‹ Histoire des guerres de religion XVIe siècleChapitre 14 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

|a nouvelle de la mortde Henri HI fut accueillie par des transports de joie universelle, et dans toutes les églises de France le clergé offrit à l'adoration des fidèles l'image du « bienheureux Jacques Clément, » déclaré saint et martyr par les plus célèbres docteurs. Sa mère fut appelée à Paris, reçut de l'argent des Seize, et le peuple se précipitait sur son passage, et dans toutes les chaires, les prédicateurs exaltaient les flancs qui avaient porté, les mamelles qui avaient nourri celui que le jésuite Mariana appelait Gallise decus seternum^ la gloire éternelle de la France.

Mais la consternation et la rage ne tardèrent pas à succéder à cette première heure d'enivrement. Henri IV avait été proclamé roi par l'armée de Saint-Cloud, et la couronne appartenait désormais au Béarnais hérétique et relaps, dé-

voué depuis longtemps par le clergé au poignard des assassins. Plus que tous les autres, les Jésuites poussaient au régicide. Deux publications vinrent en exposer la théorie et en justifier la pratique. Dans la première, De jiista Henrici III abdicatmie^ — De la juste déposition de Henri III, — le curé Boucher prétend faire accorder la souveraineté du pape avec celle du peuple. Le pape peut déposer les rois, délier les peuples de leur serment de fidéhté, le peuple est maître absolu, et son droit d'élection prime celui d'hérédité. La République a le droit de vie et de mort sur les Souverains qu'elle se donne. L'auteur ne manque pas de glorifier l'acte hbérateur de Jacques Clément, et conseille de l'imiter en assassinant le Béarnais. L'autre pamphlet anonyme est le traité De justa Reipublicse christianse in reges impios auctoritate^ — De la légitime autorité de la République chrétienne sur les rois impies. — L'auteur y émet les mêmes principes. Deux cents années plus tard, on n'aura plus qu'à les appliquer, et le clergé forge par avance les armes dont se servira la Révolution.

Cependant l'armée de Henri III fondait entre les mains de son successeur. En vain le baron de Givry s'était écrié : Sire, vous êtes le roi des braves, et vous ne serez abandonné que des poltrons! » De 42,000 hommes, l'armée se trouve bientôt réduite à 6,000. Les gentilshommes catholiques restés fidèles au Béarnais lui conseillaient d'abjurer sa foi. « Vous assurerez-vous en la foi d'un athée, leur répondit-il, et aux jours des batailles, suivrez-vous d'assurance les vœux et les auspices d'un parjure et d'un apostat? »

Les Seize comprirent que le peuple avait besoin de sentir un prince à sa tête. Ils firent nommer le duc d'Aumale gouverneur de Paris, et Mayenne lieutenant-général du royaume. Celui-ci se déclara chef de la Ligue ; mais redoutant, à la fois, les tendances démocratiques que lui imprimaient les

Seize, et l'ambition de Philippe II, qui avait de nombreux partisans parmi le clergé français, il fît proclamer roi le vieux cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Peutêtre était-ce une faute, car c'était introniser les Bourbons et consacrer en quelque sorte la légitimité de cette famille pour l'avenir. Or, Henri IV était le neveu du cardinal, et son héritier par suite. Mais au point de vue où se plaçait Mayenne, ce vieillard n'occuperait pas longtemps la place, et peut-être arriverait-il à lui succéder. Seulement, s'il avait le courage et l'ambition de son frère, il n'avait ni l'énergie, ni l'activité du Balafré, et on l'accusait de rester plus longtemps à table que Henri IV au lit. Aussi, malgré les instances de la duchesse de Montpensier, sa sœur, il préféra attendre, sans se rendre compte que la nomination du cardinal de Bourbon n'empêchait pas les portes de rester ouvertes à toutes les ambitions rivales, tous les prétendants étant unanimes à ne regarder ce prétendu règne que comme transitoire. Ces prétendants étaient nombreux. Il y avait le jeune duc de Guise, personnage assez effacé, mais qui héritait du prestige attaché à son nom ; il y avait Emmanuel- Philibert, duc de Savoie, dont la mère était petite-fdle de François I", et qui était gendre de Philippe H, le roi catholique ; il y avait le marquis de Deux-Ponts, que son père, le duc de Lorraine, envoyait à Paris à la tête de 1,200 chevaux et de 200 hommes de pied. Il était neveu de Henri III, dont le duc de Lorraine avait épousé la sœur, Claude de France, septième enfant de Henri II et de Catherine de Médicis. Mais de tous les concurrents à la couronne, le plus redoutable était Philippe II lui-même, Philippe, gendre de Henri H, dont il avait épousé une autre fille, la princesse Elisabeth, et que son fanatisme farouche rendait cher aux Ligueurs. Se croyant sûr de sa proie, il disait : « ma bonne ville de Paris, ma bonne ville de

Reims, » comme s'il se fût agi de Madrid ou de Séville. Ses agents, Mendoea, Moréo, Tassis soudoyaient les prêtres, les prédicateurs, les moines, et par eux mettaient la populace dans les intérêts de leur maître. A tout le moins, il promettait la main de sa fdle, l'infante Isabelle, à celui des princes catholiques que Paris choisirait pour roi. En attendant, il se contentait du titre de « Protecteur de la France. » Mais Mayenne, déjà marié, ne pouvait épouser la fille de Philippe. Gela diminuait ses chances. Aussi accepta-t-il, plutôt qu'il ne demanda, l'armée de secours que lui envoyait le roi d'Espagne. Il eût préféré de l'argent; mais Philippe aimait mieux lui envoyer des soldats, le tenant ainsi davantage à sa discrétion.

Si l'on ne pouvait pas avoir la France elle-même, du moins on s'en partagerait les morceaux. Le duc de Savoie jetait son dévolu sur la Provence et le Dauphiné, avec une partie du Lyonnais et du Languedoc ; le duc de Lorraine aurait toute la Champagne et une partie de la Bourgogne ; le duc de Mercœur deviendrait duc indépendant de Bretagne...

On voit quels orages terribles s'amoncelaient sur la tête du nouveau roi de France. La plus forte partie de l'ancienne armée de Henri III avait passé sous les drapeaux de la Ligue. D'autres, tels que d'Epernon, de Vitry, tous les repus de la cour, avaient profité du prétexte que leur offrait la qualité d'hérétique de Henri IV pour aller jouir en paix, dans leurs domaines, des honteuses fortunes qu'ils avaient amassées au milieu des désastres de la patrie. Dans son dénûment extrême, ne pouvant ni solder, ni faire vivre ses troupes, Henri IV tendait la main vers les gentilshommes qui lui restaient fidèles, mais il savait relever cette mendicité glorieuse par des lettres telles que celle-ci, qu'il avait écrite le 25 octobre 1588, et qui n'honore pas moins celui à qui elle était destinée que celui qui l'avait écrite :

« Monsieur de Launay d'Entragues, sans doute, vous n'aurez manqué de vendre vos bois de Molizac et Gaze, et ils vous auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce que vous pourrez ; car de ma vie je ne fus en pareille disconvenue, et ne sais quand, ni d'où, ni si jamais je pourrai vous les rendre ; mais je vous promets force honneur et gloire, et argent n'est point pâture pour des gentilshommes comme vous et moi. »

Mais le nombre était bien restreint, de ceux à qui il pouvait adresser de pareils appels. Il se vit donc dans la nécessité de renoncer au siège de Paris ; il se retira en Normandie, et marcha vers Dieppe, où il attendait un secours de 5,000 hommes promis par la reine d'Angleterre. Mayenne le suivit de près. Confiant dans l'écrasante supériorité numérique de son armée, trois fois plus nombreuse que celle du roi, il écrivait au pape et au roi d'Espagne qu'il allait jeter le Béarnais à la mer, ou l'amener captif à la Bastille. Et déjà les Ligueurs de Paris louaient des fenêtres dans les rues par lesquelles on devait le traîner au sinistre donjon.

Le 21 septembre Mayenne vint attaquer Henri IV qui s'était fortifié sur la colline que domine le château d'Arqués. Cette journée devait décider des destinées du Béarnais. Les 30,000 hommes de Mayenne pouvaient anéantir, tuer jusqu'au dernier des 6 ou 7,000 braves qui entouraient Henri, et, s'échappât-il, tout espoir de remettre sur pied une nouvelle armée était perdu à jamais. Ajoutez à cela que Mayenne avait acheté la trahison des lansquenets qui servaient dans son armée, et qui, la veille de la bataille, se présentèrent devant le camp de Henri, s'annonçant comme des déserteurs et des protestants qui venaient combattre à côté de leurs frères. On les reçut, mais à peine furent-ils

entrés dans le camp qu'ils tombèrent sur les soldats du roi. Une lutte s'engagea, et sans le courage du Béarnais, tout était perdu. Ses soldats, excités par sa bravoure, chassèrent les lansquenets, et, toujours lent dans ses mouvements, Mayenne arriva trop tard pour les soutenir. Henri, après avoir disposé sa petite armée en grand capitaine, se battit en soldat héroïque. Mayenne n'avait pas su profiter de la supériorité de ses forces pour interrompre les communications avec Dieppe. Une charge brillante de Ghâtillon, accouru des faubourgs de la ville à la tête de ses fantassins huguenots décida du succès, et Henri mit Mayenne en pleine déroute.

Les conséquences morales de la bataille d'Arqués furent prodigieuses. L'Europe toute entière s'émut, en ressentit le contre-coup, comprit que désormais il fallait compter avec le Béarnais, qui, à la tête d'une poignée de braves, venait de battre le frère du Balafré, aidé des principaux chefs de la Ligue, d'Aumale, Nemours, Brissac, dont pas un ne mettait en doute le succès futur, si hautement publié à l'avance. Mayenne à son tour vit son armée atteinte du fléau de la désertion, pendant que le comte de Soissons, le duc de Longueville, le maréchal d'Aumont amenaient au roi des secours que vinrent bientôt rejoindre les 5,000 Anglais promis dès longtemps par la reine Ehsabeth. L'Italie se déclare, la république de Venise reconnaît Henri IV pour roi légitime, et, bravant la colère de Phihppe IL envoie des ambassadeurs au roi de France.

Le pape Sixte-Quint avait solennellement approuvé le régicide ; il hésitait maintenant. La victoire d'Arqués lui faisait pressentir ce que deviendrait la fortune de Henri de Bourbon ; il regrettait l'excommunication lancée contre lui, et il envoya en France un légat, « avec 300,000 écus, pour se faire mieux écouter (Bérault-Bercastel), » lui ordonnant

de consentir à tout, pourvu que le roi qu'on choisirait fût agréable à la nation, et soumis à l'Église. Par malheur ce légat, le cardinal Gaëtano, qu'il croyait un pohtique habile, n'était qu'un fanatique, vendu aux intérêts de l'Espagne et aux passions de la Ligue, et qui ne fit qu'irriter l'incendie qu'il avait mission d'éteindre. Il fit son entrée solennelle à Paris (janvier 1590), escorté d'une foule de prélats, parmi lesquels le jésuite Bellarmin, Tyrius, recteur du collège des jésuites, les cordeliers Panigarola, Feunardent, Guarimus... Bientôt, pressé par le légat et par les Ligueurs, et cédant aux menaces de Phihppe II, Sixte-Quint se déclara de nouveau contre Henri IV, et Gaëtano devint le centre de toutes les intrigues.

Pendant ce temps Henri agissait. Après avoir été à Tours, où le Parlement le suivit et où il reçut l'ambassadeur de Venise, il marcha sur Paris, et les troupes s'emparèrent de quelques faubourgs, malgré la courageuse défense des bourgeois et des moines en armes, qui, dans une de leurs escarmouches, laissèrent entre les mains des royaux un de leurs chefs, Edme Bourgoin, ce prieur des Jacobins qui avait décidé Jacques Clément, dont il était le confesseur, à assassiner Henri III. Il fut condamné à mort et tiré à quatre chevaux.

Malgré des succès partiels, la petite armée de Henri IV ne pouvait investir une ville de 600,000 habitants. Mayenne demanda au roi d'Espagne, et obtint de nouveaux secours en hommes et en argent, et il entra dans la capitale, dont le roi se vit contraint de lever le siège. La Ligue, Mendoya, Mayenne commencèrent par faire renouveler dans l'église du monastère des Augustins le serment de l'Union, qui fut prêté de nouveau entre les mains du légat (11 mars). Une procession parcourut les rues de Paris, ayant en tête Gaëtano, l'archevêque d'Espinac, les évêques de Rennes,

Fréjiis, Senlis, Plaisance, Ast, Panigarola et tous les curés de la ville. Le sermon fut prêché par le moine Christin Florac, qui exhorta ses auditeurs à mourir plutôt qu'à recevoir un roi hérétique.

Affectant un désintéressement hypocrite, Philippe II disait bien haut qu'il avait en sa puissance trop de royaumes, duchés et comtés pour désirer d'être encore par surcroît roi de France. Mais Mayenne et les Politiques redoutaient d'accepter un Protecteur qui, par le fait, serait un maître et disposerait à son gré de la couronne de France. Mayenne objecta que Charles X était roi, que lui-même était lieutenant-général du royaume, et qu'il n'était point à propos d'engager l'avenir quand le présent était assuré. Il réussit à faire supprimer le Conseil de l'Union, et s'attribua l'autorité royale sous le nom du cardinal de Bourbon. Il convoqua les États-Généraux à Melun, et se mit à la poursuite de Henri IV.

Celui-ci n'était pas difficile à atteindre. Il avait renoncé à s'emparer de Paris, mais il n'était pas en fuite, et les deux armées rivales ne tardèrent pas à se rencontrer à Ivry (14 mars). Celle de Mayenne comptait un effectif de 24,000 combattants, et Henri n'en avait que 11,000 à lui opposer. Schomberg, qui commandait les auxiliaires allemands, était venu demander au roi la solde arriérée de ses troupes. Henri s'oublia à lui répondre qu'un homme d'honneur ne demandait pas d'argent la veille d'une bataille. Au matin, il se repentit de cette parole cruelle, et il lui dit, en présence del'état-major qui l'entourait : « Monsieur de Schomberg, je vous ai offensé ; cette journée sera peut-être la dernière de ma vie ; je ne veux pas emporter l'honneur d'un gentilhomme ; je sais votre valeur et votre mérite ; pardonnez-moi, et embrassez-moi ! — Il est vrai. Sire, répondit Schomberg, Votre Majesté me blessa hier, et au-

jourd'hui elle me tue; car l'honneur qu'elle me fait m'oblige de mourir pour son service ! »

Henri IV parcourut alors le front de son armée rangée en bataille. Par une fanfaronnade toute gasconne, et comme s'il eût voulu braver son ennemi en se désignant à ses coups, il avait orné son casque de hautes plumes de paon blanc, et la tête de son coursier n'était pas moins fastueusement parée. « Mes compagnons, leur cria-t-il, Dieu est avec nous. Voilà ses ennemis et les nôtres ! tombons sur eux ! si vous perdez vos enseignes, ne perdez pas de vue mon panache blanc : vous le trouverez toujours sur le chemin de l'honneur et de la victoire! »

Après quelques heures d'une lutte acharnée, la victoire resta à Henri IV, complète, écrasante. Les lansquenets de Mayenne veulent se rendre, livrent leurs armes, implorent merci et miséricorde. iMais les royaux, qui n'ont pas oublié leur trahison à Arques, les massacrent sans pitié. Henri les abandonne à leur vengeance et se contente de crier: « Sauvez les Français!... Main basse sur l'étranger ! » 6,000 Ligueurs restèrent sur le champ de bataille ; beaucoup se noyèrent dans la rivière de l'Eure. Henri IV n'avait perdu que 500 hommes.

Le retentissement de la victoire d'Ivry fut plus grand encore que celui de la bataille d'Arqués. La Ligue, Paris, Rome, Madrid furent frappés de stupeur. Dans cette même journée du 14 mars, les Ligueurs avaient essuyé à Issoire, en Auvergne, une sanglante défaite dans laquelle le comte de Randon, le chef de la Ligue dans cette province, avait perdu la vie. Si Henri eût pu marcher de suite sur Paris, peut-être y fût-il entré sans opposition. Mais il manquait d'argent pour payer ses troupes, qu'il ne payait souvent que de belles promesses. Il perdit quinze jours à Mantes, et lorsqu'il se présenta sous les murs de la capitale (1" mai),

il trouva les portes fermées. Aussitôt après la nouvelle reçue du désastre d'Ivry, prélats et prédicateurs, jésuites et curés s'étaient assemblés à l'évêché. Quelques bourgeois avaient osé parler de capituler. Mais, entraîné par le légat, le parti clérical fit repousser toute idée de traiter avec \hérétique. Les Seize enjoignirent aux curés de développer dans toute les chaires les trois points suivants : Que le fait de Jacques Clément méritait d'être comparé à celui de Judith, si fort recommandé dans la Sainte Écriture ; qu'un roi hérétique était inhabile à porter la couronne ; que tous ceux qui tenaient pour lui étaient excommuniés.

La bête ne demandait qu'à être démuselée et lancée sur sa proie. Chaque curé devint un loup enragé ne parlant plus que de mordre, de tuer, de massacrer, ne conseillant pas, mais commandant le crime au nom du Dieu féroce qu'ils imposaient à l'adoration des mortels effarés, et au prix de leur salut éternel. L'un de ces sermonnaires endiablés, Panigarola écrivait au duc de Savoie pour lui faire connaître le résultat de leurs efforts : « Les prédicateurs prêchaient deux fois le jour en chaque église durant le siège en telle menée, qu'ils ont confirmé le peuple à cette résolution de vouloir plutôt mourir que de se rendre, et menaçaient le premier qui parlerait de composition ou de paix ; et les femmes protestèrent à leurs maris que plutôt de se rendre par famine, elles voudraient manger leurs enfants. Le roy même de Navarre a confessé plusieurs fois que tout son mal venait des prédications et des curés. »

Le clergé trouvait dans la confession un moyen d'action bien plus efficace encore. Les confesseurs insinuaient à l'oreille de leurs pénitents ce que les prédicateurs n'osaient pas exposer clairement en chaire. Ils accablaient des plus grossiers outrages le roi et ses ministres, et au lieu de consoler par des discours de piété ceux qui s'adressaient à

eux, ils leur remplissaient l'esprit de faux bruits, de calomnies aussi atroces qu'ineptes, et mettaient leurs consciences à la torture par des questions embarrassantes et par mille scrupules. Ils fouillaient dans les secrets des familles, soutenaient que les sujets pouvaient former des associations sans l'autorisation du prince, les contraignaient d'adhérer à la Ligue, et refusaient l'absolution à ceux qui ne voulaient pas en faire partie.

Henri pressa l'investissement de Paris, détruisit les moulins, empêcha rentrée des farines et des vivres, et les habitants ressentirent bientôt les atteintes de la famine. Les Seize ordonnèrent de visiter les maisons religieuses que l'on savait abondamment pourvues. Bellarmin et Tyrius demandèrent au prévôt des marchands que l'on respectât au moins les maison s des Jésuites : « Monsieur le recteur, répondit celui-ci à Tyrius, votre prière n'est ni civile, ni honnête. Votre vie est-elle d'un plus grand prix que la nôtre ? » On commença par elles, et l'on y trouva des vivres accumulés pour une année. Les autres communautés n'étaient pas moins copieusement approvisionnées. Puis on dévora les chevaux, les chiens, les chats, les rats, et jusqu'aux aliments les plus immondes. On nourrit surtout le peuple de sermons, et pour pousser son fanatisme jusqu'à la folie furieuse, on promena par les rues ces fameuses processions qui inspirèrent la Satire Ménippée, l'un des chefs-d'œuvre de notre langue. Le corps de ville promit solennellement à Notre-Dame de Lorette un navire d'argent du poids de cinq cents marcs, si elle obtenait de Dieu la délivrance de Paris. Mais la Reine des Cieux ne se laissa pas séduire par la richesse du cadeau.

La plus célèbre de ces processions fut celle du 14 mai 1590. Le légat Gaëtano, l'archevêque d'Espinac, le cardinal Pellevé, l'évêque Roze, ne rougirent pas de figurer en tête

de cette parade aussi grotesque dans sa forme que criminelle et sanglante dans le but qu'elle poursuivait. Roze, « avec le camail et le rochet, et un hausse-col dessus, la barbe et la tête rasées tout de frais, l'épée au côté et une pertuisane sur l'épaule, » était suivi de quarante curés de Paris, non moins bizarrement accoutrés. Puis venaient en foule, chantant des cantiques et des litanies, plus de douze cents prêtres et moines, portant la cuirasse par dessus leurs habits, le casque sous leur capuchon, armés de vieux mousquels, de piques, de hallebardes et de sabres rouilles. Les Jacobins et les Gordehers se disputèrent l'honneur d'être au premier rang ; les Gordeliers, parce que leur ordre était de fondation plus ancienne ; les Jacobins parce que leur prieur, Edme Bourgoing, martyrisé à Tours, avait décidé Jacques Clément à tuer Henri III. C'était un titre, et ils tinrent la tête de la procession.

Mais celui qui remporta les honneurs de la journée fut un petit feuillant boiteux, frère Bernard, qui, armé d'une longue épée à deux mains, une hache d'armes pendue à sa ceinture, son bréviaire attaché par derrière, voltigeait et clopinait, tantôt à la tête, tantôt à la queue, et faisait, à la oTande satisfaction des belles dames qui ornaient les fenêtres, le moulinet avec sa formidable flamberge. On admirait encore Pelletier, curé de Saint-Jacques, « lequel marchait à côté, tantôt devant, tantôt derrière, habillé de violet en gendarme scolaslique, la tonsure et la barbe faites de frais, une brigandine sur le dos, avec l'épée et le poignard, et une hallebarde sur l'épaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suait, poussait et haletait pour mettre chacun en ordonnance. »

La fête finit mal. Caëtano était remontédans son carrosse, qu'il avait fait arrêter pour voir défiler « les vrais Machabées, les gendarmes de l'Eghse militante. » Une salve

d'honneur que tirèrent ces arquebusiers improvisés tua l'un de ses hommes à laportière de son carrosse, ce qui décida le légat à se retirer avec une rapidité qui ressemblait à une fuite. Le peuple s'ameutait contre ces imprudents qui faisaient un métier auquel ils ne s'entendaient guère. « On rassura la multitude en lui disant, au nom du prélat, que cette âme s'était envolée droit au ciel, et qu'un légat du Saint-Siège savait bien ce qui en était. (Bérault-Bercastel. »

Les Jésuites organisèrent, en l'honneur de la Vierge, une nouvelle confrérie qui prit le nom de Congrégation du Chapelet. Chacun de ses membres portait un chapelet pendu sur sa poitrine, et devait le réciter chaque jour. L'Ambassadeur d'Espagne, les Seize, tous les zélés du catholicisme s'empressèrent de faire partie de l'association. Tous les dimanches on se réunissait, à moins d'excuse légitime ; on communiait après s'être confessé la veille. Un Jésuite prêchait, exhortait l'assemblée à ne jamais subir le joug de rhérétique. Puis le vulgaire se retirait, et les chefs, présidés par le P. Pigénat, délibéraient sur les affaires courantes.

Mais la faim domptait les courages, et quelques cris : du pain ! la paix ! furent poussés dans les rues. Le 4 juin, on jeta à la Seine plusieurs bourgeois qui avaient dit qu'il serait bon de traiter avec le roi de Navarre. Victime de son humanité, Henri laissait pénétrer des vivres dans sa capitale affamée, et sortir les bouches inutiles. Mayenne demanda des secours à PhiHppe II, qui ordonna à Farnèse, duc de Parme, régent des Pays-Bas, d'entrer en France avec 14,000 hommes. Farnèse obéit à contre-cœur, craignant qu'en voulant avoir la France, le roi d'Espagne ne perdît la Belgique. Toutefois, la prudence commandait à Henri de lever le siège de Paris, ce qu'il fit le 30 août.

Pour mesurer la profondeur de l'abîme de misère où était tombée la France, il faudrait suivre par toutes les provinces, à la trace sanglante qu'ils laissent derrière eux sur le sol de la patrie, tous ces partisans sans pitié, tous ces chefs de bandes pour lesquels catholicisme ou protestantisme n'étaient que de beaux prétextes pour assouvir les plus hideuses passions. L'imagination la plus infernale ne saurait rien enfanter qui n'ait été commis contre l'homme du peuple, contre sa femme, contre sa fille et contre ses enfants pendant les guerres de religion, et les ingénieux auteurs de la Satire Ménippée n'inventaient rien lorsqu'ils mettaient dans la bouche de Rieux, orateur de la noblesse aux Etats-Généraux de 1593, un résumé succinct de ses façons d'agir avec le paysan : ce que Rieux se vantait de faire, tous le faisaient en réalité :

« Je cours la vache et le manant tant que je puis, et n'y a paysan, laboureur ni marchand autour de moi, à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains, et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de cordes liées en cordelières : je les pends par les aisselles : je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge : je les mets aux fers et aux ceps : je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau: je les pends en chapon rôti : jeles fouette d'étrivières : je les sale : je les fais jeûner : je les attache étendus dans un van : bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leurs bourses, et avoir leur substance pour les rendre pauvres à jamais, eux et leur race... j'ai bonne épée et bon pistolet : etn'y a ni sergent ni prévôt des maréchaux qui m'osât ajourner. La justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi. Je prendrai les poules et les vaches de mon voisin quand il me plaira : j'enfermerai ses terres avec les miennes dedans mon clos, et ils n'en oseront grommeler... »

« Je scay, dit Montaigne, qu'il s'est trouvé de simples paysans s'être laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts avec le chien d'un pistolet, pousser les yeux sanglants hors de la tête à force d'avoir le front serré avec une corde, avant que de s'être seulement voulu mettre à rançon. J'en ai vu un, laissé pour mort tout nu dans un fossé, ayant le col tout meurtri et enflé d'un hcol qui y pendait encore, duquel on l'avait tirasse toute la nuit, à la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague qu'on lui avait donnés, non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la douleur et de la crainte : qui avait souffert tout cela et jusque à y avoir perdu parole et sentiment, résolu, à ce qu'il me dit, de mourir plutôt de mille morts (comme de vrai, quanta sa souffrance, il en avait passé une toute entière), avant que rien promettre : et cependant était un des plus riches laboureurs de toute la contrée (Essais) ».

« Nous avons, dit-il ailleurs, non lu, mais vu de fraîche mémoire, des hommes déchirer par tourment et par géhenne un corpsplein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux, non entre ennemis, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de rehgion. »

De graves événements venaient de s'accomplir. Charles X était mort, ce qui permit à son neveu, le cardinal de Vendôme, de prendre le titre de cardinal de Bourbon, mais ce qui ne rapprochait pas Mayenne du trône qu'il convoitait. Les autres concurrents conservaient leurs espérances, et Henri IV occupait la place. Sixte-Quint venait également de quitter la scène du monde (27 août). Le fanatisme était tel, que la mort de ce pape, en butte aux attaques des Jésuites et de Philippe II parce qu'il ne cachait pas le regret qu'il éprouvait d'avoir excommunié le roi de France, fut considérée comme «un miracle de Dieu. » Le curé de

Saint-André-des-Arcs le proclama en chaire. « Dieu, s'écria-til, nous a délivrés d'un méchant pape et politique. S'il eût vécu plus longtemps, on eût été bien étonné d'ouïr prêcher à Paris contre le pape, et toutefois il l'eût bien fallu. »

D'autres expliquèrent sans intervention divine cette mort presque subite, après deux jours seulement de maladie. Suivant ces sceptiques, « elle ne fut pas sans quelque soupçon de poison. Quelques-uns ont dit qu'il fut empoisonné en ouvrant une lettre venant d'Espagne ; d'autres, d'une autre faucon. (Palma Gayet). »

A peine assis sur la chaire de Saint Pierre, Grégoire XIV, circonvenu par les envoyés de la Ligue et du roi d'Espagne, s'empressa de renouveler l'excommunication lancée contre Henri IV, de le déclarer déchu du trône, et de délier ses sujets du serment de fidéhté. Par un bref en date du 2 juin 1591, il permet à tous les gens d'Eghse de porter les armes contre les hérétiques. Il promit en outre aux Ligueurs un subside de 15,000 écus par mois, avec un secours de 8,000 hommes. Les Seize, voyant le pape en si belles dispositions, lui demandèrent l'autorisation d'aliéner « la temporalité de l'Eglise, » à la condition d'utiliser le produit des ventes au service de « la Guerre Sainte » contre le Béarnais hérétique. Mais toucher aux biens de l'Eglise pouvait avoir de grandes conséquences, et le Saint Père répondit par un refus.

L'étranger entrait par toutes les portes, venant de tous les pays. A l'approche des troupes envoyées par le pape, le jésuite Nigri, supérieur des novices de Paris, rassembla tous les novices de l'ordre et les mena à Verdun, où l'on avait fixé le rendez-vous, et où ils furent incorporés dans l'armée papale. « Le roi d'Espagne, qui désirait mettre la guerre aux quatre coins de la France, envoya aussi en Bre-

tagne 3,000 Espagnols au duc de Merceur qui, les ayant reçus, assura ses places, reprit la campagne, et se mit à faire la guerre aux royaux (Id.) »

Cependant Farnèse était retourné dans les Pays-Bas. Henri, qui guerroyait aux alentours de Paris, revint y mettre le siège, et la capitale subit de nouveau les horreurs de la famine. Le cardinal de Gondi, évêque de Paris, fit fondre l'argenterie des églises pour en distribuer le prix en secours. Caëtano obtint du pape un nouveau subside de 50,000 écus. Impuissantes ressources ! L'archevêque de Lyon et l'ambassadeur d'Espagne, assaillis par la foule affamée, firent jeter de l'argent, qui fut repoussé avec colère, parce qu'il n'y avait pas de pain, et qu'on n'en trouvait pas à acheter. Ils réunirent tous les curés ainsi que les abbés de tous les monastères, et leur ordonnèrent, malgré leurs vives résistances, de nourrir les pauvres. De plus, sachant bien que, le premier siège levé, les moines n'avaient rien eu de plus pressé que de renouveler leurs provisions, ils prescrivirent des visites dans toutes les maisons rehgieuses, séculières et réguHères. De nouveau le peuple criait : — La paix et du pain ! — On fit pendre deux des plus exaltés, ce qui imposa silence aux autres. On se tut, mais ce fut tout, et Panigarola écrivait au duc de Savoie : « Il n'y a plus personne qui aille aux murailles, que les prêtres et les moines. » A l'instigation de la duchesse de Montpensier, on fit, avec des os de morts réduits en farine, un pain dont moururent tous ceux qui en mangèrent. Une dame riche, une mère voyant deux de ses petits enfants morts de faim, les fit saler par sa servante, et toutes les deux s'en nourrirent au lieu de pain ; et l'on vit « les lansquenets, gens barbares et inhumains, mourant de mal rage de faim, chasser aux enfants comme aux chiens, et en mangèrent trois (Lestoile). »

On arma les prêtres, les clercs, les moines, et l'on fit à

leur tête des sorties parfois victorieuses. Mais surtout on promenait dans Paris les châsses des saints et l'on multipliait les processions. Les prédicateurs écumaient de rage dans toutes les églises. Ils exaltèrent Grégoire XIV, qui envoyait des armes et de l'argent, « et déprimèrent son prédécesseur jusqu'aux plus basses fosses de l'Enfer. » Puis ils se répandirent en injures ordurières contre Henri IV, « tellement qu'on connut bien qu'ils avaient fort étudié le livre de la Bible des harangères de Paris (Id.). »

Le 13 mars, le curé Boucher» s'étant mis sur le Béarnais et les Politiques, dit qu'il fallait tout tuer et exterminer, et que déjà plusieurs fois il les avait exhortés à ce faire, mais qu'ils n'en tenaient compte ; qu'il était grand temps de mettre la main à la serpe et au couteau, et que jamais la nécessité n'en avait été si grande... Il ne prêcha que sang et boucherie, même contre ceux de la cour et de la justice, excitant le peuple par gestes et paroles atroces à leur courrir sus et à s'en défaire... Il dit aussi qu'il eût voulu avoir tué et étranglé de ses deux mains ce chien de Béarnais

(Id.). »

Henri répondait de son mieux à ce déchaînement de fureurs rehgieuses. Après avoir demandé des secours à la reine d'Angleterre et aux princes allemands pour les opposer aux étrangers que Mayenne recevait du pape et du roi d'Espagne, il pubha deux édits dans le premier desquels il cassait et annulait ceux de 1585 et 1588, voulant remettre en vigueur tous les édits de tolérance accordés antérieurement aux calvinistes. Dans le second, il promettait de maintenir la religion catholique, mais protestait en termes énergiques contre les menées du nonce Landriano, envoyé par le pape pour soulever les catholiques contre leur roi légitime. Cet édit fut expédié à tous les parlements, qui s'empressèrent de Tenregistrer. Une portion de celui de Paris, transférée à

Tours, déclara « les bulles monitoires données à Rome nulles, abusives, séditieuses, damnables, pleines d'impiétés et impostures, contraires aux saints décrets, droits, franchises et libertés de l'Eglise Gallicane. Déclare Grégoire, se disant pape quatorzième de ce nom, ennemi de la paix, fauteur des rebelles, coupable du très cruel parricide proditoirement commis en la personne du roi Henri III... »

De son côté la chambre de Ghâlons décrète de prise de corps le nonce du pape, qui a osé pénétrer dans le royaume sans la permission du roi ; promet 10,000 livres de récompense à qui le livrera à la justice, défend aux prélats de publier ses bulles sous peine de lèse majesté, et appelle au futur concile de l'élection de Grégoire.

Les gens sages commençaient à se lasser d'une guerre qui couvrait la France de ruines, et l'on vit les deux cardinaux de Bourbon et de Lononcourt, et les huit évêques de Bourges, Nantes, Chartres, le Mans, Beauvais, Ghâlons Maillerais et Bayeux adhérer en termes respectueux, mais fermes, aux arrêts des parlements de Tours et de Ghâlons. Ils décidèrent en outre « d'envoyer deux prélats d'entre eux avec quelques autres du clergé vers Sa Sainteté pour l'inviter à se reconnaître. » La mort de Grégoire (15 octobre) arrêta seul le départ de l'ambassade.

Le jeune duc de Guise s'était évadé du château de Tours, où on le tenait enfermé. L'archevêque de Lyon et le cardinal Pellevé introduisirent dans Paris ce jeune prince, l'un des candidats désignés au trône de France. Son oncle Mayenne en conçut une vive jalousie. On saisit une lettre que le P. Mathieu, Jésuite, portait à Philippe II pour lui offrir la couronne, ou à son défaut, au duc de Guise, son gendre. Ainsi le clergé français demandait Philippe II pour roi. Et à quelles conditions ! Le concile de Trente serait accepté, et « l'inquisition espagnole » étabhe en France !

Pendant qu'il pratiquait ces honteuses intrigues à l'extérieur, le clergé ne s'endormait pas à l'intérieur. Toutes les provinces étaient travaillées par lui. Le cordelier Hilaret fanatisait Orléans. Lansac, évêque de Comminges, poursuivi à la suite des Etats de Blois, s'était réfugié à Toulouse, qu'il souleva en faveur de la Ligue. ïl y avait institué une confrérie nouvelle, sous le nom du Corps du Christ, dans laquelle il s'était empressé d'enrôler tous les bandits ramassés dans les ruisseaux de la ville. Le premier président du parlement de Toulouse, Duranti, était un de ces magistrats qui voulaient que la religion ne servît pas de prétexte à des guerres atroces. La populace, soulevée par l'évêque, le poursuivit jusque dans le couvent des dominicains où il s'était réfugié avec sa famille. La foule hurlante brise les portes. Duranti revêt les insignes de sa charge et marche au devant des émeutiers. Il est massacré, ainsi que le procureur général. Les assassins traînent par les rues leurs cadavres qui sont pendus au gibet avec le portrait du roi. Trois années après, la ville de Toulouse leur fit des obsèques solennelles.

Henri avait tenté sur Paris une tentative qui échoua. Une nuit, on appliqua le long des murailles du faubourg Saint- Marceau des échelles qui en un instant se couvrirent d'assaillants. Mais les moines qui gardaient les remparts donnèrent l'alarme ; l'un d'eux renversa dans le fossé l'une de ces échelles chargée de soldats, arrêta bravement ceux qui montaient par une autre, et par ses cris appela ses compagnons. La muraille fut en un instant hérissée de piques et d'arquebuses, et Henri se vit contraint de faire prendre à ses troupes leurs quartiers d'hiver à Saint-Denis. Le chevalier d'Aumale voulut l'y surprendre à son tour, et fit une sortie le jour de la fête de Sainte Geneviève, la patronne de Paris. Il espérait l'intéresser par là à son entreprise. Mais il y fut

tué, et la sainte perdit pour un temps tout crédit snr l'esprit des Parisiens.

Henri dirigea une autre tentative contre la porte Saint- Honoré. Soixante capitaines déguisés en paysans, conduisant des charrettes chargées de sacs de farine, se présentèrent vers trois heures du matin, demandant que l'on laissât entrer les vivres qu'ils amenaient pour ravitailler la ville. Mais la porte demeura fermée et les fariniers furent éconduits.

Bien que dévoués aux intérêts de Mayenne et de la Ligue, Villeroy et le président Jeannin l'étaient surtout à ceux delà France, et ne cessaient pas de correspondre avec les agents du roi, au grand scandale des Ligueurs. Les Seize se réunirent et, au cours de la déhbération, le curé Pelletier s'écria : « Messieurs, c'est trop endurer, il faut jouer du couteau. Je suis averti qu'il y a des traîtres en cette compagnie ; il faut les jeter en la rivière ! » Séance tenante, ils nomment un comité de dix membres chargés de prendre les mesures nécessaires au salut de la cause. Le curé Hamilton, accompagné de prêtres qui lui servent d'archers, arrête le conseiller Tardif, tandis que Bussy- Leclerc s'empare du président Brisson et d'un autre conseiller nommé Larché. Les trois malheureuses victimes sont pendues à la fenêtre de la chambre qui leur servait de prison. Les catholiques font d'autres épurations parmi les colonels de la milice bourgeoise et les autorités municipales accusées de tiédeur, et le curé Boucher rédigea un projet de réforme qui devait être appliqué par « une chambre ardente de douze personnages, notoirement de la Sainte Ligue. » La hste des Suspects, que l'on appelait le papier roiigc^ était dressée dans chaque quartier par l'un des Seize, assisté par les curés des différentes paroisses. Tous les Politiques figuraient sur ces rôles, et les noms étaient

suivis de l'une de ces lettres : P., D., G., c'est-à-dire, Pendu, Dagué, Chassé. Ce projet ne put recevoir son exécution pour le refus que firent les chefs des troupes espagnoles et italiennes de se prêter à cette nouvelle Saint- Barthélémy.

Tant de forfaits et de trahisons avaient lassé la patience des Parisiens. Mayenne était à Laon, d'où il observait les événements de la capitale. Il y pénétra le 28 novembre, à la tète de forces imposantes, rétabht le Parlement, sut forcer Bussy-Leclerc à lui livrer la Bastille, et fit arrêter les plus audacieux parmi les Seize, Louchart, Amehne, Anroux et Aimonnot qui furent pendus dans une salle basse du Louvre. Bussy-Leclerc parvint à se sauver et à se réfugier à Bruxelles, où il mourut dans un âge avancé, en 1634. On le voyait se promener toujours seul, le fameux chapelet de la Congrégation de Notre-Dame ostensiblement pendu à son cou, « parlant peu, mais magnifiquement, des grands desseins qu'il avait manques. »

Les exécutions sommaires, commandées par Mayenne, exaspérèrent le clergé. Depuis que le bruit s'était répandu que « le roi branlait pour se faire catholique, » les prédicateurs hurlaient avec un redoublement de furie et prodi- . guaient au Béarnais les outrages les plus grossiers. Leur rage avait redoublé contre les Politiques, surtout après la capitulation de Chartres, où Henri IV fut reconnu comme roi de France. « Boucher prêcha qu'il fallait tuer et assommer tous les Politiques ; Rose, qu'une saignée de Saint- Barthélémy était nécessaire; Commolet, que la mort des Politiques était la vie des catholiques ; le curé de Saint- André, qu'il marcherait le premier pour les égorger, là où il saurait qu'il y en aurait, exhortant tous les bons catholiques à en faire de même ; le curé de Saint- Germain l'i^^uxerrois donna conseil de se saisir de ceux qu'on verrait

rire, et que c'étaient des Politiques (Lestoile). » Le 7 décembre, une procession solennelle fît ses stations à Notre-Dame et dans les principales églises. A celle de Saint-Ouen, le prédicateur fît encore lever la main aux assistants, et jurer de mourir plutôt que de reconnaître Henri de Navarre, prescrivit déjeuner au pain et à l'eau les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine et de communier le dimanche à cette intention.

Malgré ce déchaînement de fureurs religieuses, la chute des Seize sonna l'heure de l'affaiblissement de la Ligue. La bourgeoisie ressaisit le pouvoir que la populace lui avait arraché pour un moment. Mais elle-même s'enleva toute force et toute puissance en séparant son action de celle du peuple, faute énorme qu'elle commit souvent dans l'histoire.

Clément VÏII fut élu au Siège pontifical, le 30 janvier 1592. Son infaillibilité fut mise en défaut par les Ligueurs et les Espagnols qui l'entouraient. « Il lui était bien difficile de découvrir la vérité au milieu d'un peuple de cabaleurs tout puissants à Rome, où ils répandaient sans gêne leurs malignes fictions, et fermaient ou décriaient les bouches qui auraient pu les confondre (Bérault-Bercastel). » Aussi Henri ayant député à Rome l'évêque de Paris pour assurer le pape de l'intention qu'il avait de se convertir, Clément lui fit interdire d'entrer sur les terres de l'Eglise. Il envoya en France le cardinal de Plaisance, en qualité de légat, porteur d'une bulle qui renouvelait les interdictions de ses prédécesseurs contre Henri IV. Le Parlement de Paris enregistra cette bulle ; mieux inspirée, la Chambre de Châlons rendit un décret d'ajournement personnel contre le légat et un arrêt contre l'enregistrement du bref. Un arrêt du Parlement de Paris condamna au feu l'arrêt de Châlons.

Rome était donc parvenue à ranimer les troubles qui déchiraient le malheureux royaume. A mesure que l'heure de l'abjuration approche, les prédicateurs redoublent de rage, conseillent le pillage des maisons des Politiques. Le 23 novembre, les curés, les prédicateurs, les Jésuites se réunissent au couvent des Gordeliers. « Ils jurèrent tous ensemble de ne reconnaître jamais le roi, quelque profession religieuse qu'il fît, et de s'opposer de fait et de force à tous ceux qui le voudraient entreprendre, de quelque quahté et état qu'ils pussent être (Lestoile). »

Mais la lassitude générale augmentait et l'on afficha ces deux vers sur les murailles de plusieurs églises :

L'ambition, les doublons et la corde, Empêchent seuls la paix et la concorde.

Oui, tout ce clergé infâme, dont la conscience était vendue aux doublons du roi d'Espagne et à l'or du Vatican, s'opposait seul désormais au bonheur de la France, qu'il sacrifiait à ses passions haineuses. A Toulouse, comme à Paris, curés et moines entretenaient le fanatisme du peuple, par le spectacle de ses processions guerrières. « Un moine marchait au milieu, tenant un crucifix à la main, tournant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, disant : — « Eh quoi ! Y a-t-il quelqu'un qui refuse de s'arrêter dans cette sainte milice ? S'il s'en trouve d'assez lâches pour ne point se joindre à nous, je vous donne la permission de le tuer sans crainte d'être repris (abbé Pluquet). » Biron, qui assiégeait Rouen, à la tête d'une armée royaliste, y rencontrait les mêmes prédications furibondes, processions de jour, de nuit, aux flambeaux, nu-pieds, serments prêtés dans les éghses de résister jusqu'à la mort... Dans une sortie, Hébert, curé de Saint-Patrice, tua dix-sept assiégeants, et un autre curé de Goville guidait ses paroissiens au com-

Dat et se fil tuer en combattant à leur tète. Tous ces ecclésiastiques étaient d'ailleurs pourris de vices. Vivant en soudarts, ils avaient pris toutes les habitudes des soudarts, et la conscience publique se révoltait à la fin et tendait à s'affranchir d'un joug devenu aussi avilissant qu'intolérable. Oliviéri, auditeur de rote, avait dit au pape : « Clément VII a perdu l'Angleterre par complaisance pour Charles-Quint ; Clément VIII perdra la France par complaisance pour Philippe II. » Et, en effet, la partie saine des catholiques, des prélats même, conseillait tout bas à Henri IV, non pas de jeter ses sujets dans les bras de la Réforme, ainsi que l'avaient fait déjà beaucoup de Souverains du Nord, mais de fonder la complète indépendance de l'Eglise Gallicane. Par malheur « le roi était si éloigné de rompre avec Rome, qu'il ne voulut point entendre à établir un patriarche en France, comme le lui avaient proposé bien des évêques qui, au point où l'on en était avec le Saint-Siège, se trouvaient fort embarrassés dans le régime ecclésiastique, et très divisés de prétentions, surtout par rapport à la collation des bénéfices (Bérault-Bercastel). »

Les Parlements de Tours et de Châlons avaient décidé que l'on n'irait plus à Rome pour cette provision de bénéfices, et les prélats qui reconnaissaient leur autorité déclarèrent que l'on pourrait les tenir désormais à la main du roi. Henri, encore calviniste, publia un édit par lequel il ordonna que les nominations qu'il ferait aux évêchés, abbayes et autres bénéfices électifs seraient confirmées par l'archevêque métropolitain aidé de ses suffragants, confirmation qui tiendrait lieu des bulles du pape. La prélature acceptait cet ordre de choses. Ainsi tout conviait Henri à se lancer dans cette voie nouvelle. L'occasion était favorable pour arracher notre malheureux pays à la tyrannie de la papauté. Henri manqua de courage et de patience. Il ne

tint pas la main à l'exécution de cet édit et crut plus sûr et plus rapide d'envoyer des ambassadeurs à Rome, pour traiter de son abjuration.

Le légat et le parti espagnol avaient fait décider que des Etats Généraux se réuniraient en novembre. Le 9 de ce mois, le légat commença par renouveler toutes les bulles d'excommunication lancées contre Henri IV et ses adhérents, et ajouta que l'intention du Saint Père était de l'autoriser à confirmer, en son nom, le choix que feraient les Etats d'un roi orthodoxe. Le Parlement de Ghâlons répondit à cette audacieuse démarche, en déclarant criminels de lèse-majesté, ceux qui tremperaient dans une pareille élection, et condamna la ville où s'assembleraient les Etats, à être rasée de fond en comble. Le Parlement de Paris cassa l'arrêt de celui de Ghâlons, et déclara que le seul but des Etats était de choisir un prince français, suivant les lois du royaume. G'était ouvrir la porte à Henri IV, auquel il ne restait plus qu'à savoir se convertir à temps.

Le roi d'Espagne s'était fait représenter aux Etats Généraux qui s'ouvrirent à Paris le 17 janvier 1593, par Don Mendoce, Don Diego de Ybarra et l'intendant général Tassis. Les députés des trois ordres se rendirent en procession solennelle à Notre-Dame, où l'archevêque d'Aix prêcha et parla en faveur de Philippe IL A la séance d'ouverture, l'ambassadeur d'Espagne proposa de jurer de ne jamais traiter avec le Béarnais, quand même il se convertirait. Gette motion, énergiquement combattue par Villeroy et le président Jeannin, fut écartée. Philippe II, s'apercevant que sa propre candidature ne serait pas appuyée, fît demander par Tassis de décerner la couronne à sa fille, l'infante d'Espagne, petite-fille du roi Henri IL « Et il ajouta que ladite élection serait très agréable au pape, avantageuse pour la maison de Lorraine et la noblesse de France, par les im-

menses secours qu'en recevrait de son maître, tant en troupes qu'en argent (Lestoile). » Ou objecta la loi salique, qui s'opposait à ce que la couronne de France pût jamais « tomber en quenouille. » Tassis dit alors que Philippe II marierait l'infante à l'archiduc Ernest, frère de l'empereur et prince du sang français par sa mère. Mais les Etals répugnaient à reconnaître pour roi un prince étranger, époux d'une reine étrangère. Philippe alors modéra ses prétentions et s'engagea à nommer, sous deux mois, un prince français roi de France, auquel il ferait épouser l'infante. Cette proposition ouvrait de belles perspectives devant l'ambition des princes lorrains. Le fils de Mayenne, âgé de treize ans, devenait, à côté du duc de Guise et du duc de Nemours, un candidat des plus sérieux. Mais Mayenne se voyait écarté du trône dans toutes ces combinaisons, et, froissé par ce qu'il regardait comme une ingratitude des Etats, il se détachait peu à peu de la Ligue pour se rapprocher de Henri IV.

Pendant la tenue des Etats, PhiUppe avait dépêche à Paris le duc de Féria, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, pour soutenir ses partisans. Ce duc avait demandé au roi « une bonne somme de deniers pour gagner des voix. » Philippe s'était contenté d'autoriser Tassis à disposer de 200,000 écus, mais payables seulement dans un an, « après le service rendu. » Il ne voulait payer qu'en sortant, s'il était content de la pièce et des acteurs. Cette condition restrictive gâtait tout, et montrait trop clairement qu'il agissait pour lui-même, et non dans l'intérêt de la cause.

Deux partis divisaient les Etats. Les uns voyaient la question ea hommes politiques, les autres en fanatiques, préoccupés uniquement des intérêts de l'Eglise. Les chefs catholiques groupés autour du roi le décidèrent à proposer

aux Etats, par l'intermédiaire du président Jeannin, une conférence pour discuter les conditions d'un traité de paix. Le cardinal de Plaisance s'écria qu'une pareille proposition était pleine d'hérésie et que ce serait se rendre coupable d'hérésie que d'y avoir égard et de s'y arrêter. Le cardinal de Pellevé, l'archevêque de Lyon et quelques autres, vendus à l'or de rEspagne,Jabondèrent dans ce sens. Mais Jeannin et Villeroy firent observer que la missive du roi était adressée aux Etats en même temps qu'au duc de Mayenne, et qu'on ne pouvait se dispenser de la communiquer aux Etats. Le légat, furieux de cette décision, et prévoyant que, vu la lassitude générale, les Etats inclineraient à accepter la conférence, déchaîna sa meute de prédicateurs, qui se mirent à vomir les plus sales injures à l'adresse de Henri IV. Des libelles, des placards affichés partout, des pamphlets sans nombre tenaient en haleine la fureur populaire. Le curé de Saint-André- des-Arts ne s'arrêtait pas à prêcher l'assassinat du roi, il disait qu'il fallait poignarder et tuer tous les Politiques, et que quant à lui, il tiendrait l'étendart pour guider les égorgeurs. Un autre y mettait une telle ardeur, que prêchant à Sainte-Groix-dela-Bretonnerie, a il devint fou en prêchant, et tellement enragé qu'il fallut le lier (Lestoile). » Les théologiens delaSorbonne prêtèrent leur concours au clergé. Le 31 mai, une députation d'ecclésiastiques vint trouver Mayenne; « ils protestèrent contre la paix et lui demandèrent un roi. » Mais Mayenne, mécontent sans nul doute qu'on ne lui offrît pas d'être lui-même ce roi qu'on lui demandait, <( les amusa de paroles, » et les renvoya aux Etats. Le parti modéré l'emporta et la conférence fut décidée, malgré prédications, placards et pamphlets, mélange incohérent de folles rêveries, réclamant des institutions démocratiques placées sous le patronage du pape et de Philippe IL

Une circonstance grave avait décidé Sully lui-même à conseiller à son maître d'embrasser le catholicisme. Henri IV eut connaissance d'un traité que Mayenne et les Ligueurs avaient envoyé au roi d'Espagne pour le soumettre à son acceptation. En voici les premiers articles : — « Que la Ligue soit en la protection du roi d'Espagne, sous l'autorité du pape, jusqu'à ce qu'il y ait un roi du consentement de Sa Sainteté et du roi d'Espagne. — Qu'il plaise à Sa Majesté Catholique d'accroître le secours qu'elle accorde, selon le besoin, et à ce obhger les successeurs de son Etat. — Moyennant quoi les places de seront mises en la main de sadite Majesté catholique ou sera aidé à les prendre... »

La situation devenait de plus en plus menaçante, et d'ailleurs Henri se fatiguait de cette guerre civile qui, depuis quatre années dévastait son royaume. La conférence, décidée en principe par les Etats, eut lieu à Suresne, et l'on y entendit l'archevêque de Bourges pour les royalistes, et l'archevêque de Lyon pour les Ligueurs. Le premier conclut à l'opportunité de sacrifier tous les intérêts particuhers, pour se réunir sous l'autorité d'un roi, mais le second fut d'avis que l'union ne pouvait être faite qu'entre catholiques et ne pouvait subsister sous un roi hérétique, sans amener la ruine de la religion. L'archevêque de Bourges parla alors des espérances que l'on avait, de voir le roi se convertir ; d'Espignac répondit qu'il ne croyait pas à la sincérité de ses promesses. En somme, la difficulté ne reposait que sur un seul point : La conversion du roi.

Une fois déjà, lors de la Saint-Barthélémy, le rusé gascon avait accepté la messe pour sauver sa vie. « Paris vaut bien une messe ! » disait-il maintenant. Henri proposa une trêve, afin qu'on lui laissât un peu'de temps pour se convertir. Le légat et le clergé s'efforcèrent de la faire refuser.

Mais le sentiment public les entraînait, et bientôt quelques prédicateurs changèrent de langage. Le fougueux Lincestre lui-même prêchait la paix, et un ancien curé de Saint-Gervais parcourait les provinces, tonnant contre les vices du clergé et les mauvaises coutumes introduites dans l'Eglise. « Surtout, il déclamait contre la souveraineté temporelle du pape et sa primauté, et l'usurpation des droits qu'il prétendait avoir sur les rois et les princes de la chrétienté : ne l'honorant d'autre titre que de l'antechrist (Lestoile). »

Henri fit une sorte de retraite à Saint-Denis, et se livra à trois curés de Paris, docteurs de Sorbonne, qu'il chargea de l'éclairer. Le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon furent députés vers lui pour le presser de se laisser convaincre, mais non avant « qu'ils se fussent munis d'une décharge contre l'excommunication du pape. » Panigarola, Bellarmin et Tyrius consultés, mirent leur conscience en repos (Palma Gayet). Deux jours suffirent pour que l'on déclarât Henri suffisamment instruit, et que lui-même se reconnut suffisamment convaincu, et prêt à abjurer. Le cardinal de Bourbon, fantôme de prétendant parce que son oncle avait été un fantôme de roi, soutenait que l'on ne pouvait devancer la sentence du pape. On passa outre, et la majorité décida que les censures et excommunications de Sixte-Quint et de Grégoire XIV étaient contraires aux Libertés de l'Église Gallicane et aux lois du royaume, et que les évêques réunis pouvaient juger le crime d'hérésie. Le roi ne pouvant pas aller plaider lui-même sa cause devant le Saint Père, on se contenterait de réclamer la confirmation de la sentence qu'ils rendraient.

Donc, le 25 juillet 1593, Henri IV se présenta à la porte de l'abbaye de Saint-Denis, suivi des princes et des grands officiers de la couronne, au milieu d'un concours immense de peuple accouru de Paris malgré les défenses et censures

du légat. Sept ou huit curés de Paris demandèrent à Mayenne et au légat la permission d'aller assister à la cérémonie d'abjuration. Le légat le leur défendit sous peine d'excommunication. Ils n'en tinrent compte, y allèrent au milieu des applaudissements de la foule, et le légat n'osa pas donner suite à ses menaces. L'archevêque de Bourges, assisté de plusieurs évoques, officia pontificalement, fît jurer au roi de vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine, de la protéger et défendre au péril de sa vie, et de renoncer à toute hérésie contraire à sa doctrine.

Son abjuration rivait aux flancs de la France la chaîne qui attachait plus que jamais la royauté à la papauté. Quelle différence si Henri eût élé roi de par son héroïsme et ses victoires, et en vertu d'un droit purement civil et laïque ! Lorsqu'il entra en vainqueur à Chartres, le maire vint le haranguer et lui dire que ses administrés reconnaissaient lui devoir obéissance <' et par le droit divin et par le droit des hommes... — Ajoutez par le droit canon! » interrompit le spirituel gascon en faisant avancer son cheval sans écouter le reste de la harangue. Sa naissance et son épée le faisaient roi, et non la permission mendiée auprès de ces hommes travestis en femmes, auprès de tous ces porteurs de robes, prêtres, moines, magistrats, docteurs et radoteurs en Sorbonne.

Le meilleur de tous les jugements rendus sur l'abjuration de Henri IV, le fut par cet évêque que Lestoile ne nomme pas, mais dont il rapporte les paroles : « Je suis catholique de vie et de profession, dit ce prélat, et très fidèle sujet et serviteur du roi ; je vivrai et mourrai tel. Mais j'eusse trouvé bien aussi et meilleur que le roi fût demeuré en sa religion, que la changer comme il a fait: car en matière de conscience, il y a un Dieu là-haut qui nous juge, le respect

duquel seul doit forcer les consciences des rois, et non le respect des royaumes et des couronnes, et les forces des hommes. »

L'abjuration fut, en effet, une pure affaire politique, et Henri lui-même jugeait la légèreté de sa conduite lorsqu'il écrivait la veille à la belle Gabrielle, sa maîtresse: « C'est demain que je fais le saut périlleux ! »

Le clergé eut dû se montrer satisfait de sa victoire, s'il eût eu lui-même quelque bonne foi; il n'en fut rien, et il préféra suspecter celle de Henri. « Il n'y eut point d'imputation de ce genre dont les Ligueurs ne s'efforçassent de le noircir jusque dans les chaires des meilleures églises de Paris. Boucher entre autres, ne trouvant point que sa pa- ^roisse de Saint-Benoît fût un champ assez vaste, prononça dans l'église Saint-Méry pendant neuf jours consécutifs, des déclamations que nous avons encore sur la simulée conversion de Henri de Bourbon^ et qui affirmaient dans le style extravagant de la Ligue, que la conversion du Béarnais n'était que le jeu d'une hypocrisie infernale. Mais ce genre de calomnie ne trompait plus personne, il fallut recourir à d'autres manœuvres. Suivant les principes du légat, ou des Espagnols qui le régissaient à leur gré, on répandait parmi le peuple que la conversion du Béarnais, hérétique endurci, fauteur, défenseur et chef déclaré des hérétiques, mais surtout comme hérétique relaps; que sa conversion, quelle, qu'elle fût, le rendait radicalement et irrémédiablement incapable de porter la couronne; qu'il ne pouvait même être absous en aucune manière, sinon par le souverain Pontife; que l'absolution des évêques était de toute nullité, et que ceux qui s'attachaient à ce roi prétendu, demeuraient tous sous l'anathème de l'Église (Bérault-Bercastel). »

Malgré tout, les prédicateurs se divisent. Quelques-uns prêchent la fidélité au roi, d'autres continuent à dévouer

les Politiques aux couteaux et aux piques des moines. Le curé de Saint-Gôme ne quittait pas sa cuirasse, et c'était sous ce harnais peu canonique qu'il baptisait et célébrait la messe. « Et marchait ledit curé par Paris avec sa troupe, armé jusqu'aux dents. ); Guarinus affirmait avoir 2,000 moines à sa dévotion, prêts à l'assassinat, et il promettait, au nom de Dieu, le paradis à celui qui tuerait le roi. Le jour de Noël, dans l'église de Saint-Barthélémy, Gomolet prit pour texte de son sermon un chapitre du livre des Juges où il est question d'un certain Aod qui tua le roi Moab. « Après avoir fait mille discours sur la mort du feu roi, et exalté et mis au rang des Anges, Jacques Clément, il fit cette grande exclamation: — 11 nous faut un Aod ! Il noiis faut un Aod! fût-il moine, fût-il soldat, fût-il goujat, fût-il berger, n'importe ! Mais il nous faut un Aod ! Il ne faut qu'un coup pour mettre nos affaires au point que nous pouvons désirer (Palma Gayet). »

L'archevêque de Bourges, en donnant l'absolution au roi, n'avait pas omis, de concert avec les autres prélats, cette clause perfide : — Sauf l'autorité du Saint-Siège apostolique. — Il fallait donc enlever ce dernier échappatoire au clergé, et c'est ce que Henri travailla à faire. Il pensa qu'il pénétrerait plus facilement dans sa capitale s'il se faisait préalablement sacrer roi, et qu'il trouverait Clément VIII plus malléable après son entrée dans Paris. A défaut de Reims, encore frémissant, on choisit Notre-Dame de Chartres, où il fut sacré le 27 février 1594 par l'évêque de Thou, après qu'il eût juré « d'exterminer de sa terre, selon son pouvoir, les hérétiques dénoncés par l'Église. » Puis il acheta la trahison de Cossé-Brissac, gouverneur de Paris, et malgré une procession dans laquelle on promena la châsse de Sainte Geneviève, Henri, cinq jours après, fit, à la tête de ses troupes, son entrée solennelle dans sa capi-

taie, le 22 mars 1594. Il fit inviter le légat à le venir voir, et sur son refus, le fît reconduire en sûreté jusqu'à la frontière, où il put emmener à sa suite le jésuite Varade et le curé Aubry, complices du régicide Barrière, dont nous parlerons tout à l'heure.

Le jour de l'entrée du roi, le curé Hamilton avait tenté de soulever la populace ; et pendant quelques semaines les curés de certaines paroisses refusèrent d'entendre en confession ceux qui, à leur première question, répondaient qu'ils avaient été satisfaits de la venue du roi. Boucher et une soixantaine d'autres des plus compromis, moines, curés et prédicateurs, suivirent les Espagnols et se retirèrent à l'étranger. Le cardinal de Pellevé entra dans un accès de fureur tel, qu'il en perdit la raison, et la vie quatre jours après. Le cardinal de Bourbon eut un sort semblable presque dans le même temps.

Parmi les chefs militaires, chacun se vendit le plus cher qu'il pût. Brissac avait eu 200,000 écus comptant, 20,000 livres de pension, la conservation de son titre de maréchal de France, et le gouvernement de Corbeil et de Mantes. Mais le plus exigeant de tous fut le comte de Villars-Brancas, gouverneur de Normandie, qui exigea d'être maintenu dans cette fonction importante, la dignité d'amiral de France, les abbayes de Jumièges, Tiron, Bomport, Vallasse et Saint-Taurin, et celle de Montivilliers pour sa sœur. 11 fallut lui donner en outre 1,200,000 livres pour payer ses dettes, et une pension de 60,000 livres.

Les villes, peu à peu, sont conquises par les armes; d'autres se soumettent : Orléans, malgré la résistance delà confrérie du Gordon de Saint-François, dont il fallut chasser, emprisonner les membres par centaines; Aix, malgré son archevêque Génébrard, qui se réfugia à Marseille...

Quelques-uns des prédicateurs les plus forcenés firent

également leur soumission. A Poitiers, le cordelier Porthaise se montra aussi fougueux prédicateur royaliste qu'il avait été ardent à souffler le feu de la guerre civile au profit de la Ligue. Lincestre, devenu prédicateur du roi, avec 20,000 écus de gages, accourut le remercier et se précipita à ses pieds avec tant d'ardeur, que Henri ne put s'empêcher de dire tout haut: — Gare le couteau !

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