CHAPITRE PREMIER
tk la grande chaîne d'or que le roi Huaynac Gapac fit
faire, et à quelle occasion.
Le puisssant Huayna Gapac, devenu souverain de ce vaste empire , passa la première année de son règne à porter le deuil et à célébrer les fu* nérailles de son père. Gela fait , il visita toutes ses provinces, et on l'y reçut avec un applaudissement universel. Partout où il passait, les Garacas et les Indiens lui venaient au devant, jonchaient le chemin de (leurs , et y élevaient des arcs de triomphe. On n entendait retentir que le nom de Huayna Gapac^ comme s'ils eussent voulu dire par là que ce surnom lui appartenait mieux qu'à tous ses prédécesseurs, puisqu'il l'avait mérité dès son enfance. Quoiqu'il en soit, ils lui dé'>^ cernèrent des honneurs divins durant sa vie, et ils l'adorèrent comme un de leurs dieux. G'estce que leR.P.JosephÂcosta, liv.yi, chap. 2:2, témoigne en ces termes : « Durant la vie de cet HuaynaGapac, 3. 19
^go HISTOIRE DfiS INCAS,
ses sujets l'adorèrent comme un dieu , ce qui fut un honneur qu'on n'avait jamais déféré à aucun de ses ancêtres. » Mais pour revenir à son voyage, il n'e'tait pas fort éloigné de Guzco lorsqu'il apprit qu'il lui était né un fils qui devait être son héritier, et qu'on appela Huascar Inca. Il avait souhaité cette naissance avec tant d'ardeur , qu'il voulut se trouver à la fête qu'on célébrait en pareille occasion jde sorte qu'il rebroussa chemin, et qu'il se rendit au plus vite à Guzco , oîi il fut reçu avec toutes les démonstrations de joie imaginables. Après cette solennité qui dura plus de vingt jours, il ne pensa qu'à inventer quelque chose d'extraordinaire pour honorer le jour auquel on sévrerait le nouveau prince , et qu'on lui couperait ses premiers cheveux en lui donnant un nom propre. Nous avons déjà dit ailleurs que c'était une des plus grandes fêtes que ces rois célébrassent; les plus pauvres même la solennisaient le mieux qui leur était possible , parce que tous CCS Indiens en général aimaient plus leurs aînés que leurs autres enfans. Ce fut donc pour relever la pompe de ce jour, que Iluayna Capac inventa cette chaîne d'or si fameuse pour tout le monde, et que les étrangers auraient bien souhaité devoir, mais qu'on n'a pu découvrir jusqu'ici. Pour en savoir l'hisloire, il faut remarquer d'abord que chaque province du Pérou avait sa
danse qui lui ^tait particulière, et qui la distinguait de toutes les autres , de paéme que la diversité des ornemens dont ils se couvraient la tête. Us ne changeaient point de mode à cet égard, et ils suivaient toujours les pas et la cadence quUls avaient appris de leurs pères. Lorsque les Incas dansaient, ils ne faisaient ni sauts, ni cabrioles comme les autres ; mais leur danse était grave et bienséante. Les hommes seuls étaient admis à cette espèce de branle , où ils se donnaient la main les uns aux autres , et semblaient ainsi former une chaîne. Us s^y trouvaient quelquefois plus de trois cents, selon la solennité de la fête, et ils dansaient à une distance raisonnable du prince, par respect pour sa personne. Le premier qui menait le branle allai t en cadence et les autres le suivaient, de sorte qu'ils sVvançaient toujours en dansant, jusqu'à ce qu ils fussent au milieu de la place où était riuca. Ils chantaient de suite les uns après les autres, chacun à son tour^ et leurs chansons, qu'ils accommodaient à la cadence, roulaient sur les éloges de l'Inca , de ses prédécesseurs et des autres princes de son sang qui s^étaient rendus célèbres par leurs actions glorieuses. Les Incas qui s'y trouvaient chantaienttout comme les autres , et lé roi même dansait quelquefois à leurs principales fêtes pour les rendre plus solennelles. Cette espèce de bnmle &t concevoir à Tlnca
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Iluayna Capac qu'il serait plus majestûeut et plus grave de tenir une chaîne d'or en dansant , que de se prendre par la main ; et là-dessus il ordonna cette fameuse chaîne dont nous parlons. La voix publique lui attribuait la même origine, et je me souviens de Favoir etitendu confirmer à un vieux Inca , oncle de ma mère, qui médit que celle chaîne s'('t(ndait d'un bout à l'autre de la grande place de Cuzco , oii les Indiens ce'lébraieht leurs principales létis. Quoiqu'il ne fut pas nécessaire, pour la danse, d'avoir une chaîne de celte longueur , Tlnca la voulut ainsi pour étaler sa magnificence et rendre plus illustre la fétc de son lils. Celte place de Cuzco , que les Indiens appelaientllaucyapacta, pouvait avoir deni cents pas de long, à mesurer du nord au sud , cl cent cinquante de large , de l'est à Touest. Elle aboutissait à cet endroit de la rivière où les Es* pagnols firent bâtir des maisons en ï556 ^ lorsque Garcillasso de la Vcga , mon cher seigneur, était gouverneur de celle grande ville. De sorte qu'à bien calculer, celle chaîne avait trois cent cinqu;iule pas de long, c'est-à-dire sept cents pieds 5 et le vieux Inca , mon oncle , m'assura qu'elle était de la grosseur du poignet. Le trésori( r.yrnc'ral Augustin de Çari»le , assure qu'il y avait des tiésois immenses dans les niaisons rojalrs des Inci s. On peut voir ce qu'il en dit
liv. I*' , cfaap. 14. Nous avons rapporté ce qu'il remarque de cette chaîne en particulier au chapitre 2 du livre VI de cette Histoire. D'abord que ces Indiens surent que lés Espagnols étaient entra dans leur pays à force d'armes , ils cachèrent cette riche pièce avec tous leurs trésors , et ils ia cachèrent si bien qu'on n'a pu la retrouver depuis ce tems-là. Quoiqu'il en soit, le jeune prince fut appelé Inti Gusi Huallpa , et surnommé Huascar , du mot Huasca , qui signifie proprement une corde , et dont les Indiens se servaient pour dire une chaîne, puisqu'ils n'en ont pas d'autres ^ et qu'ils disent ainsi une corde d'or, d'argent ou de fer. Mais on y ajoute un r , et on appelle ce prince Huascar , qui est un mot qui ne signifie rien , pour éloigner de ce nom toute idée choquante et conserver en même tems la mémoire d'unsibeàu chef-d'œuvre qu'on avaitfait à l'occasion de sa naissance. D'ailleurs il semble que les Incas étaient parvenus à un si haut point de gloire , que les noms de grandeur et de majesté ne suffir saient pas pour honorer leurs enfans. Huayna Capac Toulut que le sien portât le nom du dieu quils adoraient , puisque inti signifie le soleil et cusi allégresse ou contentement. Après donc que cet Inca eut ordonné la chaîne et réglé toutes les solennités pour le jour qu'on sévrerait son fils , il reprit son voyage. Il y employa deux années ,
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et à son retour à Cuzco on y célébra la fête avec toute la magnificence possible.