‹ Histoire des Incas, rois du PérouChapitre 3 sur 103 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des colonies que les Incas faisaient , et de deux sortes de langues qu'ils avaient entre eux.

Lorsque les rois incas avaient conquis de$ provinces fertiles et abondantes en vivres, quoiqu'elles fussent d'ailleurs mal cultivées , ils y envoyaient des colonies pour les peupler et les cultiver. Quelquefois aussi ils en envoyaient dans des provinces bien peuplées ; mais alors ils en faisa^ient sortir une partie des habilans naturels et les envoyaient ailleurs. Par cette conduite , ils affermissaient leur empire, le garantissaient des troubles et des factions , et procuraient de grands avantages à leurs sujets. Que s'il y avait des provinces qui fussent stériles . ils en faisaient sortir les habitans , et les envoyaient en des contrées fertiles et capables de les nourrir*, ils avaient en vue en cela Tintérét des nouveaux babitans et des naturels, afin qu'ils s'aidassent réciproquenient comme des parens et de bons amis. Cette coutume s'observait particulièrement en tout le Collao, qui est un pays de plus de cent vingt

lieues de long, et qui contient quantité d*autreî^ provinces de nations difFe'rentes où, à cause de ia rigueur du froid, on ne recueille ni maïs, ni aucun uchu, que les Espagnols nomment /?imienlo ; mais il y croît une grande quantité de semences et de légumes que les pays chauds ne produisent pas , comme celles qu'ils appellent papa et quinua ; oulre qu'on y nourrit une infinité de bétail. Les Incas tirèrent donc un grand nombre d'Indiens de tous ces pays froids , pour les envoyer à la province des Antis, qui est à Test de celles-là , et dans toute la côte de cette mer qui est à Fouest , où il y avait de grandes \alléesqui produisaient abondamment du maïs, de rucîiu et des fruits succulens. Mais les rois incas ayant remarqué que la plupart de ces provinces et de ces vallées étaient désertes avant leurs conquêtes, parce que les Indiens n'avaient pas su jusqu'alors l'art de faire des canaux et desJ aqueducs pour arros'*r les campagnes, Us y en firent faire, et y envoyèrent quantité d'habitans pour les peupler , leur recommandant de s'assister mulueilement, et faisant un échange des grains et des provisions qui restaient aux uns pour en fournir aux autres qui en manquaient. Les Incas trouvèrent en cela leur avantage particulier , parce que , comme je l'ai dit ci-devant , les deux tiers des terres labourables leur appar-

RÔI8 DU PÉROU, 5

tenant, c'est-à-dire une partie au Soleil et l'autre à rinca , ils recueillaient par ce moyen assez de maïs pour l'entretien de leurs armëes, quelque froid et stërile que fût le pays , et les Collas reti*^ raient du bétail qu'ils nourrissaient une grande quantité de quinua , de chinu , de papas , de charqui , de maïs et d'uchu, dont ils manquaient en leur pays, par les échanges qu'ils faisaient des uns et des autres.

Pedro de Gieça de leon parle ainsi sur ce sujet au 99^ chapitre de son livre : « Quand l'année était bonne , tous les habitans du pays des Collas vivaient à leur aise et sans avoir besoin de rien ; mais , au contraire , si elle était stérile et sans eau , ils étaient réduits à des extrémités insupportables. Il est vrai que les rois incas,qui étaient fort prudens et qui commandaient à ce grand empire du Pérou , y surent bien remédier ; car , voyant que le pays des Collas et toutes les autres vallées du Pérou n'étaient pas si fertiles que le pays chaud à cause du froid excessif qu'il y faisait, ils ordonnèrent sagement qu'on en tirât un certain nombre d'habitans depuis la grande montagne des Andes , qui était frontière a la plupart des villes du plat pays , pour leur faire cultiver la terre avec leurs femmes , et par l'ordre de leurs caciques, et y semer les fruits et les légumes que leurs capitaines ou leurs seigneurs

leur fournissaient pour cet effet *, on appelait ces gens-là Mitmac , c'est-à-dire transplantes j ils s'occupent encore aujourd'hui à l'agriculture sous la domination d'un chef principal ^ et cultivent la précieuse graine appelée coca. Ainsi, quoiqu'on ne sème et qu'on ne recueille point de maïs dans tout le pays de Collas, les seigneurs qui en sont natifs ne laissent pas d'en avoir provision de la manière que nous avons dit, savoir par le moyen des changes qu'ils font , parce qu'ils sont soigneux de faire transporter chez eux une grande quantité de maïs , de coca , de toutes sortes de fruits et du miel. » On peut dire que sans ces lois si utiles, les Collas auraient eu bien de la peine à se garantir de lu faim et des autres maux de la vie, qui les avaient contraints de se mettre sous, une domination étrangère.

Lorsque les Incas avaient conquis quelque province belliqueuse et éloignée de Cuzco , ils ne croyaient pas ])ouvoir s'assurer de la fidélité des les habilans, qu'en transplantant une partie , ou même tous, dans quelque lieu plus voisin , et dont les habitans étaient ])aciiiques et fidèles. Ils donnaient la conduite de ces colonies a des Incas privilégiés. De plus, ils honoraient du nom de ces Incas tous les autres qui allaient avec eux , afin qu'ils fussent respectés des peuples de la frontière ; nous avons vu qu'on les appelait Mitmac ,

c^est-à-dire hommes envoyas ailleurs , ou ëtran*gers nouyellement arrivés.

Un des meilleurs règlemens que les locas aitlit Élit pour bien gouverner leur empire, est , à mon avis, le soin qu'ils prirent d'établir des professeuis ^ tirés du nombre des Incas privilégiés , pour ensei*gner la langue de la cour ^ qu'on appelle aujourd'hui la langue générale , et Tordre qu'ils don«nèrent à tous leurs sujetsd'apprecdro cette langue^ Je remarquerai , a cette occasion , que les Incas avaient une autre larigue particulière qu'ils parlaient entre eui , et que les autres Indiens n'entendaient pas, et qu^il ne leur était pas même perm* s d'apprendre, parœ qu'ils tenaient ce langage pour divin. Mais on m'a écrit du Pérou que l'usage de cette lan'gue est entièrement perdu depuis la révolution qui s'est faite de cet empire. Il y avait deux priocipales raisons qui obligeaient ces rois à faire apprendre la langue générale à leurs sujets. La première , parce qu'il n'était pas possible qu'ils eussent le nombre d'interprètes qu'il fallait, nécessairement, pour répondre à une si grande diversité de langues et de nations qui étaient dans l'éteftdué de l^ur empire ^ c'est pourquoi les Incas voulaient que leurs sujets s'entendissent entre eux , sans avoir besoin d'un tiers , afin que leurs aflfaires en allassent mieux; d'ailleurs une seule parole qu'ils

8 irSTOlBE DES DIClS,

cntendaînit dire k letir prince , leBr &t>aJl pIo# de plaiâr que toutes celles qui l€ur pouTaienl être dites par ses interprètes, ou par ses miuis- Ires. La seconde raison éuit a£n que les nations étrangères , qui se trahissaient et se £ûsaient une cruelle guerre parce qu Viles ne s entendaient pas, se communiquassent à TaTenir et s'^entr^Kimassent^ ai se dépouillant de cette humeur brutale et farouche qui les faisait lirre en mau- Taise intelligence. Par ce moven , les lucas ciTilisèrent un erand nombre de peuples « tous di£G^ rens en eoutumes, en mœurs et en iocJâtrie, et les unirent d'une amitié si étroite, qulls Tiraient entre eux comme des frères. Cela fit aussi que les habita ns de plusieurs prorinces ^ qiii ne relevaient point des Incas, apprirent depuis « à Teiempleck ces peuples, la lans^ue générale de Cuzco; ce qui leur réussit si bien , qu'au lieu qulls étaient ennemis aupararant , ils Técurent à Tavenir dans une parfaite alliance ; mais tout au contraire de ce que je viens de dire • il est arrivé * par la révolution du tems et du nouveau gouvernement , que divers peuples, qui savaient pafaittmeut cette langue,, Font entin oubliée, comme le témoigne le R. P. BlasValera, dans un passage que nous avons cité au chapitre 55 du livre VI. Nmis rapporterons au chapitre 3 de ce livre ce que dit le piéme auteur, qu'il ne faut pas laisser perdre lii.

aOI8 DU PÉROU. 9

langue gënërale du Pérou , de peur que les pré-r dicateursiie soient contraints d'en apprendre plusieurs autres pour pouvoir se faire entendre , et que cela leur étant impossible , ils ne puissent par cons^iuent prêcher Tévangile pour le salut de ces peuples.

Page 1