmscience.

Si donc Ton en juge par le soin eitréme d'écarter toute discussion religieuse, et de se renfenner dans l'histoire, des fiiits et des hommes; par le soin aussi grand qu'il a apporté dans l'indication de ses autorités et dans la critiqua dcis points obscurs et contestés ; d l'on en juge par l'exposition claire et méthodique des événements, et par 1 abondance des &its nouveaux qu'il a groupés autour de chaque cité, et même autour de chaque village, ce fragrowt de rhistoire départementale de la Manche devra combler le vide de nos histoires, et intéresser le pays pour lequel il â été entrepris.

JLUite des Awtorit^ qui «Mt été •OHusuliëes et 4itl sont, en srfmde par^e, ettée* diMUi le I de eet ouimise.

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{*) Ne pas confondre cet auteur avec son homonyme qui précède , et qui occupa longtemps la cure de Cherbourg. Le second , ainsi que nous l'apprend une courte notice de H. Aug. Asselin » était lieutenant-général da baillage et siège présidial de Goutances* Il a exçrci qetta charge, qui était sa propriété , pendant cinquante-huit ans 9 et est décédé en 1778. Quant à son manuscrit, nous en devons la bienveillante communication à W. Assélia lui-même; et, d'après une noie margtailei, qui preoMè visiblement de la m0aie plume que.te ctfps eiitier .d'éicriturede l'ouvriige, et qui est ainsi connue: •Jjs /^tf* » sent livre a été mis en tétai qu'il est^ en 1760» par > U. Démons , qui en est Tautheur^ et auquel il apparu » tient » , on doit s'empresser de reconnattre Tauthen*' tieiléde ce précieux document, comme étant l'auto* graphe même du trop modeste favwlqui l'ftcon^asi^

Premier$ Mintslm protestants, Soler, Brouault, Huhin^ Bornage^ GuUtm. — Premiers prêches , la CavemeniU'' Serpent , la ChairMXUrDkff}le, ii Chaire de MwvSle. — • Portraits des hommes de guerre, Montgammery, Bric^ quevilie^Càhmlnéres, Matignon,, le duc d^BouiUon^ etc.

''^ft y avaat à peine un siècle que , par un grand effort national, lé âerniér Àndàis d'Azincourt et de Verneuil 8^éti|it YQ chasser du sol de. la France, lorsqu'une guerre^ ^testine, plus cruelle jcent fois que la lutte séculaire entre lei^l^ys et lés Léopards, Tint l'appauvrir de âon plus gêné- ^ùx sang,' et' y renouveler les fureurs de la grande pereêéaûbh chïàienne. \

Cette guerre était, celle de la Réforme.

Si Ton voulait remonter à son origine, il faudrait aller, pardé&t les temps, chercher les premiers conciles oùil s'agit de définir et de décréter la foi. Qu'il suffise de savoir que rhéritier direct de ces grands agitateurs,^Àmolphe de Lyon, Armand de Brescia, Thomas Akempis,^ Jean Wiclef, Jean Huss et Jérôme de Prague, que Luther, pour tout dire t jtyait enfin brûlé devant le peuple les

bulles papales, et proclamé rémaucipalioii dès consciences. De lii k rémancipatîon politique» il n*y avait qu'un pas; et rbabileté de Calvin eut bientôt donné à la forme temporelle de ses sectaires, toute la vigueur d'une république fédérée.

Or, c'était cette doctrine qui devait particulièrement attirer sur elle toute la colère des rois ; c'était cette doctrine qui, après avoir commencé par des subtilités, devait finir par des supplices et des batailles; c'était cette doctrine qui devait , comme les crises révulsives dans un corps souffirant , relever un instant la monarchie sur les ruines de la féodalité, et préparer les vastes destinées de l'association nationale.

* Comment, dans cette France , où les crojanees étaient si profondément enracinées, trouva-^elle aussitôt des ministres pour la précber , des bras pour la défendre » des martyrs pour la témoigner ? Des milliers de volumes l'ont dit, des milliers d'autres le diront encore*

Simple historien d'un petit coin de terre , dont les dé« sastres ajoutèrent alors plus d'une page à nos annales, nous n'avons pas de ces questions irritantes à examiner* A d'autres donc l'histoire de la pensée et des causes ; k nous seulement celle des événements et des hommes , dont il nous tarde de dérouler le tableau.

Le premier apôtre de la Réforme dans laJtfanche, et le premier chef du consistoire Saint-Lois, auquel nos autres villes de la péninsule et les Iles angïo-normàndes empruntèrent successivement leurs prédicants, y avait été envoyé^ vers 1560 , par des sectaires d'une autre provinte, et n'était autre qu'un certain jacobin apostat, nommé Soler^ d'origine espagnole, et dont la famille aurait encoresubsisté

au temps de Fannaliste du Mesnil-Opac(i). « On dépeint » ce Soler, continue l'écrivain catholique, comme un » intrigantet artificieux, lequel is'insinuant adroitement » dans les maisons des gentilshommes et des personnes » ks plus distinguées, leur fit,^ très peu de temps , re- » cevoir sa doctrine.

» On marque particulièrement trois lieux , lisons-nous i> encore, où ces premiers protestants faisaient leurs ash semblées pour leur cène : la maison d*Âigneaux, dont TU le seigneur était perverti ; une caverne de Tautre côté: » de cette maison , dans un rocher , k laquelle , pour cette » raison » m a donné le nom de la Caveme-^u-Serpent; » et au coin du bois de SouUe , proche d'un arbre, qu'on » appelle encore la Chàirentu^DùMe. Il fit encore, en » une de ces maisons , qui sont vers le lieu qu'on appelle » le Ch$ Va/rroc, bâtir une petite maison , où lui et quel- » qmes uns de ses consorts , sous prétexté de tenir les » petites écoles, corrompait la jeunesse , soutenu par lea » puissants de la ville, dont il y en avait beaucoup de » trwipés par ses artifice6(2)« »

Au dire d'un contemporain, qui complétera ce portrait, ce.Soler était un homme de petite taille, au teint pâle et bilieus et dont l'acdoutrenimt avait quelque diose» qui tenait de l'école , et le smgularisait parmi les hommes de sa robe^Ardentdansles luttes de la foi, il y avait conservé toute la^fi^rtéd'imlttdalgo; et, par cette hauteur de caractèri|,;autaptque par sa sagesse dans la vie publique, il s^était aeq|Û8 une.baate considération dans son parti. Si les éveil) Toustain de Billy. Hist/^du Cotentin ; Bisson , anno 1775, p. 73 et suivantes,

(2) id. là.

nements avaient pu le faire regarder comme un rébelle, alors qu'avec les chefs du Protestantisme normand, il s*était réfugié aux îles anglaises, il avait plus tard prouvé, qu'il était digne du titre de Français, et avait reçu cette récompense du bon plaisir de son nouveau souverain. Un instant pasteur de St*Clément de Jersey , à l'époque de son émigration, il était donc rentré dans les bénéfices de son premier consistoire, et y avait terminé une des plus longues carrières, qu'il ait été donné de fournir aux apôtres de la réforme genevoise.

Cet homme allait faire des prosélytes(Â).

Quelque temps après, un autre moine, nommé Jean Brouault, sieur de Sainte-Barbe, quittait de môme son prieuré deSaint-Eny, pour se faire ministre de l'évangile k Garentan; et, dans les aphùrismes religieux qu'il nous a laissés contre la présence réelle, allait jusqu'à se poser en champion des doctrines génévoises,contre tousses corn* pagnons de doitre, et notamment contre le fougueux cordélierFrançois-Feuardent de6rouville,quela Ligue compta au nombre de sssplus fougueux prédicateurs(l )•

Ces premiers apôtres du Calvinisme, à leur tour, devaient être suivis de plus d'un disciple. L'on vit en effet, sur la fin de ce siècle, prêcher, à St-I/), un aussi rude jouteur que Soler, dans la personne de Hubin de la Basti6(2), tandis que la chaire de Brouault était occupée par le fils d'un ancien pasteur de Norwich, Benjamin Basnage, illustre lui-même, à cause de son Traité de l'Eglise, et des hantes fonctions qui lui furent confiées plus tard, telles

(1) Annuaire de la Manche, do 1830—31, p. ^5; Toustain de Biily, hîst. eccl. ; de l'Estoile , passim. (3} Annuaire de la Manche, 1829, p. 295.

que celle de député eu Angleterre vers le roi Jacques, de Tagrément duquel il passa en Ecosse , avec le titre d'envoyé des églises protestantes de France ; illustre enfin par son fils , le célèbre commentateur de notre coutume , Henri Basnage, dont les ouvrages resteront, comme un des plus vastes monuments de cette législation normande , qui s'en va, et qui ne sera bientôt plus pour nous que de l'histoire(l).

Le moins remarquable de ces contemporains n'était pas, quoiqu'il en soit, ce Jean Guiton de Villiers , près de Pontorson , qui devint plus tard grand-vicaire du cardmal Odet de Chàtillon, et qui, porté aux honneurs de cette grande mairie de la Rochelle , alors que Richelieu entamait ses murailles, prit un poignard et dit: « Je » serai maire, puisque vous le voulez , k condition qu'il » me sera permis d'enfoncer ce poignard dans le sein » du premier qui parlera de se rendre ; et je consens » qu'on en use de même envers moi, dèsque je propo- » serai de capituler; et je demande que ce poignard » demeure tout exprès sur* la table de la chambre où » nous nous assemblons dans la maison de ville(2).»

Plus ou moins obscurs, on retrouvait enfin, dans la liste que nous fournit l'annaliste des Iles» les noms de la plupart des prédîcants, qui se répandirent dans la péninsule Gotentinaîse et dams l'Avranchin, et y élevèrent les premiers prêches de la foi(3).

Ce n'est pas, du reste, que ces prêches eussent quelque importance monumentale , comme on en peut juger par

(1] Goube, t. 3, p. 378; Œuvres de Basnage, édit 1778. (â] Dictionnaire liist. Vêrbo Guiton.

(3] Samuel de Carteret , p. 102.

ceux, que la seule et agreste nature fournit au réformateur de St-Lo. L'architecture du dehors et les ornements du dedans étaient en effet d'une simplicité plusqu'évangélique. C'étaient, en effet, d'ordinaire, des halles, des boucheries ou des masures qu'ils choisissaient pour leurs assemblées. «S'ilsemployolent quelque grange, nous dit » un auteur, cétoit beaucoup , sans aucun ornement, D parure, ni tapisserie ^ si ce n'est celle que les araignées » y avoient filé: grange qui servoit , le prêche achevé, » d'étable à toutes sortes de bétes.... Aussi disaient-ils » que le Seigneur aimoit autant la prière, sous quelque » méchant taudis , ou couvert de chaume , que sous un » lambris doré. Et, à peine le ministre étoit-il sortj de >i la chaire, que l'un portait la bouteille, l'autre le jam- » bon , et ua Heu d'oroison était aussitôt fait une » taveme(l). »

Il ne parait pas, toutefois , que ce portrait peu flatteur des premiers temples protestants puisse s'appliquer aux prêches de nos deux évêchés. S'ils n'avaient aucune somptuosité, ils n'étaient pas cependant complètement indignes de la prière. C'étaient, en efiet, pour la plupart du temps ^ lorsque les églises paroissiales même ne servaient pas , comme à St-Lo, de lieu commun d'oraison, des chapelles seigneuriales , ou de simples maisons &nbouriennes, dont la pieuse destination éloignait dès-lors tout autre commerce des hommes. Ainsi , voyons-nous déjà , que Ste-Mario^l'Aignaux avait installé le prêche dans son propre manoir. Les Pierrepont de St-Marcoufde-l'Ile, et Robert-aux-Espaules de Ste-Marie-du-Mont, dont il sera bientôt question dans le cours de ce récita

(1) Florimond de Raymond.

ai-aieat imité cet exemple , et ils y avairat ajouté an champ de repos, comme on peut le voir encore , pour les premiers, au lieu nommé hSynagoguêt qui se trouve derrière le jardin de ces anciens seignettr6(l). Lesxélèbres Montgommery de Ducey avaient de même converti

en prêche la chapelle de leur château , qui était antérieurement placée sous Tinvocation de S(-Ge(H^es « et ils j avaient leur caveau sépulcral, où se lit encore F^laphe de Gabriel H, dont la rie appartiendra plutôt k la période de la Ligue qu'à celle que nous avons d'abord entrqpris de retracer(2). D'autres oratoires , ainsi qu'au manoir du Quesnay, de Yalognes, avaient dû pareillemait cbangar de destination. Où l'on indique enfin, de nos jours, des lieux de sépulture, dont nous pourrions multiplier la liste , et parmi lesquels il suffira de citer ceux de la Chapdle-en-Juger(3), de Ste-Mère*Ëglise, au village de la Gapellerîe; d'Orglandes , au riilage de Marteauville; et de Sottevast, au château deChivré, il y avait également des édifices qui , pour être d'une rustique ordonnance, n'en âaient pas moins consacrés k la parole évangélique. La âmpUcité étant donc recommandée, comme on Ta vu plus haut , et même le rigorisme étant quelque tm poussé jusqu'à prohiber l'érection des tanples(4) , m ne trouvera pas étonnant Rapprendre quenos Protestante se passassent volontiers d'abris, et ne demandassent , ainsi que fatleste oicore chez nous la Chabre-^e-MomUe^

(i) Mem. des Antiquaires de Normandie.

(2) De Gerville, hist. des châteaux, etc.; —Démons , hist. dv. et relig. de Cherbourg.

(3) Bisson , anno 1T75 , p. 76.

[k] Castelneau , p. 136.

qu'une simple estrade , en plein air , pour leurs ministres et pour leur culte.

Voilà donc, quant au matériel et au personnel de la Réforme normande, ce qu'étaient nos prêches et nos ministres: de simples asiles , et de bouillants sectaires, sorUs du sein même de l'église et des abbayes.

Quoiqu'il en soit, ces chefs spirituels de la Réforme s'eflâcent devant ses chefs militaires , dont la gloire » malgré les crimes que l'implacable Ifistoire saura leur imputer, ne peut redouter eelle de leurs vainqueurs.

Le premier , en tête et reconnucomme tel , était le célèbre Gabriel de Lorges, seigneur de Ducey , et comte de Montgommery, k cause du fief de ce nom , situé entre Lisieui et Falaise, et racheté , en 1343, par son père » de la maison de Longueville. Originaire de cette riche contrée , sa maison , qui avait eu pour chef» ainsi qu'il le prétendait, l'antique Roger, vic(Mnte d'Hiesfiœs, propre cousin de Guillaume-le-Gonquérant, commandant du premier corps d'armée à la bataille d'Hastings, et eo« tuteur de la Normandie; qui, plus tard, s'était confondue avec celle des comtes d'Egland, et s'était encore trouvée l'alUée de Jacques P^ , roi d'Ecosse; sa maison, dismsnous» glorieusement notée d'ailleurs, dans les &sles de Fégltse, comme fondatrice de&aU)aye& de Séez, d'A-^ tranches et de Thouars» était rentrée en France » vers le commencement du règne de François P', et y avait aussitôt repris son ancienne splendeur(l). Bientôt, en effet, le Vieux-Routier, son père, comme l'appelle Bran« lôme, qui ne craignait pas d'aller chercher le gant de sa

(!) DJcl. hist. \^ Montgommery ;— LangCTio»

dame, parmi les lions rugissants de YhétA Saint-Pol(l), avait fiiit partie de la maison militaire du roi » en qualité de capitaine de cent archers de la Garde-Ecossaise ; et nous allons l'en retrouver lui-même lieutenant ou capitaine* en survivance.

A ces titres , qui avaient alors une valeur, que nous ne comprenons plus, si Ton ajoute les qualités du corps et surtout celles du cœur, on comprendra que cet homme était réservé à de grandes et terribles choses ; et qu'il n'était pas de ces noms qu'on enregistre simplement « pour mémoire , sur les feuillets d'un chartrier de famille , sans que ce nom aille éveiHer les échos de l'Histoire. CétaU un grand et roidde jeune homme , dit Garloix(2); k plus nonchalent en sa charge ; et aussi peu soucieux fWtl estoiipossibk, continue Brantôme; car il aimoù fort ses ayses et le jeu; mais quand iZ avoit une fois k cul sur la sêUe, eestùil le plus vigillani et somgneux capitaine qu'on eust sceu voir ; au reste si hraive et si vaillant, qu'Uassailloit tout foylle ou fort, qui se pr&entast devant 2tfy(3). Malheureusement il était venu trop tard ou trop tôt. Un siècle plus tôt, il eût peut-être été Du Guesclin ; un siècle plus tard, Condé. Jeté au milieu des pensées révolutionnaires qui ébranlèrent, il y a trois siècles , le monde politique et sacerdotal; entraîné par une de ces fatalités qui décident d'une vie entière, et ne font souvent qu'une longue protestation de son commencement et de sa fin, il ne sut plus distinguer le droit du devoir, ce qui était français de ce qui était naguères et de ce qui devait bien*

(1) Brantôme, Dames galantes.

(2) Mcm. de Vieilleville, liv. vu. Ch.xxviii , p. 709«

(3) Brantôme, Hommes illustres , p. 470.

iO tôt redev^ir en horreur à la nationalité. Toutes choses, qui étaient encore révérées quand il naquit : religion , royauté , patrie , il ne les connut plus que confusément ^ et perdit ainsi , k la défense de la vérité nouvelle , ou plutôt dans la fièvre du combat, le sentiment de son être et du bien de son pays. Bram H malheureuse race , dit rimpitoyable critique de plus haut» sa vie fut un long tourment ; et il n'acquit cette renommée^ que cet essai n'a pas pour but de lui enlever, que dans le tumulte de la guerre civile. Qu elle en soit moins pure , c'est ce que nous ne saurions combattre; moins vraie, que nous ne saurions admettre* L'homme ne crée pas l'événement , et Moqtgommery foi emporté par l'événement.

Sur la même hgne, vient se placer le fameux François de Bricqueville, m^ de nom, né au château deColombières, dekfertille vallée d'Âure, qui prêta son nom à notre Golombières d'Hiesville, et plus connu dans les guerresquivont suivre» sous le nom de sabaronnie et marquisat, que sous son nom patronymique. Non moins dis-» lingue par sa naissance que le précédent, il pouvait, depuis ÂlmérédeP% sieur deBricqueville et de Laune, répondre, lui ou les siens , par huit rangs de descente en droite ligne, aux enquêteurs sur la noblesse, qui se succédèrent dans nos vieilles sergenteries(l). Si les annales du temps ne nous apprennent rien sur ses dehors et sa prestance sous les armes , nous y lisons toutefois qu'il avait servi avec gloire dans les arméesde François P' et de Henri H; que, fiOtts François II, il commandait une compagnie de cent lances, et que, sous son successeur, il eut a ses ordres^des

(1) Do Roissy.

t&tp& se[)aréd(l). Pour ce qui est de sa force â*âine et dé 60Û intrépidité, c'est aux faits^ à parler, plutôt qu'aut ccrivains, qui l'ont jugé suivant leurs passions de haine et d'amour. Ils parleront donc, ces faits, et l'on verra aux quels ils donneront raison, de ceux qui l'ont glorieusement inscrit dans le martyrologe de la Réforme, ou de ceux qui l'ont indignement traîné aux gémonies de la foi, qui a triomphé.

Après ces deux chefs du Protestantisme, dans notre pays, ce n'est que pour mémoire que nous inscrirons les noms de leurs lieutenants, tels que les sieurs de Saint-' Jean, frères de Montgommery, connus, le premier, sous la dénomination de copîtotne Saint^Jean, àbbéde Cofmery; le deuxième, sous celle de sieur de SairU-Genets, et sous celle de (7or6ofon, le puiné, qui avait d'abord servi , comme enseigne, dans le régiment des Bandes françaises du colonel-général de Strozze, et qui le quitta pour se joindre aux réformés d'0rléans(2). Un instant divisés , en 1564, jusqu'au point de mettre l'épée à la main, les uns contre les autres, dans leur château de Lorges, au sujet du droit d'aînesse, contre lequel les nouveaux pré-* dicants s'élevaient avec force , ils avaient fini par immole^ leurs ressentiments au succès de la cause , et , par se réunir sous le même drapeau(3). Nous ne devons pas omettre les deux Sainte-Marie, le premier d'origine marseiUai8e(4) , né auprès de Saint-Lo, dans le château d'Ai-

(l)Morery, V«dc Bricquevillc.

(2) Brantôme, passim.

(5) Mém. d'état, édit. de 1625. Faits et informations , à la requête de H. Ch. du Moulin , p. 562.

[k) De Roissy.

gheaax , dont le nom selit sans cesse accolé au précétlent » brave homme, qui ne fit quexécater des ordres, et que sa douceur écarta souvent du théâtre de la guerre ; le second, enfin , Henri*Robert*aux-Espaulles , seigneur de Sainte-Marie-du-Mont, phistard lieutenant pour le roi en Normandie, baillif de Rouen et gouverneur des châteaux de Valognes et de Garentan; mais dont Tabjuration, qui vint h temps, s'il faut en croire Tauteur de la vie de Duplessi»-Momay, pour prévenir l'affront que ses co-religionnaires allaient imprimer à son nom , en le retranchant de leur sein , à cause du scandale de ses mœurs , doit laisser l'historien dans l'impossibilité d'asseoir un jugement sur d'aussi feciles convictions; quand on songe qu'il avait été le pressant instigateur du défi , porté par l'austère de Mornay , à tous ceux qui oseraient arguer de faux son institution de tEmharistieiei quand on sait, que, sept ans après, son acte de libre et dernière volonté appela» a défaut d'héritiers mâles, de simples collatéraux calvinistes , à partager, concurremment avec ses filles, son opulente succession(l).

Les autres chefs protestants , devant trouver leur place dans le cours de ce récit, suivant la part qu'ils prendront aux événements» nous avons cru qu'il était pour le moins inutile de les annoncer dans ces préliminaires.

U n'en est pas de même des chefs catholiques. Un aperçu de leur caractère et du mobile de leur actions est en effet indispensable pour l'intelligence des faits; et » si des contemporains nous ont esquissé quelques traits de leur physionomie , il ne peut être indifférent de les voir reproduire.

[IjDerEstoile^t.l,^, p. 311.

IS

Aux défenseurs de la Réforme» opposons donc leurs rmox du parti de laeour, et d'un autre parti intermédiaire^ qui s'appelait les Politiques ^ sorte àe bascule, em« pruntée à MachiaTel, qui, en affaiblissant un jour Tun et un jour l'autre, ne parvint jamais à établir sa prépondérance sur les deux extrêmes, et ne fît que prolonger la sanglante crise du XYP siècle.

L'homme de la cour par excellence, et le confident de ses baines, était le célèbre Jacques Goyon de Matignon, s^gnenr de Lonrei et de Tborigny. Nous voudrions esquisser les traits de son visage, d'après la noble statue qui couronnait encore, en 1793, le mausolée de Tborigny, avant que l'ari^ée républicaine de Sephères eût bivouaqué dans les cours du château , mais que le burin de Lochon nous a conservée, sous ses deux faces de fi*ont et de profil , que nous devrions encore nous arrêter, de crainte d'être trompés , soit par ce calme de la prière dans lequel le modèle est agenouillé , soit par la roideur de sa pose sous le harnais de son portrait. Un autre que nous animera donc ce marbre du tombeau , et ce sera son pané*gyriste , tout voisin de la tradition , et qui , s'il n'a pu voir de ses yeux les traits de son héros, lésa dumoins retrouvés dans le souvenir de ses contemporains. // estait^ ainsi que nous le lisons , de tailie médiocre; son port avoit quelque chose de gnwe et de hardi , sa rencarUre estoU mmakle, saphieionomie heureuse^ et ton voyoii dans ses yeux une certaine vioa/citi qui dicoucroit ceUe de son e8prit{i).

Quant à son caractère , Brantôme, qui nous a tracé plus haut celui de Montgommery , le dépeindra en deux

(l)DeCaUléreg; p. 15.

mots, dont le dernier, de racine italienne, ajoute encore un degré de rafinement au premier. C'était donc un tris fin et trinquât Normand , battant froid , d'oiultanJt gue l'autre battoit chaud , et plus vaillant et asseuré aux har" quebmades, quUne faisoit monstre{i). Favori de Catb jrine deMédicis, à laquelle il servait souvent de chevalier d*honneur, quoique son haleine, ainsi que le disait Mnoe de Dampierre , sa parente , puât plus qu'un anneau de retraict , il avait été deviné par Tltalienne, comme le plus souple parmi les grands ^ et, comme Thomme, dont Vhur' meur sea^ète et dissimulée pouvait le mieux convenir k sa politique. Superstitieux comme elle , il laissait croire k un esprit familier, qui présidait a ses actions; avare enfin, comme un marchand oe Florence , il trouvait , chaque jour, dans la confusion des partis, les éléments d'une monstrueuse fortune. Ce n'était point de ces hardis capitaines, qui, pour une action d'éclat, courraient au devant du danger. Choisissant son temps, prenant ses mesures , il était plus souple des jambes dans la retraite que dans la charge , et tournait plutôt une position qu'il ne l'abordait. Humain de cœur , quoique subtil et replié sur lui-même, il sut, disons-le k sa louange, couvrir, en un jour de sanglante réaction , ses ennemis de son égide; de même qu'inoffensif au fait des armes, il parvint, disons*le k sa gloire, dans un jour de singulière énergie» sans trêve ni merci , k gagner aussi sa bataille. Homm^ intrépide et fougueux , peutrétre eût-il gâté les affiiires de son parti; esprit froid et patient, ses reculades, valurent des victoires et ruinèrent le Protestantisme , dans la province.

(1) BrantCme» Hommes illustres, p.529otsuivaBfe8.

Quant an chef de ces Politiques » gens mîticuleux et sans conviction , donûant asvle a Tenneml dé la veille, et combattant de même, sans scnipale , Tami dn lendemain v il n'était aatre que te jeûne Henri-Robert dé là Mà^k , duc de Bouillon, et successeur dé son père dans ce vaste gouvernement de notre province. On pourrait dire de lui C3 qu'un célèbre ministre dira plus tard d'un de ses de»sendants: qu'il était né et quil avait été nourti catholique ■; mais que, dès quil eut atteint l'âge ^ auquel l'amcmr de la grandeur eommenee à poindre le courage, il changea dé religum, pour asoovr plus fnaiière de brouiUer et de moyem de s'agrandir{l). Quoiqu'il en soit, les sentiments de justice et d'équité étaient naturels en lui(2); et» si l'on veut laisser achever son portrait , par le fin observateur de la cour de Médicis, on verra qu'il estoit brave etvaUr laïU seigneur^ et sage et bien culvisé, fort homme de bien et d'tionneur et de foxj et.de paroHe[3). La haine qu'il portait aux Montmorency l'avait seulement jeté dans le parti moyen de la réforme politique. Mais, s'il s'estoit mis Augusnot , comme plusieurs autres de France , il fut si bon François 9 que jamais il ne s'arma contre ses rogs. Bien esîr-il vray quil retirait en ses terres force huguenots exiUê de France , et ce pour charité bonne qui estoit en lui, maie nm pour faire offense à son roy(4).

Malgré ces éminentes qualités, il est facile de croire que, dans cet état perpétuel de doute et de fluctuation, il ait été le plus mal obéi de tous les gouverneurs d#-

(1) Mém. de Richelieu, passim.

(8) De Thou , liv. 30,

(3) Brantôme, Hommes illustres , p. 279.

[k] Brantôme, loeo cH,

province , et que, jusqu'auprès de son propre lieutenant Matignon , il n'ait pn feire respecter son autorité. Les révolutions ne veulent point de visages douteux.

Ainsi placé entre les Catholiques ardents , qui ne r^ connsdssaient pour chef que ce lieutenant ; et le parti protestant , qui , une fois le fourreau de Tépée jeté , ne voulut voir d'autre homme k sa tète que Montgommery, h duc de Bouillon devint donc l'homme des modérés des deux camps , se recrutant chez les uns et ohez les autres» et gardant une sorte de neutralité, toutes les fois qu'ils s'entrechoquaient , pour aussitôt venger le vaincu du vainqueur, et rétablir entr'aix ce savant équilibre qui devait élever sa fortune(l).

[t] Tout«i lesbistoirei de Normandie.

Mobile des Protestants, BricqueviUe, Monlgofnmery. — Tournoi de Henri IL — Tumulte ^Amboise. — Premiers troubles dans la Manche.

Dans les quelques lignes qui précèdent, on a appris quel était le mobile, que ce duc de Bouillon avait suivi , en abandonnant la foi de ses pères: l'ambition. Tel fut celui de beaucoup d'autres seigneurs, qui, pour le rude métier des armes » rompir^t brusquement avec les ba-bitudes efféminées de la cour , et grossirent les rangs de la Réforme. Pour d'autres» ce fut une vertueuse et patrio tique indignation de voir cette belle France de François l*' livrée aux intrigants d'Italie et de Lorraine. D'une vénalité, qui ne s'arrêtait ptns même à la conscience , la baute et basse jugerie était , pour certains , le vice flagrant de la société. Auryeuxd'un plus grand nombre, le clei^é, dans sa déchéance du rang, où le savoir et la vertu auraient dû le maintenir , nécessitait cette rénovation. Si , poor juger Bifindes motife purement humains et quelque fois {dus relevés, qui dirigèrent les adhérants de toutes dasses à la doctrine de Genève, Ton prend une de oes relations des ambassadeurs italiens, qui viennent de sortir de leurs poudreuses archives , l'on verra , que les grands

ncToalaient que supplanter leurs ennemis ; les bourgeois gagner un peu de liberté , et s'enrichir des biens d'église ; et les gens du peuple conquérir la gloire du ciel(i). Sur un motif, ou sur un prétexte , la famille, le hameau , la contrée, la province, Fétat se brouillèrent; et chacun , suivant ses propres impulsions, ou les entraînements du dehors, s'arma pour Rome, ou pour Genève ; pour les Guise, ou pour G>ligny; pour le trône, ou pour une chose , qui ne se nommait pas encore , et qui ne devait revêtir sa grande et terrible forme, qu'après deux siècles de corruption et de servitude.

Bricqueville-Golombières hésitait peut-être encore ii prendre les armes, et à se jeter dans les extrémités de Montgommery, qui lui avait donné sa fille Gabrielleen mariage, lorsqu'il y fut, dil-on, entraîné par l'influence de sa parente Léonore de Roye, duchesse de Gondé(2}« En prenant ce parti, il faisait une complète aJ)iiégation de ses intérêts, puisque c'était s'aliéner Taffisction de son encle maternel, le baron de Torcy, et renoncer à sa part dans sa riche succesdon. Que c'ait été sur les instances de son beau-père ou de sa parente, il n'en est pas moins Trai qu'il y avait dé la foi dans sa résolution, et qu'il montra, à là postérité , comment l'épée, une fois tirée pour un principe, se porte en bataille; et, qu'elle vous épargne dans une charge, ou vous atteigne à' la brèche^ comment on sourit à Ja mort desblnaves.

Quant à Montgommery, il est de fait qu'il n'était pas encore protestant, en 1559. Loin de i^, les^ ordres donnés contre eux, il les exécutait. Fallait^l arrêter

(1) Giovanni Corero.

(2) Dict. liist. v° BricqueTillc.

id

quelques vénérables çonseillersdu parlement, soupçonnés d'hérésie; fallait-il traîner, de son siège aux caciiois, ce président Anne du Bourg , que Henri II avait juré de voir brûler de ses deva yeux, le capitaine de Lorges^ de la garde écossaise, les appréhendait au corps et les embaS' lillait. Le 22 juin de cette même année * le roi lui donnait encore , au matin , une nouvelle commission « pour aller incontinent au pays de Gaux contre les » Luthériens: par laquelle il authorisait ledit de Lorges » de mettre au fil de Tespée tous ceux qui lui feroyent » résistance , et ceux qui seroient attaints et convaincus, » ou confessants, leur Caire donner la question extraor- » dinaire , couper la langue , et brusier après à petit feu. » Et à ceux qui seroyent soupçonnez, leur faire crever » les deux yeax(1). »

Or, sept jours après* le 30 juin 1559, au soir, Mont-» gommery avait déjà un pied dans un prêche , et le regard toorné vers la Réforme, comme son unique refuge et la seule voie de salut

Que s'était-il donc passé dans les heures de la journée ? Gequi s'était passé était simplement un duel à fer rabattu , sans , comme on le voit , qu'il y eût des combattants , mais des jouteurs courtois(2). Il y avait un homme expirant, dans une salle de festin , tandisqu'un autre maudissait la fatalité de sa victoire; il y avait un roi de France, frappé à mort, tandis qu'un de ses fidèles tenait encore la selle, oii son régicide involontaire venait de le clouer «pourlavie.

Ne pas t'arrèter mx instant sur les choses de cette

(1) llem. du prince de Condé, t. 6, p. 546.

(2} Famiani Strndœ, de bello gallieo.....

journée, qui décidèrent du sort de nos t;ampagnes et de nos villes, ce serait retrancher le premier acte de la lugubre tragédie, qui va suivre, et où Thorreur semble le disputer à la fatalité antique. Cent fois mise en lumière, rhisloire de ce 30 juin peut donc encore se raconter; et, si la plume ne nous tremble pas a la main , devenir la digne introduction des événements militaires, qui se préparent.

C'est donc a savoir que Henri II mariait sa fille Elisabeth , avec le roi Philippe II , d'Espagne ; et sa sœur Marguerite , avec le duc Philibert de Savoie. Grand amateur de tournois et de carrousels, l'époux de Catherine de Mcdicis avait fiit dépaver la large rue Saint-Antoine, entre Fhôtel Saint-PoJ et les Tournelles ; et, depuis deux jours , il se rompait des lances dans cette lice improvisée. Tout autre que le roi chevaleresque se fût contenté de ■ ces deux jours de fête , pendant lesquels maintes prouesses avaient assez dignement célébré les royales fiançailles. Henri en voulut un troisième ; et ; le 30 juin , au sortir de table, il commanda la reprise des joutes.

Les barrières sont donc r ouvertes , et le voilà tout d'abord courant, au bruit des fanfares , contre le duc de Savoie. — Serrez bien les genoux, lui a dit le roi, tout rayonhant de plaisir, car je vais tous bien ébranler; sans recpect d'alliance et de fraternité(l) ; et aussitôt le choc de sa lance a forcé son adversaire a se cramponner aux arçons.

Le duc de Guise l'a remplacé , et les deux lances se sont de nouveau rompues dans les formes.

(1) Mem. sur Vieilleville, p. 709.

Il ne reste plus qu^une troisième course u fournir, pour que le rôle de tenant, qu à choisi Henri ii , soit noblement rempli. Les trompettes sonnent donc une troisième fois; et les deux cavaliers, se choquant à outrance , couronnent la passe par le bris simultané de leurs armes.

Le roi s*est cependant prétendu ébranlé , au point de perdre les étriers ; et il refuse de céder la place au premier tenant inscrit, qui s'avance. U lui faut une revanche; et Montgommery , qu'il vient d'associer à des ducs , sera trop courtois pour la lui refuser.

C'est envain que le maréchal deYieilleville lui proteste, qu'il s'est exécuté avec honneur, et réclame, au cas où il se croirait pourtant intéressé à demander raison du der* nier coup de lance, la faveur de la tirer pour lui. C'est envain que Montgommery, rappelé dans l'arène, se défend d'y rentrer , et d'empiéter ainsi sur les droits des autres assaillants. — Trêve k vos remontrances. Messieurs, a

dit le roi Maréchal de Yieilleville, ayez k m'armer ;

et vous , monsieur de Lorges, reprenez cette lance-ci de ma main. C'est un coup de faveur ,^s'il vous plait ; et voilk, au surplus , la dernière fois que je courre(l).

Un frémissement, k ces mots, a parcouru les rangs des chevaliers et les estrades des dames. — L'astrologten Luc Gauric ^ que la superstitieuse Catherine de Médicis a plus d'une fois consulté, n'a-t-il pas dit, en effets murmurent les uns, en dénaturant l'horoscope du devin, que » si Henri peut surmonter les périls de sa quarantième

(1) Meni. sur Vieilleville , p. 709 ; — Mem^ de Gaspard de Saux, p. 24.2 ; — Journal de l'Estoile , 1. 1, p. 14' ; — Pierre de la Placô, p. 20»

aunoe, il vivra jusques h soixante-neuf ans et dix mois ! — Jérôme Cardan, de Pavie, n*a-t-il pas répondu, selon les autres , en composant sa nativité , qu'il devra se garder d*un combat d'homme h honime ; et que le déclin de sa vie sera tel , que , pour la grandeur d'un roi , il commande le silence(l)! — Fatalité! se répète-t-on ailleurs, ne faut-il pas que son cheval ait été désappelé le Turc , pour se nommer le Malheureux{%)l — Fatalité! répondent les anciens, ne se souvient-t-il plus que François P^ son père, de digne mémoire , fut blessé, eu se jouant, d'un tison , pir le père de ce de Lorges(;î); et que la main est malheureuse à ces normands deDucey et de Montgomxnetyl — Encore un mot, Sire, s'est enfin enhardi à dire le fidèle Vieilleville, je jure le Dieu vivant qu'il y a plus de trois nuits, que je ne fais que songer, qu'il vous doit arriver malheur aujourd'hui, et que ce dernier juin vous est fatal(4)! — J'ai fait aussi mon rêve, lui envoie dire (iatherine, par un de ses gentilshommes ; et, dans ce rêve, il y a du sang; daûs ce rêve, il y a un homme qui ne doit plus voir la lumière; et cet homme...... c'est

vous(5) !!!

— Encore une fois, du champ, Messieurs, s'est écrié l'obstiné jouteur; et Montmorency, président du tournoi, a laissé échapper l'énergique Partez !

(1) DeThou, liv.22; — Dicl. do Ray le, v*' Henri II,

(2) Brantôme, dames galantes . p. 312.

(3) Du Bellcy, p. 336 ; — Mezeray, paMim* — Paaquîer (lettres), t. 2, p. 77 ;— et Sainto-Croîx, essais historiques

sur Paris.

(4) Mém. sur yieillcvHlé. hco citato.

(5) Mcm. de Marguerite de Valois.

L3S deu3i cavaliers se sont au môme instant élaneés au milieu du lugubre silence des tribunes , que les clairons ont oublié de rompre, contre Tusage; et on a entendu les lances, frappant en pleine cuirasse, se briser avec fracas. Les chevauii , après avoir plié un instant sur leurs jarrets, ont repris leur élan, et sont, en ce moment, aux mains des éeuyers. Cependant , bien que leurs maîtres n'aient pas quitté la selle, il se trouve que la lance de Tun» en se rompant, k soulevé la visière de l'autre , et que l'un de ses éclats, après lui avoir traversé un œil , est ressortie par l'oreille. Or, cette lance régicide était dans la main de Montgommery.

Voilà ce qui s'était passé dans Taprès^dinée du 30 juin.

Onze jours après, Henri II mourait, en pardonnant à l'infortuné capitaine de sa garde. Le vieux de Lorges mourait demâme, mais de douleur, quoiqu'on pardonnant k son fils. La seule Catherine reprenait vie , pour songer désormais à son deuil et k sa vengeance.

Afin d'en éviter les coups, Montgommery s'enfuit aussitôt à sa terre de Ducey, et alla ensuite voyager, plusieurs mois, en Italie et en Angleterre(l).

Le pays n'était pas encore assez troublé, pour lui donner asile; et il fallait laisser le temps aux mécontents de s'y organiser en. état de rébellion ouverte. Les routes étalH^ntloin toutefois d'être sûres , et l'on n'y voyait qua des honimâ^ m^ot^ant la raj^ère au côté. Les herses des eh^t^ux 9*é^nt dérouillées, comme pour une attaque prcK^Mj^; el des espèces de soldants, bigarrés de la devise des seigneurs, et dont le nombre grossissait chaque jour, y EaiisaienI sentinelle.

(1) Brantôme, hommes ill. , p. 312.

Les nouveautés religieuses en effet s'y étaient tellement propagées , sous le règne qui venait de finir, qu'en 1554, le chapitre de Goutances, en Fabsence dû seigneur de Saint-Ijo, son évêque, s*était vu dans ToUigation d'en porter plainte au cardinal de Vendôme, métropolitain de Rouen. Il y avait déjà , comme il l'exprimait , de nombreux mouvements et entreprises , mais particulièrement à Sainte-Marie-du-Mont , où les nouveaux religionnaires n'avaient pas tardé à faire éclater leurs insolences. Le service divin, en un mot, ne se célébrait plus dans un grand nombre d'églises , et les prédicants de Genève avaient succédé aux véritables pasteurs , chassés par la crainte des avanies. Un chanoine avait alors reçu mission d'aller enquêter sur les lieux; mais toutes ces diligences avaient été inutiles, parce qu'un conflit d'attribution s'étant élevé entre la justice civile et l'offîcialité , le parlement s'était retenu la connaissance (du fait d'hérésie. Or, quelque ardent qu'il se soit montré depuis dans ses incriminations , il avait négligé de donner suite à ces premières, qu'aucun acte de violence ne semblait encore légitimer(l).

Dans ces circonstances , le lieutenant de roi , Matignon , obtint de lever, aux frais des églises, qu'il s'agissait spécialement de protéger, cent arquebusiers à cheval, à son choix, ou deux centsàpied(2). Au cas, où ces manifestations , politiques et religieuses à la fois, se fussent immédiatement traduites en voies de fait, et eussent arboré une bannière , c'en était trop peu sans doute pour con-

(1] Toustain de BîIIy, hist. du Coteotin, et bist.^ccl. (2) DeCaillères, passim»

tenir dàm le devoir un auss^i grand rayon , qae celui qu'embrassait son commandement. Mais, au cas, où quelques troubles partiels eussent éclaté dans les deux évéchés, c*en était assez» avec le secours des Catholiques , qui, par contre, n'avaient pas tardé à remonter leurs escopettes , pour s'assurer une autorité plus que nomiuale dans cette vaste et difiicile sous-intendance.

Ce que Matignon , quelques soupçons qu'il pût avoir des allées et des venues de plusieurs seigneurs du Cotentin, n'avait su découvrir, non plus que les autres gouverneurs provinciaux» fut enfin révélé. Il ne s'agissait de rien moins, que de changer kt face de ta religion et de Tétat, en s'emparant du roi lui-même, et en massacrant les princes lorrains, ses tuteurs. Certain baron de Perigord, Godefroy de Barry, seigneur de la Renaudie, homme d'intrigue et de résolution, était parvenu, à force de peines et de fatigues, à associer toutes les provinces à ce vaste projet de conspiration. Chacune devait avoir ses représentants au coup de main, qu'il avait comploté ; et le jour même en avait été arrêté, le l®** février 1560, k Nantes, où, sous l'apparence de plaideurs affairés , les conjurés s^étaient rendus de tous les points de la France, à l'occasion des assises du parlement de Bretagne(l). La cour, qui était à Blois, vers le mois de mars, s'étant retirée k Amboise, les bandes des mécontents reçurent l'ordre de filer directement du côté de la Loire; mais» girâces aux mesures habilement combinées du duc de Guize, elles tombèrent, les unes après les autres, dans ses embuscades Robert-aux-Espaules» de Sainte-Marie*

(l)DeThou, liY.24. .

du-Mont, le premier chef que nos Réformés se fussent donné, et qui , comme à toutes les époques de commotion civile, devait bientôt céder sa place k de plus illustres , commandait les conjurés de Normandie, k cette sanglante équipée, qui prit le nom de Tumulte (f ilm&oûe. Heureu* soment que ses troupes, comme on peut Tinduire du silence des annalistes, ne donnèrent pas dans les embuscides catholiques; et qu il put, k temps, faire sa retraite par le Maine et le Bocage.

Les nombreuses et terribles exécutions , qui suivirent celle conjuration de la Benaudie, où , comme le dit Brûlard, il y avait plus de makontentemeht que de kugueno^ fen>(l), en prouvèrent, quoiqu'il en soit, la gravité; et la cour, se rendant aux instances de l'amiral de Coligny, qui lui présentait la requête des Protestants de Norman^ de, tendant à obtenir la liberté de conscience et l'expulsion des Guise , crut sage , par l'édit appelé des Secondes ffocesj d'arrêter les massacres juridiques, pour cause de violence et de sédition, et deconvoquerlesétats^généraux.

Il n'aA'ait pas suffi, en attendant, pour contenir le pays, des forces ordinaires, dont Matignon pouvait dis*poser; et Jean d'Estouteville , sieur de Villebon, lieutenant-général de la province, en l'absence du duc de Bouillon, avait été envoyé en Basse-Normandie, avec les compagnies d'Elbeuf, d'Annebaut et de la Meilleraye(2). On en était enfin arrivé à tout suspecter; et ce même Villebon, surnommé le Capitaine Bouttefeu^ à cause de

(1) Henault,p.262.

(2) Hist. du parlement de Rouen.— Masseville, t. 5» p. 128.

Tci^altation de se9 opinioDs(l) , contraignait les curés, ainsi que nous le lisons dans une histoire manuscrite du parlement de Rouen , de lui dresser des listes de ceux qui n auraient point fait leurs Pâques, afin d'informer contre eux, en même temps que conti*e tous ceux qu'un soupçond*hérésieoudemécontentementpourraitentacher.

À ces mesures inquisitoriales, puisées dans les doctrines uUramontaines, que Tédit de Romorantin avait en pour but de conjurer, il était facile de prévoir que !a patience de nos Protestants aurait bientôt un terme, et qu'à la violence , on saurait de même opposer la violence.

Le jour même de la fête du Saint-Sacrement de l'année

1561 , on vit en dfet Jean de Sainte-Marie-d'Àigneaux, lieutenant de Saint-Lo, sous de l'Ëpine-Dubois , s'emparer, à l'instigation de Montgommery|, du commandément de la ville; et, quelques semaines après, ses fauteurs forcer, les armes à la main, les portes de la cathédrale de Goutances , et y Ëiire publiquement prêcher leurs ministres(2). Un instant retardé parPédit de janvier

1562, qui accordait aux Huguenots l'exercice public de leur religion , l'appel aux arme» trouva enfin son prétexte dans le massacre de Yassy.

Ce n'étaient, jusqifk présent, que de sourdes agitatiens, quand elles n'étaient pas tumultueuses^ C'est maintenant la guerre organisée, ayant ses chefs et ses dtapeaux, qui va se répandre sur de vastes contrées, et en particulier sur celles dont nous retraçons l'histoire.

(1) Brantôme , hommes illustres.

(2] Toustaio de Billy, hist. du Cotentin et bist. eccl.;-^ Almanach do la Manche, de 1818^ p. 7$.

Mémoire de Matignon à la cour. — Pillages à SainUto...^ Dévastation des abbayes de Cérisy, de Savigny, de Montmorel , et de la cathédrale d'Avranches. — Massacre des Frotestanis à Valognes. — Arrivée du duc de BouiUon. — ' Tentative des Protestants sur Cherbourg. — Pillage de r abbaye du Vœu., — Profanation de la cathédrale de CotUances. — Prise de Févéque Arthus de Cassé ; ses kumiUations; sa fuite. — PiUages et massacres à PontrAbbét à Argouges, à Viliedieu^ etc.

Les Protestants de la Manche ont de suite trouvé les boimnes qu'il leur faut, pour les mener en bataille. Sainte~Marie-d*Aigneaux , assisté des capitaines Miette , du Brossay Saint-Gravey, et Chantereyne, n'a pas tardé en effet de faire la loi aux campagnes. Bricqueyille-Golimbières,. de son côté, a Yaà\ sur Coutances et sur Bayeux; et il y fera bientôt son entrée. Montgommery enfin ,, qui est arrivé d'Angleterre, à la Ëiveur des troubles , quittera bientôt Orléans , pour se jeter dans l'Âvranchin ^ qui.lui appartient, et pour prendre ensuite le comman* dément général de toutes les forces protestantes de la Normandie(l).

{1] Toustain de Billy^ hist. du Cotenlin.

D'un autre côté, Matignon, dontla vigilence iie^ saurait à'endormir, acouru de Cherbourg k Granyille, pour y installer le breton de Breuil, en qualité de gouTerneur ; et, par sa promptitude , il a sauvé ces deux places maritimes, dont les insurgés regretteront toujours la possession. Pénétré de la gravite des circonstances , il a adressé» en même temps, un mémoire au roi, sur les besoins d& son gouvernemenl(l):

« Il ne faut plus avoir égard à ce qu'on mettoit de forces » en Basse-Normandie aux guerres passées, parce qu'au* » jourd'hui les Anglois ont partie des gens du pays pour » eux , qui leur feront connoistre les descentes et les » favoriseront de vivres.

» La ville de Cherbourg , qui n'est guères forte , auroit » en outre besoin que le roy y envoyât quelque homme » de bien. Ceux qui y sont sont bien fidèles pour son » service ; mais ils ne sont pas gens de guerre.

» Le fort d'AumonviHe, qui a esté abandonné, est » une bonne descente pour les Anglois , et à demy for- » tifiée, et s'ils s'étoient emparés de ces deux places , m rompant la chaussée du Pont-d'Ouve, ils feroient une » isle, qui contiendrait plus de quarante lieues du » meilleur et du plus fertile terrain que le roi ait en sa » suietion , et n'y a autre avenue par un endroit.

» A Granville est besoin faire quelque réparation , qui )> ne reviendra pas k grands frais.

D En gardant Saint-Lo, cela sera cause de contenir » tout le pays.

» Les troubles estants comme ils sont aiyourd'kui, il

11) De Thon, liv.29.

)^ est besoio, dans toutes les places de ce pays où il y a » ehasteaux, y laisser tout le moins il chacun trente » honunes comme k AJençon «Falaise, Yallogne , Saintn Sauveur-le-Vicomte , Vire et Pontorsan(t). »

On préluda toutefois à la guerre par des massacres et dte» dévastations réciproques.

Dès le mois de mars, les Réformés de St-Lo coururent sus aux prêtres et aux magistrats catholiques de leur cité, brisèrent les statues, tant intérieures qu'extérieures, de Féglise de Notre-Dame; pillèrent la bibliothèque, que FévéqueBoucardd'Avrancbesyavaitfondée; et ravagèrent la chapelle Saiote-Piernelle de la Vaucelle, où les fidèles avaient coutume d'aller en pélerinage(2). D'après un manuscrit „ trouvé dans les archives de l'hôpital de Saint* Lo» ils auraient sembhblement dévasté cette maison, et coupé le nez et les oreilles aux ecclésiastiques, qui seraient tombés eetre leurs mains. Toujours est-il que ce ne fut qu*ea se réfugiant k la hâte , dans sa terre de la Meauffe • qu^ua vénérable juge au présidial, Lucas Duchemin, sieur du Perron , échappa k la mort , que les incendiaires de sa maison de la Yaucelle lui réservaieQt(3). Furieux d'avoir manqué leur proie , ils se jetèrent ensuite sur Tabbaye de Cerisy, et démolirent son grand autel » dont le rétablissement ne put avoir lieu qu'après la seconde pacification de 1568 , et par Tordre de l'évéque deBayeux, Charles de Humières(4),

(l]DeCaîilcres^p. 5^.

(2]Tou8tain de Billy, hist. du Cotentin ;— Atnanach de toHmcfae, do 1818 ci 1819.

(5)ToustamdeBtlly, loco cilaio, {k] Nenslria pîa, p. ^f35 ;— HerDian^ f. Vt7.

ai

Alors que le trésor de la cathédrale de Goatances était pillé par ces mêmes iosurgés, Jacqaes le Marqaetel , curé de Monthuchon et de Vély , avait en même temps va ruiner sa maison et livrer ses liiens au pillage et à Tincendie(l).

Dans rAvranchin, Tabbaye de Savigny reçnt pareillement la visite de ses Calvinistes , qui détruisirent ses orgues, brûlèrent la charpente de son église , emportèrent ses cloches, et lui ravirent quatorze magnifiques calices , dont quatre d'or et dii d'argent, ainsi que la mitre et la crosse de son nouvel abbé César de Brancas(2). Celuî*ci ayant été, quelques mois après, appréhendé par les mêmes, fut attaché à une colonne, et martyrisé de plus de cent coups d'épée et de hallebarde(3).

Pierre Comille, aU)é de Montmorel, ne manqua pas non plus d'être traqué par lafemille deLorges, k qui Henri II avait accordé le droit dénommer à ce bénéfice ; et, après le pillage de ses biens, il fut trop heureux de Ireoverun asyle derrière les remparts duMont-Samt- Michel.

Dtt Touchet , singneur du Teilleul , acquérait en même temps des titres k la confiance de Montgommery , qui en ^t plus tard un de ses officiers /en «'introduisant traitreusèment dans Avranches, le lundi 8 de ce même mois de mars, et en ravageant sa cathédrale. Titres, reliquaires, ^ses sacrés, ornements somptueux , appartenant tant au temple épiscopal , qu'aux ^lises des faubourgs; tout, k

(1] Toustain de Biily , hist. ecch

(2) Seguin, p. 351.

(3) De Gerville, hist. des abbayes; •— Desrocbes, t. 3 , p. «10.

Texeeption des plus raresobjeti», <|uon avait eu letemp^ de confier aux moinesxlu Mont-Saint-MicheU était spolié «n un JQur(l). Les incrustations en argent, qui ornaient le tombeau de Tévéque Richard Laine, étaient également arrachées et fondues, et ses saints ossements jetés au feu. II n'est pas, en un mot, d'avanies et de sacrilèges, que le souvenir du massacre de Vassy n'inspirât k ses vengeurs.

Si la partie méridionale de nos contrées était plongée dans toute l'horreur de la guerre civile, le nord ne l'était pas moins, et résistait ouvertement aux ordres delà cour. Comme lieutenant-général du royaume, le roi de Navarre avait convoqué le ban et l'arrière ban , et ordonné des levées , selon la coutume. Or , au lieu d'y obtempérer, nos Réformés deValognes, de Coulances, de Saint-Lo et de Carentan, unis à ceux de Caen, de Bayeux^ de Vire et de Falaise, protestèrent hautement contre ces ordres, placardés dans les places publiques, qui les appelaient, suivant eux, à une guerre illégitime contre leurs fr^*es; et qui ne pouvaient, dans l'état de minorité du roi, être rendus exécutoires, que par un décret des Ëtats, on au moins du parlement. Us s'armèrent en même temps pour leur compte, et établirent, dans leurs villes , des corpsde*garde et des rondes de surveillance.

n fallait donc employer la force, pour les amener à l'obéissance. Un des plus chauds lieutenants de Matignon, contre les nouveaux sectaires « François LeGeay, sieur de Cartot, fut en conséquence désigné, en remplacement de La Guette, pour gouverneur de Valognes; et il arriva dans

(1) Desrucs, 360 ;w.Desrociics, loco eit.

cette ville, afin d'embrigader lui-même les récaldtnmts. Les opérations de la levée s'étaient d'abord passées assez tranquillement, lorsque, le 1 1 juin , une violente émeute, excitée par deui brouillons, nommés Jean Auger et Robert Poulain , ensanglanta ses rues. Soit qu'on prêtât de coupables desseins aux Réformés delà ville, soit qu'on prit cause de quelque refus de leur part de répondre aux quêtes pécuniaires et aux psalmodies que la populace catholique avait depuis quelque temps coutume de £ûre^ devant les nouvelles madones des carrefours(l), toujours est-il qu'on se porta en foule à la chapelle Saint-Ëtienne du Qnesnaj, où ils s'assemblaient, et que les sieurs d'Houesville et de Cosqueville , ainsi que plusieurs bourgeois, y furent massacrés. L'un d'eux, nommé Jean Giffiurd, qu'on lapida, avait été laissé pour mort , lorsque, quelque temps, ayant repris ses sens et dégagé sa tête de dessous le monceau de pierres qm l'accablait^ il fut . de rec^ef assailli par ces furieux, et achevé avec des crocs et des broches(2). — (R}.

A la nouvelle de ce tumulte , nne grande partie de la noblesse des environs, qui haïssait les Protestants, descendit en ville, dans l'espérance de piller. Mais le due deRouilIon, mécontent , avec raison, de voir, d'une part, son autorité déchue, par la prise de Pontorson^ d'Alençon , de Séez , d'Argentan , de Domfront , d'Avranches , du Mont^Sainl^Michel, de GranviUe et de Cherbourg, dont son lieutensmt s'était saisi; mécontent^ dt l'autre, d'apprendre que de pareilles séditions pou-

(1) De Thon, patiim; et Régnier de la Planche, p. 237« tS]DeThou,liv. 30.

iraient impunément éclater, sous les yeux et peut-être avec Tassentiment des officiers chargés de les réprimer, avait aussitôt envoyé son prévôt d'armée La Goste, pour punir les séditieux et rendre la liberté à un ministre, qui était tombé fortuitement dans leurs mains*

Quoiqu'il en soit, La 0)ste» maltraité et emprisonné lui-^méme, fut sur le point de partager le sort de cet premières victimes. Rendu plus furieux par ce nouvel attentant, le lieutenant-général eut alors recours aux Réformés même du pays , dont il s'agissait de venger rinjure ; et, k la tête de sept cents hommes de pied, que les deux Sainte-Marie lui prêtèrent , il accourut en personne à Valognes. François Le Clerc suivait avec quinze tents autres fentassins et deux couleuvrines(l).

Celte artillerie cependant n'étant pas suffisante pour battre le château , il envoya encore chercher du canon k la vieille tour de File de Tatihou ; et , comme une enquête, faite en 1578 , par devant le juge de Valognes , nous rapprend, le détachement, commandé par Sainte-Maried'Aigneaux, après avoir pillé sur sa route le château de Lestre, appartenant à un Dursus, revint se livrer am opérations du siège(2).

Mais Matignon , qui pouvait, sans se compromettre, refuser Tobéissance k son supérieur, en voyant quels alliés il appelait k son aide, était arrivé de Cherbourg avec Yillarmois, et' s'était déjk emparé d'une partie de la ville. Les troupes de Saintes-Marie ayant été attaquées sans succès, bien que de leur côté elles fussent forcées d'adandonner leurs ouvrages , on convint enfin de rendre

(1) De Thoo, /oco ctï.

(2) De GervillCyfaîst dei châteaux, etc*

le château au duc de Bouillon, et de lui livrer les sédi« tieux , afin de les punir selon la rigueur des lois. Gelui-«i eût bien voulu , du même trait de plume , obtenir ainsi la reddition de Cherbourg; mais Matignon s'y refusa formellement, et rentra dans sa place, pendant que le duc établissait de. Moussy gouverneur de l'autre , et rendait aux Protestants, qui du reste n'en jouirent que jusqu^au mois de septembre suivant, la pleine liberté de leurs préches(l).

Il n'en fut pas de même des Catholiques. Le 19 juillet suivant , leurs ennemis , s'étant soulevés dans la ville , envahirent le couvent des Cordeliers, détruisirent ses reliquaires et ses ornements, et disposèrent de son église • moitié pour leur corps de garde , et moitié pour leur écurie. Après les horribles violences, qui s'étendirent jusques sur les femmes, les offices même auraient complètement cessé, si, honteux de tant d'excès, ils n'eussent permis au seul chapelain de FHôtel-Dieu , Robert Abaquesné, d'y faire quelques fonctions curiales(2).

Cependant, comme les villes de Saint-Lo , de Bayeux et de Falaise parurent , ou trop faibles pour soutenir un siège, ou trop inquiétantes aux mains de qui saurait s'en emparer , le duc de Bouillon en fit enlever la grosso artillerie , pour la transporter au château de Caen. Il dressa en même temps un inventaire de l'argenterie et des meubles précieux des églises, sur lesquels il considéra qu'il était prudent de faire le premier main basse(3).

(1) DeTbou, loco eitato ; Démons, Hist. civ. et relig. de CheiiMurg.

(2) Toustain deBilly, Hist. eccl. ; Seguin , p. 35i« (5)DeThou, liY.30.

On avait de forte» raisons de croire que les Protestants, dont Torganisation venait de se révéler et annonçait de sérieuses intentions, feraient une tentative sur Cherbourg^ afin de se mettre en rapport avec leurs co-religionnaires d'Outre-Manche. Aussi, dans la prévision d*un siège, ou tout au moins des embarras que les insurgés, une fois maîtres de la campagne, pourraient lui susciter, Matignon n'eut-il rien de plus pressé , que d'obliger les habitants de cette ville de s'approvisionner pour six mois, tandisque lui-même garnissait son château de douze cents boisseaux de froment , de cinq cents d'orge, d'autant d'avoine, et de plusieurs autres munitions de bouche. Les fortifications furent en même temps remises en état, et augmentées de la tour de Gouberville; le guet le plus strict y fut ordonné; et tous, bourgeois et soldats , rédoublèrent k l'envi de vigilance et d'aclivité(l).

L'événement prouva bientôt que ces craintes n'étaient point chimériques. Dans les premiers jours d'août, on vit en effet les hauteurs se couronner d'hommes armés , que l'on disait être commandés par Montgommery en personne, ou qui du moins n'avaient dû s'ébranler, que par un ordre de ce nouveau général. Qu'une attaque au corps de place ait été repoussée, ou que simplement à )a vue de la garnison, sur le pied de défense, ceux du dehors se soient contentés d'une stérile démonstration , il n'en est pas moins vrai cependant qu'aucun Huguenot ne mit le pied dans la ville, et que les coureurs en furent pour leurs frais de route.

Les Âugustins de l'abbaye du Vœu» trop écartés de

(1) Démons, Hist. civ. et relig. de Cherbourg ; Toiiia- Lahouge , p. 100.

Fenceinte pour en recevoir protection, supportèrent toutefois le poids de la colère des insurgés, que cet échec n'avait pas peu contribué k enflammer. Pendant les journées des 9 et 10 août , ainsi qu'on le lit dans leurs archives, trois cents hommes, tant de pied que de cheval, après s'être &it remettre les clés du monastère, y conmiirent les plus horribles dégâts. Les images furent abattues^ les autels renversés, les livres et les titres de rentes lacérés et détruits. Ce ne fut, en un mot , que par une espèce de protection divine, que l'église, dans laquelle la torche incendiaire s'était attaquée aux admirables sculptures de la stalle du célébrant , ne fut pas réduite en cendres(l). La bande s'en alla enfin, k la muette, comme elle était venue, et remit son brandon aux mains de dignes imitateurs.

Six mois s'étaient à peine écoulés , depuis que le nouToI évéque de Coutances, Ârthus de G>ssé , avait pu prendre possession de son siège, lorsque, le 10 août, jour Saint-Laurent, G)lombières, parti de Saint-Ijoavec deux cents chevaux et des fantassins, fit irruption dans la ville épiscopale. Lk , s'il but en croire un des plus smciens historiagraphes de no$ évéqnes, ce furent des eamagei ii horribles^ quon n'erUendait que les cris confus des hommes qu on égorgeoit, des femmes quon violait, des prêtres^ religieux et religieuses qu'on massacroit, et de toute la populace ^on passoit au fU de répée{2). La porte du Ghapt^ est forcée, des chanoines sont pillés et brûlés dans leurs maisons. Maôs la fureur des Calvinistes

(1) Démons , Hist. cîv. et relîg. de Cherbourg; Voisin- Lahougue , p. 99.

(3) Rouault , p. 359 et sniv.

augmenta encore, & il se peut, a leur entrée dans la cathédrale. Courir au tabernacle, en arracher les hosties et les fouler aux pieds, ce fut l'affaire du premier transport. Les images et les saintes reliques n'échappèrent pas plus à la profanation, et servirent à alimenter un immense feu de joie , qui manqua de consumer notre plus beau monument chrétien. Le marteau des démolisseurs se chargea toutefois, k, défaut de la flamme, de déshonorer une des chapelles, placée sous l'invocation de St-François, ainsi que l'effigie sculptée àiir le couvercle du tombeau d'ËustacheP^, son fondateur(l). I^ magnifique basilique étant ainsi polluée » dans tout ce qu'elle avait de saint et de sacré, les cavaliers de Golombières , jaloux d'apprêter à rire à la populace de l'autre ville, revinrent k Saint-Lo, à la tête d'une ignominieuse mascarade.

Moins heureux que lors de la première invasion de sa ville épiscopale , derrière les fortifications de laquelle il avait eu le temps de s'abriter{2) — (C) , Arthus de Gossé avait été surpris, avec tout son Chapitre, et contraint d'assister au sac de sa propre église .Pour mettre le comble à ces outrages, il ne manquait que l'amertume de la raillerie. On le garotte, et on l'assied sur un âne, dont il doit prendre la queue en guise de bride. Une mitre de papier est posée sur son front; un jupon lui tientlieu de chape; et ses assistants, couverts de sales oripeaux , le suivent et le précèdent. Dans ce honteux travestissement enfin , il est promené, par sa ville seigneuriale, au milieu des crachats et des moqueries de rarmée(3). Quand le peuple

(1) Lecanu , p. 309 ; Antiq. deNorm., S* S , t. 2, p.SOO.

(2) De Thou , liv. 30.

(3) G, Ybert , à TAnn. de la Hanche de 1837, p. 160 ;

a ri sa grosse joie , on le dil à moitié désarmé. Il se trouva donc que le soir, on ne pensa plus au gibet , et que, de guerre lasse, on voulut bien jeter dans les cachots les tristes officiants de cette infâme procession.

Il y avait près d'un mois , que le malheureux prélat y]élait plongé , lorsque des honnêtes gens, touchés des nombreuses humiliations qu'on lui faisait souffrir , lui procurèrent un moyen d'évasion. Sous le déguisement d'un valet de meunier, chassant son âne, avec son bât, il parvint, sans éveiller de soupçons, à gagner le pont de Vire, proche de l'Hôtel-Dieu , où il trouva des cavaliers qui l'attendaient , et qui le conduisirent à Granville. Les bourgeois l'y reçurent avec les sentiments de respect et de douleur qu'inspirait son infortune. C'est en vain que les Huguenots de Saint-Lo voulurent forcer sa retraite, aussitôt qu'elle leur fut connue, ou du moins obtenir , par la^enace du sac et du pillage , la remise de leur prisonnier. La double muraille, les bastions et demilunes, que Charles VII avait fondés , étaient un obstacle qu'il était malaisé de franchir; et, d'ailleurs, les Catholiques de Gran^lle avaient trop de cœur , pour céder k la crainte et livrer celui qui venait de se confier à leur loyauté. Ils refusèrent. Arthus, ne voulant pas cependant être la cause de leur ruine, prit la résolution de dire adieu aux fidèles de son diocèse ; et , vers le 10 décembre, c'est-À-dire après trois mois de séjour à Granville , il s'embarqua pour Saint-Malo , d'où il se rendit k Rennes, auprès de son gouverneur , Sébastien de Luxembourg.

Toustain de Billy , Hist. du Cot. et HiM. ceci. ; Gallia christiana ; Annuaires de la Manche de 1852 , p. 206 , et 1833, p. 195.

L'orage^ qui avait éclaté sur son diocèse et sur sa mé-^ tropole, s'étant dissipé, sept mois après, il y revint pour la Pâques de l'année suivante , et sista au premier synode de son pontificat, dont le relâchement de la discipline et les ardentes luttes de la foi lui faisaient vivement désirer la convocation(l) — (D).

Cependant sa noble basilique avait été tellement ravagée^ que le service divin fut quelque temps interrompu; et que, lorsqu'on le reprit, au lieu d'argenterie, on se servit des plus grossiers calices et des plus humbles ornements. Ses chanoines, d'un autre côté , soit k cause de l'interruption du commerce, soit par pénurie, se virent dans la dure nécessité de se priver de vêtements d'hiver , et furent long-temps sans toucher quoique ce soit de leurs dîmes, dont les gentilshommes huguenots et catholiques trouvaient bon de s'emparer, et qu'ils se faisaient adjuger au denier qu'ils voulaient(2).

Les brigandages et les massacres ne continuaient pas , moins dans l'Âvranehin. Le 26 juillet , au dire d'un annaliste contemporain , les églises de Saint-James et de Saint-Benoist furent ruinées de fond en comble, et l'on emporta jusqu'aux cloches. D'après un autre manuscrit, onze personnes, parmi lesquelles on comptait un prêtre. Clément Berault, furent assassinées à Ârgouges(3).

Les mémoires du Chapitre de Coutances portent en outre que les Huguenots , après s'être pareillement em-

(1] Voir les auteurs précités , plus le Gallia christîana , p. 902.

(2j TouBtain do BLlIy^ Hist. ceci * ; Damons, CoDJecturet sur Coutances.

(3) Desrocbes , t. 2, p. 211.

parés de Pont-l'Abbé, du Grand et du Petit-Yey« du pont Saint-Hilaire, de Saint-Sauveur-le-Yicomte , du château de la Motte et de la Sangsurière, ravagèrent le pays et pillèrent partout les ecclésiastiques(l).

Si enfin le sang ne coula pas, à Yilledieu, quelques jours après les massacres qui précèdent, c'est que sa population n'était pas encore exaltée de cette fureur qui égarait les cités voisines. Toujours est-il que, le 17 août, plusieurs gentilshommes , accompagnés de soudards , pillèrent son église et brisèrent les croix d'une de ses places publiques, qui, pour ce motif, a pris depuis le nom de la place des Croix^Brisées{2).

(1) Toostain de Billy, Bist. du Cotent.

(2) Notice de M. Besnou , sur Villedieu , au Journal d'Avrancbos du 19 mai 1839.

Ligue des Catlvoliques. — Organisation dés forces protes-* tantes. — Entrée de V armée de Bretagne. — Fuite de Montgommery. — Prise de SainULo. — Martyre du Bienheureux Cervoisier de Valognes. — Betour de Mont-^ gommery dans la Manche. — Beprise de Saint-Lo.

— Pillages à Coûtâmes. — Tentative sur Cherbourg.

— Edit de Pacification.

En présence de ces honteux désordres , il devenait urgent, pour le parti catholique, de concentrer ses forces et de viser au cœur même de Finsurrection. Mais Matignon , abandonné a lui-même , se trouvait dans l'impuissance de prendre l'offensive. Malgré le renfort de quelques bons gentilshommes du pays, tels que le baron de la Haie-du-Puits, la Bretonnière, et Grimouville de Larchant, il eût été pour lui de la dernière imprudence de dégarnir Cherbourg et de s'aventurer au milieu du soulèvement général. Le grand-prieur de France , général des galères, François de Lorraine , chevalier de Malte et frère du duc de Guise, lequel se trouvait pour lors au château de Bricquebec, où il était venu, dans Tespéi^ce d'épouser Marie de Bourbon , veuve , en secondes noces , de François de Clèves, duc de Nevers, partageait aussi

cet avis , et voulait même que l'on mandat aussitôt le duc d'Etampes, gouverneur de Bretagne, dont les forces, dans Tëtat de tranquillité de sa province » étaient disponibles et pouvaient seules rendre quelque supériorité aux royalistes de la Manche. On devait , il faut le dire, tirer un double avantage de cette jonction: les projets du duc de Bouillon, qui, en affectant de garder une sorte de neutralité, s'était formé un parti plus redoutable que celu< des Catholiques , seraient d'abord déconcertés; et Ton aurait ensuite meilleur marché des Protestants, auxquels les retards, ou la dissimulation de ce lieutenant-général donnaient de plus en plus les moyens de se fortifier(l).

La Cour fut donc informée de cette résolution ; et , immédiatement après la composition de Bourges, elle expédia , aux ducs d'Etampes et de Martigues , un de ses négociateurs ordinaires, Castelneau-Mauvissière , pour les presser de marcher au secours de nos opprimés du Cotentin(2).

Montgommery cependant venait enfin d'apparaître sur k scène; et, tout d'une voix, le commandement des troupes protestantes lui avait été dévolu. Après avoir déposé , à Saint-Lo, ses enfants et sa femme, qui pour lors était enceinte, il s'était mis k battre le pays en tous sens et k régulariser l'insurrection. Pour la grossir et la fortifier, on le voyait, chaque jour, lever des impôts sur les tailles et les maisons religieuses. Sa petite armée, retenue, par ce moyen, dans l'observance d'une certaine discipline, commençait à se former aux manœuvres. De solides renforts, d'un autre côté, lui arrivaient du pays

(l}DeTboa, Ht. 30.

(2) Castelaeaa , p. ISO et 151.

même et des provinces voisines. Le capitaine La IVrothe- Thibergeau , forcé d'abandonner le Mans, n'avait pas tardé» après s'être d'abord donné au duc de Bouillon , de lui amener soixante-dix chevaux. Deux autres gentilshommes Manceaux, Deschamps et Georges d'Argenson, sieur d'Avaines, étaient venus» à leur tour, renforcer son camp de quatre-vingts cavaliers. En outre de Colombières et des premiers officiers calvinistes du pays, dont nous avons parlé » il avait de plus k ses côtés Rommerou , La Poupelière, du Brossay-Saint-Gravey, Faoucq de Jucoville et Laforest. Hermesis seul, en voulant le rejoindre, avait été surpris, sur la route de Saint-Lo, par de la Yillarmois, et avait payé sa ponctualité de l'horrible mutilation de ses membres. Les volontaires de sa compagnie avaient eu néanmoins le bonheur de s'échapper et d'arriver, l'un après l'autre, k Saint-Lo, où les moyens d'attaque et de résistance se préparaient avec activité(l).

L'armée de Bretagne, sur ces entreJEaiites , commença son mouvement et franchit, dans les derniers jours du mois d'août, le passage du Couésnon. Les capitaines d'Âvaines, Deschamps et Thibergeau , envoyés de St-Lo, avec deux cornettes de cavalerie, pour rompre les ponts, n'avaient pu , malgré leur diligence, arrêter son torrent ; et Montgommery lui-même , parti à toute bride de Ducey pour Avranches, y avait trouvé le duc d'Etampes, lançant ses proclamations kîla noblesse, pour le rétablissement de la messe et l'interdition des prêches(2). Pontorson, son autre boulevard, où il faisait souvent sa réûdence, avait

(t) DcThou. liv. 30.

(2) Taillandier.

été de môme emporté «^ au passage, et ravagé de fond en comble.

Les trois lieutenants de plus haut eurent alors mission de s'assurer de Vire; et, le 31 août, sur le soir, ils Tenlevèrent, par le moyen de La Poupelière, pendant que leur général battait en retraite sur Saint-Lo, afin de s'opposer k la jonction des Catholiques de Cherbourg » avec leurs auxiliaires de Bretagne(l).

Depuis quelques semaines , Montgommery avait envoyé ses frères assiéger le château de Torigny(2). La même raison , pour laquelle il rejeta les avis de La Poupelière, qui le rappelait au secours de Vire , menacé et bientôt repris par de Martigues , Tempécha de croire que Matignon fût disposé à lui abandonner aussi facilement son domaine, et à se retirer d'une position qui lui permettait d'intercepter les subsides d'Angleterre. D'un jour a l'autre, on le savait, il ne pouvait manquer d'en recevoir des hommes et de l'argent. D'un autre côté, sans se bercer de l'espérance plus que chimérique d'attirer à lui le due de Bouillon , par suite du ressentiment que celui-ci devait lui garder » k raison de la surprise du château de Caen, qu'il avait récemment tentée avec Colombières , Pierrepont et Jucoville , pendant son absence, au sujet de la repression des troubles- de Valognes(3)r il valait encore mieux cependant l'avoir dans son voisinage , que d'être en face d'ennemis déclarés. En gardant enfin Saint-Lo, c'était se tenir à portée-de toute éventualité de guerre; et, en fractionnant les forces

(1) Aotiq. de Norm., 1. 10, p. 608 et suir.

(2) Séguin, p. 365.

(3) Boorguetille, p. 179.

Gadioltques, augmenter d'autant celles de son parti(t).

Quelques dangers qu'offrit cette position en flèche, où il pouvait être pris entre deux feux, Montgommery ré* solut donc de s'y maintenir, et il assit son camp sous les murs de ta ville(2). Mais bientôt arriva la nouvelle de la prise de Vire, par les Bretons du duc d'Etampes. L'on sut de plus , qu'après d'horribles représailles , il s'était, dès le 8 septembre, remis en marche pour Saint-Lo, avec onze compagnies de cavalerie et des fantassins en proportion. D'un autre côté , Matignon, qui s'était joint, sous Vire, a la division du colonel deMartigues, faisait arriver, à marches forcées, le reste de ses troupes; et, dans un instant , les coalisés ne présenteraient pas un effectif moindre de quatre a cinq mille hommes.

Privé de plusieurs de ses principaux officiers , tels que La Poupelière , Deschamps , Rommerou , Saint*Denis , et Thibergeau , tout récemment faits prisonniers, à l'assaut de Vire, ainsi que de d'Avaines et deVassy de la Forêt, égorgés au milieu du tumulte des armes (3), Montgom* mery reconnut alors, qu'il était plus que téméraire de se laisser enfermer dans Saint-Lo, et il fila rapidement sur Bayeux, où il grossit sa troupe de tous les Protestants de la ville. Bordant ensuite la côte, il vint camper aux dunes d'Ouistreham, et parvint, sur des bâtiments que le due de Warwick lui expédia , à se réfugier au Havre, avec une partie des siens. Jucoville et René de Rouvray-Bressaut, gentilshommes de l'Anjou, refusèrent seuls de h suivre et s'attachèrent au duc de Bouillon(4).

(1) De Thou , loeo eiiaie.

(2) Toustaîo de Bîlly , Hist. du Cot.

(3) Mem. des Ant. de Norm. , t. 10 , p. 609 et saiv .

(4) De Thou , loco citato.

Cependant l'armée catholique était venue prend reses quartiers autour de Saint-Lo; et, selon toutes les apparences, elle devait en avoir raison, k la première sommation. Sa population protestante, dans toute la ferveur du schisme, refusa néanmoins d'en ouvrir les portes; et, sous la conduite d'officiers, qui lui étaient restés fidèles, et parmi lesquels se distinguait Chantereyne , elle s'obstina a en défendre les approches. Une batterie de six pièces de canon, qui tira, pendant cinq jours consécutifs, fit cependant réfléchir ses défenseurs sur la stérilité de leur résistance; et ils demandèrent k capituler. Mais Matignon, qui s'animait k l'odeur de la poudre, et qui devenait dans ces moments d'une impitoyable rigueur, refusa toute espèce d'accommodement, et il fallut reparaître aux murailles. La garnison alors , profilant de la nuit, sortit par la porte qui donnait sur la rivière et se réfugia dans les bois voisins, sans autre perte que celle de quelques hommes de l'arrière garde, qui se noyèrent au passage de la Vire. Grâces k cette retraite, la ville put être occupée , le 27 septembre 1562, sans efiîision de sang. Mais les soldats abandonnés k toutes les licences de la guerre, la pillèrent de fond en comble, et n'y laissèrent que les pierres(l ).

Elle ne devait pas rester long-temps au pouvoir de ces Bretons, qui ne savaient distinguer entre les Protestants et les Catholiques, et qui transmirent d'eux un exécrable renom k la pogtérité(2). Quelques mois après sa glorieuse défense de Rouen, Mootgommery reparut en effel dans

(1) De Thon, liv.30; G. Ybort, p. 158; Toustain de Billj, Hist. du Cotent. ; Seguin , p. 366.

(2) Hooel , jp. 58 et snir.

le pays, avec des auxiliaires Anglais, et revint demander compte aux royalistes de la Manche de leurs propres dévastations, aussi que des nouveaux massacres, commis par euxàValognes, après révacuation de son château(l). Quant aux représailles qu'il apportait , les Protestants de cette ville, il faut le dire, se les étaient, du reste t données, en faisant leur émeute et en choisissant, sur les marches même d'un sanctuaire, la victime expiatoire du massacre de leur prêche. Le 13 novembre 1562, comme il paraît par le procès-verbal qu'en dressa Guillaume- Bastard, lieutenant-général du grand bailli de Gotentin, ces furieux, s'étant précipitas dans le cloitre des Gordeliers , y poignardèrent le vicaire de la maison , Guillaume Gervoisier. Prévoyant que rien n'effraierait leurs profanations, le digne religieux avait eu le temps de consommer toutes les hosties, qui étaient dans la tabernacle, lors qu'il s'ofirit à leurs coups(2). Aussi le voit-on inscrit dans le martyrologe de Wading, au rang des confesseurs de la foi; et le célèbre François de Gonzague, général de son ordre, qui écrivait dans ce siècle, lui donne-t-il ce nom de bienheureux, que la postérité lui a conservé. Le 14 des calendes de juillet, autrement dit le 17 juin, qui pourrait être la date de sa mort, au cas où celle indiquée plus haut n'aurait trait qu'au procès^verbal de justice, on célébrait sa mémoire chez les Franciscaias; et, il n'y a

(1] De Thou , Jiv. 30 ; Retau-Dufresne , p. 101.

(2) Démons , Hist. civ. et eccl. de Cherbourg; Dict. de Hessein , V» Valognes (article fourai-par cHerviiNi de Vaudival]; voir le même aux archives delà HîTorjinandie ,.4a M. L. do Bois , 1. 1 , p. 211 et soiv. ; Le Canu , p. 309 ; BlssoD , ann, 1770, p. 42,

guères un demi-siècle que» dans une chapelle basse, k côté du chœiîr de Téglise de ces G)rdeliers , où la herse a passé depuis quelques années, les mères se pressaient dévotieusement avec leurs enfants. C'était, pour embrasser la froide statue de pierre, qui recouvrait le tombeau de celui qui avait consigné de son sang la profession de M fou

Comme nous le disions, avant que ce lugubre épisode eût entravé la marche des événements militaires, l'armée Protestante ne tarda pas à reparaître dans le pays. Elle se composait des débris de la bataille de Dreux , soldats de toutes armes et de toutes nations, cavaliers et arquebusiers. Anglais et reitres Allemands, et marchait sous les enseignes de l'amiral de Coligny. Par ses ordres, et sur les plaintes des habitants, Montgommery ayant été rappelé de Dieppe, dont il s'était emparé, le 20 décembre, vint alors se joindre au gros de son armée. Colombières, qui, après la prise de Rouen, où il avait bravement combattu, était allé se reposer dans ses terres, répondit de même à l'appel de son général. Les Protestants enfin se prouvèrent assez forts, pour entreprendre simultanément la réduction des places lesplus importantes(i). Ainsi, pen* dant que Coligny arquebusait le château de Caen, du haut du clocher de Saint-Pierre(2), deMouy se rendait maître de Honfleur, et Colombières, assisté de Pierrepont, forçait, dans sa plus sombre retraite, le Ferraiais Raviglio Rosso de Bayeux(3).

Cette dernière ville ayant capitulé , le 4 mars 15Ç3,

(1) Toutes les Hist. de Norm.

(2) Hem. des Antq. de Norm. , t. 20, p. 684.

(3) Bourgucville , p.}184 ; Besiers, p. 27.

ce fut le tour des Bretons de Saint-Lo de trembler pour leurs capitaines. Mais LaBretonnièreet Villarinois, que Matignon leur avait donnés pour chefs, en se séparant du duc d'Etampes, ne laissèrent seulement pas le temps aux Réformés d'arriver k portée de canon. Pris d'une panique soudaine, à la nouvelle , qu'un laquais de Sainte^ Marie-d'Aigneaux, passant par Saint-Lo, le lendemain du sac de Bayeux, venait de répandre, du retour de son maitre(l), ils évacuèrent aussitôt la ville, avec sa garnison indisciplinée, et coururent sejeter|danslesbras du gouverneur de Cherbourg. Telle fut en un mot la précipitation de leur retraite , qu'ils n'eurent le temps ni de jeter leurs poudres à l'eau , ni d'enclouer leur canon , comme Matignon le leur avait prescrit ; et que ce Montgommery, dont le seul nom les avait terrifiés , put rentrer, comme en pleine paix, dans son ancienne place d'armes.

Le temps seulement d'y reconnaître ses amis, et de leur rendre leur premier gouverneur, Sainte-Marie-d'Aî.gneaux,et il était en route pour l'Avranchin, afin d'y pous-* 0er activement ses affaires. La ville épiscopale en effet lui ouvritaussitôt ses portes, et il y laissa un enseigne d'infanterie, sous les ordres du capitaine Viel-Couché(2). Vire fut ensuite emporté, dans la nuit du 12 mars , pillé dans ses maisons, massacré dans ses prêtres, et fouillé jusquea dans ses tombeaux(3). On s'attendait à forcer de même

(1) Masseville , t. 5 , p. 163 ; Houel , p. 184 ; Segain ; p. 167.

(2) Desroches, t. 2, p. 212.

(3) Mem. des Antîq. de Norm. , 1. 10, p. 614 ; DAubigné , p. 250 ; Mezeray , t. 5 , p. 113 ; Théod. de Bôze , t. 2 , p. 530.

le Mont-Saint-Mîchel et PoDtorson » dont le gouverneur s'était enfui k Saint-Blalo; et six cents cavaliers, commandés par Tierceville, y furent envoyés , le sur-len-^ demain de celte repn8e{i). Mais l'expédition, après avoir échoué devant cette pbce, dont le lieutenant venait de ranimer Tardeur, se heurta de même inutUement omtre les hantes murailles de la première. A la suite de plusieurs assauts, rqpoussés par Nicolas de Grimouville , sieur de Larchant, d'Auteuil et de la Boulaye(2), qui en était capitaine, et qui j reçut d'honorables blessures, force lui fut de battre en retraite et de se replier sur son centre(3).

De nouvelles dévastations signalèrent en revanche la Taine de ces coureurs à Coutances. La ville fut saccagée, les portes et les co£Bres du Chapitre brisés, les statues et les autels de la cathédrale mutilés, les plombs et les Inyaux des orgues arrachés de leur buffet. Le couvent des Jacobins et la chapelle Saint-Nicolas n'échapperait pas plus aux flammes; et les églises, aussi bien que les châteaux d'alentour, furent rançonnés jusqu'au dernier écu(4-). Cependant le Chapitre avait eu le temps de soustraire ses titres et ses r^tres k la destruction qui les menaçait; et ces importantes archives, qu'on transféra à Saint-Malo, en furent réimportées, après la cessation des trouUeft, en vertu d'une délibération capitulaire» du 15 s^tembre suivant, qui députa le chanoine Suhard k cet

. (i] Eostace de DennevOle , p. 511 ; Seguin • p. 370, (2}J)eUEstoile,»8«rie,t.l,2«.§, p.98.

(5) Séguin , p. 370.

[k] Démons , Gonj. sur Coutances ; Lecanu , p. 310.

eflfet(l). D'un autre côté, une quête, ordonnée, en 1579, par ce même Chapitre , permit de rétablir l'église de ces Frères-Prêcheurs; et les armes, qu'on voyait tant aux vitraux qu'aux bois de sa charpente, font connaître que les chanoines ne furent pas les seuls qui aumônèrent généreusement cette maison(2).

Montgommery, auquel Coligny venait, à son départ de Caen , de remettre le commandement général de la province, se rabbatlit alors sur la presqu'île du Gotentin , et s'empara, sans coup férir, de la ville et du château de Yalognes. Maître de la plupart des places un peu importantes de l'intérieur, telles que Caen, Bayeux, Vire et Saint-Lo, il lui tardait d'avoir une place maritime , et d'assurer, par ce moyen, ses communications avec TAngleterre. Il voulut donc renouveler ses tentatives sur Cherbourg. Mais Matignon , qui courait sur ses derrières et lui reprenait rapidement ses villes , comme il l'avait fait, le 16 juillet, pour Bayeux(3), l'y avait précédé; et ces démonstrations n'eurent pas de suite(4').

La cessation des hostilités, pour laquelle la Cour avait jugé prudent de faire de plus larges concessions au parti protestant, dut en être la cause. Le maréchal de Brissac, qui était également bloqué , dans son gouvernement de Rouen , avait réclamé l'armée du duc de Guise, sans laquelle il ne répondait plus de laNormandie(5). On trouva plus simple de la laisser dans ses tranchées du siège

(1) Mem. des Ant. de Norm., S« série, § ii, p. 187 et 313. (2] Démons , Gonject. lur Coutances.

(3) Besiers, au suppl. , p. 14.

(4) Masseville, t. 5. , p. 168.

(5) Hist. du Parlement ; Castelneau , p. 173.

d'Orléans, et plus politique de traverser, lolivier à la main , les triomphes de nos Réformateurs, que de les annihiler par la forée des armes. L'édit de pacification » du 19 mari 1563, ?int donc a propos pour calmer la fureur de la guerre civile , et pour fiiire rentrer les épées au fourreau. Les villes de Saint-Lo et d'Avranches furent en conséquence restituées par les Protestants; et Matignon , qui eût peut-être vaincu leur £aiction , si on lui en eût donné les moyens, obtint* en récompense de ses services , la fiicidté de réunir la baronnie de la Fer* rière-Harang k celle de Thorigny, ainsi que l'honneur d'un commandement de cinquante hommes d'armes « avec la lieutenance générale, dans tout le Bocage et dans le ressort du baillage de Gaen(l).

(l)S4guiD» p. 371.

Sourdes menées dts Protestants. — Tentative de Pierrepont sur Cherbourg. — Ordres royawr concernant Montgom" rnery.^ Réconciliation momentanée des partis.-^Voyag^ de Charles IX dans la Manche.^Etat duclergé diocésain. — Nouvelles hostilités. — Nouvelles dépradations à Coutances etàAvranches. — Taxessur le clergé. — Vente^par Vévéque de Cossé , de ^qn manoir épiscopal de Vaiognes^ — Avanies quil subit au Mont^Saint-MicheL

Cependant» bien que, par le traité du 19 mars 1563, les Protestants jouissent de la liberté de leur culte dans, leurs maisons et dans les lieux où il se trouvait établi, et qu'aucun gentilhomme ne pût être recherché pour les deniers et finances du roi, qu'il aurait pris • dans le cours de cette guerre, ny pour les monnoyes^ poudres , artilleries , démolitions faites par le commandement du prince de Condé, il s'en fallut de beaucoup, que le pays reprit des habitudes de paix , et que nos grands agitateurs^ ayant haute justice ou fiefs de Haubert^ se tinssent en toute sécurité de leurs personnes. On avait , sans l'éteindre , recouvert de cendres le foyer de l'incendie : les prétentions les plus justes n'étaient point satisfaites , et le mécontentement était profond , inexorable » invé-

tcré. Bientôt donc les meurtres recommencèrent , et les plaintes des opprimés eurent un tel retentissement , que la reine t craignant sans doute que le parti vaincu ne se reformât, se vit dans la nécessité de prescrire à Matignon d'en arrêter le cours , et de prendre les Réformés sous sa protection.

Du reste, il eût eu besoin lui-même de garanties pour sa sûreté, ainsi que le prouva la découverte d'une horrible machination contre sa personne. Un certain capitaine Yaucelies, ayant conçu le projet de lui faire partager le sort de rinfortuné duc de Guise , s'était ouvert à un arquebusier, que le général catholique avait cliassé de sa compagnie. Il croyait trouver un complice assuré dans un homme irrité de sa disgrâce , lorsque le soldat découvrit le complot. Vaucelles fut donc arrêté à temps et dut se préparer à servir d'exemple aux fanatiques de son espèce. Mais le cardinal deChâtillon, frère de l'amiral de Coligny, ayant, par une lettre du 25 juin 1 563 , réclamé, comme une grâce, l'élargissement du prisonnier , Matignon voulut bien faire acte de clémence à son égard, et le renvoyer, sous la seule défense de séjourner k l'avenir en Normandie(l).

Tout le monde était ainsi sur ses gardes. De leurcôté, les chefs protestants, mécontents d^avoir été arrêtés au milieu de leurs succès, et peu confiants dans les clauses de l'édit , n'en menaient pas moins leur train de guerre habituel , et continuaient de voyager avec leurs escortes de soudards* Montgommery»Golombières et Sainte-Marie- 4'Âigneaux étaient de ce nombre. La reine manda donc

(f ) De Caillères , p. 63.

encore au sieur de Rabodanges, baillif d'Âlençon, qui avoisioait le grand fief de Montgommery , de se transporter auprès d'eux et de leur ordonner de licencier leurs bandes et de rentrer dans leurs maisons. Par une lettre du 30 juin , dans laquelle on lui donnait connaissance de ce mandement, Matignon fut en outre chaîné de démanteler Saint-Lo, sitôt que Sainte-Marie-d'Aîgneaux laurait évacué; et, pour s'acquitter de sa commission , il j employa les habitants même de la ville , après les avoir préalablement désarmés(l). L'église Saint-Thomas, qui dominait le château , fut en même temps rasée , et la place cessa d'être ainsi commandée par toute espèce de construction extérieure(2).

Les sourdes menées de Montgommery et de Colombières exigeaient en effet la plus active surveillance. On ne parlait que des voyages et retours , d'un côté de la Manche à l'autre , que faisait un certain Écossais, signalé pour être l'émissaire du premier; et il y avait des ordres du roi lui-même de le faire appréhender, partout où l'on pourrait le trouver.

Une dernière tentative sur Cherbourg avait , il faut l'ajouter , révélé l'existence de ce complot permanent et de l'agent inconnu, qui devait y jouer un rôle. Vers le mois de mai , un de nos chefs protestants , Guillaume de PierreponI, sieur de Montcoq, que nous avons vu figurer au sac de Bayeux, ayant fait cacher des soldats dans la forêt de Brix , pensait , par le moyen d'une surprise , pouvoir faire cette belle offirande à son parti , lorsque Matignon, instruit de ses desseins, le fait charger par

(1) De Caillères , p. 62.

(2) HouoI , p. 63 ; De Caillères , loco eiU

ses troupes, met s& bande en déroute» et s'empare de sa persmme. Couvert de blessures, le malheureux huguenot, qui avait mieux aimé se £aiire hacher que de se rendre(l), fut forcé de répondre a Tinterrogatoire de son vainqueur, et fut ensuite traîné au supplice. Or, dans les aveux que la douleur poavait, ans» bien que Tespoir d'un élargissement, lui avoir arrachés, le nom de Montgommerj était sorti de sa bouche, ainsi que ceux d'un lieutenant du château de Cherbourg, et de deux boui^eois de la ville , avec lesquels il aurait eu des intelligences. L'Écossais avait été rafin particuUèrement désigné, comme élaut rintermédiaire entre les Rtformés d'Angleterre et ceux de ia presqu'ile(2).

En marchant k la mort, PierrqM>nt avait néanmoins rétracté ses aveux, et il ne restait plus que d'ass^ vagues soupçons sur le compte de ses complices. Matignon n'en épura pas moins sa garnison, par le renvoi de son lieutenant, et reprit , avec l'aide de deux commissaires qiédaux, qui lui furent envoyés de Paris, le cours des informations judidaires , que le soin de sa propre sûreté lui fiiisait un devoir de ne pas négliger. D hii fiDut encore instruire sur d'autres menées , dont Charles IX rinfinrma, par une l^re du 1®' septembre. D'après son cimtenn , il se serait trouvé, a Cherbourg, un Anglais, dont la soeur devait être mariée , et qui aurait entretCBu des reports avec un Etienne David, attaché à l'ambassadeur d'Angleterre, Trod^morton. Or, on lui ordmnait d'aj^rofondir ses actions , et de s'assurer de sa personne,

(1) Hem. de la maison de Hatlguon.

(2) De Caillères , p. 67 et suiv.

en cas de culpal)ilité(l). On ignore les suites qui furent données à cet avis ; mais il est présumable que les artifices des ennemis de l'État n'échappèreut pas à la perspicacité du comte de Thorigny.

Son célèbre antagoniste devait nécessairement s*y trouver mêlé. Âme du parti protestant, dans la Manche , il était difficile que Montgommery se soumit ï l'inaction des champs; et qu^après s'être fait une irréconciliable ennemie de l'Italienne d'Urbino , il cherchât sa sûreté ailleurs que dans le tumulte des armes. L'édit de pacification n'était donc plus pour lui une sauve-garde assez sûre ; et l'on n'avait pas commencé d'hierà se jouer de la fci promise. Un ordre de l'arrêter par toutes forces^ tant que besoin seroit, jusqu'à employer le canon, ne tarda pas en effet h être lancé contre lui. Il était à la date du 30 août , donné au château d'Argentan , et signé de la propre main du roi. L'absence seule de Montgommery empêcha sa mise \k exécution(2).

Cependant, comme on voulait que quelque flagrante trahison servit de base aux royales vengeances de la Médicis, une autre instruction, postérieure d'un mois k la première, enjoignit à Matignon de suspendre ses recherches; et Montgommery put machiner k son aise, jusqu'à ce que quelque éclat donnât prise contre lai à ses ennemis(3)«

La Cour ne jugea pas encore favorable une oecasion qui se présenta, quinze jours après. Matignon , ayant élé informé, par le duc d'Etampes» gouverneur de Bretagne,

(l)DeCailIèrc8, p. 77.

(2) De Caillères , p. 79. (3]DeCaillàFes, ibid.

que Montgommery cherchait à enlever une héritière de la maison d'Assigny , pour la donner k un d« ses fils, vit encore lever ses incertitudes par une lettre de Catherine , qui lui répondit de surseoir à l'arrestation du ravi8seur(l). Les partis cependant se réconciUèrent quelque temps après, dans un sentiment commun de patriotisme, auquel Montgommery ne semble pas avoir pris part. Les ravages, commis par les reitres allemands et par les pionniers anglais, avaient tellement exaspéré le pays, qu'il y eut unanimité dans le désir d'en débarrasser la France; et que l'on vit les cornettes protestantes se joindre aux cornettes catholiques, pour reprendre le Havre k leurs amis d'Angleterre. A voir cette union entre les deux religions, dont les principaux points de dissidence étaient ajournés au prodmin concile, on devait croire le pays entièrement pacifié. Aussi Charles IX, au sortir du lit de justice qu'il vint tenir k Rouen , pour la déclaration de sa majorité , et les rejouissances de la prise du Havre, voulut-il parcottrit seë provinces et s'assurer du véritable état de leurs populations. La Normandie, où il se trouvait, attira d'abord ses regards, et il prit le chemin du Mont-Saint- Mîchel(2). Saint-Lo , qu'il ne fit que traverser, après un court séjour k la Yaucelle, ne fut puni de sa rébellion que '(Kir la suppression du présidial , que son père y avait fondé et qui fut r^uni k celui de Caen ; tandisque Coutances, en récompense de son orthodoxie, obtint la restitution de son baillage, qui avait été transféré dans la précédente ville , lors des dernières agitations politiques. La ville d'Avranches, que Gentilmesnil avait évacuée,

(1) De Caillères , p. 83.

(2) Toustain de Billy, Hist. duCot.

cinq semaines après son occupation du mois de mars, par Montgommery, reçut de même sa visite; et il fit enfin son entrée dans la magnifique abbaye » que Nicolas de Grimouville avait su lui conserver(l).

Ici se termine la série des événements des premières guerres de religion auxquels notre pays servit de théâtre. La commotion en avait été profonde , et ce n'eût pas été trop qu'un demi-siècle de repos pour en effacer les traces. Si grand cependant que fût le bouleversement des cités, il n'approchait pas, s'il se peut dire, de celui des intelligences. Conune on ne savait plus commander en effet , on ne «avait plus obéir ; et du relâchement de la discipline, au mépris du devoir, la pente avait été si irrésistible , qu'on en était arrivé à bannir tout scrupule et a s'isoler dans une espèce de libre arbitre, sans frein et sans pudeur , où les plus viles passions pouvaient aisément se donner carrière, et défier ce qu'il y a de plus saint en autorité. En présence d'un clergé, qui n'avait plus de loi que celle de son bien-être, le Protestaoïtisme ne mentait donc pas absolument à la vérité, quand il lui reprochait sa simonie, son ignorance et sa dépravation; et , si l'Eglise était veuve de son Prêtre, si l'autel restait sans consécration , il ne fallait pas toujours s'en prendre aux Révoltés, mais bien aux viveurs de bénéfices, dont la mollesse et l'indifférence ne leur permettaient souvent de desservir que leur faste et leurs appétits.

Entre beaucoup d'exemples de ces sybarites , dont Florimond de Rœmond mit à nu la plaie, et que les

(l)Toustam de Billy, Hist. du Cot. ; Houel , p. 61; Desroches, t. 2, p. 212; LeCanu, p. 317.

hardis prédicateurs de la Ligue stigmatisèrent dans leurs satires» on peut donner, chez nous, celui d'un curé de Bricqueyille-sur-Mer , dont le cas est consigné aux registres de rËvéché. Content de son lot, et prenant le temps à l'avenant, l'excellent apôtre, appelé Pierre Grou, Youiait très-bien percevoir le revenu de sa dime; mais, nonobstant les injonctions réitérées de ses chefs spirituels , il se refusait absolument à dire la messe et à administrer les sacrements k ses paroissiens. Mandé enfin à Goutances, devant le grand-vicaire Louis Dubois, nous voyons que , le 14 décembre 1567, il reçut un dernier avertissement» d'avoir, sous peine de prison, de suspension et d'excomunieation , à reprendre ses fonctions curiales(l).

Malgré cette insouciance , plus scandaleuse que Tapostasie, il ne faut pas croire qu'un véritable rapprochement fût possible entre les deux partis, parce qu'au fond , il s'agissait, pour les uns et pour les autres , de la possession de ces grosses sinécures, et des hautes fonctions de l'État.

La paix, qui suivit, déplut donc bientôt autant aux Catholiques qu'aux Réformés» et ne fut, à vrai dire, qu'une armistice. L'édit de Roussillon , qui vint restreindre les franclûses et les immunités de l'édit de 1 562 » avait réveillé les craintes et les animosités des partis. On comprit» en présence de la Ligue » arrêtée k Rayonne » entre l'inquisition d'Espagne et la monarchie française , que tout était k recommencer ; et» comme on avait fiiit à Âmboise» on voulut Êdre k Meaux» et s'emparer du

(1) Toustain de Billy » Hist. §ccL ; Le Canu» 298.

monarque et de ses gouvernants. La prise d'armes fut donc, comme nous Tapprend de La Noue, universelle par iouie la France, en un mesme jour; et les bandes filèrent de toutes parts sur les plaines de la Brie.

Cétaient, cette fois, Montgoromery et Colombiëres qui avaient organisé celles de la Manche, et qui y avaient rallumé le feu de la discorde. La Cour en était du reste prévenue par Matignon , qui, sous prétexte de revues avait aussitôt réuni sa compagnie de gendarmes, celle dé Fervaqaes, avec les compagnies de cavalerie des capitaines Yillarmois et du Breuil ; et qui, dans Vardeur qui le transportait, se fût rué sur l'insurrection, si la reine n'eût jugé prudent de la contenir(l). G)mme en 1562, on revit donc s'ameuter les villes, et les partis s'entregor-^ ger sur les routes et jusqu'au sein des sanctuaires. Le dimanche 7 de mars 1 566, jour de la Quadragesime des Brandons y Golombières, ayant (ait, vers huit heures du matin, irruption dans G)utances, s'empara de plusieurs prêtres et les fit conduire k Garentan, où ils furent jetés en prison et chargés de fers, pendant quinze jours. Ce délai étant eipiré, l'église de Garentan fut saccagée en leur présence , sa chaire et ses stalles brûlées, ses cloches descendues de leurs supports et portées au camp réfor* miste. Les magistrats même de la ville ne trouvèrent pas grâces à ses yeux; et il y en eut d'assassinés, tandisque d'au. très furent honteusement chassés de leurs maisons. Mais les sieurs de LaVillarmois et de Saint-Martin, étant accou-* rus, ce même jour 23 de mars, où se commettaient ces horreurs , parvinrent à l'expulser a son tour, et à éclaircir

ll}DcCaillcres, p. 90.

ses rangs de qaelques hommes , qui restèrent sur le carreau(l).

Dans le chœur même delà cathédrale d'Âvranches* ainsi que nous l'apprend le liyre de François Desrues* un sergent, nommé Noël LeFollon, fiit assassiné à coups de couteau, par un appelle LePreud'homme;.etil fallut la réeoncHiation, qui en fut faite , le 29 juillet suivant, par l'évéque de Rennes, pour que le temple, enta«hé de sang, pût être rourert au culte(2).

Les Protestants de Pontorson essayèrent dans le même temps de surprendre le Mont-St-Michel; et, le 20 juillet 1567 , ils échouèrent misérablement dans leur entreprise,

Montgommery cependant, après avoir conduit le contingent de la Normandie, retourna sur ses pas avec un corps de deux mille hommes d'élite, pour s'opposer au passage de Matignon» qui le suivait, sur rile-^de-^France, et il n'assista point k la bataille de St-Denis, que les coreligionnaires livrèrent, le 10 de novembre. Vaincus en cette journée, les Protestants se retirèrent en Lorraine et passèrent ensuite d^ns l'Orléauais, L'orage s'était détourné avec eux de notre contrée (3).

Le. traité deLongjumeau y trouva donc les choses dans, une sorte de tranquillité. Cependant, comme quelques-uns remuaimt, en haute Normandie, et que la tentative sur St-Valery-en-Caux, que venait de faire Tinfortuné Cosqueville, pouvait, à bon droit faire suspecter leurs dessdns, on conseilla au roi de rendre un édit qui les obligeât k jurer, devant cbsMjue bailli , de ne por-

{l)Toustain de Billy, Bi^t. eccl.; Séguin, p. 372; Bisson , anno 1771., p./70.

(2] François Desrues, p. 361.

(3) Bourgueville, p. 191 ; La Popelinière, liT.2 , p. 5i.

ter les armes que pour son service , et de faire élection de domicile chez un parent catholique. Le yice-amiral de LaMeilleraye, gouverneur du pays de Gaux, alla même plus loin, et lesforça de vendre armes et chevaux. C'était, eu d'autres termes , le désarmement que Ton voulait opérer (1).

n ne fut pas de longue durée. Bientôt, k la reprise des hostilités de 1568, on revit, vers le mois de septembre, briller les hallebardes de Montgommery , de Colombières et de leurs lieutenants de Sey» Bressaut, de Rabodanges et de La Goudraye , qui , en conduisant leurs nouvelles recrutes à Tannée de la Loire, s'emparèrent de Falaise et d'Âlençon. Saint-Lo leur avait d'abord ouvert ses partes, et ils ne laissèrent derrière eux qu'un pays entièrement révolutionné(2).

Dans l'intervalle cependant de ces événements à ceux qui vont suivre, il est oonvenable de dire que, si le pays n'était plus pressuré par les gens d'armes , il n'en valait guères mieux, et que les cdlecteurs des taxes s'ea partageaient les débris. C'étaient, chaque jour, en effet de nouveaux subsides , de nouvelles contributions de guerre ; et le malheur des temps voulait encore qu'il n'y eût que les provinces ruinées , qui payassent pour celles où les gens du fisc eussent craint d'aventurer leurs limiers. L'épuisement allait enfin devenir si grand, qu'on n'en obtiendrait plus un denier , sans violence et sans décret* Arthus de Cossé, ayant été taxé, pour son évècbé, à 400 écus d'or, se vit alors obligé de laisser aller k la

(1] Hist. manusc. du Parlement.

(2) Masseville , t. 5, p. 191; Lt Popeli^re , liy. iv^ p. 137.

criée son manoir épiscopal de Valognc«; el, le 26 janvier 1 570 , les commissaires subdélégués pour les diocèses de Normandie, au sujet de l'aliénation de leur temporel et de leurs bén^ces, adjugèr^t, par 1445 livres tournois, k l'ancien gouverneur François Le Geay de Gartot, ce domaine, sur remplacement duquel s'éleva , peu d'années après, le magnifique édifice de La Luthomière(l).

Ce n'était pas d'aujourd'hui , du reste, que les ecclé^ siastiques payaient pour les firais de la guerre. Comme, en résumé , il s'agissait de leur cause , Catherine de Médicis et son fils trouvaient bon et juste qu'ils contribuassent à la destruction du schisme. Fallait-il ainsi mettre sur pied quelque compagnie nouvelle, comme celle d'arquebusiers» que Matignon avait été autorisé k lever pour la défense de son gouvernement, on en faisait faire les frais par les églises(2). Entrait-on dans quelque ville , ou dans quelque monastère, comme l'exemple des Protestants était encore bon à suivre , on prenait d'abord, pour ne leur laisser rien k prendre; et, après un simulacre d'inventaire, on emportait, sans autre scrupule, leur plus précieuse argenterie. Heureux donc, quand on pouvait se rédimer de ces taxes, par l'abandon de quelque bénéfice , ou de quelque mense abbatiale. Plus heureux encore, quand on trouvait acheteur, et qu'on pouvait parÊdre la somme demandée.

Le malheoreux Arthus de Cessé était encore loin de son compte, au moyen du produit de son petit domaine épiscopal de Yalognes. Il songea alors k l'abbaye du

(1) Toustain de Billy, Hist. eccU ; le Gallia Cbristiana, p. 90S.

(2) De Gaillères, passim.

Mont-Saint-Michel , dont il menait d'être récemment nommé commendataire, en remplacement de François Le Roux, et par suite de la permutation de son abbaye de Sainte-Melaine. Un peu de cet or , dont tous les grands de la terre s'étaient plus k renrichir , mais dont lui-même s^était montré par trop prodigue , l'eût en ce moment tiré de sa gène. H y arriva donc un beau jour, avec un orfèvre, et entra en marché avec lui , pour une belle crosse de dix mille écus vaillant, qu'avait donnée le cardinal d'Estouteville, un grand calice d'or et d'autres objets de grand prix(l).

Quoiqu'il leur en routât , ses moines avaient presque tous donné leur consentementàla vente, lorsque le prieur claustral, Jean de Grimouville, étant accouru s'opposer k cette spoliation, s'emporta jusqu'à porter la main sur la joue de son auteur, jurant, comme le dit Jean Huynes» que le diable emporterait pluiùt ïaJbbé , gue V abbé la crosse ! Le coup avait été si violent , que la paroi lui en avait rendu un autre. Les religieux se réunirent alors k leur prieur; et le malheureux évêque, forcé de lâcher la crosse à ces forcenés, n'eut de recours que dans la fuite, contre de nouvelles et scandaleuses violences»

Conspué par les Huguenots etsouffletté par ses ^propres moines, Ârthus ne pouvait laisser ce dernier. et sanglant outrage, sans en tirer raison. Ses foudres canoniques n'avaient malheureusement pas grand'vertu; et il ét^t à craindre, qu'étant d'une famille aussi bonite et d'une naissance meilleure que la sienne, son broient prieur ne se rit de même de lajustice séculière. Il n'en porta

(1 ) Jean Huynes ; Thomas Le Roy.

pas moins ses plaintes au parlement de Rouen, et il en obtint arrêt , d'après lequel ses religieux seraient tenus de l'éloigner du Mont; et» conformément aux règles mo^ mcales, d'élire, tous les trois ans , un nouveau prieur. Pour arriver plus sûrement à ces fins, il présenta alors Grimouville à la nomination du roi, pour l'abbaye de la Luzerne. Mais l'obstiné prieur, faisant autant de cas de sa nouvelle dignité que des remontrances, ne cessa pas d'habiter son ancien cloitre; et, après les trois ans révolus, il s'y fit réélire aux mêmes fonctîons(l).

Force fiit donc k l'évêque de céder devant cette opi*niâtre volonté, ou plutôt devant le puissant protectorat, qui couvrait évidemment le râbelle. Il ait , d'un autre côté, assez d'occupation k défendre aux nombreux et interminables procès, que lui suscitèrent ses moines, au sujet du calice d'or et d'autres précieux objets , dont son joaillier ne s'était pas dessaisi en fuyant, et dont ils réclamèrent constamment le rapport. Enjfin il se trouva que le malheureux évêque, injurié dans sa personne, et dans celle de Téglise, avait eu tort; et un arrêt du Parlement, du 28 septembre 1579, leur adjugea les fins de leur demande. L'argenterie réclamée était depuis long-temps monnayée , pour le besoin de la guerre. Pour en tenir lieu , Ârthus fut encore obligé d'engager ses biens, et d'aliéner une partie de sa mense abbatiale. Ces sacrifices, quoiqu'il en soit, ne désarmèrent pas la rancune de ses moines. Ils l'avaient flétri dans leurs procédures , ils le flétrirent dans leurs annales ; et cet évêque ^ né, si Ton veut, pour les loisirs et peut-être pour l'éclat

[l]LeCanu,p.312.

des cours; cet évéque toutefois, qui montra plus de ferveur que tant d'autres pour le maintien de la discipline ecclésiastique , en assemblant journellement des synodes , et en ordonnant des visites dans les doyennés ; cet évéque, qui, traqué par les Protestants dans Granville , ne craignait pas d'en sortir, pour s'occuper, tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre, de la collation de toutes les cures vacantes de son malheureux diocèse, et de garder ainsi son troupeau jusque sous la dent des loups(l); cet évéque nous est représenté comme aUéché aux choses êaifUeSt à la façon ffun Hérétique , et comme le loup ravissant hnrmême{2)!

Pour être couverts de bure, ses moines n'étaient que des argentiers ; et le jugement de lavarice n'enchaînera pas les appréciations de l'Histoire.

(1) Toustaîn de Billy, Bist. eccK

(2) Jean Huynes ; Thomas Le Roy.

Pad/kaêîan dt 1570. — La SaàUrBarthéUmy. — FuUê^de Mantgommery; il se refttgie aux Jle$ Anglaises. — Uu^ manité de Matignon. — Armements des Protesianls en Angleterre. — Débarquement de Montgommery à la Hoyguê» — Siège de Valognes. — NaiMcel échec deMont' gammery dewmt la Rochdle. — Ses pirateries sm leê côtes de la Manche. — Pillage du château de la Motte.

Poar revenir maintenaDt au éyénanents militaires, on doit savoir que les batailles de Jamac et de Moncontour amenèrent enfin la pacification de 1570* Par ce traité, des plus larges que la Coor ^t consentis, oa laissait aux Protestants , pendant deox années, des places de sûreté , telles qae la Rochelle , Cognac , Montaoban et la Ferté. On lear accordait de même l'exercice pubUc de leor religion dans certaines villes ou certains lieux de pea d'importance. L'art 8, qui les spécifie, désigna alors, pour le gouvememait de Nomumdie, les&nboui^p» de Pontaudemer et de Caraitan(l).

(1) Masseville, t. 5, p. 194; U Popelinière, liv. 15, p. 433.

Malgré ces garanties, qui faisaient relever la tête aiix vaincus, et qui irritèrent les Catholiques, on avait peu d'espoir d'étouffer les vieux ferments de discorde. Les superstitieux du temps, en voyant figurer un boiteux et un seigneur de Malassis, comme signataires du traité, ne manquèrent pas en effet de l'appeler la Paix boiteuse et mal assise; et l'épigramme révéla le fond des pensées de nos diplomates de cour.

On voulait endormir les Réformés. Ils se réveillèrent au tocsin de la Saint-Barthélémy.

Sur la foi des traités et des plus douces paroles du roi , qui ne cessait , comme nous l'apprend Sully , de louer la probité et les vertus des Protestants, Montgommery et Colombières s^étaient rendus k Paris, pour assister à ces antres rejouissances n&ptiales, qui semblaient devoir effacer pour l'un le souvenir de sa joute aux noces de la fille de Henri II, et le reconcilier avec son irréconciliable veuve. Soit cependant qu'un pressentiment , ou qu'un doute suivit encore dans son esprit , ils s'étaient logés aux écarts delà Cour, dbns quelques sombres hôtels de leur Petite Getiève, comme on disait alors(l) , et qui reprit bientôt après son nom de fauboui^ Saint-Germain.

Gr Laur^t de Maugiron, qui s'était chargé de leur massacre', devait recevoir mille hommes des compagnies bourgeoises, et les venir bloquer au milieu de leur som* meil. Gep^dant le tumulte de la ville a bientôt réveillé les Êuibourgs ; et nos Protestants de la rive gauche , parmi lèsqueb on remarque le Yidame de Chartres» Jean Lafin de Beauvais, S^ur et Perdalllan, tiennent

(i) DcThou, passim.

aussitôt conseil. Ce ne peut être, suivant les uns, qu'une émeute suscitée par les Guise , et voîlk le cas d'aller offrir ses services au roi. Mais de plus sages ont compris toute Fhorreur de la trahison. Il s'agit de mourir, et de mourir sans gloire (1)!

Quoi qu'il en soit, Maugiron , après avoir vainement attendu ses miliciens, qui se sont arrêtés au pillage, leur a donné le temps de se reconnaître; et quand il arrivera avec ses soldats des gardes , il trouvera des hommes revêtus de la cape et du lioquelon. Un autre contretemps arrache encore un cri de rage k leur assassin et les sauve. Il s'est trompé de clés pour ouvrir la porte de Nesle, qui donne dans le faubourg , et voilà que le jour, qui commence k poindre, leur démasquent les Suisses et les Gardes-Françaises, qui traversent la rivière pour se joindre a eux. Un coup de canon tiré en même temps du Louvre, par un ordre du roi, k ce que l'on croit, et qu'accompagnent quelques décharges de mousqnetterie, a hâté leur dernière résolution. Leurs chevaux sont sellés, — il n'y a que la campagne qui les puisse sauver, — et bientôt un tourbillon de poussière annonce k leurs ennemis que les barrières ont été franchies et qu'il faudra que la mort aille vite, si elle les atteint dans cette course désespérée. Les assassins li'ont cependant pas renoncé k ipicmgeir lé poignard datas léiir sein, et leurs chevaux brillent é^ Tefepace aji^rès eux. Cest celte fois Guise en |fèi^sonBë qui les a lancés ; et , tout d'une bride , son escadron s'est emporté jusqu'k Monfort-rAmaury(2). Lk Satttt-Légérrfepirend des t^faévàux frais et continue la

(1) D'ÂuWgoé , t. 2 , p« 19; de Thou , liv. 62« (2] Mémoires de Mergey, p. 272.

chasse. Des courriers sont en même temps dirigés sur Dreux et Houdan , pour sonner l'alarme. Stérile acharnement! Montgommery a traversé le pays, comme une tempête: il ne Toit plus d'ombre derrière lui» n'entend plus de bruits sinistres. Seul, il peut se reconnaître et compter sa route à travers champs. Or, c'est trente lieues que sa jument normande a dévorées d'une traite ; et ce sont des amis qui s'offrent depuis long-temps a son bonjour(l).

Rien en effet n'avait transpiré en Normandie des hor^* ribles projets de la Saint-Barthélémy. Matignon luimême, le confident de Catherine, en ignorait l'existence et se montrait si rassuré sur la disposition des esprits, qu'il s'était retiré au voisinage d'Âlençon , dans 8<m château de Lonrey, vivant en paix, loin du bruit de ses places d'armes, et au sein des douces distractions des champs. Il en sortit bientôt à la nouvelle du soulèvement des Catholiques de la vUle, qui voulaient se donner à leur tour une lugubre octave de ces Vêpres Parisiennes; et, telle fut sa promptitude, qu'avec l'assistance de quelques amis , de ses gardes et de ses valets , il parvint il rétabhr l'ordre et à sauver ces tristes victimes du bnatisme, qui étaient déjà le jouet de ses foreurs(2).

La gravité des circonstances lui fit aussitôt regagna les villes de son gouvernement, et il arriva assez k temps à Saint-Lo et à Yalognes, pour y être encore le libérateur des malheureux qu'attendait le supplice, et que sa

(1) FAubigoé , t. 2 , p. 19 et soiv. ; île Thon , liv. 52; Notes de Mézeray, recueillies par Lautour-Mézeray. (2} De Calllëres , p. 3 ; Odolent-Desnos » t. 2, p. 285.

puissante inlervention rendit à leurs familles(l). La villt de Caen a^ait été de même préservée , k son passage , de ces horreurs populaires, et nous voyons quç , par un brevet du roi, en date du 4 septembre 1573, le sage modérateur obtînt la permission d'accepter un buffet d'argent, de la valeur de 800 à 10,000 écus, dont cette cité voulut lui faire hommage, en reconnaissance de ses bons offices(2).

Terrifiés par l'odieux massacre du 24 août, qui se grossit encore chez nous de quelques victimes isolées^ nos Protestants étaient loin cependant, comme il pouvait le craindre , dé songer aux repi^ésailles , et de rien tenter sur ses villes. On n'y vit bientôt au contraire que des fogitiCs au désespoir , cherchant des issues et des refuges. Les cotes se garnirent de barques ; et , sans trop regarder de quel eosté le vent soufflait ^ comme le dit La Pppelinière, on se jeta à la hâte dans le premier esquif venu , pour aller demander abri aux îles de la Manche.

Avec son épouse, ses lieutenants G)lombières et Sainte-Marie-d'Âigneaux , ainsi qu'une foule d'autres gentilshommes de marque , Montgommery , qui faisait partie de cette émigration, alla se placer à Jersey, sous la protection de son noble gouverneur Âmice Powlet* Guernesey se remplit de même de nos réfugiés prote^^ tants ; et bientôt, au rapport de Samuel de Carteret , qui les désigne nominativement dans ses chroniques de la Polynésie normande , l'on n'y compta pas moins de quarante-deux ministres français, victimes des persécu-

(1) Bisson, anno 1773.

f^ (2) Matrologe de la ville de Caeo , folio 218 ; Mem. des Antiq. de Normandie , t*8 , p. M9~.

fions de 1563 et de 1572, et dont les principaux étaient déjà ou devinrent depuis les premiers chefs spirituels des églises réformées de Saint-Pierre-Port et de Saint- Hellier(l).

Ils étaient partis avec le désespoir ; ils devaient revenir avec la vengeance. Aussi ne manquèrent-ils pas, sur la terre d'exil, d'activer tous lespréparatifis de la guerre qu'ils se proposaient de rapporter à leurs oppresseurs.

Les Rochellois, étroitement bloqués par l'armée du duc d'Anjou , avaient choisi Montgommery pour intermédiaire auprès d'Elisabeth , et réclamaient instamment des secours, pour le dernier boulevard de leur commune religion. Cinquante-trois vaisseaux anglais furent bientôt équipés et prêts à appareiller. Il n'y avait en apparence à bord que deux mille hommes de sujets britanniques^et peu de munitions des magasins de l'État. La prudente reine, apprise à l'école de Médicis, put ainsi fépondre au comte de Retz, envoyé sur tes lieux, afin de surveiller ces armements, qu'elle y était étrangère ; et que , ses sujets jouissant de la f\e\ne liberté de commerce, c'eût été violer la constitution jurée, que d'apporter obstacle à leurs entreprises(2). Pour mieux colorer encore ce désaveu, que la crainte d'une rupture avec toutes les puissances catholiques venait de dicter, on fit défendre, par des actes publics , d'assister les Protestants de France. Montgommery, avec les siens , fut déclaré pirate, et carte blanche donnée à tout Anglais de courir sus et d'en finir avec la corde.

(1) Samuel de Carterct , p. 102; La Popelioièra, Iiv.l4, p.25. *^

(2] La PopeliDiére , liv, 15 , p. 42 ; Mem. du duc de Bouillon, p. 386; Histoires d'Angleterre.

' Mais la flotte a^ait d^à pris le large , quand ces Mlei protestations furent édiclées . et MoQtg(xnmery n'avait plas d'autre soin que de chercher le point où il ferait tomber son effort.

Il était évident que son but était de débloquer la Rochelle^ qu'affamait la flotte française , et où il était attendu des deux partis. La pensée lui vint cependant de donner le change k la Cour» et, pour dégager plus efficacement les assiégés, d'attirer la division catholique dans les eaux de la Manche.

. La première semaine de février i 573 touchait à peine ^ sa fin , qu'on le vit s'ancrer au mouillage de la Hougue, et, pour mieux simuler une invasion de pays, y foire un d^rquement de ses troupe8(l). La destruction marchait avec elles; et il était improbable que, dans l'espèce de sécurité où les ofiiciers de Matignon étaient plongés, on leur opposât une sérieuse résistance.

Cependant le château de Yalognes , défendu par Gnillaume d'AnneviUe, seigneur de Chiffrevast; Henri, son firère, se^neur de l'Hommée; et les trois frères Le. Fèvre de Sortosville, avec quinze autres gentilshommes» des arqudbusiers et quelques soldats , refusa d'abattre son pont et arrêta tout-4i-coup ce torrent. Après vingt-quatre jours de siège , auquel Montgommery s'obstina de colère, plutdt que de sens rassis, aucun avantage n'avait encore été obtenu, et les as^égeants regrettaient trop de monde pour que la possession de cette place pût en compensa la perte. Engagé , d'un autre côté, par sa parole d'aller au secours des Rochellois, ainsi qu'une lettre , datée du 16,

(1) De Gerviile , Hist. des Châteaux.

le leur réitérait, et dans laquelle il leur écrivait que , sur leur procuration , il avait trouvé , en Angleterre , soixante mille francs, sans intérêt, ainsi que ses quarante-cinq vaisseaux de guerre et quinze ou vingt navires de charge, Montg(nnmery dut se résoudre à abandonner Tentreprise ; et, le 2 mars, il leva le siège, afin de profiter de la grande marée d'équinoxe , qui pouvait le faire entrer , toutes voilés dehors, au terme de son expédition. Les moments, comme on le voit, étaient si pressants, que force lui fut d'abandonner son canon au pouvoir de d^Anneville , qui en munit son château , avant d'aller rejoindre l'armée de Matignon(l) — (E).

Quelles que fussent la précision et la rapidité de ces mesures , elles n'empêchèrent pas toutefois notre grand seigneur de Ducey d'échouer encore complètement dans sâ nouvelle entreprise» Ayant négligé de profiter du vent et de la marée; et, d'un autre côté, étant mollement appuyé par le vice-amiral d'Angleterre, qui l'aeccompagnait et qui se tint constamment ii l'abri du feu , il fut forcé, le 19 d'avril, de se retirer, coulant bas d'eau» dans te havre de Belle-Isle. Le lendemain il avait remis à la voile pour l'Angleterre; et, chemin Élisant, il ne trouva rien de mieux ^ faire que de pirater sur nos côtes(2).

Cependant la rentrée de Montgommery avait feit relever k tête aux Protestants de la Manche, et avait été le signal de quelques vindictes. Gomme ils ne comprenaient que le côté religieux de l'horrible Saint-Barthélémy , la

(i) De Gerville , loco eitato ; Nobiliaire de Normandie; La Popeliniôre, liv. 15, p. 42; Mem. du duc de Bouillon, p. 386.

(2) Davila , p. 342.

conséquence était que les hommes d église en deyaient répondre les premiers sur leurs biens et sur leurs têtes. Les Réformés de Saint-Lo coururent donc au château de la Motte, qui était la maison de plaisance de l'évéque diocésain, et le dévastèrent sans obstacle. L'infortuné Arthus de Cossé, dont la vie était ainsi traversée par les orages politiques, avait eu heureusement le temps d'en sortir ; et, de ce jour, il l'abandonna pour le château de Loiselière de Saint-Pair, qui était une dépendance de son abbaye du Mont-Saint-Michel(l).

Tout insatiables de pillage et de vengeance qu'ils étaient, les Protestants s'arrêtèrent, à ce qu'il parait, à ce premier acte de dépradation ; et, dans la privation où ils se trouvaient du bras de Montgommery , dont la présence n'était qu'une fausse alerte , ils se hâtèrent de rentrer prudemment dans leurs maisons.

Aucune agitation sérieuse ne suivit donc , pendant plusieurs mois, ces incursions passagères; et nos deux évêchés semblèrent jouir d'une sorte de tranquillité. Ce n'était du reste que ce calme, précurseur de l'orage; et l'on pouvait déjà lire , k l'horison de nos contrées , le prochain déchaînement des fureurs religieuses, qui ne tarderont pas k les ensanglanter.

(i) Toustaîn deBilly, Hist. eccl. ; de Gerville, Hist. dei Châteaux; LeCanu» p. 316.

Reprise deshoslilités. — Débarquement de Montgommery à la Hougue. — Aiscminats commis par Vordre de Matîgnon. — Conciliaiion essayée par la Cour. — Réponse de Cclombières. — On se prépare à la guerre des deux côtés. — L'armée catholique s'avance sur le Vey. — Ruse de Matignon. — Investissement de Saint" Lo.

Les Politiques et les Malcontents du Poitou, ayant commencé k remuer et à s'armer, au mois de février 1 574, ceux de Normandie ne tardèrent pas à les imiter , et dépêchèrent un émissaire à Montgommery, qui était retourné en Angleterre. Au reçu de ce message, celui-ci s'empresse de passer aux iles de Wigbt et de Jersey , où il organise ses volontaires des deux nations; et, après les avoir passés en revue » le 1 1 de mars , il cingle sur Cherbourg. N'y pouvant aborder, il met le cap sur la Hougue, et y débarque , k la tète d'une armée de cinq ou six mille hommes(l).

Bricqueville-Colombières, pour prendre le pays entre

(1) La Popclioîère, liv. 17, p. 127 ; de Caillères, p. 120.

deux feux , terrissait eu même t^aps , les uns disent à . la côte de Lingreville, les autres de Linverville. D'un autre côté , le capitaine Saint-Jean, qui était resté en Normandie , conmiençait à se montrer et k rallier ses partisants d'audelà de la Vire, lorsqu'un assassin, nommé de Mans, envoyé de Caen par Matignon, débarasse les Githoliques de cette nouvelle eomplication(l). Quoique moins à craindre , un autre frère de Montgommery , Louis , abbé commandataire de Saint^ean-lez-Falaise , brave ei vaillant Huguenot, comme ses aînés, est de même massacré, le dîAianche t4 mars, dans sa chapelle de la Yierge, par le centurion de Caen, Thomas Desplanches, que lui a expédié le général catholique(2).

Montgommery ne s'arrête pas cependant k la Hougue, et va chercher sa première étape k Valognes, pendant que plusieurs bâtiments de sa flotte, remontant la Vire , vont mouiller au port de Gavelendè, et feire leur jonction, sous Saint*liO , avec la division de Golombières(3). Quelque impatience- qu'il ait de sortir de la presqu'île , où il pourrait être facilement bloqué , il semble qu'il aurait regreide laisser Cherbourg en arrière, sans avoir tenté quelque chose sur son château. Mais sa garnison^ que Matignon a constamment tenue sur nn pied respec-* table , et que souti^nent quatre compagnies bourgeoises , sous les ordres de capitaines expérimentés, est sur ses

(1) Hem. du duc de Bouillon , p. 395 ; La Popeiioière» loeo eitato.

(2) Brantôme, Hommes illustres , p. 587 ; Gallia Christiana , p. 757 ; Neustrla pia , p. 757 ; Laugevia, p. 79.

(3) Davila , p. 135 ; Annuaire de la Manche, de 1830 , p. 212,

gardes, depuis le jour où la flotille a traversé sa rade ; et elle a fait ses dispositions pour bien recevoir l'ennemi. Les remparts, qui la couvrent , sont de même en parfait état de défense , ^t ont été m)uvelleiiieQt renforcés , vers le nord , du nouveau bastion Saint-FVançois(l ). Ce serait un si^e en règle qu'il fendrait; et , pas plus qu'Edouard d'Angleterre, il y a deux siècles, Montgommery n'a le temps de faire une halte au début de la campagne. Il en est de même du château de Yalognes, dont la belle défense, dirigée par son gourerneur de Gartot , défense qui sera bientôt récompensée par tm don royal de huit mille livres, a déconcerté ses projets(2). U reviendra donc sur ses pas , pour se réunir aux nombreux insurgés qui réclament sa présence, et jeter plus loin ses défis aux parlementaires, qui l'ont condamné.

La rapidité en effet avec laquelle toute la contrée centrale du Cotentin vient de se soulever, est devenue in-* quiétante pour la Cour ; et l'on a cru tout d'abord qu'Elisabeth ne tend à rien moins qu'à reconquérir la Nor* mandie. Le duc de Bouillon , dont on connaît les secrètes intelligences avec le parti protestant, reçoit aussitôt l'ordre , en même temps que le baron de Torcy, de par^ au plus-tôt pour Mantes, et d'aller s'informer auprès de Jean de Cbaumont , sieur de Guitry-Bertichères, des motifs de cette prise d'armes. Après de longs refus de la part des Calvinistes de Mantes, de se séparer de leur chef , Guitry a enfin accepté une conférence avec

(1) Démons , Hist. civ. et relig. de Cherbourg; Reteau- Dufresne , p. 97; Voisin-La Hougue, p. 100.

(2) S<:^guin , p, 374.

Charles IX « et s'e&t mis en route pour Yiacenues(l).

Que se passa-t-il dans cette entrevue ; quel effet produisirent les menaces ou les promesses sur ce brave gentilhomme , qui était monté le premier à la brèche de Rouen ? C'est ce que le duc de Bouillon ne nous édaircit guères dans ses mémoires. Toujours est-il que, huit jours après, il consentità partir, en compagnie des deux n^ociateurs , afin d'arranger, avec les insurgés du Co^ tentm , une pacification qu'on lui déclarait être sincère , et qu'il pouvait croire telle, en voyant un ami du prince de Condé y donner les mains.

Les trois envoyés arrivèrent donc k Saint*Lo, ou Golombières avait été reçu, les bras ouverts, par ses co-religionnaires, redevenu» maîtres de leur ville, depuis le 2 mars précédent, qu'ils en avaient chassé la garnis^ catholique. Tout s'y remuait , s'y agitait avec un singulier enthousiasme. Dans la prévision d'un siège imminent» Bricqueville commençait k en raser les faubourgs et à isoler ainsi le corps de la place. Â Carentan , même aeti- ▼ité. Après avoir forcé sa garnison , dont François Cadot, deSepville était un des chefs, d'accqpler, k la suite de trois jours de siège, d'assez dures conditions, Montgom*< mery en relevait pareillement l'enceinte. Quatre cents paysans, suant sous le bâton, y creusaient de plus un large canal de mer, qui devait l'enfermera volonté. Alentour, pas un arbre qui ne fut coupé, pas une pierre qui ne fût enlevée, afin d'ôter tçutes ressources k rennemi(2).

(1) Mem. du duc de Bouillon , p. 39i^.

(2) La Popelinière , liv. 17, p. 127 ; de Thon, lîv, 57; de CaillèreS; p. 123 ; Nobiliaire de Normandie.

D'après ces dispositions, il était difficile de croire que les belles paroles dilatoires, doQt les trois négociateurs étaient chargés, produisissent quelque effet; et la Cour s'était trompée en supposant que Tautorité du riche baron de Torcy l'emporterait sur la détermination de son neveu. Colombières n'atait pas plutôt reçu les envoyés de Vincennes, qu'il les avait traités en suspects, en Los l<^eant au fauboui^, et en plaçant un coqps de garde devant leur maison. En vain s'étaienl-ils plaints de ces excès de précaution à leur égard , le capitaine de Saint-Lo leur avait répondu que taïUe méfiance étoit permise à ceux qvlon aooU ai Bùwoeni et ei meschamment trompés^ et qu'ils axxnent leê armes à lamam tempérons que Dieu les bém ensorte quils auraient la vengeance de tous les massacreurs. VaUâ la tour 9 par où la ville sera battue, avait enfin ajouté l'in* trépide calviniste , en désignant la tour de la Rose , et vaUà ma s^^twre{iy Prédiction justifiée par Tévénement, et qui, du ton avec lequel on l'accentuait, dutlEûrecompi^ndre aux trois envoyés, que ee n'était pas une folle levée de boucliers que cette reprise d'armes, sur laquelle les torches de la Saint-Barthélémy jetaient un sinistre r6flët> mais une lutte à mort en^6 des assassins etdes victimes.

Tout va donc revêtir un caractère sombre et décidé; et Guitry, le premier, déposant son rôle'dë paeffîcateur, prendra le commandement d'une comette^de cavalerie^ et ira garder le passage du Grand- Vey. Montgommery, de son côté, que nous venons de voir fortifier Garentan , est revenu un instant sur ses pas k Yalognes , à Saint-

(1) Hem. du duc de Bouillon , p« 394*

(2) Séguin , p. 57*.

Siuveur-l^Yicoiiiteet k P(mt-l*Abbé(l), afin d'assurer ses vivres et ses communications. Mais, quinze jours après, sur l'avis donné par sa cornette du Yey , il est reparti, pour donner la main à Guitry • et repousser les avant-postes de Matignon , que h cour vient d'envoyer à sa rencontre(2). Une armée de cinq mille hommes de pied et de dixhuit cents chevaux, auxquels bon nombre de gentilshommes se sont réunis, s'est en efki rassemblée à Gaen , avec une rapidité aussi effraya ute pour le parti rébelle » que la facilité avec laquelle ce parti a envahi toute une contrée a pu Fétre un instant pour les Catholiques. L'or de Catherine, qui n'a jamais fait défaut à Matignon, a bien vite mis sur pied en effet trois régiments d'infanterie, dont le commandement a été donné à trois gentilshommes de bonne maison, Jean Cosme de Lucé, Jean de Beaumanoir, sieur de Lavardin et Bussi d'Àmboise. D a , de plus, Fervaques et Yillers-Emmery pour maréchaux de camp. Enfin , après une revue générale passée dans la plaine de Carpiquct(3), il est parti, avec vingt pièces de canon , pour Falaise et Argentan , places douteuses du duc d'Âlençon.Revenu sur ses pas, ils'est arrêté à Bayeux; et c'est de là qu'il va dresser ses plans sur la ville que Colombières est chargé de défendre, etqnll considère, avec raison, comme le véritable boulevard de nos Pro-.

Pendant huit jours consécutifs, on s'est donc observé des deux côtés de la baie , que forme la Vire k son em-

(1) Séguin, p. 374.

(S) Là Popelinière , locoiitaio.

(S) De Caillères.

[k] DeThou , Hv. 57; de CaillèreSt ibid.

bouchurc; et Montgommery, toujours présent atec son camp volant , est resté là à escarmoucher à chaque noarée. Quelles sont les intentions de Matignon ? Veut-il forcer le passage et marcher droit à Garenfan? C'est ce qu'aucun mouvement n a pu faire connaître. N'est-ce au contraire que pour masquer son front , et, par un à gauche, faire discrètement filer ses troupes sur Saint-Lo, qu'il se présente ainsi chaque jour en bataille ? Qui connaîtrait les biais de ]\Iatiguon pourrait le croire. Cependant il n'y a rien d'assez significatif dans ces évolutionsi qui cachent peut-être la faiblesse de Tennemi ; et voilà pourqucÀ Montgommery voltige avec ses cavaliers et n'a pas quitté son poste d'observation(l).

C'est ici pourtant que la ruse va le disputer à la force, l'astuce au courage.

On se souvient d'une rapide esquisse , que nous avons jetée, en commençant, du personnel militaire de nos Protestants de la Manche , et dans laquelle nous avons simplement profilé quelques-uns des traits de la bénigne physionomie de Jean de Sainte-Marie-d'Aigneaux. Soit tiédeur, soit mécontentement de n'être plua gouverneur de SainULo, d^Âigneaux s'était t^nq à Yécsffi de la guerre et regardait les événements. 11 en étçtit de mime d'un autre gentilhomme de la sergenterie de Saint-Clair.» André Clérel, sieur de Rampan ; et , dans cçtte retrait^ volontaire ou forcéçdes deux châtelains, il était permis, s;àn^ leur faire injure, de sonder leurs intenUons, et même de les compter au besoin parmi les ennemis de la nou-

(1) De Thon, /oco cttafo;. La Popelinière, M; deCâil« lères , p. 123 ; Davila , p. 355 et suiv. ; d'Anbigné , t4 %, p. 123 ; Toustain de Billy, Hîst. du Cot.

velle iusurrection, Matignon s'ingénia donc d*enyoyer un courrier à ce dernier. Son intention , lui marquait-il» était 4'assiéger Garentan; et» comme il avait besoin de tous les vrais royalistes pour cette entreprise» il le priait d'en faire part k Sainte-BIarie-d'Âigneaux» et de venir aussitôt 1^ trouver, avec ce qu'ils pourraient réunir d'amis et de bons compagnons. H était nécessaire, en attendant» de mener secrètement la chose, et de n'en rien faire paraître, jusqu'à ce qu'il eût effectué le passage du Petit-Vey(l);

Soit qu'il connût l'indiscrétion ou la loyauté de Sainte* Marie , Matignon ne doutait pas de la réussite de son message. Montgommery et Golombières ne manquèrent pas en effet d'être immédiatement avertis par le vieux protestant; et toute leur attention se tourna sur le point menacé*

Pour l'y concentrer encore davantage» l'armée catholique se replia un instant dans Isigny; et Yiller&-Emmery» s'en détachant avec huit ou neuf cents hommes de ca- Valérie, alla» pendant toute la semaine sainte, faire des démonstrations sur leVey. La lettre avait fait fortune: le simulacre d'attaque réussit encore mieux.

Montgommery,» craignant pour Carentan» où il avait placé son fils avec cinq cents piquiers et arquebuners, wigtrsi^ capitaines et quelques soixante gentilshommes, diégarnit aussitôt Saint-Lo de cinq cents hommes de pied ;.et» pour se réserver la liberté de ses mouvements, 41a se reppsfejr lui-même dans cette dernière ville avec sa; cavalerie.

C'était complètement donner dans le piège ôà rosé' normand de Thorigny.

(1) Toustain de BiHy» ibiâ.

8C ' Au même instant , Fervaques , prenant les quinze cents liommes du régiment d'Ëmmery, et cinquante salades, commandés par son guidon et par le baron d*OuiUj , entre dans les Veys et court à Tattaque d'une redoute nouvellement improvisée, sur Tautre bord, par Gallardon, dite du Rerugé(l). Il n*est point d'obstacles qui Tarréte» et la mousquetterie , qui semblerait devoir gêner ses mouvements, ne &it qu'en bâter l'exécution. Sa témérité l'emporte enfin sur la résistance de l'ennemi. Pour se précipiter si résolument dans ce fangeux rélais de la mer, il faut que Fervaques se sente nécessairement appuyé du reste de l'armée; et c'est toujours sur Carentan que se portera son effort. Gaillardon , plus que jamais trompé par ces apparences, fait aussitdi lever ses enseignes, et, sous le couvert des nombreux pommiers qui bordent le ebemin , il parvient à opérer tranquillement sa retraite. C'est en vain que le baron d*Ouilly cherche à rejoindre ses derrières. En coupant droit , pour prendre plu84ôt pied, il s'est embourbé dans les profondeurs des Veys, et c'est à grande peine qu'il parvient à s'en retirer avec quelques chevaux. Les larges fondrières de la Vire sont enfin traversées, et le fortin de la rive gauche est au pouvoir des Gatholiques(2).

Fervaques se résolut alors d'y passer la nuit; et , une heure avant le jour, ses bagages étaient ployés ponr marcher sur Saint-Lo. Telles étaient ses instructions. Pendant qu'il a simulé sa pointe sur Carentan et s'est reposé sur le Vey, VilIers^Emmery, avec la cavalerie d'avant-garde, le régiment de Sainte^lombe et quatre

(1) D'AobîgDé, t. 2, p. 123.

(2) FAubigné,t.2, p. 124.

pièces de campagne, est tombé à l'improTiste sork flotiUe anglaise du port de Gayèlende , et Ta condamnée à rimmobilité. SainteO>lombe, survenant à propos. Ta bientôt relevé de son poste; et, par Teffet d*un bon re« franchement, qui assure le barrage de la rivière, il lui a permis de continuer sa route, et d'aller, avec les chevaulégers et le r^iment de Lavardin , saluer le premier les remparts de Saint-Lo( 1) •

Mais les soldats de Golombières, embusqués dans le cimetière de Saint-Georges, ont vivement reçu les coureurs et défendu les approches de leur ville. Le torrent, qui grossit de toutes parts, est donc arrêté. Il doit tout emporter cependant. L'intrépide Fervaques, qui vient de se joindre à l'avant-garde, ordonne alors à sou guidon de franchir la muraille et de couper retraite à nos tirailleurs. Force leur est donc , devant cette maneuvre, de se replier sur les Êinbourgs. Mais c*est encore pied à pied, et avec une perte de deux cents hommes pour les nouvelles bandes catholiques, et de quatre-vingts seulement pour les Réformés , que le terrain en est disputé, et que Fervaques parvient k s'établir dans le Neufbourg et TÂbbaye. D'un autre côté, Matignon, qui est survenu à la tête de ses gendarmes, delà noblesse volontaire, de Fartillerie de siège et du régiment du jeune comte de Thorigny,son fils, s'est posté aux dernières avenues des Êiuboui^ de Torteroii et de Yaucelles , et a refoulé dans la place ce qui tient encore de la sortie. Ce n'est plus enfin Carentad, c'est le foyer même de la révolte, c'est Saint-Lo, la ville du consistoire normand, qui se trouve étroitement bloqué. Trois heures ont suffi pour le rallie-

[1] Davila , p. 365.

ment de toutes ces forces^ et de cette journée du samedi 17 avril va dater la plus longue et la plus glorieuse résistance que nous offrent nos festes niilitaires(l).

(1) Davila et d'Aubigné, loeo cit. ; de Caillèrcs, p. 124*

Evasion de Montgommery. — Matignon se met à sa pour^ mte et l'enveloppe dansDomfront. — Sorties des assiégés. — La tràliison se met dans leurs rangs. — Assauts répétés et hérinquemmt rq^oussés par la faible garnison de Domfront. — Montgonimery reste inébranlable. — Sa capitulation. — Cruautés et inanque de foi des Catholiques.

Montgommery, qui n'avait pas voulu se renfermer dans Garentan menacé, parcequ'il lui fallait le champ libre, ne pouvait pas, sans compromettre le parti dont il s'était posé le chef, s'arrêter k mitrailler derrière des muraillies. Aussi, sur les instances de Colombières et de ses vieux capitaines, se résolut-il, après cinq jours de siège , k quitter la partie , pour aller au devant des secours que la Perdie et le Maine lui avaient promis. Un soir donc, sur les dix heures, voilà que la ville retentit d'une alerte générale, et que l'on vit s'ouvrir la porte Dollée, que ^f oâîi assez négligemàiént le capitaitne Hibourneau. Une première barricade forcée, une seconde le fut de même; et, sans perte d'un seul homme, autre que celle d'un valet, qui fut atteint à k cuisse dn sautant le ruisseau dA

moulin de Dollée , la rivière se trouva entre nos hardis hommes d'armes et une partie des postes de Matignon f qu'ils avaient traversés pendant leur sommeil. Cétait Montgoounery\ qai gagnait la campagne avec soixante de ses cavaliers(l).

Le lendemain il était k ÂudoAville-sur-le-Vey, afin d'aviser aux nécessités du moment, de fortifier encore et de ravitailler Carentan avec ses Ponts-d'Ouve. Des gentilshommes du Cotentin s'assemblaient sur eesentre&ites, pour grossir ses rangs. François de Montmorency de Hallot lui annonçait d'un autre côté son arrivée , avec soixante cavaliers du pays de Caux; enfin la Bretagne et l'Anjou promettaient de se joindre bientôt aux forces de son parti.

Montgommery, laissant donc Carentan, après avoir donné Gallardon et Guitry pour auxiliaires à son fils de Lorges, qu'une blessure k la cuisse, nouvellement reçue dans une escarmouche au Pont-Saint-Hilaire, retenait alité, prit enfin le parti d'aller se placer an centre de ces renforts; et, le 5 de mai, sur les onze heures du soir, monté dans une barque de pécheur, il franchit les Veys, et s'esquiva, lui vingtième pour aller se jeter dans Domfront(2— F)^

Cependant Matignon, qui serrait Saint-Lo de près, ne tarda pas à apprendre l'évasion de son ennemi, par des prisonniers que le riment de Thorigny avait fidts, en

(1) LaPopelinière,liv.l7, p.l27;d'Aubigné,t.2, p. 133; de Tbou , liv. 57; de Caillères , p. 125; Séguin » p. 376 ; Toustain deBilly, Hift.do CoU

(2) La Popelinière , loto. oit. ; Histoire de France Anônymt), édit. de 15 81.

repoussant, jusqu'à la première liarricade, une sortie dé la garnison. Des cavaliersfurent aussitôt lancés à la décou. verte, et sa retraite cessa d'être un mjslère. Or ce n'était pas Saint-Lo, quelque infecté d'hérésie qu'il fût; ce n'était pas Colombières, quelque redoutable que sa bravoure l'eût fait dans la guerre» qu'il s'agissait de réduire. Les ordres de Catherine voulaient Montgommery. Lancés depuis dix ans et cliaque fois suspendus que la pâle et lugubre veuve de Henri II avait senti diminuer son espoir de vengeance, ils étaient plus impératifs que jamais, depuis que le vainqueur du tournoi^e la rue Saint-Antoine Favait réjouie par une bonne et véritable trahison , patente Ipour le plus mince écrivain de son Chfttelet, comme pour e plus récalcitrant de ses parlements.Cétaitdonc l'ancien capitaine de la Garde-Écossaise, que ses secrètes instructions désignaient comme le véritable but de la guerre, comme la forteresse qu'il s'agissait de prendre d*assaut. Matignon se reveille , et son ardeur donne des jambes à ses cavaliers. Fervaques et Riberprey voulaient qu'on, continuât le siège , tandisque Yillers^Emmery et Sainte- Colombe opinaient pour une incessante poursuite(l).Les deux conseils sont bons(2). Villers-Emmery restera devant Saint-Lo avec l'arrière-ban et huit compagnies, pendant que Matignon lui-même, à la tétc sa noblesse, de la cavalerie de la Meilleraye, de trois régiments d'in- &nterie et de six pièces de canon , ira chercher des nouvelles de Montgommery. La division se met aussitôt en marche, traverse la contrée comme & vol d'oiseau; et, le 9 mai, & huit heures du matin, un soldat de Dom-

(1) Davila, p. 356.

(2) Davila, p. 356.

front, disant partie d'une patrouille envoyée à la reconnaissance des Royaux , qui ont couché k Mortàin, reçoit à la tête la première pistolade de sa cavalerie d'avantgarde, commandée par Mouy de Riberprey. Montgommery n'y était débotté que de la veille(i).

Jamais il ne fut entré dans son esprit de se faire un point de résistance de cette pauvre ville, oti tous les moyens lui manquaient à la fois. Malgré son château fort, flanqué de quatre tours, et son enveloppe, qui n'en avait pas moins de seize, elle ne pouvait, commandée qu'elle était des deux côtés par des collines, soutenir un siège sérieux. Ses murailles tombaient en partie de vétusté , et elles étaient si minces, qu'en beaucoup d'endroits, un homme n'eût pu les franchir, qu'en se cramponant aux créneaux.n ne allait pas compter davantage sur sa chétive population, pour s'y défendre. Domfront, qui ne possédait que trois ou quatre Réformés, n'appartenait à Moiilgommcry que par surprise. Les capitaines Ambroise Le Héricé dit le Balafré, et René I^ H^icé dit Pimt ne l'avaient pris en elfet, le 26 février précédent, sur Pierre Couppel de LaPolinière, qui y commandait en l'absence du capitaine Deschapelles , qu'à la faveur de la nuit; et ses habitants, accablés dès lors de tailles et de subsides, avaient évalué la ville et ses fiiubourgs, à Tarrivée du grand et terribieagitaleur de laRâforme. Celui-ci enfin n'avait près de lui , tout bien compté, que cinquante cavaliers, avec lesquels de Say, Ghauvigny ,

(1) DeGailièrcs, p. 125; La Popeliniire, liv. 17, p.l28; Odolent-Desnos , t. % p. 293 ; Séguin, p. 3T7 et suiv. ; Caillebotte , p. 29 ; Le Royer , p. 47 et 69 ; Toustain de Billy, Hist. du Cet.

Boisfront, du Breuil et des Uayes s étaient joint à lai » peu d'heures avant son arrivée, et quatre-vingt-^ ar* quebusiers , y compris les valets de gentilshommes » sous le commandement du jeune Latouche, mais dont la trahison de l-enseigne, en donnant avis de l'arrivée du général aux cavaliers de Matignon, permettait encore de suspecter la fermeté et les intentions.

Dans rimpossibilité dé fuir, il ne restait qu a capituler à Vinsfant, ou a se bastionner. Montgommerj regarda un instant ces remparts, et, quelqu^indignes qu'il les trouvât pour tombeau, il résolût d'en défendre jusqu'aux dernières assises.

Les cavaliers de La Meilleraye, qui avaient investi la place, n'avaient pas quitté les étriers, lorsqu'au soleil couchant, les hostilités commencèrent de la part des assiégés. De Say, du Breuil , desHayes et du Brossey-Saint- Gravey , sortant un à un par la poterne du château , se lancèrent, sans même donner le temps de s'aligner aux vingt-cinq cavaliers qu'ils commandaient, culbutèrent d'abord un poste d'arquebusiers, placé derrière un fossé; et chargèrent , tout d'une bride , le gros de cavalerie cathoUque jusque sur la roche Saint-Yincent, où elle était en bataille. Les rangs sont rompus, le lieulaiant Riberprey blessé d'une estocade, sept des ûens traversés , H^ chei^ttx mis hors de combat, tandisque Matignon et Fervaques, qui ont devancé le gros de l'armée, jouent dés éperims. Ds chaîneraient enocNre et pourraient, neha teur projet, gagner la forêt d'Andaine, pour se jeter dans Aknçon, oà Mos^ommery les rejoindrait par des sentiers.inconnus, si des arbres abattus n'interceptaient le chemin. Force est donc k l'escadron victorieux de

rentrer en murmurant k Domfront. Dn'a laissé sur place que trois bons compagnons: Friaise, qui ne combattra plus pour son Evangile; et deux autres qui, pour s*étre fait envelopper dans la cbai^, sont en ce moment prisonniers du comte de Thorigny. Mais, si minime que soit la perte, c*est encore avancer d^autant le terme de la défense.

. Une autre sortie de pied est cependant encore ordonnée trois jours après. Villeneuve, k la léte de huit gentilshommes cuirassés, et le jeune La Touche , avec vingt de ses arquebusiers, se précipitent ensemble par. le guichet, et bouleversent Tavant-poste établi dans une maison voisme. On tue encore, on force les lignes; et , plus heureux que le premier, le détachement de fantassins revient sans autre dommage que celui de deux hommes , qui ont reçu quelques égradgnures(l).

Dans cet intervalle de trois jours, le canon de Matignon arriva, escorté du régiment de Sainte-Colombe, et Ton s'occupa de le mettre en batterie.

Cependant Catherine de Hédicis avait été averde^par nn courrier, du blocus de son ennemi dans Domfront Trouvant que c'était encore, peu que trois régiments , soutenus par six pièces de siè^, pour réduire la poignée d'hommes qui s y était enfermée, eUe fit aussitôt marcher le régiment de Lussan , avec les gendarmes du due d'Âlençon , de Matignon , de Tanneguy-le^Ymeur'-de- Carrouges, de Jean Grognet de Yassé, de Jean de Chourses4e-Malicorne, de Longuevilleet des volontaires de Saint-Léger. Pendant huit jours, on n'entendit i

(1) Voir pour ce siège les autears précités, ainsi que ikI6zcray et THist. des hommes illustres, 1. 13, p. iS5.

autour delà place, que sonner les trompettes et battre les tambours des arrivants ; et c'est à peine si , avec la compagnie d'Estrée , il resta six enseignes de fsintassins devant Saint-Lo. Six mille arquebusiers et douze cents cavaliers se trouvèrent enfin réunis pour assiéger les cent-cinquante de toutes armes, qu'abritaient encore quelques vieux bastions de la pauvre capitale du Passais.

S'ils eussent été résolus et fidèles du moins, ces cent* cinquante eussent pu tenir long^temps en échec toutes les forces catholiques , et donner le temps d'arriver à leurs frères de Bretagne. Mais Matignon, qui comptait autant sur ia vertu des pourparlers que sur celle du canon, n'avait eu garde de rompre les communications qui s'étaient, de prime abord, établies avec la ville; et il laissait volontiers les cousins catholiques aller tenter la fidélité des cousins protestants. On faisait ainsi ses conditions k petit bruit; et, sans trop regarder à l'honneur, on composait avec sa parole de soldat. Quand Montgommery voulut empêcher l'effet de ces entrevues, il était trop tard; et toutes les mauvaises pensées de la peur avaient eu le temps de s'insinuer dans ses rangs, avant qu'un doute eût sni^ dans l'esprit du vieil homme de guerre, qui les commandait.

Laissant les traîtres d'un côté et les peureux de l'autre» on ne fit pas moins bon visage à la grande attaque du dimanche vingt-troisième de mai, que Matignon avait résolue. De sept heures de matin jusqu'à midi, ses six pièces de canon , placées sur le Tertre-Grisière , et dont une seule interrompit quelque fois son feu , avaient cornmencé à battre la ville et le château. A onze, une des tours attenant à la porte principale était abattue , et la

brèche praticable. Qu y pouvaient faire alors les cent bommesqais; trouYaient comme perdus? Montgommery voit rinutilité de la défense, et ordonne à du Brossay de les Eure replier dans la citadelle. La retraite sonne donc ; ipais, à la lenteur avec laquelle die s'opère, le général a bientôt jugé que ce n'est plus la bravoure qui les retient. Trente hommes en effet, profitant du désordre, viennent ^e passer k Tennemi.

La batterie tonne toujours au dehors , en même temps que dQ la ville, où Matignon s'est aussitôt gabionné; et , à midi , il y a une brèche de quarante-H^mq pas k la courtine du château. Le moment est venu de l'assaut. C'est en vain que Montgommery fait une sortie avec tout son inonde, et tente un instant d'enclouer le canon, il est ramené avec perte sur le ^cis , et forcé, sur son refus de se rendre, de d^fei^dre ses brèches. D'une heure* k; deux, .les arquebu^s recommencent donc un feu nourri et mepjrtrief; le rideau de fumée se déchire enfin, et l'on aperçoit au pied du mur les colonnes d'assaut qui s'a-v vancent. Ce sont d'abord cent gentilshommes cuirassés, pris dans chaque compagnie de gendarme; six centS: ar^{uebusiers de Sainte-Colombe etdeLu^, ayeic moriçn en tète; et cent piquiers corselés, qui , réunis ai|X volontaires, ne font pas un eSdaût moindre de mille hommes* Fervaques, Yillarmois, Sainte-Colombe, Riberprey et, Lavardin ont voulu de même mettre la maîn-k laljesp^^. et se font remarquer aux premiers rangs.

Quelque chose de magnifique et d'imposant, qui se passe sur ces ruines, fumantes, oit les bouIets^ ne cessent! de se croiser, vient cependant d'arrêter: ce beUiqueux^ âan. Ce sont quarante homn»^, tantr barbes grimes quei

jeunes cl fringants cavaliers , quarante bommes \ graoux, quarante hommes en prière , pendant que le ministre Labjutte de Ginchamps entonne, d'une voix sonore, lé suprême cantique des. agonisants. Respect an instant k ceux qui vont mourir i YoiUi oe qui reste d^ défenseurs de Domfroat!

Les quarante se sont cependant, relf^vés avec o^ueil, ^t ont poussé les premi^ le cri; aux armes! Partagea qn deux, ils d^eodroni la brèche, moitié k droite avec MpntgommQry, du Brossey, de Cfaasivigny, Gomièrjes, de Tbère^ La Touche lejeupe, Outfe, La MabiUièare et le ministre Duoros ; Qioitié à gauche avec de Say, Yaudoré, des. Hayç$ , le ipînislre du Mesnil , La S^us^ye et Villeneuve.

Enfin la charge a sonné, et Sainte^^olombe, avec ses hommes, a pris la pointe de lassant. Déjkle fossé a été franchi sans encombre , lorsqu'une couleuvrine de vingtquatre, qui flanque la courtine et la tour opposée à la brèch,e» v4)nant k vomir sa mitraille sur les premiers rangs, lesi culbujte dans le ravin. Malgré la crainte de trouver la tour pleine de canon, Sainte-Colombe, armé d'une pique, reparait encore à là brèche.; mais, cette fois, c'est Montgqmmery qu'il y trouve; Montgommery, l'cBil terrible à travers la viscère de son armet.et comme flamboyant au milieu des [grenades, qui lui forment un rempart de feu. Samte-Ço.l(»nbe est renversé sous une pierre de la muraille, dâachée par du Brossay. D'Ouilly, guidon de la compagnie de la MeiUeraye qui lé suit, est en même temps frappé k mort, avec quatre autres capitaines et soixante soldats. De Bouts, la crâne brisé, n'a que le temps d'aller écrire de son sang a la. belle dcRabodanged

que, ce même jour de mai, elle est encore son iJoIe; et il meurt de même. Fervaques, Lavardin, Coutanceset Rouxel-Ducroc, avec deux cents de leurs soldats, ne sont que blessés. Il n'en est plus enfin d'assez hardi pour les remplacer ; et , s'ils avaient du champ devant eux, on dirait que ce sont les assiégés qui marchent.

C'est alorsque quatre cents mousquetaires, embusqués aussitôt, par ordre de Matignon, dans les masures de la ville, viennent a propos les dégager, au moyen d'un fou croisé, tandisque deux pièces de campagne, battant en ricochet la crête de la muraille, ont forcé Montgommery de s'abriter dans ses casemates. U est enfin sept heures du soir, et l'assaut dure depuis deux, sans une seconde de relâche. Les canons fument des six cents coups qu'ils ont tir&; les bras ne soutiennent plus la pique. Il est temps de sonner la retraite; et les fanfares de Lusse se décident à annoncer aux quarante qu'ils peuvent s'arroger encore l'honneur de la journée.

Cependant encore un triomphe comme celui-là , et la dé£ûte est certaine. De ces quarante, douze sont morts, parmi lesquels du Brossay, de Thère, Yaudoré, La Saussaye, La Nohe et le ministre du Mesnil; douze son| blessés, et de ce nombre sont les braves Villeneuve , La Rivière, Oulfe, du Cros, le ministre, et les cajHtaines Maimberte et Courton. Mourir eût été bien ; mais la mort a été cruelle en épargnant le reste. Au milieu des piques et des grenades, elle n'a pas voulu de Montgommery qui la cherchait. Blessé à deux endroits du visage , par un éclat de pierre, il n'en a jailli pour lui qu'un peu de sang; atteint d'une balle à Tépaule droite, son brassard n'a foit qu'une meurtrissure du coup qui lui était destiné.

Sera-t-il plus heureux au réveil? Il l'espère; et c*est pour cela que tout s y prépare en silence. Les brèched seront donc réparées pendant la nuit; et, quand le soleil sera levé > on pourra encore se présenter décemment à la muraille. Mais, pendant cette nuit, k rtiéure même qu'il veille au milieu des ruines, il s'est échangé des paroles entre le camp et la forteresse, et la défection a continué d'éclaircir ces rangs< Dans une des nuits précédentes t c'étaient dix»huit , qui avaient ainsi trahi leur devoir; dans une autre, dix ; dans une troisième , quatre ; une suivante, quinze; et dans une autre plus rapprochée, troiâ. Toute retenue est maitenant mise a l'écart, et c'est en plein jour , que l'on fait ses bagages.

Le lendemain cependant persotine ne vint aiâ*onter la résolution des derniers défenseurs de Domfront; et Matignon se contenta d'entretenir à distance un feu nourri demousquetterie. Pendant ce temps , il lui arrivait encore une seconde batterie et des poudres. Inutile précaution ! Un seul boulet d'essai , envoyé à ^uche de la première « brèche, y fit une trouée de la hauteur d'une pique et de quatre pieds de large.

Montgommery ne dormit pas encore decettenuit$ et, redoutant une soudaine et dernière attaque , il vouhit toujours coucher a la brèche. Mais, le matin , en promenant ses regards autour de lui , il se trouva comme abandonné* Huit des siens, parmi lesquels un gentil-» homme, s'étaient encore dérobés par les casemates, et il restait , lui quinzième , àvck; ses blessés et ses mourants * Mais hélas I la force même du désespoir ne les soutenait plus! On courut aux poudres, pour s'assurer dé ce qui ratait; il n^y eti avait plus pour un assaut! On visita les

magasins, on sonda les citernes; il n'y avait ni d'eau, ni de vivres pour lajoumée(l)I

Alors un drapeau blanc fut arboré au haut du donjon , et un tambour battit la chamade, pour demander un armistice.

Déjà, k plusieurs reprises, Yassé, ami et proche parent de Montgommery, avait essayé de l'amener à une composition ; et , dans Tespérance de pouvoir mourir les armes k la main , Montgommery avait chaque fois refusé de rentendre(2). D'Âubigné , guidon de la compagnie de Fervaques, et qui n'avait pris du service dans l'armée royale, que pour sauver l'infortuné proscrit , n'avait pas été plus heureux, et avait même vu suspecter la sincérité de ses offires(3). Dans l'extrémité, où le manque de foi des Bretons , si vainement attendus , et l'insigne trahison des siens venait de le réduire, Montgommery crut donc avoir quelque droit à une capitulation honorable; et dès lors une conférence s'établit , le 25 , entre lui et le fondé de pouvoirs de Matignon. Mais , conune au premier jour du siège, Yassé n'offrit encore qu'une remise à discrétion. Montgommery voulait la liberté pour lui et pour ses gentilshommes. Trois entrevues successives n'amenèrent pas d'autre résultat. La journée du 27 mai allait se passer k débattre encore inutilement les conditions de sa soumission, quand, sur le soir, les parties s'accordèrent. Montgommery, gagné par les raisons de son parent, qui lui faisait envisager cette singulière feta*lité de sa vie, sous le coup de laquelle, il ne lui était pas

(1) Caillebotte , p. 31.

(2) Le Boyer , p. 48.

(3) D'Aubigné, pas$im.

loi

même permis de mourir les arines k la main ; séduit eh outre par sa promesse de n'être le prisonnier de guerre d'aucun autre que de Yassé lui-même , qui s'engageait de plus, ainsi que son général, a écrire aussitôt k h Reine en sa &veur, et à aller au besoin la supplier en Cour, Montgommery consentit à tirer son gantelet de fer et signa l'acte de l'astucieui Matignon. Par cette capitulation, ses compagnons devaient sortir, vie sauve , avec la dague et l'épée. Il ne se reservait que la miséricorde du roi(l).

Sur les minuit, Matignon et Vassé se rendirent donc au château et en ramenèrent le comte. Chauvigny sortit de même, quelque temps après. Le lendemain matin enfin, à sept heures, Matignon en reprit encore une fois la route, pour aller délivrer la garnison. Mais le pont n'était pas abaissé , qu'une nuée de soldats , se précipitant en même temps par la brèche et les fausses-brayes, courut aux prisonniers et en massacra une partie. L'autre ne s'en alla, avec des bâtons blancs à la main, au lieu d'épées, qu'après avoir été frappée, et rançonnée jusqu'au dernier écn. Enfin un billot et une potence se dressèrent sur la plac3. Sur l'un , le ministre Labutte vint poser sa tête ; et à l'antre, on vit se balancer le corps du jeune Latouche. Quelques jours après, Pissot Le Hérissé fut arrêté h son tour et dressé au même gibet(2). C'était la capitulation du comte de Thorigny, avec ses restrictions, qui recevait son commencement d'exécution.

Après avoir placé dans le château de Domfront une

(1) D'Aubigné, paiiim; La Popelinicro» lir. IT, p.l32.

(2) Le Hoycr, p. 48.

de ses coïk^agnies, Matignon reprit en triomphateur la roule thi Gotentin. Montgommery, gardé k vue entre deux pelotons d'arquebusiers » suivait avec tout Tattirail de guerre.

Rtpr%$$ du stige de Sami-'lo.^'^ Enthousiasme de sa popu-* laUon. — Julienne CauMard. — Montgommery engage CoUnnbières à capituler. — Fière répanse du Huguenot. — Trois assauts repousses , un quatrième emporte enfin la viUe. — Mort de ColombOres.

On ne pouvait douter , h Tempressement du général envers son prisonnier, qu'il n'eût quelques desseins sur sa personne, et qu'il ne se réservât de l'employer adroitement au succès de ses nouvelles opérations. En effet il se présenta bientôt avec lui devant Garentan et somma ses défenseurs de se rendre. Mais le triste et eflirayant spectacle de son pire enchstoé manqua son effet sur ce jeune de Lorges; et Galkrdon se chargea de répondre, ra son nom et en celui de sa garnison , qu'il y avait encore trop de livres de poudre dans les caissons, pour qu'on n*essayât pas d'en brûler quelques-unes au service de leur gouverneur et de leur religion(l).

Les Royaux rebtoussèrrat al(Nrs tout court sur Saint-* Lo et en complétèrent l'investissement, par l'occupation

(t^T)eThou,liv. 57.

de Sain-tGeorges, ainsi que des faubourgs de Tortcron et de Saint-Thomas. YilJers-Emmery cependant, comme ils le reconnurent, n'avait guères fait faire de progrès au siège; et c'était tout au plus s'il était parvenu k se maintenir dans ses ouvrages. Le lendemain en effet du départ des régiments pour Domfront, une sortie des assiégés avait porté le désordre dans ses rangs et lui avait appris à ne choisir d'autre rôle que celui d'une prudente temporisation. Sous le déguisement de soldats de la compagnie de Beauvais, qui venatvtout fraichement d'arriver pour renforcer ses lignes, et quç l'on distinguait par une croix brodée h l'échiné au lieu du plastron , nos ( ahinistes s'étaient jetés dans le faubourg, dont Montgommery avait gagné précédemment l'issue; et, après avoir forcé le premier avant-poste , ils s'étaient mêlés aux bandes nouvelles. Battant presqu'aussitôt en retraite, ils (taient rentrés pèle mêle en ville avec leurs prétendus frères d'arme, et, par ce stratagème, en avaient emprisonné plus de quatre-vingts derrière leur pont-levis. Usant quoiqu'il en soit de plus d'humanité qu'un de leurs adversaires , Surenne , lequel , ayant capturé quelques soldats sur la roule de Domfront, les avait fait lier quatre k quatre et expirer sous le bâton des laquais et. goujats de sa compagnie, no$ Huguenots s'étaient bornés k désarmer leurs prisonniers , et ils ne s'occupaient que. du soin d'une loj^ale et généreuse défens6(l). . Tout annonçait en effet qu'elle sei^t digne de celui qui était chargé de la préparer. Golombières^ qui Tani-mait par sa préseûce , avait au ment fortifié les e6tés faibles de la place» tels que la partie du Neufbourg et

(1) FÀubignè , t. 2 , p. 124 el^iiiv.

de Saint-Thomas. Sa tour du Nord , près de la porte DoUée» et nommée la tour de la Rose, était de même en parfait état de défense, aussi bien que sa tour du Midi , connue sous le nom de Beauregard. Eût-on voulu l'attaquer du côté de la Vire, que Tescarpement du rocher eût du nécessairement faire abandonner ce projet , ou du moins en rendre Texécution trop périlleuse , pour que les assises n'en retirassent pas quelque avantage. Enfin la population était animée d'un tel enthousiasme , que jusqu'aux femmes, à la tète desquelles une nouvelle Hachette^ en corset rouge, nommée Julienne Gouillard, s'était placée , tout faisait nombre pour rouler au besoin un quartier de roche , verser l'huile enflammée et écraser rennemi(l). On put s'en convaincre k une première sortie du peu de cavaliers qu elle avait avec elle, et qui , bien que vigoureusement ramenés sur la porte DoUée, témoignèrent de la résolution que leur chef avait su leur communiquer.

En présence de ces dispositions , le prudent Matignon crut bon d'appeler Montgommeryk son aide, et, sans brûler une amorce, d'obtenir, par son entremise, la reddition de la place. C'était, k l'entendre, le meilleur moyen d'attirer sur lui la clémence de sa grande ranemie. Son parti était désormais ruiné dans le pays. Quand même la Reine d'Angleterre voudrait le secourir, les côtes étaient, k sa connaissance, si bien gardées, qu'un débarquement était devenu impossible. Si Colombbières ne cédait qu'k un assaut, qu'en résulterait-il encore autre chose qu'une victime de plus dans la personne de son propre gendre, qu'il allait entraîner dans sa perte ,

(1) Almanach de la Manche, 1818, p. 17; Houel]. p. 76.

en le laissant combattre en désespéré, tandisqu'il pouvait ]e sauver avec ses amis, en lui ordonnant de déposer les armes.

Il en est qui ont la pensée prompte ail milieu des revers , comme au milieu des triomphes. Il en est d'autres qui, dans l'abattement de la mauvaise fortune, perdent quelque fois ces instincs généreux qui avaient brillante leur vie , et ne savent plus entendre aux choses de l'honneur. Le dmnpteur de Gascoigfie{l) ne comprit pas que Matignon lui conseillait une lâcheté; et, le lendeniain 10 de juin, pendant une trêve de deux heures, on put le voir avec douleur sortir de la tranchée et s'a ancer sur le revers du fossé.

G)lombières était venu , pendant ce temps, se poser au sommet du rempart, avec ses deux fils et ses capitaines. Il écouta. « C'est périr inutilement ; c'est priver de son bras des amis persécutés ; c'est trahir la cause commune, lui criait-on d'en bas, que de s'obstiner encore à la défense de son poste. Matignon est généreux et n'oflre qu'une capitulation honorable. Si la considération enfin d'un père et d'un ami peut le toucher, on le le prie de se rendre , parce que cette obéissance adoucira peut-être l'esprit de la Reine et lui vaudra la vie(2), »

Montgommery avait cessé de parler, que Colombières l'écoutait encore. Ce fut enfin son tour de répondre; et, dans l'ignorance où il était des faits accomplis sous Don»front, ces foudroyantes paroles tombèrent du haut an rampart:

tf Est-ce bien à un homme, qui a eu l'honneur de

(1) Brantôme, Grands Capit. , p. 469.

(3}0eCaillëres, p. 131.

commander i^ taat de gens de bien , de Tenir parier ici de se rendre, quand il devrait exhorter ses soldats à bire leur devoir et lenr donner l'exemple? Il est d<Hic vrai enfin qne, quand ona £ait une action basse» on voudrait encore persuader aux autres d'en commettre une pareille. Arrière, Montgommery, on n'a plus rien à dire à des hommes, quand on a mérité le gibet, pour s'être laissé prendre vif, et quand le gibet vous regarde. Le sens et le jugement étaient donc absents , le jour où, à une mcNrt i^rieuse pour le salut de ton âme et la défense de ton Ëvaio^le, tu as préféré la mort des infimes, en pldn Paris , en place de Grève, au rire des tire4aânes et des Bohânes! Âh! je proteste, pour ma part, que je ne t'y ferai pas compagnie, et que j'aurai qudque souvânirque je suis bon soldat et bon gentilhomme. U y a ici le père et ses fils ; ils s'encourageront au devw, et si tu v^iz savoir où sera mon poste» regarde] la brècheque le même canon , dont tu as eu peur, a fiiite à mes murailles. Cest là que je me résous de mourir , possible est aujourd'hui, possible est demain; mais plaise k Ken que la Reine retarde assez de jours ton supplice » pour te rendre témoin de ma résistance et de ma mort(l)!!! »

A ces paroles, Montgommery baissa la tète etse retira tout interdit avec ses gardes. De ce moment, sa bouche resta muette et son firont se rida de sombres pensées. La mort des infimes, qu'il avait d^k subie, il y a cinq ans, en effigie, avec l'amiral et le vidâme de Chartres, voilà ce que venait de lui annoncer son gendre; et il

(1) DeCaillèresiP.lSS.

sentait que son gendre disait vrai. On n*augurait pas mieux de son sort dans le camp des assiégeants , et il B^était personne qui doutât du terrible mandement, que Matignon recevrait par le prochain courrier, en réponse à la lettre qui avait annoncé a la Médicis la capture de son ennemi. Touchés d'une aussi grande infortune, ou peutêtre gagnés par lor et les promesses de leur prisonnier, des catholiques voulurent alors le sauver , quelques jours après le siège, et peu s'en fallut qu'il n'échapàt aux vangeances royales, qui le poursuivaient. Un cheval éventré» dans les flancs duquel il s^était blotti, avait déjà franchi les murs de la ville , lorsque l'œil inquisiteur de Matignon découvrit!^ supercherie(l). Montgommery fut alors réintégré dans sa geôle, etj^rtit aussitôt pour Paris, sous ta conduite de Yassé. Il ne s'agissait plus de combattre avec l'épée , mais de répondre au président Yialard et au conseiller Poisle , que Catherine venait d'enlever , le premier , à son parlement de Rouen , et le second, à la grand'chambre de Paris, pour dresser le grand acte expiatoire du tournoi de son époux.

Cependant, ce 10 juin, jour même de l'entrevue entre Montgommery et Colombières, la batterie des royaux , forte de quatre couleuvrines et de dix-huit pièces de gros cahbre , avait, dès cinq heures du nmtin ; ouvert un feu terrible contre la ville(2). Vers le milieu

(1) Desrocbes , t. 2 i p;: 214 ) Almanacti do la Manehe» 1818 ^ p. 78.

(2) Voyez pour ce siège La Popelinière, lîv. 17, p, 135 et suiv.; 4e Thou, liv. 57; d'Àubignè, 1.2, p.l24 et suiv.; de CaîUèrcs, p. 13* et siiiv.; aaillaume Tbéft; p. 162 ; Ilouel, p.74 et suiv.; Toustain deBilly, hist. du Col. •etc.

de la journée, la brèche sur laquelle l'iatrcpide Colombières venait de discourir, était suffisante , et la tour de la Rose, qui la flanquait, à moitié abattue. Matignon donne alors l'ordre d'asseoir un cavalier de tranchée dans les champs d'Aigneaux , ainsi qu'une batterie dans la rue Poderin, du crtté de Saint-Georges{l). On doit faire également une trouée au parapet, qui plonge vsur la rivière, et qui se trouve placé entre les tours de la Rose et de Beauregard. C'était attaquer la ville par son côté fort ; mais, en même temps, c'était occuper l'ennemi k deux endroits, et l'affaiblir d'autant sur le point donné. Du même moment , un bataillon de vieilles bandes, mené par des sergents, marche k la brèche et cherche a se loger à son sommet , afin de prendre en flanc les assiégés et de les refouler dans leur dernier retranchement. Telle est l'ardeur en un mot qui emporte toute l'armée, que les autres corps d'observation du poste de l'Hôtel-Dieu . craignant d'être devancés par la colonne d'attaque, rompent le frein delà discipline, et veulent, k défaut de leur batterie, qui ne va pas assez vite, ébrgirtavec leurs mains la brèche de Beauregard. La Vire est aussitôt traversée ; et, quand Matignon s'aperçoit de la maneuvre qui s'exécute à travers les précipices , ce ne serait plus sagesse d'arrêter ces fous et de ne pas s'en remettre k leur fortune*

Si bouillant que soit cependant le courage des assaillants » celtii des assiégés n'est pas inoindre. La brèche de Dollée, où pleavent les grenades, est toujours intacte, et ceux des vieux reitres catholiques, qui ont pu en

(i) Séguin, p. 381.

atteindre la crête, n'ont fait qu'y mettre le pied et retomier sur les colonnes de derrière. Il en est de même a la trouée de Beauregard ; et plus d'un téméraire , qui l'a gmie» a laissé sa vie sur les pointes du rocher, et rougi de son sang les blanches eaux de la Vire. Matignon a eu beaiu pr^ssor réserves swr réserves , ses troupes ne sont arrivées que pour dégager ses meilleurs hommes, el pour protéger leur retraite*

Assaut manqué , n'en déplaise k l'assiégé, c'est assaut i recommencer. Les brèches n'étaient qu'à moitié ou~ vertes et aplanies, et l'on n'a pas laissé le temps au canon de &ire son diice« La batterie recommence donc avec me nouvelle furie; et enfin» au milieu d'un nuage de iîrmée, un lu^uit sourd et prolongé se fait entendre de la viHe et du dehors^ C'est la brèche de Beaur^rd , qui vient en partie de s'écrouler k la rivière. Les vieilles bandes catholiques ont aussitôt reparu k l'assaut, et le& piques se sont croisées sur les deux parapets en ruine* Ikbis Colombières s'est multiplié » et ce deuxième assaut n^ pas plus de suecès que le premier. Un troisième est encore tenté; et,^ comme ceux qui Font précédé, il ne feit qu'enflammer la vage impuissante des assiégeants* Pas un pouce de terrain n'a été perdu, pas un pouce n'a été gagné; et voilà tantôt quatre heures que l'on suq sous le tiarnais, et que l'on se rue aux murailles.

Il ne sera pas dit toutefois, malgré ces obstacles re* iKkissants, et parce qu'un espèce de lion en fureur ea garde les approches, qu'une ville de troisième ordre ^ leeonstraita k la hâte depuis le jour ou on la démantela » en 1563, une ville ouverte aujourd'hui par deux brèches» tiendra contre une armée royale. Cest quelque chose ,

comme Thonneur d'une vie tout entière, qui s'y tronre engagé; et, dût-on s'y ensevelir avec son élite, il &ut qu'elle appartienne à l'assiégeant, ou n'appartienne k personne*

Un quatrième assaut général est donc commandé pour le soir de ce même 10 juin, que Matignon avait peut^tre choisi , afin de placer ses armes sous la protection de Dieu , dont on célébrait ce jour Ik la fête, et d'enflammer encore le courage de ses Catholiques. Le régiment de Thorigny, soutenu de toute l'infanterie* aura cette fois la pointe , et tout ce qu'il y a de bons gentilshommes seconderont ce dernier effort»

Les colonnes d'attaque se succèdent donc et marchent d'un pas ferme à la brèche , tandisque de hardis mousquetaires , entraînés par un sergent, parviennent enfin il se loger à Beauregard , et s'en font un cavalier pour la prendre à revers. Elles en dominent la crête, et un instant elles ont entrevu les rues de la ville labourées par leurs projectiles. Mais c'est encore pour plier sous le poids des vieux Huguenots de Dreux et de Jarnac. Partout k la fois, avec ceux qui versent le bitume, comme avec ceux qui chargent le mortier, Colombières, le harnais sur le dos et la pique au poing, estlk, qui encourage et promet la gloire du martyre ; et la ville n'a qu'un cri pour répondre à son intrépide gouverneur.

a Amis, » a-t^ildit, ses deux enfants serrés entre ses bras 9 « en donnant ma vie k Dieu avec les vôtres, je lui

» présente encore tout ce que j'ai de plus cher au monde.

» n leur vaut mieux mourir avec leur père impollus et

» pleins d'honneur, que de vivre au service des infidèles

» dégénérés et apostats(l); » et pas un de ses en&nts n*a pâli au milieu des cris d'angoisse et du sifflenoient des balles. On recule enfin devant lui , on tremble ! Encore un effort de ses braves» encore un coup de main de ses dignes femmes » et il aura triomphé de Matignon. Victoire enfin , la fortune se décide ! Qu'on apporte une coupe et du vin. Colombières veut vider une rasade à la santé des assaillants! La coupe est apportée : Colombières lève en même temps la visière de son heaume , et avale à longs traits la liqueur. Mais le sergent catholique, dont le feu 9 partant de Beauregard, se croise avec celui des colonnes, a visé cette fois plus haut qu'au dé&ut de la cuirasse , et sa balle , frappant en tête le vieux Huguenot, n'a pas tardé k punir son insolente et sublime bravade. C'est la mort qu'elle porte avec elle , la mort qui' va la suivre. Colombières ne tombera pas toutefois entre ses deux fils, sur lesquels sa cervelle a rejailli, sans laisser une dernière empreinte de lui kses murailles. Il vient de les marquer de son sang avec ses doigts ; et la tradition saura, à l'avenir , expliquer les barres de gueules de son écusson(2)— (G).

Cependant les assiégeants sont revenus k la charge, et, dans le seul instant de troi:d)Ie, que le trépas de Colombières a jeté dans les ran^ , leur torrent a fini par emporter cette brèche dépeuplée, où treize hommes seulement se tiennent encore debout, et par se faire jour au cœur de la place. La ville fut pxise; trois cents hommes sont passés au fil de l'épée ; les femmes ne sont pas d'avantage épargnées , et le corset rouge , qui les a distinguées

(l)D'Aubigné, t.2,p.l23.

(2] Houel , p. 78.

au milieu de la mitraille, les déaigne maintenant à !» fureur du soldat. Julienne Gouillard» qui miurcbail k leiu* tête» est cependant présevée, et elle trouvera le moyen di^ se réfugiera Bayeux , où elle est appelles ^ dei^ir jAm tard une digne mèr^ de huMe. Les, çnfïQls de Colombières.âgés de douze e^ de quîiuse ans ^ doKvent i& m&w m vieux sergent cathotiquie, qui baa re^pecjgés; die. s»^ embuscade de Qeau.regqird» depo^v^ok conjtî^uerl^ rac^ de leur glorieux père. Le sac et le pill^e( îliu'y H^i^e que Tincendie) ont enfin un terme, et Ton peut s'occuper d'énumérer ses morts. De ce nombre, les assi^eants ne comptent pas moins de deux cents hommes, parmi lesquels se font surtout regretter les capitaines SoUes, Sacy etHybourneau, ainsi que Tintrépide Ste-Golombe, dont h corps était tellement criblé de blessures, que ses amk rappelaient une garenne érharquebusades{i). Un de nos Normands, Pierre Le Fèvre de Laboderie, qui avait assiste Fervaquesau passage de la Vire et pris le commandement de 1%) principale attaque de ce 10 juin, est également ëtendu sans vie(2). Quant aux blessés, si grandes sont les pertes éprouvées par chaque colonne d'assaut, qu^ik ne se comptent pas. Â peine guéri de ses blessures de Domfront, le jeune Lavardin y a reçu pour sa part trois coups de feu. Pour avoir été moins maltraités , le capitaine Hette enfin et le colonel des bandes nouvelles , Emmery- Daville n'en sont pas moins hors de service.

Dans cet état, Matignon crut devoir se reposer huit j ours k Saint-Lo , avant de se remettre en route. Les cloches de la ville , qui n'avaient pas sonné pour la Féte^

(1) Braotome , Ilomm illustres , pa«5Îm,

(2) Langevin, p. 213,

Dieu de son armée, furent pendant ce temps arrachées de leurs supports et portées k Condé*8ùr-^Yire(l). II en Alt de même de toutes les licornes de son écusson, qui décoraient ses monuments^ Les fortifications furent cependant relevées 9 et une nouvelle citadelle, destinée à contenir les mutins, fut confiée, pour son exécution etk sa garde à venir, à Jean de Gour&leur , seigneur de Bonfossé. L'armée enfin , s'étant suffisamment refaite , se mit en marche pour Garentan(H).

(1) Almanach de la Hanche.

Supplice de Montgommery. — Reddition de Carenlan. — Pacification apparente du pays. — Les gens du fisc le pressurent. — Arthus de Cossé échange sa baronnie de SaùU-Lo avec Matignon. — Les fortificatiom en ^nt réparées.

Peadant que ces événements se passaient, il en était nn autre» dont le fatal dénoûment se joaait k Paris. Cathe* rinede Médicis venaiten effet d'arracher )k son fils expirant ledésavœude toutes les conditions insérées^ la capitulation de Domfront; et Tinfortuné seigneur de Ducey^ tndné de geôle en geôle, comparaissait devant les robe» KNjgesdu parlement. Là, après les preuves de la géhenne et des chevalets, une sentence de mort n'avait pas tardé à être prononcée; et, le samedi 26 juin, un homme les^ ms^ins liées derrière le dos, ayec un prêtre k sa gauche et un bourreau k sa droite, était sorti de la tour carrée de la conciergerie, à laquelle il laissait son nom, pour aller en Grève accomplir la prophétie d'un mourant(l). « Abjurez, confessez!» venait de lui dire l'archevêcpie

[1] De Caill(^res , p. lo4.

(ieNarbonne, Simoir Yigor, un des douze docteurs de h Sorbonne, envoyés par Charles IX au concile de Tren« te( 1 ) ; et le condamné avait répondu par le refus du baise-^ croix. * Obstination d'un homme abusé! » s'était écrié un cordélier de la rue Saint-Jacques; et le condamné, regardant sévèrement le moine, lui avait laissé pour ré* ponse: « Si je l'ay esté, ça esté par ceux de yotre ordre; >» car le premier qui me bailla une Bible en françois, et )» qui me la fist lire, ce fust ung cordélier comme vous ; y et \ik dedans, j'ai appris la religion que je tiens , et ea » laquelle, ayant depuis vescu, je veux, par la grâce de » Dieu, y mourir aujourd'hui(2), »

Ijù tombereau s*était alors mis en marche pour la Grève , où un prévôt , l'arrêt à la main , attendait le condamné..*.* « C'est bien, » avait encore dit Montgommery, après

sa lecture. « Mes biens acquis et confisqués au Roi!

» j'y consens Mes sept tours de Montgommery

» rasées et nivelées à la herse ! .j'y consens encore.*,...

» Dégradé de noblesse ! neuf fils et deux filles déclarés

» vilains, in testables, incapables d'offices! j'y con-

.» sens toujours , s'ils n'ont la vertu des nobles, po»r s'en » r^ver!! » Et aussitôt, après avoir récité son sym^ bole,il avait posé sa tête sur le billot.Le bourreau avait da ^éme moment tourné ses regards vers une des sombres fenêtres de Thôtelde ville, où la noire silhouette d'une femme venaâtd'apparaitre, et, dans une volte aussi rapide que le signal qu'il y cherchait , la tête de Montgraimery avait roulé sur l'échafaud. Catherine de Médicis

(i) La PapeJiuière , liv. 17, p. 136.

i^) De L'Estoile , Registre«Journal do Henri m , t. 1 ,

IIY venait enfin de venger le meijrlre de Henri 11 et de décapiter du même coup le Protestantisme normand.

Après la destruction de ses chefs et de son principal bou< levard , il y eût eu delà folie pour la garnison de Carentan k s*obstiner dans sa défense, et à vouloir relever ce drapeau de la république Cotentinaise , dont elle devait être le guidon(l). L'armée royale ne fut donc pas plutôt parvenue h Saint-Eny , qu'elle demanda ï parlementer et à rendre la ville, avec toutes ses munitions , moyennant vie et bagues sauves. Matignon dépécha immédiatement le commissaire ordinaire des guerres, Faure, vers la reine mère, devenue régente du royaume, depuis le 30 mai, jour delà mort de Charles IX , jusqu'au retour de son successeur, pour demander de nouvelles instructions , et savoir, si, dans l'état toujours respectable de la place, quoique privée de secours et de tous moyens de diver-* sion , il lui serait permis d'accéder k des propositions amiables. Plein pouvoir lui fut bientôt rapporté k cet effet; et , le 28 juin 1 574, deux jours après le drame de la place de Grève, il fut arrêté , par composition entre les parties belligérantes que « Guitry , qui était de fait le gouverneur » de la place, se submettroit k la volonté de la Royne, » et seroit mené devant elle: que les gentilshommes sor^ ]• tiroyent avec un cheval , et l'espée , sans autres armes: » que les soldats s'en iroyent sans tabourin , enseigne ny » mèches dliarquebusier, et passant par devant le Gé- » néral catholic, iureroyent ne porter jamais les armes » pour la nouvelle Religion , ains pour le service du Roy,. 9 s'il plaisoit k sa Majesté les employer: qu'ilz feroyent 9 enfin profession doresnavant de la ReHgion Catho^

(l)DcThou, liv. 58.

» lk[ue , Romaine, et demeureroyent paisibles en leurs » maisons ceux qui s'en voudroyent retourner(l). »

En exécution de ce traité , Guitry ne larda pas a être envoyé à la femme qui s'était réservé de prononcer sur son sort. «Mais, » dit de l'Estoile, « Catherine» trompant » de ce costé h beaucoup de gens , après lui avoir parlé» » le renvoya libre en sa maison. »

Pour ce qui est du fils de l'infortuné seigneur de Ducey, il paraîtrait, d'après le plus véridiquede nos historiBis(2) , qu'il aurait été arrêté; que peu s'en serait fallu, qu'il n'allât à Paris tenir compagnie a son père, lorsque deux de ses gardes l'aidèrent à s'évader , et firent en sorte qu'il pût s'embarquer au Croisic et se retirer ^ la Rocbelle(3). Deux ans après cependant, la mémoire de son père ayant été réhabilitée, par un cinquième édit de pacification, le plus favorable de tous que l'on rendit en faveur des Calvinistes, notre jeune Montgoramery put rentrer, la tète haute , dans ses domaines, et assister, comme nous le voyons, le l*"" octobre 1576, aux séances de l'échiquier d'Alençon(4).

Pour rentrer dans l'ordredes faits, Yalogne3etlesautres châteaux secondaires du Cotentin durent se soumettre, à l'exemple de Carentan ; et Matignon rentra en vainqueur dans sa place d'armes de Gherbourg(5)* Quant a Coutances, la moins épargnée des villes du diocèse, il n'avait pas fallu, que le parti Catholique reprit le dessus^ pour en

(1) La Popelinière, liv. 17, p. 155.

(2) DeThou,liv. 58.

(3) DeCalUèrcs, p. 136.

(4) Gilles Bry, p. 368.

(5] Masseville, 1. 5, p. 21$

il9 obtenir uq gage de fidélilé. Les Protestants aiTaîent pu-, il est Trai, la saccager encore impunément, après le débarqaement d*une de leurs divisions à LinTenrille. Mais; dès le 8 juin , deux jours avant la prise de Saint- Lo, la sécurité s*j était si pleinement fait sentir, qu'on avait pu envoyer deux chanoines chercher les titres et lés ornements de la cathédrale, qu'on avait cette fois, dans te premier moment de la sédition , transportés à Granville, et qui furent réintégrés au chartrier, dans les pre* miers jours de juillet(l). La campagne était ainsi terminée k la gloire du général et de sa religion. Il n'y avait plus de combattants par le pays, et les arquebuses de nos Protestants restèrent pour un temps suspendues aux manteaux de leurs vieilles cheminées.

C'était donc, mais en apparence seulement, le calme et l'ordre de la paix; et Ton pouvait espérer se refaire des désastres passés, si les taxes n'étaient devenues de plus en plus lourdes et n'avaient consommé la ruine des maisons. y avait à peine un mois que les hommes de guerre avaient déposé les armes, lorsque les gens du fisc vinrent tendre la bourse et fouiller jusque dans les plus obscurs réduits. Le 22 août 1574 en effet, un porteur de commissions de la Régente, datées du premier, Denys Lestamier; messager, que devaient bientôt suivre d'autres collecteurs, y faisait déjà la levée de dix mille six cent-quarante livres tournois, à laquelle le diocèse de G>utances avait été imposé pour sa quote part de subvention extraordinaire(2). L'année suivante , c'était de même l'abbaye du Mont-Saint-Michel, qui, pour la

(1) Hém. des Antiq. de Norro., 2« série, (. 2, p. 187. (2} Toustain de Billy, Ilist. eccl.

sienne» était taxée à dix-huit cent-soixante r^vres(l). Inutile de dire que le malheureux de Cossé en était aux expédients pour s'acquitter de ce nouvel impôt , et que de nouvelles aliénations du temporel de son évéché lui permirent seules d en fournir le montant. Retiré dans son château de Loyselière, qu'il aurait voulu soustnire à tous les bruils du dehors^ il se laissait aller ainsi au courant des événements; et, pour peu qu'on lui en laissât stssez pour vivre, cherchait à tromper l'amertume de ses souvenirs.

Ce n'est pas que les Protestants fussent plus heureux ^ et que la conduite, d'ont on usa à leur égard » n'excitât chez eux plus d'un murmure. Gomme on le voit en effet dans la plainte générale du prince Casimir , contre les infractions au nouvel édit de 1576, où leurs doléances j)artic'ulières trouvèrent place, on formait encore des milices dans toutes les villes où ils étaient nombreux, comme si on se fût trouvé en guerre ouverte; on restaurait les fortifications, et l'on doublait les postes avec un air d« menace. Les rapports commerciaux avec l'Angleterre, on les avait interdits(2) ; et, quanta leur culte, quoique les Protestants de Saint-Lo eussent le droit de tenir un prêche dans la ville, on ne s'était pas contenté de les reléguer k deux lieues de distance, mais encore on avait ignominieusement chassé leurs ministres(3).

Pour bien comprendre a quelle occasion ces rigueurs avaient été exercées, il faut savoir ici que la ville consistoriale venait de changer de maître. Gomme il a été dit

(1) Thomas Le Roy.

(2) De Thou , liv. 63.

(5) DÀubigné, p. 222.

plus haut, Sainl-L6 était une propriété de révéché de Cloatahces ; et Ton peut ajouter eu passant que sa baronnie était entrée dans le domaine épiscopal, par suite d'échange avec Tévéque de Bayeux , duquel il relevait antérieurement, contre les communes de Sainte-Mère- Eglise, Sainte-Marie-du-Mont , Viervîlle, Neuville et CheMu-Pont(l). Or les événements qui précèdent imontraient suffisamment qu'il était en mauvaise garde, sous un chef ecclésiastique. Matignon avait donc songé ^ len débarrasser; et, comme Artus de Gossé ne pouvait que garder rancune k ses bourgeois , pour les avanies qu'ils lai avaient &it souffrir, il avait écouté volontiers les propositions de son voisin de Thorigny. Ses revenus du reste étaient tombés k rien , et le peu d'argent comptant qu'on lui offrait venait k propos pour combler le déficit , que les besoins finanders du temps, réunis à sa mauvaise économie , apportaient continuellement dans sa caisse. Quelque désavantageuse au fond que fût cette cession , il l'avait approuvée dans toutes ses parties r et avait laissé Abtignon présenter sa requête, aux fins d'en obtenir la ratification. Elle ne pouvait qu'agréer au Roi, en raison des services passés de son gouverneur et de ceux qu'il était appelé k lui rendre dans ce poste important. Le mardi 22 mai 1576 , l'acte d'échange en avait donc éld passé à Gaen; et Ârtus de Cossé, auquel on donoaît la terre et baroonie des Moitiers , le fief de Montgardon et la terre d'Âisy, avait de son eôté, «ous réserve de ses terres, château et seigneurie de la Hotte» ainsi que de quelques autres objets détachés, remis au comte de Tho-

(1) Bourgueville , p. 59,

ligny , préunt et acceptant $a terre et baronnie de Sctmt'^ lio, tant en domaine fieffé que non fieffé , justice et jwri^ diction f avec le manoir du /ieu, moidim de Vire et de JDolléCj droits de pêcherie et tous autres droits j libertés , dignités et dépendances{i): Quoiqu'il en soit, le ressentiinent entrait pour autant que le besoin d'argent dans la conclusion de ce marché, complètement désavantageux pour l'évêché de Goutances* Aussi un des successeurs d'Ârtus, Claude Âuvry, prit-il des lettres de relèvement pour être réintégré dans ce domaine; et la famille de Matignon se vit-elle condamnée, par arrêt du parlement de Rouen, a fournir un supplément en fonds de terre, de la valeur de trois mille livres de rente , et à augmenter le premier échange des domaines de Tournières, de Galonville et de Bonfossé(2).

Maitre de Saint-Lo , Matignon avait alors fait aplanir le jardin du château, condamner la porte du Neufbourg et construire, entre la rue de ce nom et la ville, une forte citadelle avec fossés, ravalines et demiJunes. Les anciens ouvrages avaient été pareillement restaurés , et Jean de Gourfaleur, seigneur de Bonfossé, établi défi-^ nitivement gouverneur(3).

Voilà ce qui s'était passé dans Fintertalle de la prke de Saint-Lo aux doléances de ses Réformés. On murmurait des deux cotés. Il n'y eut bientôt enfin qu'un cri , pour demander la convocation des Etats-Généraux du

(1) De Caillères , p. 133; Toustaio deBiUy, Hist. ecci ; SfgnÎD » p. 385 ; Bissop , anno 1773 , p. 76 ; de Gervllle , tiist des Châteaux ; Houel , p. 83 ; Le Canu, p. 314.

(2) Démons, Conjcct. sur Coatances.

(3) Guillaume Ybort, p. i62;Toa8tain de Billy, Hist. du Cot.

royaume, afin de remédier au désordre des aflarres; etie Roi, qui se flattait d'y remonter ses finances, s'empressa d'en marquer Touverture àBlois, pour la mi-novembre. Nos députés du baillage de Gotentin étaient , pour le clergé, Louis de Saint-Gilles, évêque de Porphyre; pour la noblesse , le sieur de Gratot; et Gratien Bouillon, pour le tiers-état(l). Il serait superflu de dire que tous trois, ainsi que leurs autres collègues de la proyince , étaient d'ardents Catholiques. Aussi , d'accord avec les députés de l'Ile-de' France, de Picardie, deGhampagne, de Beauce, de Languedoc et de Provence, opinèrent-ils pour la reprise dés hostilités, et pour l'entière extirpation du schisme par la voie des armes. Les ambassadeurs d'Espagne conseillèrent même , quelque temps après , d'en venir à des mesures extrêmes, comme de couper les ponts et les routes de Normandie , de faire pendre les chefs, de permettre et même d'ordonner aux communes de tailler en pièces les compagnies entières(2). L'avis n'était point marqué au coin de la sagesse , et les vrais politiques commençaient seuls k reconnaître que , de toua les moyens destructifs , le meilleur était la paix. Le conseil n'approuva donc pas ces mesures, qui étaient de nature à irriter les Protestants » et à pousser le duc d'Anjou , leur protecteur , k des actes auxquels il ne songeait pas lui-<même.

Quoiqu'il en soit, en présence de la Ligue menaçante, qui venait de prendre naissance dans le traité de PéronnOt Tédlt de pacification accordé aux Protestants fut

(1) Ma98eville,t. 5, p. 256.

(21 Relat. des Ambas. Yenit. Jérôme Lippomano » t. 2; p. 367.

révoqué; et tout se trouva remis en question comme au jour des premiers troubles.

Mais nos Calvinistes normands avaient déjà pris les devants ; et Tinçurrection , qui avait cette fois pour chef le prince de Condé , sous les ordres duquel était accouru le jeune Montgommery, s'étendait avec rapidité dans le Maine et la Saintonge.

A cette rumeur nouvelle , Matignon court à Alençon, qui» par reconnaissance pour celui qui Ta épargné au jour de sa Saint-Barthélémy, plutôt que par un sentiment moins digne des gens de cœur qu'il renferme» se rend à la première sommation. L'heureux pacificateur s'empare de même du château de Lassey , de la ville de la Ferté, et revient à grands pas sur La midi de son gouvernement, que cette maneuvre a isolé du foyer de l'in- ^rrection(l).

(1} De Caillères, p. 141 ; Masseville, t. 5, p. 225; Odolent-Desnos , t. 2 , p. 306.

Tentative sur le Mont-Saint-Michel , par du Touchet. — Massacre deê moines. — U escadron protestant rencontré et défait, dans les grèves, par de Vicgues — Reprise du Mont et supplices des conjurés. — Soumission des priikdpaux chefs protestants. — Réformes ecclésiastiques.

U ÂTranchin tenait trop à Montgommery, par tous leg liens de Tinféodation , pour que la mort de ce brave et malheureux proscrit n'y eût pas laissé de longs ferments de discorde. En outre de Pontorson , dont il avait fait sa place d'armes et d'où il commandait au pays , il y possédait bs châteaux de Ducey et de Brécey avec son bourg ' et ses dépendances , aussi bien que celui de Tombelène, en regard du Mont-Saint-Michel, où étaient ses fonderies et sa monnaie(l). A la vieille basilique » avec sa peuplade, il opposait ses prêches et ses ministres. Aux seigneurs du voisiné, quelque nombreux et résolus qu'ils fussent, il opposait de même ses bannerets et ses piquiers. Et, s'ils résistaient, ils avaient l'exemple du sieur Despréaux, près de SaintrJames, dont un jour, k deux

1} Desrocbés , t. 2 , p. 215 ôt 228.

heures du matin , il avait , avec le sieur de la Ravardière , son beau-frère , et soixante hammes d'armes, fait sauter les portes dû château » et qu'ensuite il avait emmené

prisonnier dans son repaire de Pontorson. Fléau des uns , providence des autres ^ il tenait en un mot toute la contrée en respect, par la terreur et la protection de son nom»

On était donc naturellement porté à croire que cette contrée, si long-temps animée par sa présence, ne s'endormirait pas daus l'inaction et qu'elle tiendrait à fournir tta sacrifice aux ndâned du grand seigneur qui l'avait commandée. Le premier obligé était évidemment son fils, et il s'était déjà mis à devoir, en venant se ranger sous les drapeaux du prince de Condé. Les autres ne l'étaient pas moins, et c'étaient ses anciens compagnons d'armes. Or il* y en eut un dans le pays , qui tenta de jouer le premier rôle, auquel l'absence de son jeune sâgneur lui permettait un instant d'aspirer. C'était un ancien lieutenant de son père, un du Touchet , du Teilleul(l) , assez huguenot, comme l'appelle un annaliste du Mont, et qui avait long-temps bataillé sur toute la frontière normsmde.

Plus d'une fois, comme dans sa vaine tentative de 1&62 , il avait vu son général jeter un regard d'envie sur ce rocher, que ia mer isole dans son flux, et que cou* ronnent encore les vastes créations architectorales du génie r^igieux et guerrier de nos pères. Mais chaque fois il avait dû s'arrêter devant la difficulté de l'entreprise. Sa tentative serait-elle aujourd'hui plus heureuse? Sans doute qu'elle était in^portune pour une levée l^énérale de boucliers, au moment où Matignon avait l'œil

(1} DeRoîssy.

et le pied sur la contrée. Mais en tout temps» mak au milieu de la sécurité où le général pouvait être plosgé, il n'était pas en nn mot déraisonnable de t^ter ce qn s*appelle un coup de main sur le point où il devait être le moins attendu , et de donner à son parti l'inexpugnable Mont-Saint-Michel.

Le 22 juillet 1577, jour de Sainte-Madeleine, aoquel les habitants de sa petite ville avaient coutume d'aller en pèlerinage k une paroisse voisine^ on vit donc s*en approcher une troupe de vingt-cinq k vingfrneuf hommes, porteurs de bourdons et précédés du guide (H^ioaire des pèlerins. Tout dans leur personnage annonçait la dévotion et l'humilité de ce caractère emprunté(l). Soit donc que cet air de componction n'éveillât aucun soupçon , on qu'ik eussent des intelligences au dedans, ainsi qu'un auteur va nous l'affirmer plus tard, on. négligea de le» fouiller exactement k la porte, suivant la consigne ; et nos&ux pénitents purent ainsi dissimuler leurs poignards et leurs pistolets. Ils n'étaient cependant entrés que dans la basse ville. Mais , après l'aumône d'une messe qu'ib . sollicitèrent de l'hôtesse chez laquelle ils avaient déjeuné , il fut difficile de douter de leurs intentions et de leur refuser l'entrée !du saint lieu(2). On fut encore de plps. en plus édifié Ikrhaut de leurs dévotions et du nombre de messes qu'ils firent célébrer, tant kl'autd de Saint-Michel qu^ la Notre-Dame-de-sous-Terre(3). Leur bande alors se divisa librement en plusieurs groupes i dont le pre-

(1) JeauHaynos ; Thomas Le Roy ; d'Anbigpé, p. 170; Masseville , t. 6 » t* ^^ » Blondel , p. 59 ; Desroches , t. 2, p. 218.

(2) Hist. de France, Anonyme , édit« de 1581 , p. 285^ (3] Thomas Le Roy.

mier se poftta 8ur le Saut-Ganthier, tandis qu'un second se rangeait vis-ii-vis la porte du corps de garde, et que deux ou trois autres descendaient k celle de la ville. Sur un signal doâné par un des faux pèlerins, voilk enfin qu'un peloton de douze cavaliers, embusques dans un bois éloigné d'une ou deux lieues du Mont, partit au galop a travers les grèves et se dirigea sur le rocher. Cétait du Touchet en personne qui les comn^andait.

Au même instant, le poste d'entrée est désarmé , et sur son refus de se rendre, un des soldats, nommé Le Fort, qui le composent, est massacré. Il était alors huit heures et demie environ , et les moines étaient au chapitre. Mais un jeune novice court jeter l'alarme, et les religieux épouvantés n'ont que le temps de se cacher en partie sous les voûtes. Les assassins sont en effet revenus sur leurs pas, et le massacre menace de s'étendre sur leur innoffensive con-> frérie. S'il faut en croire deux historiens , un des moines, qui leur a dit la messe , n'est pas épargné(l). Plus heureux que lui, le secrétaire du chapitre et maître des novices t qui nous a aussi laissé cette histoire, n'a , comme il le dit , en cHte déroute ^ que la nuntié d'u col coupé d^un coup de couieau(^). D'autres moines enfin et plusieurs véritables pèlerins sont également blessés dans le tumulte de l'église.

Quelque diligents cependant , que fussent les cavaliers, commandés par du Touchet, ils ne purent atteindre le rocher, avant que les hommes de garde eussent abattu la herse de la porte de la Grève. Forcés alors de tourner bride, leur retraite se changea en déroute, devant une

(1) Do Thon , liv. 60; La Popelinière.

(t) Jean Huynes.

compagaie calholiqae de quinze gentilshomnie^ et de vingt arquebusiers à cheval , que commandait un enseigne de Matignon, Louis de la Moricière, sieur de Yicques, et que le hasard, au cas où il n'e&t pas eu vent du c(Hnplot , venait k propos de £aiire déboucher dans ces parages. Les premiers arrivés, étant ainsi abandonnés à eux-mêmes et traqués dans les détours du monastère, se raidirent à la première sommation.

Cependant, au bruit de cette tentative sur le Mont- Saint-Michel , qui lui parvint, vers onze heures du soir» Matignon s'était déjà rendu à Avranches, prêt k marcher sur le point menacé. Mais ii s'y arrêta , lorsqu'il sut que la place avait été reprise, et que, et que, le lendemain, à huit heures, la petite bande de Huguenots, qui avait un instant trompé la surveillance de sa garnison, en était sortie, Tair aussi contrit qu'elle y était entrée. Malgré la capitulation , au moyen de laquelle deVicques était rentré dans le château, qu'elle menaçait d'incendier(l), les châtiments, que le silence absolu de nos Bénédictins annalistes du Mont pourrait faire révoquer en doute , si l'on ne pénétrait aisément les motifs de leur rélicence, les châtiments, disons-nous, commencèrent alors kêtre infligés avec une impitoyable rigueur. Quelques soldats obscurs de du Touchet, étant tombés entre les mains de Matignon , furent pendus haut et court ; tandis que , pour avoir, soit-disant, agi sans ordre du prince de Gondé, leur général, trois gentilshommes furent noblement décapités, et que leurs têtes furent envoyées pour rester en

(1) Blondel , p. 59.

spectacle au M6nt-Saint-Michel(t). Trois moines eniia qui, au dire d'un autre aonaliste quotidieD(2) , avaienl facilité rintroduction des Huguenots daus la place, forent ignomigueiisemeat jetés a la mer. Pour s*étre laissé surprendre et garottér, le vieux chevalier René de Bastarné, capitaine du Mont^ ne fut puni toutefois que par la perle de sa charge, dahs laquelle Henri UI se plut de lui substituer de Yicques, qui prit le premier le titre de gouverneur de la place , que sa vigilence avait su Çrotéger(3).

Les expéditions des Protestants dans le Maine et la Saintonge ne leur furent pas plus avantageuses, que la tentative qui précède; et il fallut en venir à un arrangement. Le Roi, que le moindre travail effirayait, leur accorda donc une paix aussi favorable que possible, et à laquelle leur faction vaincue pouvait à peine prétendre.

Sous l'égide de son nouveau baron , Saint-Lo , qui n'avait pu faire que des vœux pour le succès du prince de G^ndé, commença alors k goûter une tranquillité, qu'ilne connaissait plus , depuis que le premier prédicant y avait annoncé la parole révolutionnaire de Calvin. Les colères se rassirent en effet pendant quelque temps, et l'anarchie dût céder au besoin d'ordre , qui se faisait sentir dans toutes les classes de la société. Il en fut de même des autres villes , que le bras de Matignon pouvait atteindre, et le torrent débordé rentra dans son lit.

Les soumissions arrivèrent donc bientôt de tous côtés,

(1) De Thou, liv. 60 ; La Popelinière; Hist. de France, ADODjme , édit. de 1581, p. 285.

(2) De L'Estoile , 1. 1 , p. 89.

(5) Thomas Lé Roy.

et l*on vit nos premiers chefs de !a Réforme s'empresser de reconnaître rautorité du vainqueur. Jacques d*Âigneaux(l) et Louis de Caenchy, son frère, qui comman-» daient alors dans Bai*fiéur, Carentan et les Ponts-d'Ouve, dont ils étaient parvenus k s'emparer, les remirent sans trop de résistance. Mais il était d'usage de faire ses con^ ditions, sans que pour cela, Ton fût certain qu'elles seraient toujours respectées, comme on l'a vu plus haut dans la capitulation de l'infortuné Montgommery. Il fut donc formellement stipulé , dans l'acte passé à Caretitan , le 1 6 mars 1 577 [id est 1 578 ), que , suimnt la volonté du Roi et commandement à lui expressément fait, abolition leur serait donnée k eux et aux leurs de toutes levées de deniers f impositions, exactions, pionnages et autres clioses par eux commises en la garde desdttes places et à raison d'icellesi^).

Le parti protestant n'étant plus à craindre, on se relâcha en même temps des rigueurs usitées k son égard , et l'on cessa de le tourmenter dans ses pratiques. Si donc, sur quelques points, il y eut des prêches abattus , il y en eut d'autres de relevés, comme celui que Matignon permit, en 1578, aux religionnaires de Saint-Lo, d'ériger dans là Neuve-Rue , au pied de la poterne et près du carrefour de rflôpital(3). La Cour, de son côté, avait voulu se les rattacher par une éclatante réparation des horreurs qui avaient été commises k leur égard ; et déjk les veuves et les enfants des nobles tués k la Saint-Bathélémy avaient , en vertu d'un éàii de Henri III , du mois de septembre

(1) De- Roissy.

(2) Toustaîn de Billy, Hist. eccK

(3) Toustaîn de Bilîy, Hist. du Cot. ; Le Canu , p. 315.

1577* l'espoir de jouir, pendant six ans, de l'exemption du ban et de l'arrière-ban, tandisque les non-gentilshommes étaient déchargés des tailles et autres impositions(l). n sembla donc un instant» a voir cet esprit de tolérance, qui, par lassitude plutôt que par charité, s'introduisait dans la conduite des affaires, qu'on n'avait voulu triompher que de la révolte, et laisser vivre l'hérésie. Il n'en pouvait être cependant ainsi; et les Protestants devaient savoir eux-mêmes , que la lutte serait éternelle entre deux principes religieux, qui combattaient autant pour la domination, que pour la liberté. Or le meilleur moyen de triompher des dissidents était de redonner un peu de vie au corps dissolu du clergé. Déjà , en 1560, le chapitre de Coutances avait, par ordonnance du 1 1 décembre , aboli les saturnales du Petit-- Evéque, qui rappelaient celles de la fête des Arm on des DiacresSaoulx, et dont le scandale était de nature à motiver une partie des reformes du jour (2). On profita encore de ce moment de relâche, pour rappeler tous les pasteurs diocésains k l'observance de leurs devoirs; et, si l'on veut bien se pénétrer du désordre et des abus qui s'étaient introduits dans l'église , à la faveur des troubles > il suffit de lire l'extrait ci-dessous d'un long réquisitoire , qui fut présenté, le 25 août 1580, par le promoteur du diocèse de G>utance8, Robert du Moulin , et dans lequel il est ordonné : a que les archidiacres aient à s'informer » diligemment en chaque paroisse des qualités , vices , » mœurs et doctrines non seulement des clercs, mais en-*

(1) De ChaDtereyDe,Cbron. hist. des grands Baillis du Coteotin.

(2) Démons , Conjectares sur Coutances.

> core des particuliers; qu'en faisant leur visite, ils

> prêchent les peuples, prenant pour thème ou argu- ) ment de leurs discours quelque point de morale, pour

> leur apprendre à bien vivre ; qu'ils aient à examiner

> si le saint Sacrement est conservé en un lieu décent,

> et s'il est renouvelé de temps en temps; s'il y a un ciboire, un tabernacle, des vases pour les saintes huiles ; si les mariages sont célébrés conformément aux statuts, après la publication de trois bans, en présence et du consentement des pasteurs ; s'il y a registre des baptêmes, mariages et inhumations et autres choses semblables; qu'ils aient en outre à voir toute l'église , si elle est nette et selon les règles de l'honnêteté et de la décence ; s'il y a une sacristie , des cloches et s'il y a besoin de réparation en quelques endroits ; qu'ils aient à s'informer s'il n'y a point de clercs simoniaques ou coufidentiaires; s'il y a des ornements, chapes, chasubles et autres choses nécessaires au culte divin ; si les biens de l'église n'ont point été vendus ou aliénés; s'il y a procès-verbal ou registre des titres , revenus et autres biens de chaque église ; si les comptes sont exactement rendus ; si les fêtes de confrérie se passent honnêtement , sans ivrognerie et danses; s'il ne s'y commet point de friponneries; si le vicaire n'a point de bénéfice qui requiert résidence, auquel cas il faudrait le renvoyer ; si les curés prêchent et enseignent la foi catholique ; si les frères mendiants sont honnêtes, modestes, obéissants , ou immodestes, réfraclaires, fréquentant des personnes de mauvaise doctrine de la nouvelle secte, qui est un horrible athéisme, ou d'autres personnes de méchante vie; si

» les clercs ou les laïques ne soûl point scandaleux par » leurs jurements , blasphèmes injustes, adultères, » usures et autres crimes semblables, elc(l). »

G^pendant les taxes, qui portaient particulièrement sur le clergé, avaient re|)ris leur cours; et, comme on le voit, l'abbaye du Mont-Saint-Michel avait été forcée , l'année précédente , d'aliéner ses bois de Manncville et sa maison de Caen , d'où elle avait retiré son argenterie , engagée pour les deniers ro)'aux(2). Tels étaient les fruits de la paix , qui ne satisfaisait personne et qui en* trainait avec elle tout l'arriéré de la guerre.

Les Protestants , d'un autre côté , étaient toujours défiants et jaloux. Ils prirent bientôt ombrage de ce qu'en instituant Tordre des chevaliers du Saint-Esprit, le Roi les en avait exclus, et ils demandèrent raison de cette offense. Déjà le prince de Condé avait surpris la ville de la Fère, en Picardie. Il en fil le rendez-vous de tous les religionnaires de notre province ; et ceux-ci , sous la conduite de Montgommery j allèrent se mesurer contre les Catholiques de Matignon, auquel la mission de rej)rendre cette ville avait été confiée.

Mais leurs armes ayant été partout malheureuses , le duc d'Anjou , qui était le principal instigateur de cette guerre, interposa sa médiation ; et, ayant envoyé des personnes de confiance , pour négocier avec le Roi , son frère, il lui fit entendre que le royaume, étant déchiré , depuis vingt ans, par les factions, il n'y avait d'autre moyen de rétablir la tranquillité publique , que de la demander à une guerre étrangère. La Flandre » acca-

(1] Toustain deBilly, Hist. eccl.

(2) Thomas Le Roy.

Mée sous le joog espagnol , ne citercbait en effet qu a le secouer. Elle manifesta bientôt sa volonté, en offrant sa souveraineté a Thabile négociateur du traité de paix; et. Tannée suivante » celui-ci se mit en route avec les principaux chefe du parti protestant, pour aller en prendre possession. On remarquait, dans ses rangs, le duc dTIbeuf, avec sa suite de quatre cents gentilshommes normands , le maréchal deBellegarde, Guillaume de Fer< vaques-Hautemer, comte de Grancey, La Châtre, Silly, Saint-Âignan, Saint-Luc, Jean Gigaultde Bellefoods, son maître d'hôtel, ainsi que les comtes de Laval et de Montgommcry. L'évêque de Goutances enfin était du voyage, comme grand aumônier.

Pendant ce temps, on découvrit une conspiration ourdie par quelques-uns des principaux seigneurs du royaume, qui voulaient s'emparer du Roi, au parc de Saint-Germain, où il était allé pour rétablir sa santé* Sitôt qu'on en eut saisi la trame, ainsi que le nom de ses auteurs, on envoya en Normandie, où ils s'étaient retirés, le prévôt de Thôtel, avec plusieurs compagnies, pour contenir cette province. On arrêta même quelques uns des coupables , mais sans trop faire de bruit , soit que le crime ne fût pas grave , soit qu on se fût apperçu que de trop grands noms y étaient mêlés. Le maréchal de Matignon enfin fut expédié, avec un corps d'armée, pour se saisir de la Roche-Guyon , qu'on disait être le chef de la conjuration(i).

(1) Rclat. des Ambassadeurs îtal. ; Jérôme Lippomaao, t.:2,p. 451,

La Ligue. — Vexations commises envers les Protestants. — Exil volontaire d'une partie des notables deSaint-Lo. — Le prince de Condè s'embarque au gué Pérou et se sauce à Guernesey. — Mutineries des milices rurales de Montmartin et de Craignes. — Aliénations de temporel des abbayes.

' Tout» dès rentrée en.campagniî » avait réussi au nouveau duc de Brabant , lorsque la fortune, venant k changer, il fut obligé de battre en retraite et de rentrer en France, où il. mourut y le 10 juin 1583.

Cette mort aurait été regardée avec plus d'indifférence , tout héritier présomptif de la couronne qu'il était , si elle ^ n'eût pas mis en relief un prince tel que celui qui y parvenait k son défaut. C'était Henri , roi de Navarre. Mais Henri était hérétique , et les Catholiques eussent mieux a mé renoncer cent fois k la vie, que de perdre leur âme k !a défense d'un Huguenot. Cette conjoncture offrit donc un prétexte suffisant k la Ligue d'éclater, et aux Guise , qui ne l'avaient jusqu'k ce jour fomentée que sourdement, contre les branches de Valois et de Bourbon, d'en faire jouer tous les ressorts contre le futur prétendant.

Les bases de cette soit-disant Sainte-Union avaient été , comme on Ta vu plus haut , posées à Péronne, Les articles additionnels le furent, dès les premiers jours de 1585 à, Joinville, où Ton s*assura du concours de l'Espagne. Enfin, muni du pouvoir du Saint-Siège, le hardi duc de Guise donna le signal de l'insurrection catholique ; et voilà qu'un immense déchirement éclata jusque dans les provinces les plus reculées. Jusqu'ici on se connaissait à la seule couleur de Técharpe et au seul nom du chef sous la cornette duquel on marchait. Jusqu'ici les événements de cette histoire, quoique placés sur la limite des guerres de religion , proprement dites , et des guerres de laLiguç , qui vont suivre, appartenaient plutôt aux premières qu'aux secondes, et devaient être rangées dans la classe de ceux qui se sont passés entre le Protestantisme rebellé et le Catholicisme royal. La ligne n'est pas encore assez tranchée, pour que les choses changent de nom, et, tant que la Ligue n'aura pas porté une main téméraire sur la couronne de France, les coupables, selon la loi monarchique, seront toujours les hommes delà Réforme. Quoiqu'il en soit, an désordre qui s'annonce > on peut déjà juger qu'il n'y a plus de logique dans les façons d'agir et de penser, et que les opinions, que l'on reconnaissait naguères a leurs vives arrêtes , Yont se compliquer de nouveaux intérêts, de nouvelles ambitions, H n'y avait encore hier que deux bannières levées en France: il y en aura trois pour un instant, et l'on verra les hommes se venir ranger sous elles , selon que l'idée, pour ne pas dire la fantaisie purement politique ou religieuse , disposera de leurs bras.

Nos deux cvôchés commençaient à goûter quelque

re[>os, lorsque ce grand incident vint remuer toutes leurà fibres et rallumer leur fanatisme éteint. Déjà les grandes villes centrales, telles- que Rouen, Evreux, Lisieux, Louviers,le Havre, Argentan et Falaise s'étaient décla-^ rées pour la nouvelle faction. Ce fut au tour des nôtres d'opter et d'essayer leOrs forces.

Or, après avoir été alternativement la victime des partis qui s'en disputèrent la possession , Saint-Lo ne fut pas encore exempt d'inquiétudes pendant ces troubles de la Ligue. Le premier événement, digne de remarque, fut l'exécution de l'édit du 18 juillet 1585. Déjà, en 1574, plusieurs ministres en avaient été chassés(l), et cette expulsion , contraire aux promesses desédits précédents > avait été le sujet d'une plainte de ses habitants. Henri III, réduit à se faire ligueur, pour conserver sa couronne, ne cnit pouvoir donner un meilleur gage de sa fidélité au pqrti de Lorraine, queu dépouillant les Protestants de tous les avantages , dont ils jouissaient, en vertu des trai-^ tés, et en les réduisant à la cruelle alternative d'abjurer leur croyance , ou de quitter leur patrie. Ce rigoureux édit de 1585 , que la peur avait dicté , ne fut donc pas plutôt publié par les provinces, que les ofiSciers, chargés de ison exécution , commencèrent leurs procédures inquisi-^ toriales. Mais nulle part peut-être , il ne fut exécuté avec ïmtant de rigueur qu'à Saint-Lo(2). Chaque protestant » comme nous l'attestent les procès- verbaux de l'époque, était tenu de comparaître devant messire Michel Le Ma-^ ïxissier , écuycr , sieur de Martigny et lieutenant-génénd

(l)D'Aubignô, p. 222.

' (2)Toustain de Billy , Hist. du Cot.;Bisson, anno Un, p. 73.

du bailli (le Cotcntin y et de déclarer s*il entendait per^ fiister ou non dans sa croyance. Sur sa déclaration, on le renvoyait soit devant le gouverneur ou lieutenant de Roi» aux fins d'obtenir un sauf-conduit , pour sortir du royan-* me, ou devant lofiBci^, pour y faire son abjuration et en rapporter certificat. L'un ou l'autre de ces actes était en-* suite représenté au juge , qui le mentionnait dans son instruction et qui, de plus, exigeait un serment de fidélité du nouveau converti.

La saint^é du serment ne permit pas à plusieurs de déguiser leur croyance, et ils aimèrent mieux abandonner biens et patrie , que de commettre l'acte abjuratoire qu'on leur demandait. De ce nombre étaient les sieurs Jean Miette de Grouchy, Raval4ugant , Gilles Crosnier , Pon^ tus de Clerambault , François Martin, Louis Périer, Richard Le Laisant, Pierre Morin, Jean Deslandes, Jean benys ,Noél Lumard , Pierre Bellamy , Jean Le Capelain , Pierre Le Vair, Mathurin Le Chipel, Marin Le Blanc, Israël et Nicolle dits Le Tellier, Pierre Lenouvel, Guillaume Gomesdan^ Pievre et Thomas Le Maître, François Yasser Robert Cancile, Pierre Le Crosnier, Jean Tanqoeray^ Gilles Pierreville et Julien Dubois(l). Mais le plus grand nombre se soumirent aux exigences de l'édit; et > moins scrupuleux que leurs frères , ils se reposèrent sur rav:enir, pour se faire relever d'engagements passés sous l'empire delà crainte et de la nécessité.

L'occasion ne ts^rda pas & s'en présenter , et l'édit fut loin de produire l'effet qu'on en attendait. Le roi de Navarre, attaqué dans sa religion et ses amitiés, avait

(1) Toustain de Billr, Hist. du Cot.

protesté de tirer vengeance de ceux qui rexécuteraient. Il n'en fallut pas davantage , pour donner le signal de la reprise des hostilités.

Saint-Lo, dont on craignait que nos Réformés ne s'em** parassent , exigea dès-lors une surveillance toute particulière de la part de son gouverneur. Dans le premier moment de cette levée, le lieutenant-général François d'O, qui avait remplacé Matignon dans le commandement de la province, ouvrit le conseil de le démanteler, pour mieux le soustraire aux entreprisesde l'ennemi, et ôter a celui-cî h pensée d'en faire , comme aux premières guerres , la base de ses opérations. Mais le gouverneur Jean de Gourfaleur apporta, ainsi que les bourgeois , une si ferme opposition k ce projet^ qui allait le déplacer de son commandement, que rintendant-général de Longaulnay, marquis de Dampierre , en ayant écrit au Roi, on ordonna non seulement que les choses restassent dans letat où elles étaient , mais encore que les fortifications fussent renforcées de quelques ouvrages{l).

René de Vaabesl, sieur de Fleurimont, repara en même temps les brèches de Pontorson, dont il venait d^étre nommé gouverneur (2) ; et Ton se prépara de tous côtés à bien recevoir la nouvelle insurrection.

Cependant , quoique ses chefs lui eussent assigné pour théâtre une autre province plus centrale , et que le succès fût loin dy suivre leurs drapeaux, notre pays n'eut pas lieu de se rassurer, en présence de tous ces mouvements de troupes; et, par la raison même que leurs armes

(1) Toustaln de Billy, Ilîst. ecci.; Démons, Hist. civ. et relîg. de Cherbourg ; Houel, p. 86 et suiv. ; Dupleix.

(2) Desroches , t. 2.

avaient le dessous -dans le Maine el l'Anjou , il eut a craindre , qu'en se laissant acculer sur notre presqu'île , ils n'attirassent sur lui le fléau de la guerre.

On sut bientôt en effet que le malheureux prince de Condé , après sa déroute devant Angers , et la défection du duc de Rohan , fuyait , à toute bride , sur la Normandie; et, sans cherchera pénétrer jusqu'à quel point il pourrait s'y maintenir , on ne s'alarma pas moins de sa venue et de l'agitation qui allait s'en suivre. Par une lettre, du 16 janvier 1586, Longaulnay manda donc aussitôt aux échevins de Saint-Lo de se tenir sur leurs gardes , et donna l'ordre aux campagnes de venir au plus tôt soulager la garnison dans le service de la place(l).

Inutiles précautions ! Le prince de Condé , que l'on croyait toujours en conciliabule dans les châteaux , était depuis long -temps sorti de France ; et , dans l'abaissement de sa fortune , n'avait pas songé un instant à relever sa bannière. Le 23 novembre 1585, après cinq jours d'hospitalité dans le manoir de Jantée d'Argouges, appartenant à Jacquemine de La Haie, veuve de Gilles Guîton , le prince huguenot, secondé, il faut le dire, par le fils et les neveux de cette noble dame , ainsi que par Jacques de Montgommery, sieur de Corboson, et par plusieurs autres seigneurs du voisiné, était parvenu , avec ses trois compagnons d'infortune, Claude de La ïremouîHe , d'Avantigny et son valet à s'embarquer, au gué Pérou, sur le Couesnon et à se réfugier a Guernesey(2).

Quoiqu'il en soit, pour être débarrassée de la présence de ce puissant agitateur, la population de Saint-Lo n'était

(1] Touatain dcBilly, Hist. ceci.

(2} Desroches , t. 2 , p. 229 ; Add. de la Manche.

pas exempte de fatigues et de soucis. Les déiacliemeats indisciplinés , que lui fournissaient les paroisses de Montmartin et de Graignes « étaient en effet d'une turbulence extrême » et ne remplissaient leur service qu'ayec la dernière n^ligence(i). Bientôt on les avait vus refuser d'obéir au baron de Alathao , que de Longaulnay avait placé à leur tète; et^ pour les faire rentrer dans le devoir, il avait fallu que, sur la plainte de Içur capitaine, en date de 17 octobre, le maire et ses échevins interposassent leunr autorité et les (^ligeassent a prêter un nouveau serment de fidélité. Comme il y en avait d'entachés d'hérésie parmi eux , on les avait enfin contraits de se faire remplacer par des catholiques, a prix d'argent et au choix de leur capitaine.

D'un autre côté, les bourgeois de la ville, auxquels incombait la subsistance de cette milice, avaient bientôt murmuré contre cet impôt vexatoire; et, comme nous le voyons dans une requête , qu'ils |M*ésentèrentà ce sujet au marquis de Dampierre, leur dénûment était si profond, depuis les ravages exercés par la peste , pendant deux ans» dans leurs murs ( «< eux dits habitants , dont les plus riches avaient succombé» est-il écrit, étant épars de ça de là , bannis.de leurs maisonset déchassèspar ladite contagion y>) , que la moitié d'entre eux en était réduite à vivre d'emprunts, et l'autre d'aumônes(2).

Une autre calamité publique était encore venue aggraver leur position. Par suite de pluies abondantes, la rivière s'étant débordée avait envahi les bas quartiers de la ville et emporté le Pont-de-Vire. Pour ne pas contribuer à

(1) Toustain de Billy, Hist. eccl.

(2j Toustain de Billjr, Bist. du Cot.

son rétablissement , nos malheureax habitants n'avaient eu encore d'espérance, que dans une suppliqae, où toute leur misère est exposée(l).

Au reste, si les charges étaient lourdes k porter pour les bourgeois de Saint-Lo, elles ne l'étaient guères mdins pour tout le diocèse , dont ils relevaient Le clergé de France venait , par un contrat particulier, d'accorder douze cent mille écus au Roi. Le diocèse de Goutances fut taxé, pour sa part, k vingt-huit mille livres ; et les adjudications des bénéfices se poursuivirent sans relâche» à l'extinction des feux. Un nommé Guillaume Ouille, entre les mains duquel les deniers étaient versés , put en* caisser onze cent cinquante livres de Tabbaje de Hambie, pour complément desquelles trente-quatre demeaux de froment de rente foncière, mesure de Créances, furent vendus , sur Jean de Tourlaville, abbé du lieu , et achetés , le 4 octobre 1586, par le chanoine, maître d'école de Goutances, Bernard deBreuil , sur le prix et somme de quatre cent soixante-quatre livres, quatre sous. L'abbaye de Blanchelande, cotisée k dix-huit cent soixante-douze livres , avait pareillement vendu , pour satisfaire en partie à ce qu'on exigeait de Philippe Troussey , son abbé, trentecinq boisseaux de froment et un d'avoine de rente foncière, à prendre sur Pierre Le Gros, écuyer de la paroisse de Beùzeville-sur-le-Vey , et dont un Pierre Galimache , bourgeois de Garentan , se rendit acquéreur, par trois cent dix-huit livres, dix sous, avec deniers pour livre. Celle de Saint-Sever, qui était possédée par un nommé Philippe Raffîn , de la paroisse de Beny , diocèse de

(1) Toustain de Billy, Hist. ceci.

iU

Bayeux, et qui avait été taxée a pareille somme que la précédente, s'en était acquittée, en baillant, après mure et capitulaire délibération , par échange pur et simple. Il noble et puissant seigneur Jacques de Renty, baron du lîeu et de Landelles, chevalier de l'ordre du Roi, bailly d'Alençon, savoir la verge-seigneurie et prévôté de Marigny, etc., ensemble les seigneuries du Mesnil-au-Roux et de Saint-Denis-de-Maisoncelle , réservé les aimes ; ^t en prenant , par contre-échange , les fief-terre et seigneuries deCalignyetBoisbenastre, etc(l).

Ce n'étaient certes ni les intrigues du parti protestant , pour lesquelles ils faisaient secrètement des vœux, ni les divisions, que la Ligue allait fomenter, qui devaient apporter quelque soulagement à ces malheureux habitants de Saint-Lo- Aux craintes, que le prince de Condé avait inspirées , succédèrent bientôt en effet celles que le jeune Paul de Bricqueville , baron de Colombières, fils aîné de l'héroïque Huguenot , mort a la brèche de DoUée , inspira par ses secrètes levées de troupes; et l'on crut toujours qu'il ne tendait qu'à récupérer les remparts, où pour la première fois il avait entendu le sifflement de la mitraille. Le marquis de Dampierre, pressentant ce dessein , en écrivit de suite aux bourgeois de Saint-Lo et a leur gouverneur de Bonfossé , et leur annonça en même temps son retour au milieu d'eux. Le capitaine Bidon , envoyé avec sa compagnie , sur l'ordre du duc de Joyeuse, pour y tenir garnison, était chargé de le préparer. On se tint dès-lors constamment sur le qui-vive : en vertu d'un mandement particulier , du mois d'octobre

(I) Toustain de Billy, Hist, eccl,; Séguin, p. 387.

de cette même année de 1587, le poodrier et le sialpètrier de la place furent requiâ et gratifiés de chacun vingt livres; les magasins furent approvisionnés et Ton attendit l'ennemi de pied ferme(l).

n ne se présenta pourtant pas devant Saint-Lo. De plus impérieux devoirs l'en avaient éloigné. Les troupes, que Colombières conduisit lui-même au roi de Navarre» servirent en effet plus efficacement à relever ailleurs la fortune de son parti, et contribuèrent puissamment à b victoire de Goutras, que ce monarque, remporta sur l'armée catholique.

(1} Toustain de Billy, Hist. eccl.

Divisions de la Zigue. — - Le dm de Monlpensier rallie les Catholiques royaux et les Protestants. — Coûtâmes mit un instant le parti de la Révolte. — > Intrigues du gouverneur de Saint-Lo , potar remettre sa viUe aux mains des ligueurs. — Elles sont déjouées par Jean de laHaule. — Vindication des ligneurs sur ce gentilhomme.

Un de ces coups d'état, qui précipitent les vieilles dynasties dans Tabyme et qui suscitent les nouvelles, changea bientôt la hce des affîiires, au. point que Ton eût dit que la France, qui était bouleversée depuis un demi-siècle, se retournait encore sur elle-même, pour agoniser. De franchement dessinées qu'elles étaient , les factions se divisèrent entre elles, k ne plus se reconnaitre, et il en sortit cette guerre , a laquelle nous n'osions rattacher les événements qui précèdent , quoique des influences étrangères eussent déjà commencé à s y faire sentir, et que les idées eussent pris une autre direction.

Depuis le massacre de la Saint-Barthélémy , le royaume était tombé dans une affreuse confusion , k laquelle Henri III avait mis le comble, à son retour de Pologne.

La nation était accablée d'édits bursaux , les camps^gnes désolées par la soldatesque, les villes par la rapacité des financiers, Téglise par la simonie et le scandale. Cest alors que la Ligue religieuse, scdennellement jurée ii Péronne, avait levé Tétendard, et que, de peur d'en être écrasé, le Roi lui-même , se foisant chef de cabale , avait sollicité la grâce d'y insérer son nom. Mais bientôt, chassé de Piuns , dans la journée des Barricadée , Henri ID avait appris, k ses dépens, qu'on n'est nn qu'autant qu*on est le chef de la nation, par le cœur et la tête, et que c'est aux fronts couronnés k veiller sur les ligues , au lieu d'y entrer. Abandonné de Y Union, jdutôt qu'il ne Tabandonnait , cet autre fils de la M^dicis en était enfin Tenu , pour relever la malheureuse courmoe de France de Tétat d'abaissement où les figictions et ses propres vices l'avaient plongée, à envisager, sans peur, un double mme; et, le 23 décembre 1588, l'assassinaf du grand homme de guerre, que Sixte-Qûint appelait son IHbcha'bie, avait épouvanté les Ëtats du royaume.

LaFranee, dit Balzac, itaii folle de cet hanme-là; et^ tel était le charme de sa personne que, selon un courtisan de ce règne, les Huguenots devenaient Ligueur^ en le regardant. H n'y eut donc plus de noms assez énergiques dans la langue pour stigmatiser son meurtrier. La Sorbonne avait commencé par délier ses sujets du sermeoi de fidélité ; le Parlement suivit son exemple. On brisa ses armes et ses effigies ; on raya son nom des prières de relise. A chacune des quarante messes, que la Ligue se fit dire durant les Quarante^Heures , il y eut des figures de cire, que l'on envaulia^ k l'endroit du cœur, en demandant, par un mot de magie, qu'ainsi fût-il de Tex-.

communié. «Turc par la tête, allemand par le corps, harpie par les mains, anglais par la jarretière, polonais par le pied et diable par l'âme , » les prédicateurs de Paris, qui le dépeignaient ainsi , hurlèrent à toute la France Tanathème et la révolte(l).

Dans cette extrémité, Henri III n'avait plus d'appui, que dans le roi de Navarre. La contre-ligue du protestant et de l'excommunié fut ainsi organisée dans un mutuel intérêt , contre l'union autrement monstrueuse de l'Espagne et des Seize ; et il fallut retourner les noms et changer les hommes, pour se prêter aux étranges événements dont l'affligeant tableau va maintenant se dérouler sous nos yeux. C'est donc ainsi, pour nous servir des mots consacrés, que la sainte Ligue devient la rébdle, et que le Protestantisme marche sous le drapeau de la fidélité.

On croira sans peine que , si les déchirements étaient grands avant que ces alliances insolites eussent été cimentées, ils le devinrent encore davantage par la lutte des nombreux intérêts , et le soulèvement désordonné des passions. Les Protestants n'avaient pas, à proprement parler, d'hiérarchie ni de gouvernement régulier. La Ligue eut ses parlements et ses gouverneurs. On jugea pour elle a Rouen, tandisque Caen rendit des arrêts au nom du Roi. Le comte de Brissac commanda pour elle en Normandie, tandisque le duc de Montpensiery rallia ce qui restait de fidèles Catholiques et de Huguenots k la cause monarchique.

Les mêmes divisions armèrent dans une même famille

(1) Mem. de la Ligue, t. 3, p. &52;d6 Potter, t.7,p. 972.

le fils contre le père , le frère contre le frère , et engendrèrent ces petites guerres de particuliers, qui, eh affaiblissant mutuellement ces restes féodaux , devaient préparer les grandes destinées de la royauté. C'est ainsi , pour donner une idée des haines religieuses, qu'on vit un jour la dame de Couvert, châteleine de Sottevast, prendre les titres de sa maison; et, pour ruiner à jamais les espérances de son fils , qui s'était converti au Catholicisme , aller , comme le rapporte la tradition , les brûler sur le pont Saint-Simon(l). C'est ainsi que nous verrons le père de ce Longaulnay, gouverneur de Saint-Lo» suivre la bannière de ses rois et verser pour eux les dernières gouttes de son sang, k Ivry; tandisque son fils, embrassant la cause des opposants, tentera de leur ravir son poste , pour le remettre à la Ligue. C'est encore par les mêmes dissentiments que les deux fils du vieux de Vîcques se trouveront séparés ; et l'historien , quoîqu'averti de ces ruptures domestiques, ne saura plus auquel entendre de Dominique , l'alné, que Davila nous représente comme maire de l'armée royale , k Ivry; ou du jeune, qui s'est déjà mêlé k nos événements, et dont la mort va bientôt terrifier cette sainte Ligue , k laquelle il a si chaudement prêté l'appui de son bras.

Le duc de Montpensier cependant, voyant que ce parti de rt3nion prenait chaque jour de la consistance, dans la partie centrale de son gouvernement, résolut d'en purger le pays et de s'annoncer k la Normandie par un coup de Tigueur(2). Il fit en conséquence, vers le mois d'avril

(1) Renseigeements communiqués par M. duPoerier de Portbaîl.

(2] Palma Cayet. chron. nov. p. 133.

de Tannée 1 589» an appel k tous eeux qui tenaient pour le Roi , et leur assigna la ville de Gaen pour rendez-vous. Ceût été manquer aux règles qu'on se&isait de la fidélité, que de ne pas oublier les ressentiments religieux des vieilles guerres, et de fuir un rapprochement dont les besoins de la couronne faisaient un devoir* Les Prolestants et les 'Catholiques confondirent ainsi leurs rangs; et, divisés en quatre r^ments de pied, qu'avaient organisés d'une part les jeunes de Montgommery et de Golombières, el d'Âilly et SaintrDenis de l'autre, ils vinrent, au nombre de quatre ou cinq mille hommes» se placer sous le commandement du lieutenant-général(l). En outre de ces chefs principaux et de pluûeurs autres qui vont suivre, on remarquait encore dans cette levée Pierre de Harcourt, marquis de Beuvron; le vieux lieutenant de roi en Gotentin , de Longaulnay ; le jeune Grimouville de Larchant , l'atné des de Yicques et le sieur de Bougy(2). Mais une autre distribution des emplois supé* rieurs occasionna la retraite de notre premier royaliste protestant. Montpensier avait donné la conduite de l'in- Ëinterie à l'ancien maréchalnde-camp des guerres de 1574, Jean de Villers-Emmery; celle delà cavalerie à François Martel de Basqueville ; de l'avant-garde au jeune Matignon, comte de Thorigny ; et de l'arriëre^garde enfin au comte de Montgommery. La fierté de celui-ci s'étant offensée de recevoir des ordres de Villers , il rcmipit avec ses alliés et se retira dans ses terres, sous prétexte de les défendre contre les incursions du gouverneur de Bre-

(1) Davila, p. 685 ; Masseyille, t. 6, p. 267« (2)DeThou, liv. 95.

tagne(l). Le commandement 3e larrière-garde fut alors remis aux deux religionnaires du Hallot et de Crevecœur» frères cadets de la maison de Montmorency ; et Tarmée , dont les chefs ne ressentaient plus d'ayersionles uns pour les autres t fila sur Falaise, afin de Farracher au comte de Brissac , qui s*y était solidement fortifié pour la Ligue.

Son éloignement de nos contrées rendait possibles toutes tes entreprises des mécontents. Coutances fut la première ville qui leva le masque. Par acte capitulaire, du 24 mars 1589, il avait été arrêté que son cloître serait fortifié; et, par deux autres actes de là même compagnie, le premier en date du 26 avril , et le second du 22 octobre suivant, que ce même chapitre contribuerait aux réparations d'une porte de la ville, et qu'une alloca^ tion de cent livres serait fournie à cet effet.^ Or, c'était autant pour y installer la faction des Guise , que pour mettre, comme on le disait, la cathédrale à l'abri d'un coup de main. En vertu de l'édit de 1589, qui transport tait les juridictions des villes ligueuses dans celles qui étaient sous l'obéissance du Roi, le présidial fut donc alors transféré k Saint-Lo, et la vicomte à Granville. Mais si cette ville eut le malheur de s'écarter un instant dé son devoir, elle ne tarda pas k reconnaître la faute qu'elle avait commise; et, pour la réparer, les habitants, ipar délibération passée, le 15 janvier 1590, devant La Mèredieu et Ghamprepus, tabellions, nommèrent des commissaires pour aller remettre la ville sous f obédience de Henri lY, et pour le supplier de lui rendre ze^ pai^ dictions; délibération d'autant plus honorable, dit un

(IjDaviIa, p. 685.

auteur, quelle précéda les victoires qui forcèrent les autres villes k se soumettre, et qu'elle fut moins Fouvrage de la crainte que du repentir(l )•

A son tour, Saint-Lo fut bientôt inquiété de la part de ceux même sur lesquels on eût dû compter pour sa défense. L'intendant-général de Longaulnay et son gouverneur de Bonfossé , après en avoir été les vigilants gardiens , s'étaient concertés pour le remettre traîtreusement au par i de la Ligue. Uabsence du duc de Montpensier , des seigneurs protestants et surtout du comte de Thorig;iy , intéressé plus que tout autre a surveiller cette baronnie du maréchal de Matignon, son père, semblait donc, c^mme nous le disions, assez propice à la conduite de ce coropIot(2). Pendant que l'armée royale assiégeait Falaise et anéantissait ces infortunés Gautiers, que Ténormité des tailles avait fait sortir, depuis quelques mois , de leurs chaumières , et dont la faction politique avait su àJioitement s'emparer (3), il y eut quelques inquiétudes, pour ne pas dire quelques tentatives, de la part des adhé" rants à la nouvelle insurection , que renfermait ce vieux foyer de révolte. Mais le bon esprit de la population les réduisit à l'impuissance; et la ville, dont la fidélité concordait cette fois avec ses croyances , n'eut pas a déplorer les horreurs d'un nouveau fanatisme religieux.

Il paraîtrait que le maintien de l'ordre aurait été particulièrement l'œuvre des écuyers Charles Le Knteur et de Boisjugan, du lieutenant-général du bailli deCotentin» Michel Le Manissier, sieur de Martigny, que nous avons

(1) Démons , Conj. sur G>ataDces.

(2) ToustaiodeBilly, Hist.duCot.

(3)DeCaillèrc8, p. 258.

vu figurer plus haut pour la réception des déclarations des Huguenots , en vertu de Tédit de 1585, ainsi que de Jean Duchemin, écuyer, sieur de la Haute, frère de Lucas Duchemin, sieur du Perron, dont les premiers Réformés avaient, en 1562, si cruellement dévasté les domaines, et qui mourut le jour même de la prise de Saint-Lo par Matîgnon(l).

Toujours est-il que le maire et les échevins furent félicités , au sujet du zèle qîie leurs concitoyens avaient déployé dans cette circonstance, et qu'une lettre du duc de Montpensier, en date du 20 mai 1589, à Gaen , qui contient ces remerciments, est encore un témoignage des périls auxquels leur bonne garde de nuit et de jour était parvenue à les soustraire(2).

D'un autre côté, nous voyons que la fermeté de Jean de laHaule attira sur lui toute la colère de nos Ligueurs désappointés , et lui valut d être assiégé dans son château, rançonné k deux reprises et incarcéré dans une citadelle étrangère. Le marquis de Dampierre, qui s'était, k la suite de ces menées, fortifié dans le château de Neuilly- TEvêque , ayant en effet semé la trahison autour de son ennemi, partit, dans une nuit de Tannée 1590, avec quelques soldats ; et , suivant. le cours de la rivière, il s'approcha de la maison de la Haule. Les portes furent aussitôt enfoncées à coup de pétard, et il en coûta une sonune de Aille écus à son propriétaire , sans compter le pillage et Tefiraction de tous ses meubles, pour se racheter des mains de ses envahisseurs. Mais le comte de Thorigny , ayant eu connaissance de cette vexation , n'eut

(1) Tonstain deBîlly, Hist.do Cot. ; Hooel, p. 93. (2} Toustain de Billy, Hist. ceci.

garde de la laisser impunie; et le château de Neuilly, dont.il força l'entrée, après quelques jours de siège , paya pi'esqu'aussitôt pour le manoir de son fidèle et malheureux voisin(l).

Cet exemple, quoiqu'il en soit, ne désarma pas la colère du ligueur, dont le parti se grossissait chaque jour de pillards de bonne maison , tels que Villarmois , d' Aubigny, de Bonfossé, Campîon, de Saint-Gilles, deMar than et de Rémilly.

Un ou deux ans après , en effet , ce même de la Haule » traversant le Pont-Hébert , fut repris par son rival de Neuilly et conduit k Fougères, où le capitaine de Lestre de La Bazonnière consentit a se constituer son geôlier. Taxé à quatre mille livres, il ne recouvra la liberté qu'après s'être acquitté de cet énorme tribut. H put alors venir en aide à son protecteur, le comte de Thorigny, ainsi qu'au marquis de Ganisy, beau- frère de ce dernier, que la nécessité de pourvoir au salut de leur ville seigneuriale et à la répression de toutes les exactions des Ligueurs du Cotentin , tenait constamment en selle , et qui ne bissaient pas , dans les graves circonstances où l'on se trouvait, d'arvoir besoin de tous les bons servie leurs de la monarehîe(^.

(1) SéguiD» p. 391 ; Toustain de Billj, Hist. du Got.

(2) Toustain de Billy, Hist. du Cot.

Jean de la Hatde va recevoir , à GranoUle , k renfort J[Anr gleterre. — • // e$i nommé gouverneur de Saint-Lo. — Cette mile est de naufoeau fortifiée. ~ Tentative de Montgommery sur le Mont-Saint^Michd. — Lçs Protestants de VAvranchin remuent et s'emparent de Villedim. — Insolences du ligueur de Vicques.

Les choses s'étaient en effet étrangement compliquées, depuis que le dominicain Jacques-Clément, fenatisépar rexcomunicaMon papale et par les sermons prononcés journellement contre le nouvel Hérode de la maison de Valois , avait plongé son arme parricide dans le ventre du meurtrier des Guise. Henri m mort, l'héritier légitime de la couronne, Henri de Bourbon , roi de Navare, fut porté sur le pavois de rârmée(l). Mais quelque Intimes que fussent ses droits au trône, ses chances étaient petites, en présence de la division qui s'était mise dans Bon camp semi-catholique et semi-protestant, ainsi que de la violence avec laquelle venaient d'éclater les sentiments de la

(1) Palma Cayet ; Toustwi de Billy, Eut. du Got. ; MasseYîlle, t. 5, f. WI.

Ligue. Abandonné de plusieurs grands attachés à la for tune de son prédécesseur, mais auxquels un scrupule religieux défendait de servir un réformé; menacé en outre de la retraite de ses auxiliaires suisses et allemands, que Tépuisement des finances laissait sans rations et sans solde , il se vit donc hors d'état de continuer le si^e de Paris, et il se résolut à partager en trois corps ce qui lui restait de troupes, et k les envoyer hiverner dans les provinces voisines. Le duc de Longueville partit en conséquence pour la Picardie, avec une de ces divisions ; le maréchal d'Âumont , pour la Champagne, avec une autre; tandisque la troisième, dont il s'était réservé le commandement, se re{rfia sur la Normandie. La conservation de cette riche contrée était en effet de la plus haute importance au succès de ses armes; et elle fut , pendant tout le cours de la guerre de succession, son arsenal et son grenier d abondance»

Henri lY y était entré avec moins de six mille hommes, dont plusieurs de nos Normands de distinction ; le comte de Thorîgny, Martel de Basqueville et les marquis de Beuvron et de Canisy avaient le commandement(l). Après la reddition de Meulan et de Gisors, le duc de Montpensier lui en amena encore deux mille de pied et six cents gentilshonimes. La capitulation de Dieppe et de Pont-de*rÂrche l'encouragea alors à s'approcher de Rouen, ou les Ligueurs, soutenus par le Parlement, luttaient d'insolence «vec ceux de Paris, Mais le duc de Mayenne , accourant avec trente mille hommes, le fit renoncer à son projet et le contraignit , par compensation,

(l)MasseYille, 1.5, 279.

à gagner sur lui cette mémorable bataille d'Àrques, dont il s'était hautement promis l'honneur.

Tout ûer qu'il était de répondre ainsi, par un acte d'éclat, aux bravades des Parisiens, le Béarnais n'en était pas moins a bout de ressources,, lorsqu'une vigie signala des voiles à l'horizon. C'était le secours promis par la reine Elisabeth k son bon ami de Navarre. Soit qu'elle ignorât les événements qui venaient de s'accomplir, ou que sa destination fût pour un autre port, l'escadre anglaise ne vint cependant pas mouiller en entier au PoUet. Une partie en effet entra k Dieppe, tandisque l'autre, Semblant la pointe de la Hague, s'en fut chercher le port de Granville , où elle débarqua sa part des deux mille livres sterling en or, ainsi que des quatre mille hommes, commandés par lord Willoughby, que sa reine prétait à notre belliqueux prétendant. ,

n fallait un homme, sur la fidélité duquel on pût compter , pour aller recevoir ce renfort. Duchemin de la Haule reçut cette mission ; et , après avoir gracieusement accueilli ces auxiliaires, au nom de son prince ,^1 alla loi-méme en hire la conduite jusqu'à son camp. La place de gouverneur de Saint-Lo, qui était vacante de fait, par la trahison de Longaulnay et de Bonfossé , fut la récompense de ce service ; et c'est en cette qualité qu'il reçut l'ordre d'achever les fortifications qu'avait ordonnés Matignon. U importait en effet au succès des opéra^ tiens de la guerre, d'avoir un point de refuge et d'appui, sous le rayon duquel on pût vivre en quelque sécurité, et qui fût assez redoutable , pour éloigner la pensée d'une siirprise(l). On y travailla donc avec activité, et l'on s'oc-

[l)Toustainde Billy, Hist, do Cot.; de Caillères , p. 309 ; Séguin , p. 390.

eupa particulièrement de la partie du Neufbourg. Un pont-leyis , une demi-lune et un cavalier y furent ajoutés; les fossés creusés k une plus grande profondeur. L'église Saint-ThoiiKis , placée sur le terrain des Champs » avait été rasée , comme on le sait, après la guerre de 1563» par la raison qu'elle commandait la citadelle. Moyennant trois mille livres, dont on promit de leur tenir courte , on acheta enfin de ses parroissi^s les matériaux prove^ nant de sa démolition , et Ton s'en servit à exhausser les remparts, a réparer la porte Dollée, et à re&ire cette tour de Beauregard, qui s'était écroulée, en 1&74, sous le canon de l'armée catholique(l).

Cependant Henri IV, ayant rappelle ses divisions , dont celle de Normandie venait de s'accroître du renfort d'Angleterre, s'était trouvé en force pour marcher sur Paris çt serrer de plus près ses faubourgs. Le jour de la Toussaint en effet , les Ligueurs les virent emporter , et purent se croire a deux doigts de leur perte.

Sur un autre point qui nous interresse, il se pratiquait, dans le même moment, un coup de main plus sérieux que les précédents , et dont l'issue pourrait avoir» s'il est permis de comparer les petiteschosesaux grandes, quelque analogie avec cette entreprise, à moitié couronnée de succès, du monarque sur sa capitale.

Montgommery » que nous avons vu se séparer de Tsffmée de Montpensier, et dont la brouille durait toujours» n'avait pas entendu rester inactif dans ses tenes. N'ayant pas en face le duc deMercœur» il songeait chaque jour

(1) Houe! , p. 97.

k s'adresser au Hont-Saint-Michel, sur lequel le ligueur de Breta^e s'arrogeait uoe espèce de suzeraineté. Son occupation , il faut le dire » eût singulièrement humilié Forgueil de f un, tandisque la fortune de l'autre s*en serait élevée, au point de pouvoir faire ses conditions^ son propre parti , et d'aspirer k ses plus hautes dignités. L'oc^ casion s'en présenta enfin.

Le 5 de décembre de cette année, pendant que les moines et la garnison étaient k vêpres, s'étant &it assister de la Goudraye et de Gorboson, son jeune frère, il se précipita dans la basse ville et s'en empara. L'absence du gouverneur de Yicques, jointe k une nouvelle ruse de guerre, leur en avaient ainsi livré l'entrée. Quatre gentilshommes, déguisés en femmes et escortés de six autres, dont quatre avaient revêtu des habits de pêcheur , s'étant présentés k la première porte , se l'étaient fait ouvrir sans difficulté, lorsqu'un capitaine, venant k examiner de plus près les visiteurs , ils le poignardèrent avec quinze pu seize des siens et coururent aux autres portes. Les deux Montgommery , qui les suivaient avec plus de deux cents cavaliers, étaient arrivés k point pour les soutenir : leur flot se répandit aussitôt par la ville et la ravagea, tout k son aise, pendant quatre jours. Cependant le château, dont en avait essayé de pétarder le pont Jevis et la poterne, ne parlait pas de se rendre ; et , dominés par la mousqueterie du mont, la position de ces derniers devenait de plus en plus critique, k mesure que la résistance encourageait leurs adver86âres(l).

La soudaine apparition du gouverneur , sur lequel on

(1) Jean Hoynes ; Thomas Le Roy; Anonyme du Mont ; Blondel^ p. 61.

i60 ne comptait plus, changea bientôt la face du combat ; et ee fut à nos protestants royaux de se repentir Je leur entreprise. De Yicques, ayant appris en effet le coup de main tenté sur sa forteresse, y courut en toute bâte, avec mille combattants. Mais ici , il s'agissait de gagner son sommet; et Toccupation de la basse-ville en défendait l'accès. Tournant alors le Mont du côté de la mer , il eut recours aux poulains ^ par le mécanisme desquels on Élisait parvenir les provisions de l'abbaye, et bientôt il fut hissé sur sa plate fofme, sans que ceux de la ville en eussent connaissance.

Une brusque sortie de la garnison délogea alors les Calvinistes de leur position et plus d'une centaine d'entre eux restèrent sur le carreau. Un petit nombre seulement parvint k se sauver avec Gallardon, tandisque les autres, terrifiés par le miraculeux retour du gouverneur, mettaient bas les armes et se soumettaient à toutes les conditions delà guerre. Montgommery ; qui en faisait partie , fiit alors enfermé au Mont-Saint-Michel , comme un prisonnier de distinction , tandisque les siens étaient conduits au fort opposé de Tombelène. Mais fit peu s'en fallut, qu'une nouvelle machination ne changeât lés rôles. Des soldats de la redoute avaient été gagnés, et l'insurrection était sur le point d'éclater, lorsque le gouverneur de Mathan, auquel son infidélité avait fait perdre le commandement des milices de Montmartin et dé Craignes, découvrit la trahison et y rétablit Tordlre au moyen de quelques pendaisons exemplaires. Peu de temps après cependant, nos prisonniers furent délivrés , et reparurent k la tête de leurs partisans(I).

A l'exemple des Ligueurs du centre qui , oourant de

château en château , traitaient en ennemis tous ceux dont l'opinion ne concordait pasavec la leur» et qui se souillèrent, le 25 mai 1590 , du sang de Philippe Troussey , abbé de Blanchelande^ en même temps qu'évéque de Porphyre et suffragant de Goutances(l), leurs bandés se croisaient alors en tous sens et se partageaient insolemment la fortune du pays. Ceux de Gérences et autres communes environnantes se jetèrent ainsi dans Villedieu et s'emparèrent de son église. Insultant de Ik les bourgeois, ils espéraient les amener promptement k une ruineuse com<> position, lorsque ceux-ci s'adressèrent k de Yicques et réclamèrent son assistance. Us les avaient, en attendant, bloqués dans le temple même, en entassant aux issues des tonneaux pleins de pierres. De Yicques, dont l'absence avait peut-être encouragé les Protestants k l'attaque qui précède , ne leur fit pas défaut ; et , k fur et a mesure que les assiégés, poussés par la faim, se montrèrent aux portes, ils furent impitoyablementjpassés au fil de l'épée, et payèrent ainsi de leur tête leur téméraire invasion(2). De Yicques était donc le redresseur de torts, pour la Ligue, auquel on avait recours dans le danger. Toujours en selle, toujours en quête d'ayenture«, on ne le voyait s'arrêter que pour réduire k l'obéissance quelque châtelain récalcitrant et se donner les airs d'un preneur de murailles. C'est ainsi que , pendant sept mois entiers , il s'était tenu k bloquer le château de Chanteloup , dont le gouverneur Nicolas Fortin, de Cuves, qui futannobli depuis par Henri lY , avait refusé de reconnaître son au-

(1) Gallia christiana, p. 948.

(2) Notice de M. Besnoa sur Yllledieu , au Journal d' Avranches , du 19 mai 1839.

U)rité(l). De guerre lasse eufio ; il Tavait obtenu , et telle était la morgue qu'il en avait conçue , qu'il avait cru pouvoir étendre ses conquêtes aux autres évèchés, (aire la loi à Goutances et fourrager jusqu'aux portes de Gaen. Déjà il s'était emparé de Bayeux» et ces divers avantages semblaient en présager d'autres(2). Mais le gouverneur de Goutances, Jean de Gostentin de Tourville, successeur du sieur de Gratot, avait vivement répondu k ses insolentes attaques; et, par son énergie plutôt que par la force de sa position, était ^parvenu k conserver sa place dans l'obéissance du Roi(3). Mais ei^ core , aussitôt après la bataille d'Arqués, le marquis de Canisj s'était embarqué pour 3'opposer k ses ravages^ et Tavait, victorieusement refoulé dans ses marais de l'Avranchin(4).

Gependant le ligueur allait avoir encore un plus rude choc k soutenir ; et les Protestants , qu'il gênait dans leurs pratiques, allaient trouver, par le même fait, occasion de relever la tête.

(1) De Gerville , Hist. des Chflt.; Séguin , p. 396. (SJBesiers, p. 38.

(8) Nobiliaire de Norm.

(4) De Caillères , p. 357.

52^ et prise ffAvranchei par les Royaux, — Siège de IPor^torsmpar les Ligueurs. — Mort de de Yicques. — TeniaticeeurleMoiiil'Saini-iRehèl. — Ruse du goucernfhMT de Boissusi. — Uontgommery est sauoé par son page. — PiUage et incendie de Pontarson. — NouoeOe wlrepriuswr le Mont^int^MieheU

Forcé de lever le siège de Pïrâ, à rapproche des dues de Mayeniie et de Nemoors, qui Tenaieut ravitailler sa populace afEunée, Henri IV avait , sur la fin d*août 1589, congédié ses divers généraux; et» pendant que, pour ^beer Tipipression âcheuse de cet échec , il Êûsait i^ntier dans te devoir les villes d'Etampes, de Cbftteaudun, de VandôQi^ , du Mans, de Mayenne , de Laval , d'Alen* çon , ^'Argentan, de Falaise et de Lisieux, la division du duc de Mop^ieouer Itait revenue prendre ses quartiers en Normandie.

Pour roecqper, le duc résolut abrs de s'emparer. d'Avtanches, où tontes les forces de nos ligueurs du midi étaient concentrées, et d'assurer plus efficacement, par son occupation , la tianquillilé de son craMé de

16i Morlain{l). L'état des fortifications de celle ville semblait d'ailleurs lui garantir une si prompte soumission que» sans vouloir tenir compte des embarras que la saison avancée allait lui susciter « il marcha droit sur elle avec toute son armée , et s'en approcha comme d'une ville ouverte. Il ignorait ce qu^ le fanatisme pouvait dépenser d'énergie, et ce que la crosse d'un pontife, associée k l'épée d'un vieux routier» allait faire lever de combattants pour sa défense. François Pericart en effet » au lieu de fuir sa métropole» était venu se joindre k sou frère Odoard» qui en était gouverneur par ordre du duc de Mercceur ; et , à l'exemple des Lincestre de Paris» ses furibondes homélies eurent bientôt réarmé ses vieux bastions. Quand le duc de Montpensier enfin déboHcha avec ses colonnes» il trouva Tinévitable deVicqu^» qui était accouru de Pontorson poui^ prêter main-forte k ses amis, et qui lui barrait le faubourg. Il lui fallut donc l'en déloger k tout prix. Mais une résistance de plusieurs jours avait donné le temps, aux habitants de réparer leurs murailles; et il ne resta k l'assaillant que l'alternative d'un siège. On s'y résolut Cependant, comme on était sur le point d'ouvrir la tranchée, voilà que les neiges commencèr^t k tomber si abondamment , que les fossés eii furent comblés et que led travailleurs â^l(r&A se refuser k la besogne. La suspension en fut donc ordonnée pen-> dant plusieurs jours. Un semblant 9e d^el ayant toutefois fait disparaître en partie cet obstacle» on crut le moment favorable de revenir aux terrassements; et les mineurs poussaient activement le travail, lon^u'une forte ge^lée »

(1} Baviia , p« 962 et suiv. ; D. C«u6ia. : '

' 165 TenafDt à eoDSolide^|siibitemâ)t les boues de la trancbéé, en r^dit Texééution plus impraticable que jamais, ei condamna Tarmée expectante à opter pour la levée du siège/ 6a pour toutes les misères de sa continuation. ESles étaient déjà si grandes ces misères, que» pour ré^' âister ëla rigueur de la température , le soldat n'avait eii d'autres ressources que de brûler les charpentes et les boiseries àe& maisons du faubourg.

Les travaux néanmoins reprirent leur cours; et* malgré la dureté de la terre sur laquelle le pic et le boyau semblaient s'émousser, une plate-forme avec deux terréplans, se trouva enfin dressée comme par enchantement sur les hauteurs du H6lbiche(i ). On put alors faire jouer ràrâQerié qu'on avait tirée de Gaen et dePalaise , et qui était soutenue d'une pièce monstrueuse, nommée le Gfùê^Robin, dont un Matignon se servit aussi plus tard contre le château de Yalognes. Bientôt les remparts furent entamés k deux endroits, et Ton vit la belle salle synodale de Tévéché s'afi^isser, ainsi que quelques mai-* sons, sous le poids des boulets de granit que leur vomit fénofmé engin. Deux brèches montrèrent alors leur ouverture, et Tassant fut commandé pour le 2 février. Les troupes royales y donnèrent tête baissée et la pique en arrêt. Mais la même énergie, qui disait se masser leurs éolônnes, devait les accueillir au sommet des brèches. Les deux Péricart, Téveque et lé soldat, s'y tn^nraient en effet en personne, ainsi que de Vicques; et si la pârèle de l'un fortifiait le cœur, Tépée des deux aiitrès affermissait le bras. On combattit donc des deux

(l)ADDuaîro d'Avranches» pareil. Fulgence Qirard, 1842 , p. 210.

côtés avec un tel acharnement, que les cadanes seo^ blèrent un instant masquer Fepbfi^ure des brèches. Cependant, quoiqu'Odoard fftt du nombre des morts , le courage des assiégés n'en mollit pas d'unesemeUe; et Fennemi, culbuté sur ses den^ières, fiit obl^é 49 sonner la retraite. Funeste triomphe, que la première charge ne manquerait pas de &ire chèrement exjpierf Comme on avait assez £aât pour Vhonneur, de Yicques, k qui le commandement de la plaçe^^tait écho f^ h mort d'Odoard, dut alors songer au^alutde&sieiiSk A la vue de ses ruines et de ses pertes, le Vieil expert en sièges avait de suite reconnu la folie d'une p)us lonpiei résistance et l'opportunité d'une bonoraÙe composilioD., Âvrancbes ouvrit donc ses portes; et le duc de Montpensier, après y avoir fait reconnaître l'autorité rojak;* put, en toute sécurité pour le pays, ;*eçoBduire son ar-* mée dans ses quartiers d'hiver, à Caen,:et3'enalL» ensuite, avec son train et ses gardes, rejoindre les di;a» peaux du Béarnais(l).

Montgommery, k la tète de trois «ents hommes, ainâ que Canisy avec cent, l'avaient déjk précédé ; ,et, ff^^Ods k son éloignement, le clergé, qui n'osait. plus .guères s'assembler, ainsi qu'il apparaît par les procès-verbaux des synodes diocésains d'Âvranches, du 15 avril 1589 et des 3 mai et 4 septembre de l'année suivante^ , put vaquer à ses fonctions ordinaires.

Cette expédition de Montpensier, qm venait toutefois de ranimer les espérances des Réformés du midi, qi|e l'on croyait anéantis, depuis les royales exécutions ^dç

(1) Palma Cayet , chroû. nor. , p, 855. .

16Y 1574 1 décida bientôt le duc de Mercœur , gourerneur deBïiêtagDè pour la Ligae. à passer kson tour dans notre protincé et k réprimer ponr toujours les menées de ce ^rti, qui n'y existait plus à ses yeux qu'à titre d^ifiL&drè du prétendant. L'Avranchin cependant ne pouvait être que tout un ou toiut autre. T^'appartMiant piMà là ligue, il revenait de drcHt au Protestantisme. Ses Catholiques royaux même tournaient, parlâfréq^j»àtation dé leurs nouveaux frères d'armes, aux doctrines pour la desU*uction desquelles ils auraient sacrifié nâgùèDres existance et fortune; et les transactions de ctosèiènce qu'amenaient ces rapprochements politiques éuiiénf toutes au profit delà Réforme et de ses sectaires. Profitant de l'inaction du prince de Dombes, le chef des ligueurs bretons assembla donc quelques troupes h Fougères ; et , ayant obtenu de Tartillerie des Malouins , qui s'étai^t récemment dédârés pour la Ligue , en massacrant leur gouverneur Hcmorat deBueil deFontaine(i), il leur fit , sur la fin d'août de l'année 1S90, investir Pontorson. Le dernier jour de ce mois, il arriva lui-» mâttê présider en perscmne aux opérations du siège. Gdfââie le Gouesnon en rendait les abords difiiciles du côté de la Bretagne, surtout aux heures du flux , la place ne fîit attaquée que dans la partie qui regarde la Normandie. Cependant bien que deux mille hommes de pied et deux cents cavaliers y fussent activement occupés, les trafvaux n'avançaient qu'avec mie certainolenteur. Montgommeiry m elfet, qui étah revenu prêter main-forte 2i iton gouverneur de Saint-Qiientin, y révélait sa présence

(1} De Thon , pWiim.

^t 4eB9Ît courageusement tête à rorage(l).

Soa éternel rival de Viçques , qui était aecoura. de son côté 86 ranger sons les. enseignes dn duc d^ Mer^ cœur» obtint alors des Malouins un nouveau renfort de six centi^ hommes inen é^tp^^ qui arrivèrent par, mçr, quelques jours après. Yinglrqoatre heures de rq^oslea ayant suiSsammmt raû^icbis» ils furent passés m ipevUe etdirîgéssurla trani^hée. .

; Cependant, comme ils y entraient» de Viçques s'élant avisé de faire parade de leur belle ordonnance et d'ai h(H timider Tennemii s'approcha de la conl^escarpe pour demander aux plus rapprochés si un de ses anciens capir taines, La Coudraye, était parmi eux ; et , 9u cas où il s'j trouverait, s'il voudrait entammer avec lui uapourparier d'amitié. La Goudraye parut aussitôt aux créoaux , par la permission de Montgonunery , et quelques mots fxa&ïX échangés entre les deux anciens compaf^ons d'armes^ avec le ton de la plus vivç cordialité. Sur l'invitation dUc ligueur, le royaliste de Pontorson accq[4a méipe. à dineir pour le lendemain»

Mais, à l'heure convenue » de Yiopies ébnt retourné ^ la tranchée et ayant demandé des nouvelles de;s9n eon-^ vive, sa stupé&ction fut. grande de le vœr sortir 9 à 1% tête de quarante hommes, et donner, vipère baissée., dans le boyau. Il était loin d'elle préparé k cet 8e)e d'hostilité. Sa bravoure ne lui permit pa^ néanmoins d4 lâcher pied , et il marcha résolum^t* k l'ran^.^.A^ é comme il n'était suivi <pie de trois des^sien^i )a lutle devait être courte ; et, I0 14 septembre 1590, jour où ce

(1] Voir Taillandier, pour tou.stos.4it9i]s.d? cesi^i^e.

oointxitrdéieiyal se livrait sons les mursdePoniorson, les annalistes du Mont-*Saint-Michel eareot à enregistrer le Ifépa&dn plus fidâeet du plus vailhnt défenseur que la Ligué eèl donné à leurs inuraiUes( 1 ).

La coDstemiation que cet événement jeta dans le camp des assiégeants fut si grande» que les Normands ployèrent aussicétba^^e et laissèrent ià leur drapeau. Le duc de Mercœor alors» se voyant abandoùné par les uns et rudement poussé par les autres, fit précipitamment renh bsvquer scm artillerie pourSaintrMalo, et reprit la route de Dol avec ses Bretons(2). Gomme daos les combats antiqnes, la mort d'un seul venait ainsi d'épouvanter les pluai)raTe8^ et de sauver ceux qui nagnères auraient payé du meilleur de leur fortune la liberté et la vie.

Ce fut alors au Mont-Saint4lichel k redoubler de vi- ^ance devant Taspect de plus en plus menaçant d'une contrée, où le Protestantisme avait jeté de si profondes racines, et que la retraite des Ligueurs rt^plaçait sous sa tyrannie. Les dispositions en effet de la forteresse de Tombelène, qui préparait sa capitulation, arrivée le 8 novembre 1593(3), semblèrent lui présager bientôt un sort pareil; et, sans une fidélité que la Ligue ne trouta pus par suite à l'épreuve des ressentiments et de l'am- Ution, la vieille abbaye eût de même vu sf humilier l'orgueil de ses rochers; devant FéteMard de quelques obscnrs cfaevaucfaeurs de nuit.

Jaoques de Lràvat, siair de Boissusé , avait été donné pour successeur au vieux lieutenant de Matignon. La ten-

(1) Anonyme du Mont.

(2) Taillandier.

(èj Séguin , p. 303 ; Dosrochi3S , t. S , p. 234.;

tathre» dont sa place d'armes fdt Tobjet» nû an «firès la retraite du dite deMercœor, fit voir que si ce capilaiiie avait tontes lesmses, il avait aussi la férocité qu'on pôiarrait attendre dn meilleur partisan. Impitoyables les premiers', les Galinnistes de Ducey , il &nt le dire» n'avaient guères coutume d'épargner leurs prisonniers , et la partuisâne ou le gibet en £ûsaient ordinairement justice.

Or» un soldat de la garnison de Boissusé * étant im jour tombé entre leurs mains, allait subir le sort commun de ses compagnons et avait déjà le couteau sur la gorge , lorsque, pour sauver sa tète, en même temps que pour gagner une rëcompoise, dont Targumeii^ ne manquait pas de valeur , il promit de leur livrer TaMaje. Le pauvre ligueur tout tremblant est donc relaxé, avec la prime de deux cents écus qu'on lui avait promise , et Ton ccmvient avfic lui des moyens de s'introduire dans la place. Il fimdra que nos Huguenots se trouvent; le soir, au pied des murailles. Alors, au moyen desjxwAfifu, dont la roue sert k fiiire monter les provisions du monastère, les assaillants seront bissés dans les saHes basses, et là montée leur sera ensuite des plus aisées, par le degré de la £hitaine Saint-Âubert, jusques sur le rocher(l^.

Cen était Eût de l'abbaye, si le soldat ne s^était pas repenti de ses promesses. Le gouverneur, informé de ce complot, se garda bien, après avoir pardonné k son arquebusier, de n'^Iiger son concours, pour le etmtreminer; et, la trahison étant une fois de la parik, ce fut au bien averti de s'en fiiire une arme contre le rnadunateur. Sa garnison reçut aussitôt ses instructions; et les

(i) Thomas Le Bot ; Jean Hoynes ; Jjionyme d« Mont ; Desrocbes t. 3 , p. 23S ; Btondel , p. 61*

Jtearsie Cussy, d'Avibigoy.et d^ Mml^enran, qiidle avttt poiûr officiera ,. réiobireat bien de ae pts s'éptrgmr krbmiredelàbâlaBlé. ! .

Vint enfia le joiirSaii|trMi<^l» aaqadoosCAhwttUB* :CMima»Pidé8 par les sieurs de Sonrdeyal, de Qiassqioey etGabrid deHootgoiimery» devaient* sar les huit heures do soir^se pré$enter au rendez-vous et surprendre .Tàbbaye* au miliea du premier sommeil , qui suecèdefait à la fitte de leur glorieux pation. Tout concourait, comme on levait, à bvoriser Fentrepiise: Tatmosphè» se trouvait en outre si cbaj^ de vapeurs, qu'ils arriverrat à la ipuetfe, et sans donner un indice de leur marche« Gomifie il était convenu, le soldatétait k Ffimbrasure ^ la machine. Âuttit4t Faseenaîon de commencer* Arrivé à la. crypte deTabbaye, chaque huguenot est reçu à bras ouverts par deux ai^bres soldats , qui le conduisent dans le grand ceUier, eilué au-dessous du réfectoire. Là, .s^on les rôles concertés par. lé gouverneur, ou lui dit vider ime corne de vin , afin, sdon Tintroducteur , de se .mieux animer ew^re :au massacre des moines. Enfin on pasfle au corps de gourde; m»sk peine le maltteureux en a-t-il firanchi le seuil, qu'un coup de hallebarde Tenvoie ^solder sur les. dalles , o& ses compagnons font déjà pré- . cédé et ne tarderont pas k le rejoindre,

Quatre^vingtrdix-huit protestants» dont quarante-deux ^dePontorsoQ, avaient été égorgés 4e cette manière, ^ lorsque l^prs obiers, étoimés- du silence qai se fiûsai .larhaut, et que la pi^ésence d'un si grand nombre de ..soldats d'élite rendait inexplicable , commencèrent à mal augurer de ces retards etdemandèrent, en preuve que tout allait bien , qu'on leur jetât un moine par les fenè-

ln»« Un prisomîèr de guerre» qui se troaTaitÙi depuis quelque temps, est aussitôt apprâiendé. On le rase, on Faffluble d'un froc , et, après lui avoir donné de Tëpée dans le ventre , on le jette sur le rocher.

Quoiqu'il en soit, Mon^nRttery, dont le tour de nioiiter était Ténu, soupçonnant encore quelque piège,T0ulut avâint d'y hasarder sa personne , avoir une assuirâinee plus^ positive du succès de la tentative. Un pa^, dans lequel il avait toute confiance, prend donc sa place , pour àlfer demander le mot^u guet. vMais anssitdi le cri de trahisra ! reten^t au-dessus de la tête des conjurés. Uenfimt , prêt ^ pr»dre pied sur le revers do la muraille , n'a reconnu personne et s'est précipitamment lancé dans respaee.

Uépouvante fut alors à son comble, et la retraite s'opéra en désordre; sous le feu des batteries, dont h mitraille ne s'égara pas tant, qu'il ne i^estât encore quelques cadavres k joindre à; ceus des sombres cavités du Mont. Le lendemain enfin ; la s^ulture leur fut donnée , à quinne marches environ du pmdain; et la trappe, par où les saitinelles les avaient introduits, prit de ce jour fe nom dé porte de Montgommery , soiis lequel eHeest encore connue.

Dans le sHence des annalistes, qui'ne itous iq>port0nt plus ici de dates, si ce n'est celle de cette même année, dans laqudle le château de Pmtorson aurait été i^fttti par les ProteSËinIs , k la suite d'uii échec shr le Mon^int- Michel, il n'est pas défendu dé droire que éeïtè ville , en apprennant la déroute qui prâsède , eût fermé ses portes aux fuyards et secoué le jôugnle sa garnison. Toujours est-il qu'dle attira sur elle tout le poids de la col^ de son terrible voisin. Non content en effet de îa repreri-

1Y3 dre à la pointa de son épée , Mimlgomaiery y promena rincendiè; et telle est Faction qu'une fresque mnis retoee encore sur un. panneau de ebeminée du château de Docej^ et dans laquelle son seigneur, un bouclier dans sa gau*. ehe^ une torche dans sa droite, ne semble pœ faipe mentir la fière devise: Mmrte nm forPunà; qui Taceom^ pagiie(l)i

I^a conservation d'une pbcia .aussi importante que le lfoDtr*Saint4licb4 eût 4û. en assurer le gouYeraranéirt au sieur de Boissusé. Quelques mois après cq^endatit, il en fut déposé , sur les plaintes des reli^peux; el Yin^ cent de Launey, sieur de la Ghesnaye^Vaulouf 6l(2), gouverneur de Fougères, en prit possession, par larer* commandation du duc de Mercœur(3).

Boissusé, irrité de sa disgraee; se donna alors aux Protestants, et chercha , par tous les moyens , k se venger d'un parti qui nevoulait plus de ses services(4).

Les Calvinistes, de leur côté, qui ne cessaient d'avoir les yeux tournés sur le Mont-Saint-Michel, y revinrent, le 19 juin suivant, jour de Saint-Gervais et de Saint- Protais. Ainsi que nous l'aj^rend un annaliste, Pontorson était toujours leur point de réunion et de départ* Cependant, bien qu'ils fussent renforcés de quelques partisans du voisinage, et que l'heure de la nuit, qu'ils avaient choisie , enveloppât de mystère leur hasardeuse expédition , ils furent encore découverts et forcés de bat- Ire honteusement en retraite(5).

(1) Démons , Hist. civ. et relig. de Cherbourg ; de tier* ville , Hist. des châteaux ; Desrocbes , t. 2 , p. 33^.

(2) De Thou , fa$$im.

(3) Anonyme du Mont.

\k) Desrocbes , t, 2 , p. 235.

(3} Anonyme du Mont.

qu'il en soit pendant quelque temps, .par suite du départ de Montgommery et de Colombières pour le ûhgd de Roue&; Vers le commencement de Tannée 1592, un appel leur ayant été Êdt par Henri IV, sûnsi qnlt tons les rojanx catholiques et protestants, on les. ^it m effet s'éloigner, k la tète de trois cents cheTaia, en même tenqw que le gouT^meur deCaen , avec huit cmits gentilshommes, quatre cents carabins et deux cents che^olegers; le colonel Ssiat4>enis, six e^ts arquebusiers^ «âieval; Jes comted du Lude ^ de Souinray,,trois cents gentilshommes ; et le marquis de Ganisy, qudquescem-

(1) IfasseTiile, t. 5, p. 331.

XYI

Etat des partis dam h Val-de'-Salke.'^Sinmissumdèla fnajmrepoitU^deiesparaûm. — lUddiUm du AâUa»

de Vahgnes aucmtede Thorigny.—IhiJtawrps^ frmlle. — TefUativedes Ugueurs sur Cherbourg. — Leur déroute. — Siège des châteaux de Thémlle et de TeurthéviHe-aurBocage.—Mort de Duiourps. — Procession de lA Bonhb-Femmb.

Pendant qae ces événements se passaient an midi dû département» la partie centrale et du nord n'était pas moins agitée, et des luttes de parti k parti s'y produisaient simultanément 9 sans tpie rien de décisif amenât la destruction de l'un ou de l'autre. Le Protestantisme « ruiné dans la péninsule cotentinaise , s'était comme adlleurs confondu avec le royalisme catholique. La grande sdssion de la Ligue en prenait à son tour une moitié; et telle ville ou tel ch&teau , qui avaient précédemment tenu pour la rébellion protestante, tenaiait maintenant pour la légitimité successorale ; tandisque tels autres , naguëres monarchiques 9 àvaiàit onbrassé le parti de la révolte.

Sans plus regarda aux hérésies qu'aux vieilles inimitiés de b gaetre, Cherbourg seul ne s'étsÀ pas un

instant déparli de la ligne du devoir et de la soumissioo. Mais, placé à l'extrémité d'une contrée qui s'était pres^ qu'entièranent donnée à la ligue, il était difficile que le lieutenant de roi , Michel de La Chaux-Montreuil , qui avait succédé dans son gouvernement à Louis Dursus, »eur de Lestre et de Hautmesnil, y exerçât assez d'autorité pour empêcher des fréquentes et Êitales collisions , qui ne tardèrent pas à s'y produire et qui n'eurent cependant d'autre importance politique, que d'arriver Qovnme corollaires des giands événements décisifr dont les mmB.de J?aris et de Rouen virent i'aoeompU8sement(i). Encore moins eût-il pa entr ep re ndre h t réduction d'une place de guerre et venir en arracher lés drapeaux fleurdelisés de noir que la Ligue y avait arborés.^

Cependant des battues , adroitement conduite$ dans les paroisses de Réthoviile, Yrasville, Angoville, Saint- Pierre-Eglise, Théville, Garneville, Né ville, Qitourps, le Vast» Anneville-en-Saire « MoqtlarvillcBarflettr, %1canviUe, Gouberville, Gantelou, Morsalines , Saint-Yaast. la^Hougue et Quettehou , qui s'âaient soulevées k l'instigation de quelques hardis guisards, dont le nom paraîtra bifide dans ce récit, amenèrent une sorte de pacification de Uvr part; et le Val-de-Saire n'eut pas k déplorer le massacre des Gantiers de Falmse. Le 26 février 1&90, par accord passé entre les habitants de la contrée et le chef des royaux, il .fiit contenu qu'ils déposeraient le» armes, et que chaque commune enverrait k Cherbourg deux hommes solvables, pour garantie de sa fidélité(2 );

Restait toutefois k réduire les seigneurs et surtout la

(1) Voisio-La-Bougne, p. 103.

(S) Domont » Bist. civ. et reii;. de Ctobourg.

cîlé qui , par sa poâdon centrale, senraU pour ainn^&e de pÎTOt à kufs opératbns.

Qr , aprè» de noaydlee imemiaas , qni , eomme bous raqppiead le plosianden rq[i8lre des baptistakes dé Té- - ^uepûiTQehwle ef cùUègialë de Mimtimr Sainct Mâlo de VaUùn (1) t avaient coiitraiot son yénétable digattaire Camille Le Sachéde céder, poidaot quatre aimées, sa placeà im. foogoeai jacobin, firèro Jean Engoerrand , du eonvent de Goatances , la ville de Talognes s'élail dé* darée ponr la ligne. Sm baillage et sa recefle des tailles avaient en même lanps émigré pour Cberbooi^ , tandisqne lesf insitifgés da Goténtiir' revenaient ^nfonle dans ses vieilles gaitilheramières et la disposaient & nne * sérieuse défensive(2).

Les laisser plus long-temps se fortiâer dan» eê poste* c^eût^é courir au devant d'une c<mflagfation générale, ipe de La [Chanx avait eu tant de pane it Peindre dès son début Âusdtôt après la bataille dlvry, ou famée ro]fale venait de se couvrir de gloire , le comte de Hio-^ rigny n'eut dcnc rien de plus pressé que d'arracher ee yeàt- fidyer de révohe a^ parti vaincu, mttsqui, tout meurtqi de sa chute, pouvmt encore se relever avec' vigueur et g^r les mouvements des royaux, dont la Normandie éf^ consument la base etlegraiierd'apfnxh visioimanent Ses troupes occupèrent ainsi tes avenues du château , qui fusait presque toute sa force ; el GoilhuraedéGaraby-Piarepont d'Etienvilie, son gouverneur, fet sommé de se raidre. Qudqae fiivonibleme&t diqposé qu'il fftt pour sa action, notfe rosé Kgttomr, tout

1) Registre, à l'bdtel de TUle de Valogoes.

Démons , toeo etf of o.

bien oooéîdéré, b totiraure des attires comme soo tso* lement au milieu d'une contrée qui venait de se ^déclarer preaqu-en entier pour la légitimité du pr^er Bourbon , aima mieux Êdie de bonne. |race ce qu'il ne pnuvail empêcher, et il capitula. En conséquence» unegamisoa royale releva sa ligueuse; et, comme ses conditions le portaient^ après avoir juré fidélité au Roi , il en conserva le commandement en sa qualité de gouve rneur de la villeetdu chà!teatt(i).

. Le comte de Thor^y ne s^élait pas mis en marche dans le àeul bnt de lédûire Yalognes» mais encore de net* toyer le pays de tous les coureurs qui y promenaient effirontément leur attirail de guerre, et prenaient phisir k s'entre-canonner.

. Le plus fameux de ces partisants , que lé duc de Mayenne, suivant un manuscrit de ce. siècle, y entretenait au nom de là sainte Union» était un Dutotarps d'Âmfireville, sieur de Lacour et de Théville; et il n'était pas de riches manoirs qui n'eussent reçu sa terriUe visite^ Bim différent en cela d'un autre Jean de La Cour, dit le capitaine Smnt-Martin, qui , pour ses loyaux services au Roi, plutôt que pour ses titres, fut exempté de la taille, lors de la recherche de Roissy, Du^urps four* rs^eait continuellement dans cette partie maritime de la Planche, à laquelle la Saire a donné sdn nom» els'en était Irendu la terreur. .

. Cqp^dant , vers la Saint-Michel 1590, ses ^olenees ayant comblé toute mesure , il s'était trouvé bloqué à ison tour dans scm chiteau de Théville ; et on lui avait rendu,

(1) Masscville , t. 5, p. 30%.

à cou(>8 de canon» tout le mal qui! avait si profusément répanda sur la contrée. Mais soit que Tattaque manquât de munitions» soit que la défense lui fût supérieure, le camp avait été levé; et le gentillâtre, débarrassé de la coalition de ses voisins , avait pu reprendre impunément ses allures de guerre. Le 13 février de Tannée suivante , le vieux Jacques de Sainte-Marie-d'Âigneaux, que nous avons vu figurer plus haut dans les premiers troubles, et que le nouveau roi comptait au nombre de ses fidèles , avait essayé de mettre le petit ^ran k la raison et n'avait pas été plus heureux qne les Catholiques royaux du pay8(l).

Alors, dans Tenivrement du succès, Dutourps avait cm pouvoir s'élever k la hauteur d'un chef de parti et s'en prendre à des villes. Cherbourg, avec son enceinte bastionnée , ne lui avait donc pas semblé trop indigne de tes armes. Jugeant bien cependant que ce ne serait pas de vive force et bannières déployées qu'il parviendrait à s'y introduire, il avait combiné son plan de manière à l'obtenir par surprise et sans risque d'une bataille. Cétait donc le 4 avril 1591 , jour des Rameaux, qu'il devait s'y présenter, pendant que ses habitants suivraient paisi- Uement la procession de la Pâques, et se croiraient en sûreté derrière leurs muraiUes(2). Le plus grand secret fut alors commandé ; et ses volontaires , au nombre de six cents , se mirent joyaisement en marche. Ces sages précautions n'empêchèrent pas toutefois, qu'en passant

(1] Démons , Bist. civ. et relig. de Cherbourg.

(2) Bisson , anno 1771, p. 26, et 1773, p. 102 ; Toisfn- La-Hougue, p. 102 ; Rétau-Dufresne , p. 110; Démons , loco €ilalo ; Annuaire de la Manche, 1833, p. 206.

par Gonnevillc , leur hande indisciplinée n^assaillit lé château d'un sieur T^ Noir , que commandait un vieux militaire , et qu'après un court engagement » dans lequel il y eut du sang versé, la maison , ayant été abandonnée par les défenseurs, ne fût livrée aux fammes. Quoiqu^il en soit , après avoir jeté les cadavres dans un puits et pendu dans un champ, auquel son nom est resté t un certain lieutenant Baudriband, dont la résistance les avait irrités, nos Ligueurs avaient continué leyr route et ils étaient arrivés a petit bruit dans la forêt de Brix, où ils s'arrangeaient pour la couchée et pour le réveil du lendemain(l).

(]e réveil devait être terrible pour les Royaux ; et Taffidre avait été jusqu*à ce moment si heureusement conduite par les conjurés , qu'ils devaient bien compter n'y pas laisser du leur et en retirer tout le profit. Un de ces hasards, qui dérange souvent de plus profondes combinaisons, déjoua cependant leur complot.

Comme le jour baissait, une vieille femme, nommée Besboue, s'é-ant trouvée à fagotler des branches sèches dans le bois de Saumarest , a Tourlaville, entendit deux hommes s'entretenir de l'attaque du lendemain et de la remise des clés que devait leur faire un affidé de la ville. Mais ceux-ci , rayant aperçue à leur tour, s'apprêtaient k la réduire pour toujours au silence, lorsque la vieille» s'étant avisée de protester de sa surdité , ils consentirent a ne pas se charger d'un crime inutile et à la relâcher. Elle de se traîner alors, aussi vite que ses jambes pouvaient le lui permettre, et, une fois rentrée en ville,

(1) Démons , Hist. civ. et relig. de Cherb.

d'aller assembler la garnison et la garde bourgeoise sur la place du chàleau. Des patrouilles sont aussitôt dirigées dans tous les sens, des sentinelles secrètement placées a chaque avenue. Le soleil enfin n'a pas plutôt brillé a Thorison, que les cloches de Cherbourg lancent de joyeuses volées par les airs, et annoncent comme de coutume la paisible solennité du jour. Jamais plus parfaite quiétude n*a, ce semble, régné dans ses murs , et l'on serait tenté de se croire en pleine paix(l).

Plus que jamais rassuré par toutes les aparences de sécurité et même de relâchement dans la discipline, que de La Ghaux-Montreuil a ordonné de lui présenter, Dutourps arrive alors avec ses ligueurs. Mais aussitôt les avant-postes démasquent leur front; et une vigoureuse sortie de la milice et de la garnison le refoule sur ses derrières et force ses lignes. Son attaque en un mot s'est changée en déroute; et, sans l'abri que leur a fourni son pont-levis de Théville, ses fuyards courraient encore.

Voilà ce qui s'était passé avant que l'armée royale vint prendre ses quartiers k Valognes. Le comte de Thorigny voulut voir s'il n'en aurait pas meilleur marché que ceux qui l'avaient précédé; et, après s'être entendu ave'; de La Chaux-Montreuil, il Tinvestit, dans les premiers jours de mai. A cet effet, Cherbourg lui dépêcha de l'artillerie, et son gouverneur se chargea lui-même de la conduite du convoi. Mais, arrivé sous les murs de la vieille forteresse baronniale, un de ses plus braves lieutenants, Jean de Gouberville, sieur de la Chilanderie de Néhou(2), fut grièvement blessé. Cétait, disent les docucunuents ma-

(1) Démons , Hist. ci y. et rclig. de Chcrb.

(2) De Roissy.

nuscrits , la veille de la Penlecôte. Le siège fat alors poussé avec vigueur ; et » le 13 juin de la même année , veille de la Féle-Diau, Matignon eut la joie d'entrer, 1 epée haute, dans ce petit repaire de Théville et d'en chasser ses artisans de désordre.

Le chef qui les commandait fut-il pris et par suite remis en liberté, ou bien parvint-il k gagner la campagne? c'est ce que nos investigations historiques n'ont su découvrir. Une assez légitime induction, que nous tirons des événements postérieurs, nous porte k croire que le comte de Thorigny laissa le champ libre au ligueur insoumis, et que la pacification de la contrée n'eut rien àgagner à sa défaite.

Bientôt, en effet, on le vit prendre sa revanche sur le château des sieurs de Saint-André, de Teurthévilleau-Bocage, et le serrer étroitement dans ses lignes(l)« La portion des assiégés , qui avaient sans doute fait partie de la première coalition des seigneurs contre leur in- ' commode voisin , commença alors à inspirer assez de craintes, pour qu'à défaut du comte de Thorigny, dont le centre du département avait réclamé la présence, quelques royaux , appartenant aux capitaines Lalande , s'en^pressassent de venir leur prêter assistance et tenter de les dégager. Avec ce refort, on put essayer une sortie ; et, le mardi l®** jour d'octobre, les Ligueurs furent bravement attaqués dans leurs lignes. Cependant, après un combat meurtrier, dont un amas d'ossements, découvert en 1745, révèle assez l'importance, la garnison de Teurthéville fut obligée de regagner sa poterne et d'ajourner ses efforts. Un triste devoir, en attendant, lui

(1) BissoD , anno 1771, p. 26.

restait k accomplir. Il s'agissait de rendre les derniers honneurs à un des fils de la maison. Robert-Michel de Saint-André, qu'un coup mortel avait atteint dans la charge, et 4lont les restes furent déposés, le surlen* demain, dans l'église du lieu, ainsi que ceux d'un ser-« gent de la compagnie de La Lande. Cette perte devait être des plus sensibles à cette poignée de défenseurs que décimaient chaque jour les arquebusades des factieur. Une autre vint encore s'y joindre. Le jour même où la dépouille de son puîné était déposée dans le saint lieu , Thomas Michel , seigneur de Teurthéville, lieutenant pour le roi aux Eaux et Forêts du baillage deG)tentin, succomba de même , sur les cinq heures du soir, sous les coups des assiégeants, et laissa ainsi sans chef sa malheureuse garnison. C'est en vain que les capitaines I^a Lande, qui étaient venus s'y joindre, le 2 septembre précédent, et qui y restèrent jusqu'au 5 décembre de la même année , cherchèrent k reculer l'heure de la défoite: les assiégés, poussés k bout, rendirent la place, le 15 février 1592; etDutourpsput se croire un instant Tarbitre de la contrée.

On ne pouvait cependant tolérer plus long-temps ses rodomontades. Le marquis de Canisy, gendre de Matignon, qui était pourvu de la lieutenance au baillage de Gotentin , devenue vacante par la mort du sieur de Longaulnay(l), se chargea donc d'humilier la fierté du hobereau, et de lui reprendre sa conquête.

Il n'y avait pas quinze jours que notre ligueur s'était emparé du manoir de Saint-André, lorsque les Royaux parurent. L'attaque commença, quoiqu'il en soit, sous d'assez sinistres auspices pour ceux qui la dirigeaient.

(1) De Caillcres , p. 290.

Dès la première charge , qui se donna le 4 mars 1592 , Philippe d'Âaxais, guidon de la compagnie de cinquante hommes d'armes de Hervé de Canisy, fut mortellement atteint, ainsi que Tobituaire de Téglise du Dézert en faisait foi , et comme le contrat même de fondation nous Tattesterait encore( 1). Le lendemain le siège était mis au château.

Cependant il ne fut pas si rigoureusement observée que Datourps n'eût toutes les facilités d'en sortir et de \aguer à. Tentour avec sa bande. Cest ainsi que , le dimanche 12 avril, s'étant fait jour au milieu des campements de Ganisy , il amena son adversaire jusqu'à Sauxemesnil, ^t changea le système d'hostilités employées^ contre lui en véritables escarmouches. De la , après un combat dont le résultat demeure incertain pour nous, si> toutefois il n'est pas permis de le supposer à son désavantage, les assiégés et les assiégeants reprirent le même chemin, et rentrèrent, les premiers, dans leurs tourelles, tandisque les seconds se logeaient dans l'église même de Teurthéville. Six jours après , un autre engagement se donnait, avec les mêmes circonstances,* au bas de Ferraanville. Un secours, que les capitaines Yalaubépine amenèrent, le 23 du même mois, ne dut pas, à ce qu'il parait, faire encore changer de Ëice k ces petits événements, qui se multipliaient inutilement pour l'un et l'autre parti. Après être sortis, le jour de l'Ascension , de la maison des Vollières, où ils étaient venus se loger à leur arrivée, nous n'entendons phis en effet qu'ils aient fait de bruit dans cet incroyable si^e, qui exerça pendant dix mois la patience de nos partisans royalistes.

[1] Toustain de Billy, Hist. eccl.

Pour s'opposer aax ravages de ce Dulourps, qui s'c* tendaient fréquemment dans les parages du Bourget et du havre de Barfleur , le duc de Montpensier , par acte daté du Croisset, au camp devant Rouen, le 13 mars 1592» avait enfin désigné son lieutenant au pays de (>)tèntin, Jacques de Sainte-Marie-d^Aigneaus » pour gouverneur de Barfleur; et, comme cette ville, ainsi qu'on vient de le dire, n'était pas exempte des incursions même du ligueur, il lui avait donné pouvoir de la fortifier et de la garnir de la meilleure compagnie d'arquebusiers à pied qu'il pourrait lever(l).

De ce moment, les aŒiires du premier avaient périelité,etle pays avait compris qu'il serait bientôt déliarrasséde ses oppressions. Dntourps fut en effet exterminé, k Gonneville, dans la nuit du 22 décembre 1592; et avec lui tomba pour quelque temps l'insolence des ligueurs valde8airais(2).

On avait fait le procès aux bandouliers, dont la garnison de Qierboarg s'était saisie dans sa poursuite jusqu'à Théville, après Tinsuccès de leur entreprise; et quatre d'entre eux avaient été condamaés au dernier supplice. La tête de Dntourps fut accouplée avec les leurs, et fichée k un pieu sur la porte Notre-Dame. Suivant une enquête de la chambre des comptes , du 9 août 1647, ces affreuses dépouilles y étaient encore conservées an fanps de sa rédaction; et de Chantereyne, dans ses notes manuscrites sur sa ville natale , affirme tenir de vieillards qu'on les y voyait encore à lepoque de îa démolition de ses vieilles fortifications.

(1) Tottstain de Billy. Hist. ceci. ; Seguin, p. 305. (2] Démons, Hist. civ« et rclig« de Chcrliourg.

D*un autre côté, les habitants de Cherbourg, pour lesquels tout événement mémorable était le sujet d*un monument votif ou d'une pieuse cérémonie, fondèrent une procession , en action de grâces d'avoir été préservés des fureurs de la Ligue; et, jusqu'à la Révolution , on put voir, la veille du dimanche des Rameaux, leur pieux cortègQ se déployer solennellement dans ses rues. C'était un souvenir de la vieille Besboue ; et la procession prit dès-lors le nom de Procession de la Bonne-Femme.

La récompense enfin de leur fidélité ne se fit pas attendre. Par une charte, du mois de septembre 1594 > motivée sur le bondevok quils aimient fait^ de se tenir toujovrs bien armés de bonnes munitions de guerre, pour conserver leur ville en son obéissance, Henri IV se plul k les confirmer dans tous leurs privilèges , franchises , immunités , et entre autres celle de labourer franchement par leurs mains leurs héritages situés sous les étendues des églises tant de la ville que des faubourgs, et que comprenaient les paroisses de Tourlaville, Octeville, Equeurdreville, Hainneville, Nouainville, Flottemanville etMartînvast(l). Leurs propriétés urbaines étant pareillement déclarées de franc aleu, ils purent dès-lors s'appeler fastueusement pairs à barons , puisqu'ils en avaient les privilèges (J).

(1) yoi8io-La-Hou|[ue, p. 103; Rétau-Dufresne, p. 111; de Roîssy ; A. Assvlm, Détail5 hist. sur l'ancien port de Cherbourg.

Frofond désordre du Cotenltn. — PiUagei à Orglandêi. — Riuskmee des Royaux de SainlrSaiMeur4e'Vic(nnte. — Découoerte des intrigues des ligueurs de Valognes^ par le Fm-RusÉ. — Cmversion de Henri IV. — Tentatioe des radicaux protestants sur le MatUSaint^MicheL — > PiUages des abbayes Blanehe et de la Luzerne. — Boi^ susé se donne aux Protestants et conduit une entreprise contre son ancienne forteresse. — Michel de RaffoviUe relève le drapeau de la ligue dans le VaJrdeSaii'e. — 5a condamnation par le Parlement.

Trop de rivalités régnaient dans la péninsule, et trop ^rand était le nombre des ligueurs qui la désolaient, pour que la destruction d'un des leurs amenât la soumisdon du parti. (Test en vain que, pour couper pied à toutes ces hostilités, qui rappelaient les temps les plus sauvages de la féodoalité, le maréchal de Matignon, devenu propriétaire de la baronnie de Bricquehec , avait désarmé son donjon et relégué son artillerie k la Hoogne et àTho. rignj(l). L'exemple, bon pour un r^me aussi sévère que celui du grand ministre, qui devait pr^tarer la venue d'un Louis XIY, n'était pas aicore marqué au coin de

(1) De Gerville , Hist. des Ghflteaux,

la prudence. Il fallait qu'il restât du canon pour répondre au canon, des murailles pour répondre aux murailles.

Les campagnes en effet s'étaient remplies de pillards et de batteurs d*estrades. Un jour c'était sur une paroisse que s'abattait leur cohue ; un jour c'était sur un autre. Si Ton veut unépreuveconTaincante de cet état de {lerturbalion générale, il suffira de dire ici que, pour prendre possession du prieuré de Saint-Manvieu de Marcbesieux , auquel il venait d'être nommé par le Roi , Nicolas Traisnel , conseiller au parlement de Rouen , n'avait pu le fiiire que fictivement, dans une des chapelles de Notre-Dame de Psiris(l). D'un autre côté , on n'avait pas su le comte de Thorigny éloigné de quelques marches de Valognes * que les courses des Ligueurs avaient recommencé, et que le pays s'était vu fourrager, comme au temps de Vinvasion anglaise. Â Oi^landes, entre autres, la dévastation de familles entières avait été si profonde, qu'en considération de ces malheurs, nous voyons, par acte passé» le 25 septembre 1594, devant les tabellions de Bricquebec, et encore existant aux archives de ce bourg , Marie de Bourbon , duchesse de Longueville, abandonner \k ces.habitants les deux tiers de ses marais de Néhou(2).

Si ces ravages ne s'étaient pas étendus dans quelques paroisses voisines de la Haye-du-Puits , et notamment dans celle deDenneville, c'est que son seigneur Jacques^* Eustace d'Omonville , fils de Jean, qui, sous le règne de Henri II, avait été lieutenant du grand-amiral de France, s'était courageusement jeté k la traverse, et avait hxi voir

(1) Toustain de Billy, Hîst. ceci.

(2) Le Brédoochel , Hist. de Nôbou , p. 77. ,

aux anarchisles qa il n était d autres cliances pour eu que là où loo ne savait faire bon visage à 1 ennemi. Aussi , pour ces éminents services , reçut-il , comme nous Tatteste une note d'un de ses descendants, extraite de son cbarlrier privé, des gratifications nombreuses du gouvernement et de son pajs(l).

Cet exemple, nous devons le croire, avait enfin servi à relever le courage de la poignée de Royaux , qui défendaient Saint-Sauveur-le-Yîcomte. Dans l'année 1591, qui suivit les événements qui précèdent , sa faible gar^ nison de quarante bommes , réunie aux bourgeois, avait en effet tenu tète à quatre mille ligueurs et sauvé cette place, où ils étaient accoutumés k entrer librement, d^ puis que son engagiste de 1572, Qiristophe de Bassompierre en avait résigné le commandement k la Couronne. Henri IV alors avait su récompenser leur vigoureuse défeose; et, par lettres-patentes, de Tannée 1592, il avait permis k ces braves bourgeois d'aliéner k leur profit deux cents acres de marais qae leur communauté tenait, de-^ puis 1536 , de la libéralité de Henri 11(2).

Cependant, quelque soin que le comte de Thorigny eût apporté k préserver Yalognes d'une rechute dans le parti de la Ligue, il n'avait pu empêcher que la faction n'y rentât secrètement aux affaires. Le Geay de Cartot , que nous avons vu précédemment figurer au massacre des Protestants du Quesnay, ajant en effet repris, a Pierrepont-d'Ëtienville, la capitainerie du château, travaillait k y rappekr les rébelles, lorsque le lieutenant^gé-' iV^{ du bailli d'Alençon, Pierre de Lailler, qu'on avait

(1) Almanach de la Manche, 1822, p. 97.

(2) Ibid.

snrnomiDC le Fin-Rusé, découvrit son infidélité el sauva sa ville natale d'une sanglante réaction(l).

Le Protestantisme 9 dont il n'était plus question dans h partie septentrionale du département, ne perdait cependant ^s courage dans l'Âvranchin ; et, si les Royalistes étaient catholiques dans le nord , ils étai^it toujours bnguenotsdans le midi. La divergence même y étant plus pri^nde, on , pour mieux dire, les opinions et les intérêts y étant séparés par un abime de plus, il s'en suivait plus de chaleur dans la controverse et plus d'animosité dane la lutte. Péricard, d'un côté, était toujours ce ligueur farouche , qui , du haut de la chaire épiscopale , fulminait contre les hérésies du Béarnais, et sanctifiait la révolte. Montgommery , de l'autre , était toujours le vengeur d'un père indignement supplicié, et dont la fidélité , exaltée par l'idée religieuse , se retrempait encore dans la haine. On eût donc vainement cherché dans cette contrée, si profondément remuée par les partis, l'observance d'une seule loi de la guerre , la pratique d'une seule vertu de l'humanité. Si l'un étranglait ses prisonniers , l'autre les lardait de pertuisanes. Si ce féroce duc de Mercœur, dont l'action s'étendait du fond de la Bretagne sur les rives contestées du Couesnon , était arrivé massacrant sous Pontorson, Montgommery s'y était rué de. même l'épée aux dents et la torche au poing.

Pour appaiser ces fureurs, il ne fallait pas moins qu'un grand acte politique , qui permit aux Catholiques un honnête et légitime retour vers le monarque, en même temps que les Protestants, rassurés par cet aveu, se relâcheraient de leur intolérance et de leurs préten-

(1) Nobiliaire de Norm.

lions. Ce grand acte fut Tabjuration de Henri IV.

Le célèbre cardinal Davy-Duperron , auquel Saint-Lo doit toujours tenir à honneur d a?oir donné le jour» avait été assez heureux pour le préparer et pour le faire agréer en cour de Rome(l). François Pericard lui-même, ayant cessé de voir dans Théritier du trône le relaps et le peUi^ féré de ses fougueuses homélies, du moment qu'il était question d'un retour à la foi de ses pères, s'était fait déléguer pour la Ligue, k l'assemblée de Suresne. Son propre archidiacre en outre, Jean Guiton de Carnet, n'avait pas tardé a faire le voyage de Saint-Denis, pour assister et coopérer à l'absoute de son roi ; et, de retour dans sa cathédrale , qui retentissait naguères de sanglants et licencieux monitoires, il avait hardiment fait entendre Taussi magnifique apologie du vainqueur d'Ivry , que poisse fournir le texte des prophètes(2). Il en était de même enfin de Nicolas de Briroy , que l'élise de Coutances venait de voir succéder à Ârtus de Cossé, et qui s'était joint avec enthouûasme aux prélats consécrateurs de l'héritier des Yalois(3). Aussi voyons^ious qu'en récompense de son inviolable fidâité, Henri IV, par lettres da 10 mai 1590, le confirma non seulement dans tous les avantages de son prédécesseur, mais encore lui fit nraiise de toute espèce de redevance , même de joyeux avènement, et voulut qu'il jouit int^ralement de tous les bénéfices temporels et spirituels de son évêché(4).

 ce nouveau langage de la chaire , inconnu du double

(1) De TEstoile, 1. 1» 2« p. , p. 130.

(2) Desroches , t. 2 , p. 236.

(3) TousUin de Bîlly , Hiit, eccK [k) Gallia cbristiana.

troupeau apostolique de la Manche et parficalièrement de rÂTrancfain, la Ligne avait frémi, la Ligue avait baissé h tête; et Henri IV avait compté une ville de plus parmi ses bonnes et fidèles. La réconciliation, prèchée par ces Toix éloquentes et recommandée dans les lettres pastorales de Duperron à ses concitoyens du centre, n'était toutefois que bien précaire; et les habitudes de guerre et de pillage étaient trop invétérées, pour que Foisiveté de la paix leur succédât sans murmure, et qu'on leur fit le sacrifice de ses rivalités et de ses ambitions.

Les Calvinistes, mécontents d'une abjuration dont la raison politique ne leur semblait pas suffisante, continuèrent donc k s'agiter et à chercher d'autres garanties que celles qu'un monarque catholique pouvait leur donner. La seule religion arma donc leur bras de nouveau; et ce fut pour leur compte qu'ils s'en prirentaux Ligueurs.

De toutes les forteresses normandes , le Mont-Saint- Michel eût été sans doute la meilleure placé de sûreté à laquelle ils se crussent des droits. Or, comme elle avait été ardemment convoitée par d'autres, elle le fut encore par eux ; et ils complotèrent de s'en emparer. C'était le 27 janvierl 594, jour de Sainte-Julienne, vers une heure après minuit. Partis de Pontorson , ils s'étaient venos loger à l'auberge des Trois-Rois , sans que leur présence éveillât de soupçons. Â l'heure dite, un |iétard fut attaché à la fenêtre de l'écurie, et son explosion ajaat fait brèche, ils se précipitèrent, au nombre de quinze, dans l'unique rue en limaçon que présentait la ville. Mais la garnison , prenant vivement les armes, les rejeta aussitôt hors de l'enceinte ; et leur chef, nommé le capitaine de Courtils, demeura sur la place, d'un coup d'arquebuse à

croc, qui lui fracassa les deux genoax(i).

Il n j avait que rÂvranchia « où le fanatisme religieux eût gardé ses jcolères et ses emportements. Si Ton parlait encore de pillages et de dévastations dans les antres contrées du département, on savait que le seul esprit de rapine , né du malheur des temps, y poussait lenrs auteurs; et Ton ne voyait plus s'y produire de haines et de profanations purement religieuses. Sans être amis, les deax cultes commençaient k se porter respect , et Téglise y jouissait de la même tranquillité que le prêche.

Le voisinage des protestants de Pontorson, qui n'a- Taient secoué le joug des anciens royalistes que pour tomber sous celui des Ligueurs , n'avait donc pas cessé d'été incommode pour nos abbayes du midi. Dans l'année qui précède , leur colère se réveilla contre les moines de la Luzerne et leur digne abbé René Jourdain , qui « quoi que simple commandataire, s'était montré le zélé défenseur de la maison, en faisant rentrer ses créances, récupérer ses revenus et restaurer ses vastes hkûmmta. Tont fut envahi et ravagé en quelques heures. Ijes religieux cependant avaient eu le temps de se soustraire par la fuite aux avanies qui leur étaient destinées. Leurs persécuteurs ne purent en conséquence se saisir que de René Jourdain, dont les inûrmités avaient retardé la marche; et ils l'emmenèrent prisonnier k Pontorson. On parvint toutefois à l'en Cadre évader; et l'infortuné religieux qui, pendant vingt ans, avait été le pasteur de ce troupeau, trouva, loin de lui , la mort k la Rochelle(2).

(1) Tbo

I Thomas Le Roy; Anonyme du Mont ; Desroches, . p,237.

(2) Neustria pia, p. 801; de Gerville, Hist. des Abbayes ; Desroches , t. 2 , p. 237.

19i L'abbaye Blanche , qui était la plus ancienne maison de femmes que possédât le département, n'était plus qu'un simple couvent, dont les galeries désertes retentis* saient tristement sous les pas de quelques recluses. Après le saccagement de son église, qui arriva dans le même temps que celui de la Luzerne , il n'y resta plus que deux religieuses» sous la conduite de Jacqueline du Saussay. Pendant plus de dix ans, des ruines attestèrent cette visite des Calvinistes; et ce ne fut que sous le gouvernement de sa nièce, Isabelle de Oaids , que le monastère put reprendre assez de splendeur, pour que Henriette de Queslen, qui lui succéda en 1531, lui fit restituer son titre d'abbaye(l}.

n n'y avait pas seulement que les Protestants qui remuassent dans l'Avranchin. Les mécontents attisaient encore la discorde et leur donnaient main forte. Jacques deLouvat, sieur de Boissusé, était de ce nombre; et,, pour venger de sa disgrâce de 1691, il n'était pas d'instrument dont il répudiât l'emploi. Du reste, la &cilité avec laquelle on échangeait alors d'écharpe explique ces transactions de conscience ; et le dicton populaire : Vive le Roi! Vive la Ligue! qui a survécu aux événements pour lesquels on l'avait formulé, en dit plus que de fastidieuses sentences sur les faiblesses et les apostasies du temps.

Boissusé s'était donc mis à la tête des rôdeurs de nuit, que le Mont-Saint-Michel revoyait à de si courts intenales. Connaissant les avenues, assuré peut-être de quelques intelligences, il résolut à son tour de diriger,

(1) Ncustria pia , p. 801 ; de Gerville , Ilist. des Abbayes ; Desroches » t. 3 , p.237.

avec un sieur de Goupigny, une attaque sur sou aneiênbé forteresse; et il se mit en route k travers les grèves qui y conduisent C'était le 7 de septembre 1595 , veille de là Nativité de Notre-Dame. A cinq heures du matin, comme la garde ouvrait les portes delà ville, voilk donc que sa bande remplit les rues et commence l'attaque. Les màiscms sont ruinées de fond en comble, les habitants passés au fil de Tépée. Mais Tinexpugnable abbaye, qui est sortie de son sommeil, a bientôt garni ses parapets demorions . et d'arquebuses; son artillerie aussi a tonné; et, devant ses foudroyantes décharges, la bande s'est dissipée et a regagné Pontorson( 1).

Tel était l'affligeant état du pays. Cependant, après l'édit du 26 juillet, qui suivit la réduction de Rouen, du Havre, de Harfleur , de Montivilliers , de Pontaudemer et de Yerneuil, la Haute-Normandie avait conunéncé à goûter un peu de tranquillité. Comme le rapporte un contemporain, les prévôts des maréchaui: firent tant de courses, « quUs desnichèrent et nettoyèrmt une infinité de petites retroÀctes à voleurs, qui esU>ienten divers endroits dans cette grande province[2) 9 » et les relations commerciales purent se renouer avec quelque confiance.

Quoiqu'il en soit, cet adoucissement aux malheurs de la guerre ne s'étendit pas à nos contrées septentrionales. Dissoutes un instant et aussitôt reformées , les compagnies de Ligueurs, qui ravageaient la presqu'île du Cotentin, avai^t en e£kt reparu, sous la conduite de chefs aussi entrepraïauts que celui dont la tête, ignoH

(1] Thomas Le Roy; Anonyme du Hont; Blondel , p. 63 ; Desroches, t. 2 « p, 237.

(2) Palma Cayet , Chron. noven. , p. 640.

minieusement fichée sur la porte de Cherboarg , semblait les appeler à la vengeance. Gomme il n*est point d*acteur qait sur la scène politique , ne retrouve sa doublure, Dutourps avait rencontré la sienne dans Michel de Raffoville. Battre le pays, dévaster ses châteaux » incendier ses maisons t voiËi le legs que notre nouveau ligueur valdesùrais avait recueilli de son prédécesseur; et déjà les châteaux de Rauville, de Frauquetot, de la Hougue » de TurquevillCi du Mesnil et de Montfarville avaient passé par ses terribles mains. En 1594, celui de Réville» qui appartenait à Christophe des Des, avait été pareillement pillé et incendié. Enfin son seigneur, qui commandait pour le Roi le fort voisin de File Tatihou , s'était vu assiéger dans sa redoute, et avait péri , le 21 décembre de cette même année, sous les coups de ces derniers brigands de la Ligue(l).

Renfermé dès lors dans sa conquête, que le flux de la Manche lui gardait aussi sûrement que le canon dont l'imprévoyant Matignon l'avait précédemment garnie, Raffoville s'était donc posé en véritable despote de la contrée. Parce qu'il avait un repaire où cacher le fruit de ses rapines, c'était cependant trop de vaillantise et de présomption.

Le marquis de Ganiây, qui s'était chargé d'humilier Dutourps, prit sur lui de faire rendre au Roi ce poste maritime et d'en chasser le ligueur. Aidé de Nicolas Castel , sieur de Rauville, de Yarouville , de Qitourps et de Saint-Pierre, que sa valeur avait fait désigner par le duc de Montpensier aux fonctions de capitaine -colonel garde-

(1) Mém. des Antiq. de Norm., t. 6 , p. 398 et suiv.

côte du Yal"^e-Saire(i)t il l'investit presqa aussitôt après son occupation , et se le fit rendre, le 18 janvier 1595.

On ne pouvait prendre trop de sûretés avec un partisan de la sorte. Il ne paradt pascependant. que les clauses de cette capitulation se soient étendues jusqu'à gêner sa liberté. Bientôt en effet on le vit reprendre ses courses et ravager la contrée, que la retraite du marquis de Ganisy livrait sans armes li sa convoitise et à ses vengeances. Le ch&teau de son plus proche voisin, Gastel de Saint-Pierre» quoique défendu par des ouvrages d'art, se trouva un jour n^'ètre qu'un monceau de rumes. La torche incen«* diaire du ligueur y avait passé(2).

Mais l'ordre s'étant quelque temps après rétabli , Raffoville fut, sur la plainte de Nicdas Gastel, décrété de prise de corps; et un arrêt du parlement de Normandie le condamna, le 2 avril 1597, lui et ses complices, à payer six mille écus d'or de dommages4ntéréts à l'infortuné seigneur, sur la maison dnqud s'étaient exercées ses honteuses dépnidations(3).

(1) Nobiliaire de Norm.

(2) Mém. des Antiq. de Morm. , t. 6, p. 398 et suiv. (3J Nobiliaire de Norm. ; do Gerville . Hist. des Chat.

Trive enire les ligueum ei \e$ royaux de VAt>r€mckin. — Tentalmsur le Mmi-Sml-Michel, par le ligueur de Belle-Ide. — Sa mort. — Vengeance de sa veuve et assamtnat de Kérolent. — Mécontentement des Protes^ tants. — Dernier coup demain sur le MontSaint-Mtchel.

' '•*— Démeilitiori des fortifications des Ponis^'Ouoe et de Barfleur. — Annoblissements* — Edit de Nantes.

Quand lajustice reprend son coorst c'est qne les factions sont ik moitié détraites. Les principaux cheb de la Ligue avaient donc commencé à faire leur soumission, et il ne restait plus, en 1596, que les ducs d'Âumale, de Mercœur et de Joyeuse qui bataillassent pour elle. Ce dernier rentra, quoiqu'il en soit, dans le devoir, et Henri IV n'eut plus que deux opposants: d'Aumale, qui , de désespoir, s'était donné aux Espagnols; et Mercœur, qui persista encore, pendant deux ans, dans sa révolte de Bretagne.

Voisin de la Normandie, notre ligueur se plaisait à y feire souvent des incursions et k se rapprocher de la forteresse limitrophe, qui ne relevait que de son autorité. On en venait donc assez souvent aux mains des deux côtés

da Coucsnon ; et il était rare , soit que les Royaux y prissent l'offensive , ou que les ligueurs de Bretagne Tinssent les y chercher « que le pays trouvât un instant pour respirer et se re&ire des ennuis de la guerre. Cependant, dans Tespoir que des négociations, entammées avec le duc pour la reddition de ses places et de sa province, auraient qaelques succès, une trêve avait été convenue , depuis quelque temps, entre les parties belligérantes; et nos seigneurs normands, réduits à une incertitude plus cruelle que la réalité, en attendaient le terme avec impatience. Le jeune Charles de Gondi, marquis de Belle-Isle et gouverneur de Fougères pour le duc de Mercoeur , étant venu, le jeudi 1 1 janvier 1596, au Ferré, proche Saint-James, trouver notre marquis de Canisy, ainsi que le sieur de laFresnaye, qui commandaient la ligne d'observation, afin d'obtenir encore un de ces délais dont le renouvellement avait lieu de trois mois en trois mois, en reçut enfin un refus formel; et il fallut se préparer de part et d'autre à une dernière Itttte(l).

Le jeone ligueur appartenait à cette nouvelle maison de Gondi , venue à la suite de la Médicis , et dont la fortune s'éleva si scandaleusement sur les misères publiques. Presqn'en&nt, il avait été nommé ca^taine de cinquante hcMnmes d'armes, chevalier de l'ordre du Roi, général des galères, grand-maitre de la garde-robe; et, au rôle de c<mfident de la Reine , il avait joint celui de sarintentendant des plaiîûrs de son fils(2). Les actions ne pouvaient donc lui convenir, qu'autant qu'il serait du parti le plus fort et du mieux donnant en dignités et bénéfices.

(1) Blonde! , p. 6^ ; Desroches , t. 3 , p. 338.

(2) De TEstoHc i de Tbou , pasitm.

Dans cette circonstance, le rusé florentin, comprenant que le duc de Mercœur, malgré ses prétentions exorbitantes et ses airs de souverain , ne pourrait t^ir longtemps contre les forces de la monarchie, et qu*il serait assez sage d'isoler ses propres intérêts de ceux de son parti , résolut de s'emparer du Mont-Saint-Midiel, 9&a de pouvoir plus tard s'en faire un mérite auprès du nouveau roi, et de traiter avec lui k beaux deniers de sa conquête et de sa personne. La Ligue, aidée de l'Espagne, devait-elle au contraire reprendre le dessus, il se trouvait encore en règle avec le duc de Mercœur, qui, dans le but de se rattacher, lui en avait promis le conormandement, fil pouvait faire en sorte que son gouverneur breton, Julien de la Touche de Kérolent, lui en consentit la remise(l).

Le 22 mai 1596 , Belle-Isle se rendit donc au Mont- Saint-Michel , avec unesuite de cinq cents hommes, dont deux cents seulement entrèrent dans la ville , tandisque les autres durent s'embusquer dans les bois voisins. Kérolent le reçut en ami; et, ne voyant dans son escorte nombreuse qu'une légitime précaution, par le temps d'anarchie qui courait et surtout en présence des royaux du pays, il lui fit, sans plus d'examen, préparer des logements en ville. Mais le lendemain, jour de l'Ascension, le marquis ayant demandé, pour lui et cinq des ûens , la lEaculté d'aller faire ses dévotions à l'abbaye , un refus , que lui opposa Henri de la Touche, sieur de

(1) Voir, pour ce récit, Jean Huynes ; Thomas Le Roy; Anonyme du Hont ; D. Cousin; de Thou; Davila ; Masseville , t. 5, p. 371 ; Séguin , p. 395; Hist. des grands OflSciers de la Couronne ; Hist. de la maison de Goodi ; Blondel ; de Gerville , Bist. des Chftt. ; Desroches » t.2 , p. 238.

Kansegoet, frère et lieutenant du gouverneor, d'admettre le reste de sa compagnie , fîit le prétexte du conflit qu'il avait médité. Les épées sont^ussitôt tirées: Henri de la Touche , avec son sergent et son caporal de garde, tombent aux premiers rangs; la porte est alors réouverte, et les assaillants se précipitent au milieu de Tabbaye.

Cependant le gouyerneur t revenu de sa surprise, rallie . ce qu'il peut trouver sous main de soldats et de domestiques, et marche droit au traître. Les religieux même se jettent dans la mêlée et le soutiennent courageusement. , La victoire devait être au plus digne. La niort du marquis de Belle^ble, dont un coup de pistolet, tiré par le valet de chambre du gouverneur, vint punir la déloyauté, en décide enfin en faveur des défenseurs du Mont. Le capitaine Yillebasse, fils du sieur de la Balue, son lieutenant, est resté de même sur le carreau ; les sieurs de la Yieuxville et de Yilleviolette, capitaines d'une compagnie d'in&nterie, en garnison à Fougères, ont seulement été feits prisonniers; et l'on dirait, de ce moment, k voir la rapidité des fuyards que cette double perte a désespérés, un défi k la course depuis Saint-Michel jusqu'à la ville bretonne. Les annalistes du Mont ne nous disent point quelle fut en réalité leur perte dans cette déroute. On ^t uniquement qu'y compris son frère et son cousin de Yilléalet, celle du brave gouverneur, qui y reçut personnellement dix-huit blessures, fut de neuf hommes.

Quant au marquis dé Belle-Isle, sa mort fut peu regrettée du duc de Mercosur, qui le tenait fort en suspicion et qui alla même jusqu'à congratuler Kérolent de sa belle défense, en le priant seulement de rester fidèle à la Ligue et de remettre à sa veuve, Antoinette d'Orléans

' de Longnétille , le corps du défunt ainsi qae ses prisonniers. 11 n*j ent donc qae o^e-ci pour hqoelle son sonrenir eût encore quelque charme , et qui, dans Fexalr lation de la douleur, songeât & en tirer yengeance. La Tengeance arriva comme elle était annoncée. Quoiqu'il en soit Kérolent ne pouvait guères parer le coup qui lui était préparé. Dans Tétat de pacification du pays, qui lui

' permit alors de rendre aux évéque et chanoines d'Avranches tous les titres, jojanx, reliques et ornements précieux , que le Mont gardait en dépôt depuis les premières guerres (1), il lui eût été diflBcile en effet de démasquer son véritable ennemi. Or, la veuve de Tintrigant italien l'avait {Aacé à ses côtés, en corrompant a prix d'or un de ses valets. Deux ans entiers cependant ce misérable, nommé Nicolas Le Mocqueur, avait vainement cherché Toccasion de tenir ses engagements, lorsque, dans le mois de septembre 1599, son maître étant k se promener seul, le long des grèves de Tabbaye, il Tabattit traîtreusement par derrière, d'un coup de pistolet k la tête. Le brave Kérolent, auquel Henri IV, en récompense de sa soumission, arrivée le 2 novembre 1596, avait assuré le gouvernement de la place, n'y devait pas survivre ; et son corps fut pieusement inhumé dans une des chapelles de Téglise, derrière le grand-autel , et auprès de son frère Henri , dont la fin lui eût peut-être semblé digne d'envie, s'il eût pu prévoir la fatalité de la sienne(2). Mais le temps était passé ou les crimes restaient impunis. L'assassin , ayant été appréhendé par le grand prévôt de Normandie, fut pendu, malgré toutes les dé*

(1) Thomas Lo Roy.

(2) Thomas LoBoy.

marches en sa £aiveiir de parents de la marquise. Dégoûtée du monde, cellenâ se rendit alors secrètement k Toulouse, sous le prétexte d'y suiyre un procès pendant au Parlement, et elle y prit le Toile, dans le couvent des Femllantînes. Elle passa ensuite comme relieuse et co-adjutrice à Tabbayede Fontevrault, et ne quitta cette maison que pour fonder celle des Filles du Calvaire , où sa ferveur et ses pénitences lui valurent, après sa mort arrivée en 1618, une réputation de sainteté(l).

L'infortuné Kérolent avait eu pour successeur le lûeur de Brevands , qui prit possession du Mont , le 8 décembre 1599(2). Le gouvernement en revint ensuite à Gabriel de Bricqueville, de la Luzerne, second fil^ du vieux baron de G)lombières , que Henri IV avait 'créé maréchal de sescampset armées, et qui, sous le règne de ce prince comme sous le suivant, fut plusieurs fois consulté sur les pressantes affiûres de rétat(3).

Cependant les Protestants, auxquels les alliances catholiques du Roi donnaient chaque jour de Tombrage, avaient jugé à propos de se concerter sur les intérêts de leur religion , et avaient convoqué un nouveau synode général à Loudun, en Poitou. Mais le Roi, dissimulant la peine que lui causa une requête de doléances qu'ils lui présentèrent, leur promit dy aire droit, après qu'il serait délivré des soins de la guerre ; et, de cmnle qu'ils ne le fissent malgré lui, il leur permit de continuer leurs assemblées.

n sut cependant , quelques jours après, que lesjsenls

(1) Do TEstoilc, 1. 1 , 2» p.^ p. ZOk ; Desroches , t. 2, p. 239.

(2) Anonyme du Mont.

(3) Desroches, t. 2 , p. 246 ; Morery , v<> Bricqueville.

20i ÎQstTgateurs de ces remontrances étaient les dues de Bouillon et de la Trémouille. Mais la prise d'Amiens sur les Espagnols et la sonmissioa do doc de Mercoear , en le tranquillisant d*an cdté, lui permit de prendre un ton d'autorité qu'il n'avait pas encore à l'égard de ces turbulents religionnaires.

Quoiqu'il en soit , nos Réformés , croyant k de perfides machinations et à quelques clauses secrètes avec la ligue, aujourd'hui dévouée au Roi, lorsque hier elle en était l'ennemie» étaient sur le qui*vive et ne montraient plus que du relâchement pour la cause royale. Us n'avaient point fourni leur contingent pour la reprise d'Amiens , et s'étaient séparés, à petit bruit, des Catholiques. Ce qu'il leur fallait, ce n'était plus des promesses et des ajournements, mais des garanties réelles, mais des actes qui remplaçassent la lettre morte des traités.

Pendant que Henri lY était occupéà réduire le duc de MercQ»ir, il y eut donc encore quelques soulèvements partiels dans la contrée véritablement protestante de notre département; et, comme par le passé, le Mont- Saint-Michel se trouva l'objet de leurs entreprises. C'était aux jours de fête qu'on s'en approchait ordinairement, parce qu'on supposait qu'après les longues heures coih sacrées aux offices, ses moines devaient nécessairemait se relâcher de leur vigilence accoutumée. Dans la nuit du 2 février 1 598, jour de la Purification , les Calvinistes de Pontorson firent donc une nouvelle tentative sur la forteresse. Ils avaient déjà gravi le rocher, du côté des pautainBf jusqu'au pied des bâtiments de la partie supérieure, lorsqu'ils furent découverts et contraints de prendre au plutôt la fuite , en laissantun des leursqui avait

roulé le long des aspérités du roc, et que l'on trouva , le lendemain, étendu sans vie sur le rivage (1). .

Ce fut la dernière attaque dirigée contre ce Mont» qui sortit ainsi victorieux de toutes les embûches des partis, et qui conserva intacte sa couronne féodale, tandis que plus d'un coup d'épée entamait Técusson des cités voisines. Amis ou ennemis , aucuns n'y étaient entrés de force ; et ce fut par sa libre volonté que l'étendard fleurdelysé des Boui^bons flotta paisiblementàcôté du lumineux archange de son abbatiale.

L'agitation cessa bientôt en effet dans toutes les con* tréés du vaste empire que le monarque venait de conquérir à la pointe de son épée ; et il n'y eut plus qu'un en de reconnaissance pour le bienfeit de la paix qu'il apportait à la nation.

L'année précédente , fifatignon avait reçu l'ordre de licencier les compagnies qui se trouvaient sur la frontière de Bretagne, et dont le service devenait inutile depuis la soumission du duc de Mercoeur. Â ce premier ordre se joignit bientôt celui de démolir les fortifications d(A Ponts-d'Ouve, de Barfleur, de Garentan et de Valognes. Mais, sur l'opposition qu'y firent le duc de Montp^^ier et le gouverneur de ces deux dernières villes, de Sainte-Marie~du-Mont, il n'y eut que les deux premières places de sacrifiées (2).

C'était l'ordre, comme on le voit, qui s'introduisait dans la monarchie ; et Henri lY était arrivé au moment d'acquitter ses dettes envers ses serviteurs. Or, il y avait des hommes qui étaient dignes de ses munificences

(1) Anonyme du Mont ; de Gervitle i Hist. des Chftt.

(2) De Caillères , p. 359.

2Ô6 royales, pour les services qu'ils lui avaient rendus contre la Ligue. Ces munificences ne se firent pas attendre; et Ton compta bientôt parmi les annoblis de règne: Pierre Desprcz de Goutanees ; François Livrée , sieur de la Fon«* taine , pour savoir défendu avec succès le château de Saint- Germain-la-Gampagne; Jehan Hullin, »eur du Neuf* boui^, de Granville, pour ses services signalés à Avranches» en qualité de lieutenant de TElection ; Jean Lenoë et Jean Lohier, pour s'être noblement conduits aux combats et sièges de Pontorson, Falaise, Avranehes, Saint-Sauveur ^t Valognes, en qualité de lieutenants d'infanterie(l).

Jugeant en outre que ses braves Calvinistes avaient assez fait pour mériter leur part de récompense, il leur donna ce fameux édit de Nantes, qu'on pourrait appeler la cliarte du Protestantisme, et qui, s'il fut un acte impoli* lique, au point de vue de l'unité nationale, fut du moins un acte de réconciliation et de justice à celui de la liberté.

Enfin la paix avec l'Etranger mit fin aux factions intérieures qu'il entretenait ; et les Catholiques et les Protestants, qui s'étaient déjà rapprochés sous les drapeaux, s'accoutumèrent à vivre ensemble sous la protection des lois, n ne fut plus même question de la Ligue que pour la détester et s'étonner de ce qu'on avait pu être si longtemps les instruments des ennemis de la France.

(1) Séguin, p. 397.

Réformes cléricales. — Plaintes des Étals de Normandie, — Emigrations hintames des Protestants. — Le chevalier de Bricquèi>Sle va fonder une cokmiesurla côte de Ni* gritie. — Réunion des Etat^Généraux catholiques. — Assemblée protestante de Loudvn.

Un désordre inoui dans les actes de la vie civile et religieuse avait été le résultat de ces longues guerres. L'évèque de Goutances , Nicdas de Briroy , tâcha d'y remédier autant qu'il était en son pouvoir. Il avait remarqué Textirême pauvreté de ses églises, ainsi que la destruction de leurs titres, contre lesquels on savait désormais invoquer la prescription. Tant en son nom qu'en celui de son chapitre et de son clergé, il présenta supplique au pariement de Rouen , dans laquelle , après avoir exposé « qu'à raison des troubles et guerres civiles ave- TU nues en ce royaume et particulièrement au diocèse de » Goutances, depuis l'an 1561, les lettres, titres et en- » seignements concernant les drwts, dignités et libertés , » tant de l'église cathédrale que des églises abbatiales, » paroissiales, prieurés, bdpitaux, trésors et chapelles

D du diocèse, qui avaient été la plupart perdus, égarés» » rompus ou brûlés par les gens de guerre , qui ont tenu » garnison et &it leur corps-de-garde des églises tant » cathédrale et paroissiales qu'autres, à raison de quoi 9 les redevables tenant biens et héritages dépendant des* » dites ^lises, sachant la combustion et perte des titres, » déniaient et seraient refusants de reconnaître et payer » lesdites rentes dont lesdites églises jouissaient avant » les troubles, k cause de quoi plusieurs desdites églises » et maisons ecclésiastiques seraient tombées et tom-* n beraient de jour en jow* en ruine, » il requérait: « k » ce qu'il leur fût sur ce pourvu, tout ainsi qu'itaurait » été ci-devant &it, en cas semblables, aux évéque de V Bayeux et abbé de Monteboui^;, sans que les rede- » vables pussent s'aider de prescription pour le temps M encouru depuis ledit an 156 1(1)* »

Pkr arrêt du 5 décembre 1598, la Cour lui accorda les fins de cette demande , et ordonna que les registres desdites églises, comptes, papiers, jounieaux, enseignements et dernières quittances leur vaiidraiefil de titres.

Les revenus, qui s'échappaient, firent enfin retour à relise ; et peu k peu ses maisons délabrées reprirent qudque chose de leur ancienne splendeur.

U fallait de même que la science, qu'elle avait, par trop négligée , formât son nouvel apanage ; et malheureux sèment les temps ressemblaient fort à ceux de rinvasion anglaise, où un prédéeesaeur deBriroy, Sylvestre de la Cervelle, constatait que ses prêtres n'avaient pas même un bréviaire en propre, où il n'exigeait d'eux que de

(1] ToostaiQ de Billy, Hi»t. eccK

savoir, d'après on simple manuel, le nombre des saerements(l).

« N'étani que grand<yicaire d'Ârtus de Cessé . Nico- » las de Briroy , » comme le dit notre auteur (2), n avait » remarqué qu'il ne se trouvait presque plus de livres » pourla célébration du sacrement divin , et que, du très* I» peu qui en restait , il était presqu'impossible de s'en n servir. U s'attacba très-soigneusement k en fournir son » diocèse; et Ton eut bientôt de lui des bréviaires nou- )i veaux, des missels, des rituels, processionnaires» » catédiismes, prières et autres livres nécessaires pour H le public et les particuliers, l'instruction et édification » de tout le monde. »

Ainsi s'écoulèrent, dans des réformes importantes au clergé, les années qui suivirent la pacification, et au milieu desquelles Henri IV devait périr sous le poignard d'un assassin.

Quoiqu'il en soit, après trente-neuf ans de guerre, k compter depuis la conjuration d'Âmboise, en 1560, jusqu'à l'année 1599; après tant de ruines, de pil-> lages, de meurtres, d'incendies, la France, sous un monarque triompbant, était encore , ainsi que nous le dit un aateur(3), ce qu'elle avait été sous des princes faibles et impuissants: un royaume divisé , qui voyait dans soif sein une religion différente de la dominante et publiquemait exercée, des chefs de pard accrédités, une caisse commune, des citadelles indépendantes du Roi, des assemblées politiques permises, et comme une république

' (1) Rouaut , p. 352.

(2) Toustain de Billy , Hist. EccI .

[3] Esprit de La Ligue , t. S , p. 317.

autorisée au milieu d'un état purement monarchique.

Le malaise était donc toujours profond , et la minorité de Louis XIU ne contribua pas peu à éterniser l'esprit de fection et de malTcillance qui s'était continué dans toutes les branches de son gouyernement On peut s'en' assurer en effet par les divers articles de remontrances faites en la convention des Troii»-£tats de Normandie , le 7 décembre 1616» où l'on demanda , entre autres, la punition des archers du prévôt-général» qui auraient commis plus d'outrages et désolé plus de familles» que les soldats eux-mêmes ; la suppression des abus criants des fermiers généraux et des partisans; la stricte observance des lois maritimes et la repression de la piraterie » malheureusement préférée k un loyal trafic ; et enfin la diminution des tailles» pesant uniquement sur ce tiers-état » dont on ne sawrait bientôt plus tirer que des soupirs et des larfnes{i).

L'inquiétude se manifestait en même temps sur tous les points: inquiétudes chez les hommes du pouvoir et chez ceux qui travaillaient à les supplanter ; inquiétudes chez les réligionnaires qui ne pouvaient croire encore à la sincérité des édits.

n est rare» d'un autre côté» qu'après de longues guerres les h(Hnmes d'action puissent se faire à un autre genre de vie et ne deviennent pas chagrins et turbulents. C'est aussi ce que l'on remarque chez nos R^ormés » dont les^ deux frères de Rohan et de Soubise soutinrent la fortune chancelante; tandis que d'autres » ainsi que notre chevalier de Bricqueville» qui partit» en 1612, pour fonder

(1) Hém. des Antiq. deNorm., 1. 10» p. 510 et soir.

une colonie française sur la côte de Nigritie(l) , engagèrent leurs bras dans de lointaines et hasardeuses expéditions.

n est rare également que des troubles ne suivent pas les assemblées délibérantes, où, si réservée qu'elle soit, Fopposition aura libellé ses griefs et fait luire ses espé* rances. C'est encore ce qui eut lieu , après les Etats-Généraux du 26 octobre 1614, où la Normandie catholique députa, entre autres , Jean de Longaulnay , seigneur de Damigny et gouverneur de Garentan ; Henri Ânquetil, seigneur de Saint-Yaast , pour le baillage de Gotenûn; François Péricard, évêque d'Avranches, pour son diocèse et ^'celui de Goutances; ainsi que Jac<^ues-Germain d'Arcanville, seigneur de la Gomté, pour le tiers-élat du même baillage(2). Une autre assemblée irrita encore davantage et par contre les esprits, que les Etats-Généraux venaient d'éclairer sur les misères publiques. Ge fut l'assemblée générale des Protestants , tenue, le 26 septembre 1 61 9 , k Loudun ; et l'on voit que notre province y fut représentée, poor la noblesse , par les sieurs de Golombières, de la Haye-du-Puits, baron de ManneviUe, et le baron de Gourtomer ; pour le cl^é , par le ministre Benjamin Basnage de Garentan, et , pour le tiers-état « par l'Assesseur de Saint-Lo, T. Âllain(4).

(1) Masseville, t. 6, p. 75.

(2) Masseville , t. 6 , p. 78 et suit.

(3) Hist. Prostratae a Ludovico Xill rebcllionis , p. 26; Mercuce Français , t. 6 , p. 302.

Fermentation des esprits au commencement du règne de Louis XI IL — Arrivée du monarque à Caen. — 5ommission des mécontents. — Ih fe révoltent de noimau.

— Le duc de Longueville, rentré en grâce , les désarme.

— Puissance de Montgommery dans VAvranchin. — Reddition vdontaire dePontorson au Roi par ce dernier.

Les troubles recommencèrent enfin en 1620; et les grands du royaume, qui avaient combattu la Reine-Mère, lorsqu'il s'agissait de renverser le maréchal d'Ancre, se joignirent à elle pour détruire le duc de Luynes. La Normandie , comme les autres provinces, se trouva donc .encore divisée en deux partis.

Le Roi , ayant été pour lors averti que le duc de Longueville, qui en avait le gouvernement, intriguait pour détacher les Normands de son obéissance , voulut étouffer cette rébellion dans son principe, et résolut de s'y présenter en personne. Il n'avait que son seul régiment des gardes, ses suisses et ses chevau-legers. Mais c'est envain que du RauUet, grand prévôt de Normandie, lui représenta les dangers qu'il y aurait pour lui à s'engager

dans UD pays en pleine suspicion , pour ne pas dire en révolte ouverte, ce &ible Louis XIII , qui avait parfois de belliqueux instincts , s*obstina , aux risques de trouver les chemins pavés énormes , k vouloir se montrera la province; et, le 7 juillet, il partitpour voir si le gouverneur de Gaen serait assez hardi pour relever les siennes en sa présence(l).

On montrait peu d'empressement à se déclarer pour ou contre, et tout annonçait que la conduite des gouverneurs, qu'ébranlaient d'ambitieuses idées, dépendrait du premier événement. La reddition du château de Gaen, sur la résistance duquel on avait trop compté, étonna tellement la Basse-Normandie, que, de tous ces seigneurs, chez lesquels perçait encore, la veille , un manifeste esprit d'opposition, ce fut k qui courrait au devant de son bon plaisir. Le jour même, en conséquence, que Prudent déposait les armes , le marquis de Beuvron arriva, avec son frère et plusieurs autres gentilshommes, pour déposer à ses pieds l'hommage de leur fidélité ; et, deux jours après, Matignon, Montgommery et Bricqueville-de-la Luzerne avaient suivi son exemple(2).

Le Roi, confiant dans leurs protestations, aussi bien que dans la soumission des gouverneurs des autres villes de toute la Bass^Normandie , qui lui apportèrent leurs clefe, n'ent donc plus qu'à prescrire quelques mesures de précaution, parmi lesquelles on remarque une conmiisàoû du 20 juillet, donnée au sieurDumesnil-Yite, conmie

(1) Hîst. des guerres du Roi Louis XIII; Masseville , 6, p. 92.

(2) Mem. de Fontenay-Harcuil , p. iiS; Mercure français , t. 6, p. 315 et suiv.

âi4

capitaine des côtes du baillage de Cotentin , pour qu'aucun des préposés k la garde de ce littoral n'eût k s'engager ou k s'enrôler, sous quelque prétexte que ce fùtt sans sa permission (1). Librede tous soucis, il partit ensuite pour Angers. Chemin faisant il s'arrêta cependant, le 28 juillet, k Mortain, pour aviser k d'autres nécessités du moment.

Depuis l'échange intervenu , en 1529 , entre François P' et Louise de Bourbon, échange dans lequel celle-ci apporta les terres de Leuze et de Gondé , en Haisaut , appartenant k ses fils mineurs, et que CharleMjuint choisit pour complément de la rançon de son royal prisonnier , cette ville et son comté étaient toujours restés dans la maison de Montpensier(2) ; et , grâces k la rigueur de son premier duc Louis de Bourbon , dont un contemporain nous a raconté d'étranges choses , on peut induire du silence absolu de nos historiens k son égard » qu'elle avait été constamment épai^ée dans les précédentes guerres de Retigion. C'était en effet un rude opposant k la Réforme ,.que ce Louis lY , de Mortain , qui recommandait gracieusement ses prisonniers k son inquisiteur ordinaire, et ses prisonnières au Priape de sa compagnie(3); et l'on voit que ce&cétieux, imitateur de Saint-Louis, son grand mirouer , comme il disait , joignait k ces qualités celle de la prudence, lorsque, le 15 juin 1562, il ordonna l'exhumation des reliques du premier patron de la contrée , Saint-Guillaume , lesquelles , d'après les registres du chapitre de Mortain »

(1) De Chantereyne.

(2) L.du Bois, Recherches sur la Norm., p. 197.

(3) Brantôme, Hommes illust., p.ï82.

furent encore troublées une seconde fois,le V^ juin 1 621 , par l'évêque d'Avranches , François Péricard , mais pour êU*e déposées dans une châsse plus décente, et durent , en dernier lieu, être jetées au vent dans un jour de nos saturnales réYolutionaires(l) — (K).

D après ce qui précède , il est donc assez logique de dire que Mortain ne fournit point d'annales à l'histoire synthétique que nous avons entreprise de nos dissentions religieuses ; et , qu'étant en si bonnes mains , elle n'éprouva d'autres atteintes du schisme guerroyant, qui désolait les cités voisines, que le doute dont la contagion pénétrait toutes les consciences.

Ville fidèle aux yeux de la foi et delà monarchie, Louis Xin, auquel il convient de revenir, voulut peut-être, pour ce motif, y dater un de ses édits ; et , le 28 juillet, il y publia une déclaration portant: que tous les princes , ducs et pairs de France, officiers de la couronne , seigneurs, gentilshommes et autres, qui, sous quelque prétexte que ce fût, auraient pris les armes malgré ses défenses, seraient déclarés criminels de lèze-majesté , si , dans un mois, ils ne déposaient les armes et ne se rendaient auprès de lui : ce que , faisant , il leur accorderait abolition du passé et grâce de leur rébellion(2).

L'effet de cet édit , aussi bien que du succès de ses armes au Ponts-de-Gé, contre les mécontents de la Reine- Mère, fut tel que, quinze jours après, les provinces étaient déjà rentrées dans l'ordre, et la mutinerie des grands réduite au silence.

(1) L. do Bois , p. 201».

(2) Gooba, t. 3, p. 523 ; Desroches, t. 2, p. 258 ; L. du Bois , loco citalo.

Ifs devaient cependant se diviser bientôt encore pour des querelles religieuses.

Le Roi, étant allé visiter le Béam, afin d'y rétablir le culte catholique, ordonna la restitution des biens ecclésias'i pies , dont les Huguenots étaient en possession depuis plus de soixante ans; ainsi que la remise de cette province k la couronne de France. La première de ces déclarations n'était, en d'autres termes, qu'une véritable restauration religieuse; tandis que la seconde pouvait , k lion droit, passer pour une violation des engagements les plus sacrés envers cette patrie de Henri , que l'on avait impolitiquement, si l'on veut, mais enfin que Ton avait juré de maintenir dans ses privilèges.

L'alarme fîit donc de ce moment jetée dans le camp protestant ; et l'assemblée générale de la Rochelle déclara la religion en danger. "La monarchie étant infidèle à ses serments, on crut donc pouvoir se dégager des siens envers elle; et, quoiqu'on ne prétendit agir que sous son autorité, on en revint kces idées de fédération républicaine, dont notre Cotentin avait été destiné, en 1563, à former un anneau, et que les grands eux-mêmes élaboraient k leur profit, contre les accroissements successifs de la Couronne.

La France fut immédiatement divisée en huit cercles ou gouvernements généraux, que le consistoire rochellois distribua à ses principaux religionnaires , avec pouvoir n d'assiéger, forcer, composer, et livrer journées et ba* tailles. » Le duc de Bouillon devait avoir en partage la Normandie, avec rDe-de-France,|le Berry, l'Anjou , £S Maine et la Tourraine. Mais il y en eut qui, comme ce môme duc de Bouillon, répudièrent ces dignités; et ce

furent les deux incorrapUbles frères de Rohanet de Sou« bise qui assumèrent sur eux la direction des affaires de leur parti(l)

A l'activité que Ton vit aussitôt déployer de part et d*autre, pour accroître ses forces et diminuer celles de son adversaire, on put présager que la guerre serait longue et sérieuse. Tout fut en effet mis en œuvre par Tun, pour étendre ses ramifications dans les provinces; et par l'autre , pour s'y ménager des soutiens.

Dès les premiers bruits de guerre, le duc de Longueville , qui était venu à résipiscence , avait fait désarmer les protestants de Rouen, de Gaen, de Dieppe, d'Alençon et du Havre. Louis XQI songea de même k faire rentrer les autres villes dans sa pleine et entière obéissance , et s'adressa en conséquence à leurs détenteurs, dont la fidâité pouvait n'être pas inébranlable dans une qu^tion aussi complexe que celle de la politique et de la religion.

Or, Pontorson , que Henri TV n'avait jamais voulu leur donner pour place de sûreté, à cause de son importance comme frontière, était toujours le foyer d'intrigues de nos Protestants, et la plus redoutée de toutes les forteresses (2) qu'ils occupassent encore dans le pays. Sit comme ses ayeux, Montgommery était en effet k craindre de ses voisins , il ne laissait pas de donner de plus grandes inquiétudes encore au chef de l'état. Assez remuant de son naturel et de difficile humeur, comme nous l'avons m, il tenait l'Avranchin dans sa dépendance absolue, et

(1) Mercure français, t. 7» p. 312; Masseville , t. 6, p. 105.

(2) Claude Malingre, t, 1 , p. 251 ; Hist. des guerres du Roi Louis XIII ; Mercure français » t. 7, p. 389.

Bj donnait toutes les licences d'an véritable suzerain. Grand capitaine et pecunieux j ainsi que nous le dit un auteur (1), ilpoumt Ungaurs lever à ses dépens un équipage déplus de deux miUe hommes , et exécuter ainsi , dans un moment de trouble , quelques grands desseins en Normandie.

Le Roi, ayant appris que les CalYinistes cherchaient k le gagner, en lui offrant le commandement de leurs groupes, se rappela alors la promesse qu* il lui avait Ëiite de remettre, a sa première réquisition, le château qu'il commandait; et il le somma de Texécuter, moyennant une somme principale de cent mille écus et récompense des frais qu'il avait ùits pour sa fortification (2). Soit q l'il ne fût pas encore prêt à la lutte , ou qu'il condamnât la nouvelle insurrection, le comte obéit et se retira dans ses terres de Ducey , k l'arrivée du premier exempt des gardes qui fut chargé de ce message. D ne fit pas plus ce difficulté pour remettre le commandement de la place au sieur de Biainville, qui vint en prendre possession, au nom du Roi, le 25 février de l'année suivante ; et pour recevoir , en remplacement de la sienne , la garnison qui lui était envoyée. Heureux de pouvoir donner un gage de sa soumission , il se plut même à protester des sentiments qui l'animaient en faveur du Roi ; et , qumque son influence fût singulièrement amoindrie par la privation de ce commandement, à jurer une obéissance à toute épreuve a celui qui lui causait ce dommage (3).

(1) Hist. mémorable de ce qui s'est passé en France, p. 566.

(2) Mém. de Bichelieu , t.2, p. 141.

(3) Séguin , p. i^OO ; De Gorville , Hist. des CbâL ; Des* roches , t. 2 , p. 358.

Jlfauchreslim de VastmUe.--* Il intrigue et cherche à soulever la Manche. — Sa fin tragique. — Sentence des juges de Domfront. — Corsaires protestants. — Armements en Angleterre. — Bon ordre de défense du duc de Longumlle. — Association des pirates Algériens et des Protestants. ^

^Cependant que la fidélité de Grabriel de Montgommerj était tentée par ses coreligionnaires, rassemblée de la Rochelle résolut de faire diversion au siège de Montauban , en soulevant les autres provinces et en y transportant le théâtre de la guerre. La Normandie ne manquait pas de mécontents et de factieux , qui , pourvu qu'on leur donnât des chefs, eussent volontiers accepté ses armes et ses commissions. Les Protestants, quoique désarmés, y étaient aussi en grand nombre et occupaient les meilleures places. En colorant la révolte d'un prétexte religieux, on devait de même en obtenir de l'argent et des hommes. Mais, pour bien mener cette entreprise, il fallait un homme d'esprit et de coeur. L'assemblée jeta les yeux sur un certain Antoine Mauchrestien , ûls d'un dro"

galsle de Falaise, lequel, à la faveur des troubles, était

sorti de sa condition pour s'allier à une des bonnes et riches familles de Normandie, et se faisait appeler le baron de Yasteville. Souple et déterminé, notre officier de fortune était parvenu à se faire nommer gouverneur de Cfaâtillon-sur-Loing; et il venait de bravement défendre le château de Sully, contre le prince de Condé, lorsque le consistoire rochellois le choisit pour aller sou» lever les protestants de Normandie (1).

Il partit donc avec une commission en blanc ^ donnée le 9 août , aux fins d'y lever un r^iment d'in&nterie , dont chaque compagnie, piquiers et arquebusiers, devait être de cent hommes ; et avec pouvoir d'en conférer les grades, fl était en outre porteur de cent autres commissions pour embrigader des chevau-legers, tant en Normandie que dans le Maine.

Accompagné, dans ses courses, de dix ou douze de ses capitaines les plus résolus, Mauchrestien parcourut alors toutes nos contrées, distribuant Torpar les chaumières et les brevets par les châteaux. On sut en effet , quelque temps après, qu'il avait réussi à se faire un paru assez fort, pour enlever du même coup Domfront ». k Faide d'un Desporte&€oulant ; ainsi que PontorsoU» par rintelligence d'un appelé Le Mesnil. Gérisy4a- Salle lui était de même assuré, avec quelques châteaux voisins (2). Enfin , grâces à son habileté, on s'assura qu'il avait obtenu la promesse de cinq à six mille hommes ,

[1] Claude Malingre , t. 1 , p. 449 ; WsU des guerres du Koi Louis XIII ; Mercure français » t. 7, P. 801 ; Odoleot-Desnos , t . 2 , p. 374.

(2) Mercure français , pasiim.

auxquels il donna rendez-vous, pour le 11 octobre suivant, dans les forêts d'Ândaineet d'EcoQves(l).

Ces conférences ne pouvaient donc être tellement se^ crêtes, qn'il n'en transpirât quelque cbose. Le duc de Longueville, gouverneur de Normandie, et son lieutenantgénéral de Matignon, en ayant eu connaissance, s'entendirent pour les déjouera temps, et se jetèrent, avec quelques troupes, dans Argentan et Domfront. Cependant les bandouliers de Mauchrestien ne gardaient déjà plus aucune mesure, et sortaient insolemment de leurs bois, pour ravager au loin les bourgs et les villages. U ne fut donc que médiocrement effrayé de la découverte de son complot ; et Ton jugea, par son activité à rallier ses détachements , qu'il tenait a justifier la qualité d'bomme de guerre qu'il se donnait, et qu'une mort, moins obscure que celle qui devait l'atteindre , lui eût peut-être conservée.

Etant venu, dans la nuit du 7 octobre, se reposer, avec huit capitaines de son escorte ordinaire , au petit bourg desTourailles, également distant de cinq lieues des villes de Falaise et de Domfront, il arriva, malgré le mystère dont il s'enveloppait , et peut-être k cause de ce mystère même, que le sieur Turgot de Tourailles, l'un des vingt-quatre gentilshommes de la chambre du Roi , fut averti, par son hôte , de sa criminelle arrivée. Deux amis de ce seigneur étaient alorsj au château. D s'arme aussitôt avec eux et ses domestiques; et, assisté de quatre gentilshommes et de trois soldats du voisinage, il court avec une vingtaine d'hommes à l'hôtellerie où

(1) L. da Bois , Recherches sur la Normandie , p. 272,

le £ic(ieux était descendu. Pris au dépourvu * Maudire»tien £ût cependant courageusement fiice au danger ; et, armé avec ses compagncms chacun ^une carabine et de deux pistolets, il se jette dans Tescalier , au-devant de ses aggresseurs. Deux des gentilshommes du haron de Tourailles, les sieurs du Mesnil-Auvray et de Sainte-Marie , ainsi qu'un soldat nommé Geslon, sont tués. Mais Mau* cbrestien, blessé déjà de deux coupsdepertuisaneàla tète, est enfin abattu d'un coup de feu à l'épaule, par le sieur deTourailles, et termine ainsi cette sanglante tragédie(l). QuMque tous ses hommes eussent été blessés, ils trouvèrent néanmoins , à l'exception de son valet de chambre, le moyen de se sauver et de se mettre à couvert dans quelques maisons fortes du pays, où plusieurs moururent de leurs blessures.

Matignon, qui était à Domfront, ayant été averti de cet heureux coup de main , en écrivit aussitôt au duc de Longueville et au parlement de Rouen; et , après informations et saisie des commissions de Mauchrestien , dont quarante-huit se trouvèrent encore ch^ un sieur des Ventes, son parent, il obtint, le mardi 12 octobre 1621, des juges de Domfront, une sentence ainsi conçue: «Nous » disons ledit Antoine Montchrestien , autrement Mao- » ehrestien , être dûment atteint et omvaincu du crime }» de lèze-majesté au premier chef, pour les factions , » menées, assemUées et conférences par lui Eûtes avec » rassemblée de la Rochdle, leurs adhérents et confé- » dérés; amas et soulèvements de gens de guerre, pour » porter les armes contre Sa Majesté; et contravention

(I) Claude Malingre , (.1, p. 603 et suiv; Hassçvilte » t. 6, p. 105 ; Odolent-Desoos , loco cit.

» de ses édits, en vertu des commissions desdits rébefles » de la Rochelle. Pour punition et réparation de quoi» » nous avons ordonné que le corps dudit Montchrestien » sera, cejourd'hui, trois heures de relevée, traîné sur » une claie, en la place de la Brière, près cette ville, » lieu accoutumé à faire les exécutions criminelles; et » là , sur un échafaud, ses membres brisés sur un gril, en » la forme et manières accoutumées; puis sondit corps » brûlé et réduit en cendres, et les cendres jetées au vent » par l'exécuteur des sentences criminelles. Tous les » biens dudit défunt Montchrestien acquis et confisqués » auRoi(l). »

Par arsét du 1 1 de ce mois, le Parlemait approuva tout ce qui avait été fait ; et , en ordonnant que le cadavre de Mauchrestien lui serait apporté , il réclama du viee-^ kdlli de Gaen le transfert du prisonnier de rhôtellerie, ainsi que de tous ceux dont les soldats de Matignon parvinrent à se saisir, dans la déroute de leurs bandes{2)— (L).

Le duc de Longneville, après avoir assuré la tran-* quillité du pays , rentra ensuite k Rouen, pendant que Matignon reprenait le chemin de Saint-Lo. De ces six mille hommes, que Yasteville était parvenu k enrôler , il ne restait plus qu'une ombre; et tnentdtles forêts, qui leur avaient servi d'asile, furent aussi sûres que les cam^^ pagnes.

A dé&ut de la terre ferme , où les mécontents ne pouvaient plus que sourdemait s'agiter , ils avaient la mer,

(1) L. du Bois, Recherches sur la Normandie • p. 275.

(2) Voir les auteurs précités ; plus les Mémoires do T^icéron , t. 32, et la mémorable Eiëcuiioa des Rebelles à Sa Majesté, etc., Paris, 1621.

qo'il leur était lobible d*écuiner, sous la protection de l'Angleterre.

Or, nos Calvinistes avaient le pied marin , et savaient depuis lopg-terops que l'Océan comptait pour moitié dans leurs succès et les embarras qu'ils donnaient an pou. Toir. Leurs corsaires sillonnèrent donc encore noseau:L de la Manche et coururent la fortune des abordages.

Elle fut loin cependant de toujours seconder leur courage; et la prise d'un vaisseau de la Rochelle, qui por* tait vingt-cinq de nos seigneurs normands, dut singulièrement en amortir l'ardeur. Ce navire, à bord duquel était un secours de la Hollande, en hommes et en munitions, ayant en efifetété rencontré, le 15 juillet 1622 , par une flotiUe de dix galères marseillaises, que commandait le chevalier de la Valette, fut obligé d'en venir aux mains sous les murs même de la Ri)chelle. C'est en vain que quinze bâtiments de guerre sortirent de ce port, pour le d^ger : deux d'entre eux furent coulés bas ; et le bâtiment, enlevé de vive force, vit jeter son équipage à la mer, tandisque ses seigneurs n<Nrmands et hollandais fur^t, en atlràdant la résolution du Roi, honteusement attachés sur un banc de galère(l).

Pendant ce temps , une expédition plus sérieuse se préparait k Plymouth contre nos côtes. Le prince de Soobise, qui s'était retiré en Angleterre, après sa hontaae d^te de l'ile de Rhé, avait obtenu du Roi d'équiper quelques wfiseaox dans ses ports. La condition était qu'il ne s'en servirait jamais contre la France , et que » comme il le donnait k entendre , il les^^doploierait uniquement à sa propre sauve-garde, pour pouvoir rentrer H

(1] Claude Malingre, paisim.

la Rocheiie. Ses marias et ses soldats disaient néanmoins tout bas que Texpédilion n'avait d'autre but que de s'emparer de Cherbourg. Enfin le moment d'appareiller était venu, lorsque, le dimanche 28 août de l'année qui précède, une épouvantable tempête, accompagnée de foudres et d'éclairs , disloqua l'escadrille dans le havre de Plymoutb, fracassa neuf de ses vaisseaux et engloutit plus de huit cents hommes de ses équipages(l).

Depuis la malheureuse affiiire de l'Ile de Rhé, il ne restait pas m. cents hommes aux Rochellois. Ils délibérèrent alors de faire autant de prisonniers qu'ils pour* raient sur terre et sur mer , et de recruter en Normandie. Si même la faction protestante voulait embrasser avec vigueur la défense de leurs principes, on lui conseillait de tenter quelque surprise sur toutes les places maritimes et les villes de l'intérieur où elle aurait des intelligences.

Mais la Cour avait depuis long-^temps les yeux ouverts sur ces intrigues, et le mois de mai ne se passa pas sans que trois agents, envoyés de la Rochelle, dont un se disait secrétaire du sieur de Soubise, ne fussent arrêtés à Alençon , par ùtàte du lieutenant-général de la juridie* tion«

Une autre trahison , qui confirma les indiscrétions des matelots de Plymoutb, n^eut pas encore plus de succès. A. tout prix les Rochellois désirsâent perdre pied en Nor^ mandie et y fomenter de nouveaux troubles. Mais il leur Êdlait principsdeinent un port de rduge , dont le résultat des premières guerres avait suffisamment démontré la néeessilé. Or , ce port de refuge était Cherboui^, sur lequel le Ppotestantisme et la Ligue avaient jusqu'à ce

(1) Mercure français , paisim.

jour vaineinent essayé leurs stratagèmes. Us lâchèrent en conséquence une nuée de corsaires sur les cdtes de Normandie, afin de se saisir d'une tour aboutissant au hâTre, et de là 9 avec les intelligences qu ils y avaient, de s'emparer de cette place( 1).

. La mine eût peut-être réussi, ai elle neût été depuis Igng-temps évitée par les gouTcrneu^ delà province^ et si les côtes n'eussent été mises k l'abri d'un débarquement. Le lieutenant-général de IMbtignon était en effet accouru au premier bruit de cette descente; et, comme il doutait du gouverneur de Gberboui^ , il l'avait aussitôt déposé de ses fonctions et changé tout k la fois sa garnison. La place, étant enfin visitée jusqu'au dernier créneau, réparée dans ce qu'elle avait de défectueux, et munition-* née de ce qui lui manquait, avait pu défier toutes les tentatives des galères rochelloises.

Le duc de Longueville, ayant été du même instant informé, k Dieppe, de leurs projets d'invasi<m , avait de son côté faiit appel k toute la noblesse du pays; et, k la tête de douze cents chevaux, il avait pris la résolution d'en visiter les principales places. En conséquence, il se mit en route et fit de magnifiques entrées dans les différentes villes de son gouvernement. Tous nos ports et tous nos havres furent exactement visités ; et il y eut un ordre si parfait établi par toutes les sénéchaussées et sergenteries, qu'en moins de vingt-^atre heures, le premier tocsin, répecuté par les clochers, eût envoyé plus de quarante mille hommes k la défense de ce vaste littoral.

Ces combinaisons étaient l'œuvre de trois semaines. Devant elles, les turbulents corsaires furent alors obligés

(1) Claude Malingre , t. 2 , p. i70.

de prendre le large el d'aller chercher de nouvelles commissions k la Rochelle. Mais , comme on n'en avait pas sur l'heure k lui donner, ce ramassis de Hollandais, de Brabançons et de gens perdus de tous les partis résolut de s'associer aux pirates algériens et d'écumer , k moitié profit, dans toutes les mers du nord et du midi. Il était rare, jusqu'à ce jour , que les corsaires barbaresques s'écartassent du détroit de Gibraltar et croisassent ailleurs que sur les côtes de Malte , d'Italie ou d'Espagne. Nos forbans désœuvrés leur montrèrent les routes de France et d'Angleterre ; et, dans l'été de cette même année 1 623, la Manche eut k s'étonner de leur désastreuse apparition. Plusieurs navires marchands furent saisis, plusieurs descentes eurent lieu dans nos havres , et Ae malheureux habitants firent connaissance avec Fhorrible servitude du rivage africain(l).

(1) Claude Malingre, (. 3, p. 721.

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