CHAPITRE XI
l'éDIT de NANTES (1594-1598)
A France, énervée après tant et de si longs désastres, se sentait attirée par un irrésistible courant c>^^5à^ de pacification générale, qui devait être funeste aux Jésuites, dont l'ordre tout entier n'avait vécu que de troubles et d'intrigues. L'Université fit sa soumission au roi légitime et reprit avec une nouvelle ardeur la lutte qu'elle soutenait contre les Ignacicm depuis l'heure où ils s'étaient glissés en France. Le recteur de l'Université les cita devant le Parlement le 12 juillet comme fauteurs et complices de huit ou dix attentats contre le roi, notamment d'une tentative faite en août 1593 par Pierre Barrière, qui avait été dénoncé avant d'avoir pu consommer son crime, mais qui avoua avoir été poussé à le commettre par Aubry, curé de Saint-André et le P. Varade, recteur du collège des Jésui-
tes. Les curés de Paris firent cause commune avec l'Université, et leur avocat se plaignit qu'ils troublaient la hiérarchie ecclésiastique par l'intrusion d'un ordre « qui n'avait été approuvé ni reçu de l'Église Gallicane... L'instruction des enfants, à quoi ils s'étaient adonnés, n'avait été qu'un moyen de s'insinuer dans les villes; par les écoles ils gagnaient facilement le reste ; et il n'y avait heu où ils ne se fussent fourrés impudemment. »
Ils faussaient leur vœu de pauvreté en ne renonçant pas, comme le faisaient les autres ordres, au droit d'hérédité sur la fortune de leurs parents. Leurs règles étaient molles et flexibles, « selon l'opportunité des temps, des lieux et des circonstances. » Tout terrain leur était bon pour combattre, toutes armes allaient à leurs mains. Ils pouvaient administrer les sacrements partout, en qualité de cw^és universels. Ils donnaient toutes dispenses, toutes absolutions des cas réservés, ce que le pape refusait à tous les aulres; il leur avait accordé le privilège d'épurer les textes des Pères de l'Eglise, qu'ils avaient falsifiés. Enfin, ils enseignaient le régicide à leurs élèves.
L'avocat de l'Université, Antoine Arnauld, le père du grand Arnauld, de Port- Royal, n'eut pas de peine à dévoiler les manœuvres de ce corps néfaste, et il démontra que, malgré toutes les oppositions, ils étaient parvenus à se glisser dans l'Université, « en petites chambrées, où ils avaient renarde et espionné. » Nul ne doutait que la Ligue fût l'œuvre des Ignaciens. C'était dans leur collège de la rue Saint-Jacques et dans leur église de la rue Saint-Antoine que s'étaient réunis les agents de l'Espagne. Il les accusa de l'assassinat de Henri III, et dit « qu'ils faisaient croire au peuple que Dieu était le massacreur des rois, et attribuaient au ciel le couteau forgé en enfer. » Ils rédigeaient des Livres de vie dans lesquels, grâce aux révélations obte-
nues par la confession des enfants et des servantes, ils tenaient registre des faits, gestes et opinions des pères et des mères. Il les appela « voleurs, corrupteurs de la jeunesse, assassins des rois, ennemis conjurés de l'État, peste de la République, et perturbateurs du repos public... Gens enfin qui méritaient d'être entièrement exterminés de dessus la face de la terre. »
Succombant sous les efforts réunis du clergé séculier et de l'Université, ils furent condamnés à sortir du royaume sous quinze jours, sous peine d'être traités comme coupables de lèse-majesté. Mais s'il était encore possible d'obtenir un jugement contre les Jésuites, il était plus difficile d'en poursuivre l'exécution. Déjà, dans ce temps-là, la magistrature était avec eux, et « ils se trouvaient forts delà moitié du Parlement, qui faisait ouvertement des brigues en leur faveur (Sully). » En outre, Henri craignait d'irriter Clément VIII, qui, poussé par l'Espagne, faisait une résistance désespérée aux avances qu'il lui prodiguait. Il avait envoyé le duc de Nevers en ambassade à Rome, pour traiter de la délicate question de l'accommodement. Le pape fit enjoindre au duc d'entrer à Rome en simple particulier, de n'y séjourner que dix jours, et prétendait exiger que les ecclésiastiques qui l'accompagnaient fussent se faire absoudre par le grand inquisiteur. Il ne reconnaissait Henri ni catholique, ni roi de France, mais simple roi de Navarre. Nevers refusa de laisser les trois prélats qui l'accompagnaient subir l'affront de l'absolutien qu'offrait l'inquisiteur, et quitta Rome après avoir juré qu'il casserait la tête au premier sbire qui oserait mettre la main sur quelqu'un de sa suite.
Le résultat de l'entêtement de Clément fut heureux, car le clergé français se réconcilia avec le roi malgré le pape, et sans aucune pression étrangère. A. Rome comme en France
« on voyait naître le schisme (Palma Gayet), » et beaucoup déploraient le mauvais vouloir du Saint Père. Henri lança un ordre a tous ses sujets dissidents de se soumettre dans le délai d'un mois; et les frères Pithou, les célèbres jurisconsultes, portèrent un coup terrible à la primauté papale par la publication de deux ouvrages importants, les Libertés de r Eglise Gallicane^ et la Grandeur et prééminence des rois de France.
Mais bientôt un nouvel attentat vint ajouter à la popularité croissante du roi et à la haine qu'inspiraient les Jésuites. Le 27 décembre 1594, Jean Ghàtel frappa Henri d'un coup de couteau à la lèvre et lui cassa deux dents. « Voilà les Jésuites convaincus par ma bouche ! » s'écria Henri qui comprit d'où venait le coup. Jean Ghâtel, s'il n'était pas Jésuite, avait été élevé par eux. On sut que, pour surexciter son imagination maladive et faible, on l'avait enfermé dans la Chambre des méditations^ où l'enfer était représenté avec des décors d'opéra, avec des apparitions de figures sanatiques éclairées de lueurs mystérieuses. Son esprit ne put tenir contre les impressions puisées dans cette chambre funeste, et contre les propos imprudents que l'on tenait en tous lieux, surtout dans les chaires des prédicateurs.
Le P. Guignard, jésuite dans le collège où avait été élevé Jean Ghâtel, avait négligé de faire disparaître, aussitôt le crime commis, un écrit de sa main où il disait que « ni Henri HI, ni Henri IV, ni la reine Elisabeth d'Angleterre, ni le roi de Suède, ni l'électeur de Saxe n'étaient de vrais rois ; que Henri HI était un Sardanapale, le Béarnais un renard, la reine d'Angleterre une louve, le roi de Suède un griffon, et l'électeur de Saxe un porc... Jacques Glément a fait une action héroïque, inspirée par le Saint-Esprit ; si on peut guerroyer le Béarnais, qu'on le guerroie; si on ne peut le guerroyer, qu'on l'assassine (Lestoile). »
Le souvenir encore si récent du zèle que les Jésuites avaient fait éclater pendant la Lie^ue en faveur de l'Espagne, où florissait l'inquisition ; les maximes de leurs casuistes, qui sapaient dans leurs bases les lois fondamentales des
Henri IV.
empires et les droits des souverains ; la morale nouvelle et facile qu'ils substituaient à celle que l'humanité avait connue jusque-là; le pouvoir menaçant que leurs collèges leur donnaient sur la jeunesse, et leurs confesseurs sur les femmes.
tout obligea le Parlement de rendre la société entière solidaire du crime de son élève. On chassa donc à perpétuité du royaume le reste des « prêtres et autres soi-disant de la Société de Jésus, comme étant corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roi et de l'Etat. )) Jean Ghâtel fut condamné à la peine des parricides ; le P. Guignard fut pendu, puis brûlé ; le P. Guéret, sous qui l'assassin avait étudié, n'ayant rien avoué à la torture, fut seulement banni à perpétuité du royaume. On pendit également le vicaire de Saint-Nicolas-des-Ghamps, u pour avoir dit,tenant un couteau, qu'il voulait faire encore un coup de Saint Jacques Clément. » Vers le même temps, les Jésuites étaient expulsés, pour crimes d'Etat, d'Angleterre, de Venise, de Suède et des Pays-Bas. L'Europe toute entière les vomissait avec dégoût de son sein.
Le 7 janvier 1595, un édit royal confirma la sentence rendue contre eux, et un nouvel arrêt du Parlement, en date du 21 mars, défendit de leur donner asile sous peine d'être puni comme complice de leurs forfaits. Sur l'emplacement de la maison de Jean Ghâtel, qui fut rasée, on éleva une pyramide sur laquelle on grava en lettres d'or l'arrêt qui punissait le crime, comme pour vouer à la haine éternelle du peuple l'ordre coupable qui l'avait inspiré.
Clément VIII n'aimait pas les Jésuites, qu'il traitait de brouillons qui troublaient l'Eglise. Mais il voyait en eux d'utiles instruments au service de l'omnipotence du Saint- Siège. Ils durent à son intercession de pouvoir résider encore à Bordeaux et à Toulouse. Clément, depuis que Henri IV était victorieux et que le clergé français l'avait accepté, manifestait le désir d'entrer en relation avec lui. Henri envoya à Rome les cardinaux d'Ossat et du Perron pour y traiter de sa téconcihation avec le Saint-Siège, ce qui était la condition secrète de la soumission du clergé
du royaume . Clément se montra tout d'abord exigeant avant d'accorder l'absolution que l'on attendait de lui. Il réclamait le rappel des Jésuites ; que le concile de Trente fût reçu en France, que le culte catholique fût rétabli en Béarn, que Rome choisît un confesseur au roi, qu'il fît instruire dans la religion catholique le petit prince de Gondé, alors son héritier. Henri promit beaucoup, accorda peu, réserva des portes de derrière. Ainsi, le concile de Trente fut admis, « si ce n'est en ce qui ne se pourrait exécuter sans troubler le royaume. » Cette réserve suffit au Parlemeni et au clergé gallican pour empêcher que le concile fût jamais accepté en France.
Néanmoins Henri IV paya fort cher l'humiliante cérémonie de l'absolution pontificale. Ses deux ambassadeurs promirent en son nom « qu'il protégerait l'Église et le clergé ; qu'il ne nommerait aux bénéfices que des personnes d'une feii non suspecte ; qu'il révoquerait les libéralités faites aux dépens de l'Église ; qu'il ratifierait tous ces engagements entre les mains du légat qui serait envoyé dans le royaume ; qu'il notifierait à tous les princes catholiques la résolution où il était de vivre et mourir dans leur religion ; et pour œuvres satisfactoires, que tous les jours il entendrait la messe, el réciterait plusieurs prières que l'on spécifia ; qu'il s'approcherait au moins quatre fois l'an des sacrements de pénitence et d'Eucharistie, et qu'il bâtirait des monastères en différentes provinces du royaume. On dit que dans un article secret, on lui fit promettre encore de rappeler les Jésuites (Bérault-Bercastel). »
La déplorable cérémonie fut accomplie à Rome le 7 septembre. Le pape toucha les deux ambassadeurs du bout d'une petite baguette, à l'imitation des anciens Romains, qui affranchissaient ainsi leurs esclaves. L'orgueil clérical contraignit le roi de France à s'humilier devant un prêtre,
et à subir l'insulte d'une cérémonie païenne. Fier d'avoir fait incliner la couronne devant la tiare, Clément prétendit en éterniser la mémoire en faisant frapper une médaille, qui d'un côté portait son image, et de l'autre celle de HenrilV. Les deux cardinaux français épargnèrent cependant à l'amour propre national la formule insolente dont le pape voulait se servir : « Nous rehabilitons Henri dans son royaume. » Il fut réconcilié, non réhabilité.
Le duc de Mayenne avait signé son acte de soumission au roi. La duchesse de Montpensier était morte. Henri, depuis six années était roi de France, et, depuis sa réconciliation avec Rome, les prédicateurs cessaient de prêcher ouvertemeiit le régicide. 11 est vrai qu'un édit rendu le 22 septembre 1595 menaçait des peines les plus rigoureuses les prédicateurs séditieux. Il semble que la Ligue, éteinte sans espoir de se rallumer jamais, eut dû désarmer pour laisser respirer enfin la France énervée, et qu'ici devrait se tei'rainer le cours de ces déplorables guerres de religion. Il n'en fut rien, et Henri dut parcourir son royaume pour réduire à l'obéissance ces hobereaux, qui sous prétexte de la Ligue et de la Réforme, avaient fait de leurs châteaux des forteresses et des repaires, d'où ils descendaient pour piller le plat pays et réduire les campagnes à la plus extrême misère. A défaut d'un roi, qu'on lui avait si longtemps refusé, la France en avait trente, et chaque province gémissait sous un maître qui s'était érigé en souverain absolu dans son gouvernement particulier. Le duc de Mercœur était le tyran de la Bretagne ; Henri de Joyeuse, l'ex-capucin célèbre sous le nom de Frère Ange, tenait le Languedoc; le duc d'Epernon, la Provence; Charles de Savoie, duc de Nemours, le Lyonnais et une partie du Dauphiné ; le jeune duc de Guise, la Champagne ; Charles de Lorraine, duc d'Elbœuf, le Poitou; La Châtre, le Berry,
le Blaisois, la Sologne ; le duc de Mayenne, outre la Bourgogne, était maître absolu à Soissons, qui fut appelé le Cloaque de la Ligue ^ parce que tous les plus enragés Ligueurs y trouvaient un asile assuré...
Je ne parlerai ici que de la fin du long et laborieux voyage de Henri IV à travers les provinces de son royaume, pour courber sous le joug royal tous ces fronts insolents, voyage qui aboutit à la signature de l'Édit de Nantes, qui vint enfin mettre un terme aux luttes néfastes qui déchiraient la France depuis un demi-siècle. Par le spectacle que va nous ofTrir la Bretagne, le lecteur appréciera quelle effroyable anarchie déchirait les entrailles de la France toute entière. Ce n'est qu'un spécimen, car partout les choses se passaient d'une façon analogue. Ici les bénédictins Dom Morice (Histoire de Bretagne^ et Dom Roger [Histoire d'Anjou)^ et le chanoine Moreau [Histoire des guerres de la Ligue de Bretagne)^ vont nous servir surtout de guides.
Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, beaufrère de Henri III et petit-fils d'Antoine, duc de Lorraine, avait espéré, grâce à l'abattement du pays, ramasser dans le sang du peuple une couronne de duc indépendant de Bretagne, à défaut de celle de roi de France. Il avait livré le port de Blavet aux Espagnols, dont il recevait des secours en hommes et en argent. Ses bandes dévastaient plusieurs provinces. « Elles couraient par troupes séparées, et faisaient de grandes pilleries dans les provinces de Touraine, Anjou, le Maine, le Vendomois et autres lieux circonvoisins, et vinrent même jusqu'aux portes de Paris prendre des prisonniers. Elles avaient, dans toutes ces provinces, des maisons particulières qui les recelaient, ce qui apportait une grande incommodité à tous ceux qui allaient par ces pays (Palma-Gayet). »
Henri IV, dès qu'il l'avait pu, s'était empressé d'envoyer
des forces imposantes pour dompter ce Ligueur intéressé, mais l'on ne saurait dire qui fit le plus de mal au pays, des Ligueurs ou des royalistes, ni décider quel parti était l'oppresseur et quel le défenseur (D. Morice). Ce fut moins une guerre qu'un immense pillage. Les troupes ennemies, soigneuses de s'éviter et « s'amusant à ravager et à piller le bonhomme, » vivaient retranchées derrière les forteresses, et n'épargnaient que les villages qui consentaient à leur payer de fortes contributions pour se racheter du désastre qui les menaçait. Ici, c'était du Liscouet, chef royaliste, gentilhomme de grande famille, « qui plumait l'oie là où elle était grasse, » et portait la guerre dans toutes les parties qu'elle avait épargnées jusqu'alors. Là, c'était le comte de Maignanne, lieutenant de Mercœur, bandit sur terre et sur mer, que Henri III avait fait jeter à la Bastille en 1586, et qui eût payé ses crimes de sa vie, si de puissantes protections ne l'eussent fait relâcher. Poussés à bout par ses excès, les paysans s'armèrent et vinrent l'attaquer de deux côtés, au Faou ; mais il en tua quatorze ou quinze cents dans deux rencontres, et pour se venger, redoubla de férocité à leur égard.
On leur avait donné à garder des gués qui eussent ouvert au comte une autre partie de la province. Il parvint à les tromper par de bellesjparoles, passa à Ghàteaulin et maintint tout d'abord ses bandes dans une discipline rigoureuse. « Le paysan, trompé par ces fausses apparences, ne cacha rien de ce qu'il avait. Le comte, convaincu par ses yeux de la richesse d'un pays qui n'avait éprouvé aucune des misères de la guerre, rebrousse chemin dès le lendemain, et, paraissant tout à coup au miheu des paroisses qu'il avait traversées le jour précédent, il pille, vole, et fait un butin inestimable en meubles, en vivres et en vaisselle d'argent dont les paysans étaient tous bien fournis. » Depuis, ce
temps, et après les excès inouïs de cinq ou six cents soudarls que dirigeait le comte, les rognes paysans^ \ii paysantaille^ comme les appelle avec un suprême mépris le chanoine Moreau, n'osèrent plus « lever les cornes. »
11 est bon de noter que tout ceci se passait pendant une trêve signée entre les royalistes et les Ligueurs, et publiée à Rennes.
Dans une autre partie de la Basse-Bretagne, les campagnards se soulevèrent et se rendirent à Garhaix pour défendre le pays. Quelques gentilshommes se joignirent à eux et leur donnèrent pour chef un vieux soldat capable, nommé Lanredon, qui les retrancha dans une situation habilement choisie, à une demi lieue de Garhaix ; mais une fausse attaque des royahstes les attira hors de cet asile, malgré Lanredon et les gentilshommes qui les conduisaient. « Il se fit dans cette action une grande boucherie de paysans par la faute de ces brutaux, » dit Dom Morice.
En dépit de cet échec, ils virent de nombreuses bandes de paysans se joindre à eux, et bientôt ils reprirent l'ofTensive sous la conduite du capitaine du Bérit et d'un prêtre. Ligueur exalté. Déjà dans les murs même de Garhaix ils triomphaient à leur tour des royahstes, lorsqu'une pluie violente vint empêcher ceux d'entre eux qui avaient des armes à feu d'en faire usage, tandis que les royalistes, à l'abri dans les maisons, les massacraient sans pitié et en firent un massacre horrible. Le prêtre et du Bérit furent tués. Une nouvelle troupe de paysans venait leur amener des renforts ; mais quand ils connurent cette défaite, ils tuèrent les gentilshommes qui les commandaient, et, se croyant trahis, la rage et le désespoir dans le cœur, ils massacrèrent sans pitié tous les nobles, royalistes ou Ligueurs, calvinistes ou catholiques.
11 y avait alors en Bretagne « un jeune folâtre, » nommé
Guy Eder cle la Fontenelle, cadet d'une famille noble. L'ambition, dit son historien, était venue le prendre sur son fumier, et il était encore un enfant lorsqu'un matin, en 1589, il franchit le mur du collège où il se trouvait, à Paris, vend ses livres et une partie de ses vêtements pour acheter une épée et un poignard, et reprend le chemin de la Bretagne, soulevée déjà par le duc de Mercœur. Bien que Fontenelle n'eût que quinze ou seize ans alors, cette inteUigence supérieure s'impose à une de ces nombreuses troupes de bandits qui pillaient la province au nom des intérêts de Dieu et de la Ligue. Bientôt ses bandes furent les plus redoutées dans le pays ; bientôt aussi, fatigués de leurs excès, les paysans se soulevèrent en masse et vinrent l'assiéger au Grannec. Mais ils sont taillés en pièces, et plus de huit cents restent sur la place. Par un affreux raffinement de perversité, Fontenelle défend d'enterrer les nombreuses victimes de ce combat, spéculant sur l'amour des parents pour les leurs, et faisant égorger sans pitié ceux qui venaient la nuit pour ensevelir le corps d'un frère, d'un père ou d'un époux. C'était une souricière qu'il tendait, et les cadavres appelaient les cadavres. Puis, comme les siens se plaignaient de l'infection causée par ce vaste charnier, il leur répondit ce mot, dont on a fait les honneurs à Charles LX et à bien d'autres : « L'odeur des ennemis morts est toujours agréable ! »
C'était au grand jour, sous les yeux même de la garnison chargée de veiller à la tranquillité de la province, que Fontenelle pillait le pays, et ceux qui commandaient à Quimper refusèrent de réprimer ses brigandages, alléguant qu'un pareil voisinage était des plus favorables pour tenir leurs soldats alertes et toujours en haleine. N'ayant donc plus d'espoir que dans ces révoltes dont le feu s'éteignait invariablement dans leur sang, les paysans se soulevèrent
encore une fois, Fontenelle les attira en rase campagne, et là il en fit une telle boucherie et un massacre si effroyable^ que, suivant une vieille chanson bretonne, « la terre, maigre jusqu'alors et ne produisant que bruyères, s'engraissa de pourriture humaine jusqu'à devenir terre à froment. »
Frappés de stupeur, les paysans, par toute la Gornouaille, abandonnent leurs maisons et leurs villages pour fuir dans les bois, où ils trouvent d'autres ennemis, les loups, qui viennent leur disputer ce désert fait de main d'hommes. Ne sachant plus où fuir, ils courent chercher un abri derrière les murs de Quimper. La famine franchit sur leurs pas les portes de la ville, et décime tout d'abord ces populations dépaysées, sans asile, sans appui, sans secours. La « casanière garnison, » qui avait refusé de les défendre, bientôt ne veut plus les accueillir, on ferme les portes, et Ton crie du haut des remparts à ceux qui surviennent qu'il n'y a plus rien dans la ville, et qu'il faut qu'ils retournent ensemencer les champs. Ou les trouvait morts par les chemins, la main à la bouche, comme si, dans le délire des dernières convulsions de leur lente agonie, ils y eussent voulu porter une nourriture absente. On en ramassait d'autres à la porte de leurs étables, ensevelis sous le fumier afin d'éviter le froid, et la multitude des cadavres, que les loups ne suffisaient plus à dévorer, ne tarda pas à engendrer une maladie pestilentielle qui, après avoir emporté les plus pauvres, arriva « jusqu'aux plus huppés. »
Fontenelle survint alors. La trahison souffla son venin sur les troupes, le capitaine qui les commandait se laissa séduire par l'espérance de partager les chances heureuses du pillage, et il allait hvrer la ville sans coup férir lorsque Saint-Luc, gouverneur de la province, le força, pour obtenir sa grâce, à attirer Fontenelle dans un piège. Celui-ci fut pris, en effet, et envoyé à Saint-Luc, qui accepta de
lui une rançon de 14,000 écus, et le renvoya libre. On pense quel usage le bandit sut faire de sa liberté.
Après avoir pris le bourg de Penmarck, le plus riche de la Bretagne , « qui comptait quantité de hameaux de soixante à quatre-vingts maisons, a il fit déshonorer toutes les femmes et filles, fit mourir dans les tourments plus de 5,000 paysans, brûla plus de 2,000 maisons, pilla et emporta tout. Cette vie avait ses fatigues ; aussi parfois, au retour de ses courses, faisait-il éventrer deux jeunes filles pour se délasser les pieds dans leurs entrailles fumantes.
Ce monstre, qui le croirait ! était presque un enfant, il avait vingt ans à peine.
Il sut se faire dans l'île Tristan, à l'embouchure de la petite rivière de Pouldavid, une retraite dans laquelle il résista pendant quatre ans à des attaques successives, levant les impôts sur le pays, à six ou sept lieues à la ronde, et jusqu'à la porte des villes fortes. Il faisait des razzias de paysans qu'il jetait pêle-mêle dans des cachots humides, et jusque dans des latrines, où ils pourissaient, ayant de la fange jusqu'aux genoux, et ne pouvant se tenir que debout, sous peine d'être étouffés par l'ordure. Il les faisait torturer à leur tour pour les décider à lui donner des rançons le plus souvent impossibles à acquitter, tantôt les faisant asseoir sur un trépied rougi au feu, ou bien, l'hiver, les faisant plonger dans un cuvier d'eau glacée. Dans leurs cachots infects, ils mouraient d'ordinaire au bout de trois ou quatre jours, et leurs compagnons d'infortune les jetaient à la mer, en attendant leur tour, pour que les cadavres décomposés n'ajoutassent pas à leur infection. Ceux que leurs parents avaient pu racheter, sortaient demi-morts, décharnés, à moitié pourris, et mouraient d'une enflure qui ne tardait pas à mettre un terme à tant de souffrances.
Deux années après que ce « jeune folâtre » se fût ra-
cheté des mains de Saint-Luc, un gentilliomme se rend auprès de lui et obtient un sauf-conduit. Mais ayant appris qu'il possédait une femme jeune et belle, Fontenelle marche vers son château à la tête d'une troupe de 1,200 soldats, y pénètre de vive force, tue le gentilhomme et fait subir à sa femme les derniers outrages auprès du cadavre de son époux assassiné. Leur jeune enfant criait : il lui fait attacher au cou un chat qui se trouvait là; le chat, en se débattant, le torture et le tue. Le chanoine Moreau, qui raconte sans émotion tant de crimes, ne trouve dans toute l'existence de ce misérable que cet acte « qui obscurcisse la candeur de sa belle vie (page 246)! »
Dites si ces grands historiens de la Grèce et de Rome, qui attachaient au pilori de l'histoire les tyrans des peuples, n'étaient pas plus chrétiens que le chanoine Moreau, le bénédictin Dom Morice, et tous ces chroniqueurs sans entrailles, ces écrivains de louage et de louange, toujours du parti des bourreaux contre les victimes !
Le fléau de la guerre en engendra trois autres, qui ne cessèrent pas avec elle et prolongèrent leurs ravages jusqu'en 1602. Je veux parler de la famine, de la peste, et des bêtes farouches. Les paysans, chassés de leurs maisons dévastées ou incendiées, et se cachant dans les forêts épaisses, se nourrissaient d'herbes et de racines sauvages qu'ils ne pouvaient pas même faire cuire, parce que la fumée trahissait le lieu de leur retraite et attirait les soudarts. Aux environs des lieux fortifiés, s'ils parvenaient à se procurer quelques mesures de seigle, ils s'assemblaient « la nuit, comme des hiboux, » au nombre de trois ou quatre, s'attelaient à la charrue, et dans l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de grain, dans l'espérance que la paix viendrait arrêter la fureur de leurs implacables spohateurs. Vain espoir ! Ils accouraient, ces braves, faire
manger ce seigle en herbe à leurs chevaux, et le détruisaient à plaisir avant la récolte. Sans asiles, en haillons, sans nourriture, la faim, le froid, les maladies enlevaient les paysans par milliers, et les chemins ne présentaient que l'affreux spectacle de cadavres à moitié dévorés par les loups, ou de moribonds, qui ne pouvaient plus leur disputer un vain reste de vie.
Quand les loups parurent, ils commencèrent par dévorer tous les chiens, pour avoir ensuite meilleur marché des bestiaux ; puis chiens et troupeaux dévorés, ils se jetèrent sur les hommes. Ils s'accoutumèrent si bien à la chair humaine, que pendant sept ou huit ans ils attaquèrent les hommes, même armés, et nul n'osait aller seul par les champs. Ils recherchaient surtout les femmes et les enfants, qu'il fallait tenir enfermés dans les maisons, où ils les venaient dévorer s'ils pouvaient forcer les portes, et l'on vit souvent des femmes assaillies, même en plein jour, sur le seuil de leurs logis, par ces farouches animaux qui, poussés par un instinct diabolique, sautaient à la gorge de leurs victimes et les entraînaient, sans qu'elles pussent jeter un cri ou appeler au secours.
On dit qu'ils s'acharnaient de préférence sur les femmes enceintes ; ils les éventraient, en tiraient le fruit, et laissaient la pauvre créature toute palpitante, s'ils n'avaient pas le loisir de dévorer la mère avec l'enfant. On vit un jour une femme de Kerfeuntum, au terme de sa grossesse, sortant par la porte de Bihan dont elle était à dix pas à peine, éventrée et son enfant emporté, bien que ce fût un jour de marché et que la route fût pleine de monde. Ceux qui la précédaient ne virent rien, parce qu'elle n'eut pas le temps de jeter un seul cri ; ceux qui la suivaient ne purent la secourir et la défendre, tant le furieux animal avait exécuté lestement son effroyable expédition.
L'habitude et le long usage avaient enseigné aux loups l'art de dévorer les hommes dans leurs vêtements sans les déchirer. Us dépouillaient, ils épluchaient l'être humain, hommes ou femmes, — comme l'enfant épluche la noix ou la châtaigne que convoite sa gourmandise, — sans qu'il y parût à ses habits . Aussi savez-vous comment , dans leur terreur superstitieuse , les paysans désignent ces nouveaux ennemis? Ils les flétrissent du nom d'hommes, ils les appellent tut-bleis , hommes-loups , refusant de voir en eux autre chose que les soldats morts de Fonteaelle, qui reviennent pour mordre leur dernier coup de dents.
Puis vint la peste, qui « mit la dernière main » à la dévastation de la province, à laquelle au dire d'un historien de la Bretagne (Pitre Chevalier), deux siècles et demi de tranquillité n'ont pas rendu encore sa richesse et sa population d'autrefois.
Les pauvres furent frappés les premiers, puis bientôt tous le furent, et en si grand nombre qu'il fallut renoncer aux mesures de police prises tout d'abord pour porter remède au mal. Enfin la mortalité fut si grande, et la province si dépeuplée à la suite de tous ces fléaux, qu'il était telle ville champêtre qui, de 1,200 communiants à Pâques, en comptait à peine douze dans l'année qui ouvrit le dix-septième siècle.
La Bretagne fut soumise à la fin ; Fontenelle se rendit, fut amnistié, et conserva le gouvernement de l'île de Tristan.
Dans sa marche pour pacifier la province, Henri IV s'arrêta à Angers. L'Anjou, comme le reste de la France, n'était pas dans une situation meilleure. Les paysans creusaient des fossés, élevaient des murailles autour des bourgs, et fortifiaient les églises pour s'y mettre à l'abri contre les
courses et les rançonnements des royaux et des Ligueurs. « J'ai entendu, écrit Dom Roger, raconter des choses horribles de cruautés que cette garnison exerça depuis ce temps-là jusqu'en 1598, que la paix générale fut conclue. « Les bonnes gens de tous ces quartiers-là, qui avaient essuyé ces violences, nous les ont racontées depuis avec étonnement. » Chaque hobereau angevin, bandit à la tête de quelques bandits en sous-ordre, répandait autour de lui la terreur dans un rayon plus ou moins grand, selon le nombre des braves qui suivaient sa fortune. « Ils obtinrent les uns et les autres une ample et entière absolution des meurtres, vols et rançonnements qui avaient été commis par leurs soldats durant la guerre de la Ligue, malgré les oppositions et les cris des habitants d'Angers, qui se plaignirent hautement des horribles cruautés et violences des garnisons, pratiquées depuis dix ans contre les lois de la guerre
(id.). »
Après en avoir fini avec les nobles et leurs sicaires, il fallut faire marcher de véritables corps d'armée contre les loups, tandis que l'on faisait des processions dans les villes pour prier Dieu d'accorder son assistance à ces expéditions.
« Les loups couraient vers Graon,Ségré et Château-Gontier, le Louroux et Bécon, et mangeaient les jeunes garçons et filles qu'ils trouvaient sur la campagne... Nous avons encore vu, en 1640 et 1650, des hommes qui avaient été blessés de ces loups, petits garçons, et s'étaient sauvés avec beaucoup de peine de leurs pattes et griffes. (Id.). »
Peut-on douter des ravages que ces redoutables animaux exerçaient dans toutes les campagnes du royaume dépeuplé, lorsque Lestoile constate qu'à Paris même, l'on vit, le 12 août 1595, un loup venir dévorer un enfant sur la place de Grève !
Je ne saurais trop le répéter, ces scènes affreuses n'étaient point particulières à la Bretagne et à l'Anjou. Chaque province avait son Bussy d'Aniboise, son Saint-Luc et son Fontenelle; seigneurs et soldats étaient les mêmes en tous lieux, et la souffrance du peuple fut partout excessive durant toute la première moitié de ce règne que nous sommes habitués à regarder comme si fortuné et si abondant en délices pour la France.
La vie des peuples, comme celle des hommes, est un drame où le terrible et le grotesque marchent de front et se coudoient à chaque pas. Ces misérables bandits, souillés des crimes les plus effroyables, ne pouvaient se résigner à faire gras les jours d'abstinence, et quand ils avaient volé un porc, un mouton, des volailles, ils contraignaient les curés, le poignard sur la gorge, à prononcer sur ces animaux la formule sacramentelle : Jeté baptise hareng!... Je te baptise brochet!...
Enfin Henri IV arriva à Nantes, et y rendit le célèbre Edit qui porte le nom de cette ville. L'orgueilleux duc de Mercœur consentit à donner sa fille unique en mariage à l'un des bâtards du roi, fils de la belle Gabrielle devenue duchesse de Beaufort, moyennant quoi le roi déclara « qu'il le tenait, lui et tous ceux qui avaient tenu son parti, pour bons et fidèles sujets, les rétablissait dans leurs biens et charges, révoquait tous jugements rendus contre eux. De plus il donnait au duc 236,000 écus de dédommagement pour les frais de la guerre , et 13,000 écus de pension. »
Le bourreau était dédommagé des tortures de ses victimes, qu'il fallut pressurer d'impôts pour acquitter ces engagements. Mais ce qui dépasse tout cela en impudeur, c'est une clause du contrat de mariage (l'original existe dans l'étude d'un des notaires d'Angers), dans laquelle le
roi très-chrétien ose stipuler que les avantages faits aux jeunes époux, — le marié, César de Vendôme, avait cinq ans, — devront être dévolus de plein droit, s'il ne survient pas de descendants de cette union, « à la fille qu'ils ont et aux autres enfants que sa dite Majesté pourrait avoir y après de ladite dame de Beaufort ! »
Henri IV est, au demeurant, le meilleur des rois de France. Mais alors, que valent donc les autres !...
Les Edits que les protestants armés avaient arrachés à Charles IX et à Henri III étaient « provisoires » ; l'Edit de Nantes que Henri IV vainqueur et affermi sur le trône leur octroyait dans la plénitude de sa volonté souveraine devait être « perpétuel et irrévocable » . Aux termes de cet Edit, signé le 15 avril 1598, les protestants purent circuler librement, habiter par tout le royaume sans être contraints à aucun acte que réprouvât leur conscience ; l'exercice de leur culte fut rétabli ou maintenu partout où il était accordé par les édits antérieurs, et en outre dans une ville ou dans un bourg, pour chaque sénéchaussée ou bailhage ; il leur fut permis d'être reçus dans les hôpitaux, écoles, collèges, d'en fonder de nouveaux, et de publier les livres de leur rehgion dans les villes où leur culte était autorisé ; ils se virent admissibles à toutes charges et à tous emplois, sans être astreints à aucune forme de serment condamné parleur croyance ; on leur abandonna un droit de sépulture dans toute ville, bourg ou village ; on ne put plus leur enlever leurs enfants pour les contraindre à changer de rehgion, et les parents conquirent le droit de pouvoir, par testament, disposer de leur éducation ; il n'y eut plus d'exhérédation pour cause de religion ; ils se virent affranchis de payer des dîmes aux ministres d'un culte qui n'était pas le leur, à la condition de respecter ses jours fériés, ainsi que les prohibitions qu'il établissait pour les mariages entre
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parents ; leurs pasteurs furent affranchis des servitudes et redevances féodales ; des garanties leur furent accordées en justice pour juger les affaires dans lesquelles des protestants étaient intéressés ; ils s'interdirent toutes pratiques, négociations et intelligences avec les ennemis, au dedans et au dehors du royaume ; leurs conseils provinciaux furent dissous ; le roi permit la levée de deniers nécessaires à l'entretien des synodes et des ministres du culte réformé...
Il ne faut pas s'exagérer la portée de ce grand acte dejustice tardive et bien incomplète. Les deux religions étaient loin d'être égales devant l'Etat. On accordait aux Réformés la liberté de conscience, bien plus que celle du culte, qui restait entravé par bien des réticences. Il n'était permis que dans certaines villes. On ne leur laissait leurs places d'asile que pour huit années seulement, et on les rejetait en dehors du droit commun, puisqu'on étabhssait des chambres dejustice à part pour les juger.
Enfin, quelque dut être dans l'avenir le sort des faibles garanties que leur accordait cet Edit, par lequel Henri IV se flattait d'avoir « marié la France avec le pape », il fut à peine connu que les catholiques firent entendre les protestations les plus vives. Le clergé et l'Université poussèrent des cris de fureur. Les cours Souveraines refusèrent de l'enregistrer, K tant de leur propre mouvement qu'à l'instigation des députés de l'Assemblée du clergé (Sully). » Dans les villes où siégeaient des parlements, les prêtres et les moines firent des processions solennelles comme pour détourner une calamité publique. Celui de Normandie chicana jusqu'en 1609 avant de l'enregistrer. Henri le fit accepter d'autorité à Toulouse, en disant aux magistrats qu'ils avaient encore « de l'espagnol dans le ventre ». A Paris, « le Parlement l'improuvasi fort, qu'après bien des jussions inutiles,
il ne put être vérifié que l'année suivante sur le commandement le plus absolu du monarque (Bérault-Bercastel). » En somme, aux yeux de l'Eglise, « l'Edit de Nantes était radicalement nul, comme arraché de force au prince, qui faisait moins la loi à ses sujets qu'il ne la recevait d'eux. Dès là-même, il n'a pu lier les successeurs de Henri IV que pour le temps où ils ont jugé que son observation importait à latranquillilé publique et au bien général du royaume.
(id.) ..
Ainsi, à en croire le clergé, rien n'est fait, et plus de deux millions de Français morts par les persécutions et les égorgements en masse, par les guerres civiles, les pestes, les famines et les loups, n'ont pas conquis pour ceux qui survivent à cinquante années de désastres inouïs et pour ceux qui naîtront, le droit de prier Dieu à leur manière et dans la langue nationale. Vienne donc Louis XIV, et les Jésuites, ses directeurs et ses'maîtres, lui feront signer la Révocation de l'Edit de Nantes, déchaînant ainsi sur la France une persécution atroce, sans exemple dans l'histoire, et qui ne dura pas moins de vingt années à l'état aigu, de 1685 à
En attendant cette heure néfaste, la mort, quelques mois après la signature de l'Edit de Nantes, débarrassait Henri IV de son plus redoutable adversaire. Philippe II, après avoir reçu quatorze fois les derniers sacrements, s'éteignait le 13 septembre 1598, atteint d'une repoussante maladie pédiculaire. Rongé par les poux et dévoré, vivant, par les vers, celui qui était le plus puissant potentat du monde, celui qui possédait l'Amérique et sur les Etats duquel le soleil ne se couchait jamais, expirait, objet d'horreur et de dégoût pour les siens, plus misérable et plus pourri que Job sur son fumier. Il avait cru, dans son orgueil, que le Dieu implacable qu'il adorait lui confiait le soin de venger ses
offenses. Il avait rêvé cVanéantir dans son île l'Angleterre protestante et de soumettre à sa domination la France hésitante entre Rome et Genève. Un sonfflede vent avait dissipé \ Invincible Armada^ et les débris de sa flotte étaient devenus le jouet de TOcéan. La paix de Vervins (mai 1598) chassait du royaume les Espagnols vaincus, et Philippe II expirait sous les atteintes d'un mal qui ne frappe que les plus misérables ici-bas. Quels enseignements terribles pour qui sait les comprendre, et combien sont peu de choses les plus grands parmi les dominateurs des peuples I