CHAPITRE PREMIER
De la conquête que fit Tlnca Tupac d'une grande pro«
viuce appelée Huacrachucu.
Le grand Tupac Yupanquî j)rit la bordure de couleur , après la mort de son père , et il employa la première année de son règne à en cëlébrer les obsèques et les autres cérémonies qu'on avait accoutumé d*observer dans ces occasions. Ce prince alla ensuite 'visiter tout son empire , a l'exemple de ses prédécesseurs ; et dès qu'il fut de retour de cette yisite , a laquelle il employa quatre années , il fit lever quarante mille hommes pour aller continuer , Tannée suivante , lés conquêtes de ses prédécesseurs.
Lorsque ces troupes furent prêtes et que l'bica eut laissé un lieutenant à Guzco pour gouverner en son absence , il alla à Caçamarca , pour en^ trer par là dans la province des Chachapuyas , qui est à l'orient de cette ville. Le mot de Cbachapuya signifie , selon le R. P. BlasValera , lieu rempli de vaillans soldats; en effet, les habitons de celle province étaient fort courageux ; d'ailleurs les femmes y étaient extrémen^ent belles. On pour-
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rait appeler cette province plus proprement royaume , puisqu'elle a plus de cinquante lieues de long , et vingt de large , sans y comprendre k pays qui s'étend jusqu'à Muyupampa, quia bien encore trente lieues de long. On y comptait alors plus de4o,ooo'Iiabitans. C'était là ce qui faisait souhaiter passionnément à Tupac Yupanqui delà conquérir , outre qu'il savait que la nature du lieu la fortifiait. Les Chachapuyas adoraient l'oiseau Cuntur, comme leur principal dieu, et les couleuvres. Ils portent ordinairement une fronde pour bordure, et peur la principale marque d'honneur qui les dislingue des autres nations j outre que la façon en est diflérente , et qu'ils s'en servent mîeux à la guerre que de toutes sortes d'armes , comme faisaient les anciens peuples de Mallorque. Vis-à-vis la province de Chachapuya, il y en a une autre appelée Huacrachucu , qui est extrêmement grande , forte d'assiette , et dont les habitans sont belliqueux. Ils portent, ou ils portaient autrefois (car maintenant tout est confondu parmi eux) pour.principale marque d'honneur, un cordon uc laine noire, tacheté de blanc, et au lieu de plume , le bout de la corne d'un chamois , d'un cerf eu d'un chevreuil, et ce fut à cause de cela qu'ils prirent îe nom de Huacrachucu , c'est-a-dire , toque ou bonnet de corne, dont l'un est désigné par ce mot chucu , et l'autre
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par celui de huacra. Les habitans de cette province adoraient des couleuvres avant qu'ils fussent tributaires des Incas ; ils en avaient les figures dans leurs temples et dans leurs maisons , de* vant lesquelles ils se prosternaient à genoUx. Tu-^ pac Yupanqui fit marcher son armëe vers cette province , parce qu'il fallait nécessairement la conquérir avant que de pouvoir entrer dans celle des Cbachapoya. Aussitôt que les Huacracbucus en eurent avis , ils se mirent en défense , et résolurent de résister vaillamment , se promettant déjà la victoire , à cause que leur pays , qui était fortifié naturellement , leur paraissait imprenable. Sûr cette confiance , ils sortirent en campagne pour défendre les principales avenues de leur province y oii l'on combattit si rudement , qu'il y eut un grand nombre de gens de tués de part et d'autre. L'Inca fit assembler là-dessus son conseil ; il y fut résolu qu'encore que le vrai moyen de venir à bout des ennemis fut de mettre tout à feu et à sang , il valait mieux néanmoins terminer cette affaire à l'amiable , s'il était possi* ble , parce qu'on ne pouvait faire autrement sans perdre beaucoup de monde. Lorsqu'on eut pris cette résolution , et gagné quelques passages assez forts, le roi envoya dire aux habitans qu'il offrait de vivre en paix et en bonne intelligence dvec eux , comme les Incas avaient accoutumé de '
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faire avec les peuples qu'ils conquéraient. Il leur fit remontrer ensuite que le principal sujet qui ramenait là était plutôt pour leur faire du bien; comme ses prédécesseurs en avaient fait à tous les peuples de leur conquête, que pour les assujétir, ou pour ei^ attendre quelque profit : que pour se convaincre de cette vérité , ils n'avaient qu'à considérer que les Incas ne leur étaient pas un pouce de terre, qu'au contraire ils augmentaient leurs possessions , et les rendaient fertiles par le moyen des aqueducs , et des autres choses qu'ils faisaient pour leur bien commun ; qu'ils ne diminuaient point l'autorité des Guracas , et qu'en un mot ils ne leur demandaient autre chose , si ce n'est qu'ils adorassent le soleil , et abandonnassent leurs mauvaises coutumes. Les Huacrachucus mirent cette affaire en délibération ; les vieillards furent d'avis de recevoir l'înca pour souverain ; mais les jeunes gens , qui étaient en plus grand nombre et moins expérimentés^ s'y opposèrent directe* ment , et suivirent leur première fougue avec beaucoup de violence, s'imaginant que puisqu'ils avaient contredit les vieillards ils étaient obligés de vaincre ou de mourir. Cependant l'înca^ pour leur faire connaître] que ce n'était point par faiblesse ni manque de courage qu'il les avait rccher chés de paix^ mais plutôt par un effet de compas* sion , fit renforcer tout de bon ses troupes , et
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attaquer les ennemis par divers endroits , afin qu'étant enveloppés de tous côtés ils en fussent plutôt affaiblis , et par conséquent contraints de se rendre. En effet, les Incas gagnèrent au second combat de nouvelles avenues et des passages extrêmement forts , de sorte que les ennemis se voyant serrés de près , furent réduits à se soumettre et à demander pardon. L'Inca le leur accorda d'abord , à l'exemple des autres rois ses prédécesseurs. Il ordonna à ses ofEciers de traiter les Huacrachucus comme s'ils eussent été leurs frères : de donner aux Curacas quantité de robes de -laine fine , appelées compi , et d'en distribuer libéralement au menu peuple de celles qu'on nomme avunca. 11 leur fit fournir outre cela des * vivres en abondance , parce que, la guerre avait épuisé toutes les provisions qu'ils avaient faites pour leur année ; ce bon traitement donna une grande joie à ces nouveaux sujets , et leur fit perdre entièrement la crainte qu'ils avaient eue jusqu'alors d*ctre chkiiés de leur rébellion .
Après avoir achevé cette expédition , Flnca ne voulut point passer plus avant ; il crut que c'était assez d'avoir conquis cet été-là une si grande province que celle-ci , que était si forte d'assiette, " etdontleshabitansctaientsibelliqueux. 11 envoya son armée en quartier d'hiver en divers endroits* de cette frontière, parce que tout ce pays est
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pour l'ordinaire fort pluvieux , et il donna ordre qu'on préparât encore 20,000 hommes pour l'été suivant, afin qu'il pût faire ses conquêtes en moins de tems qu'il n^avait fait ci-devant. Après cela, ce prince fit instruire les Huacrackucus dans sa religion , et dans ses coutumes. Il leur fit apprendre en même tems l'art de faire des aqueducs^ de défricher les terres , d'aplanir les lieux raboteux , pour y faire semer et les rendre labourables. Tout ces avantages firent connaître à ces peuples le bonheur qu'ils avaient de vivre sous la domination de ce grand roi.