‹ Histoire des Incas, rois du PérouChapitre 69 sur 103 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Des bceufs qu'on transporta au Pérou , et quel en était

le prix.

Il est certain qu'avant la conquête du Pérou, l*on n'y avait vu ni bœufs , ni vaches. On yen transporta depuis une grande quantité qui, avec le tems, L>nt multiplié partout le royaume. Il y a apparence qu'il en arriva de même des chèvres ( t des pourceaux ; car je me souviens d'en avoir vu à Cuzco , dans mon enfance. Les vaches ne se vendaient ])oint au commencement qu'il y en avait très-peu ^ car les Espagnols , qui les y a\ aient transportées, voulaient voir avant que de

s^en défaire , s'ik les pourraient bien naurrir en ce pays-là , et quel serait à peu près le profit qu'ils en tireraient à l'avenir. Le premier qui eut des vaches à Guzco , fut Antoine d'Altamirano , natif d'Estramadura , père de Pierre et de Fran-^ çois Altamirano Métifs et mes camarades d'ëcole^ lesquelles moururent assez jeunes , au grand regret de tous les ha bi tans de celte ville ^ qui attendaient beaucoup de leur vertu.

Ce fut dans les vallées de Guzco ,• que je vis en i55o , les premiers bœu& qu'on y mena pour la*> bourer la terre. Ils appartenaient à Jean Rodrit» gaez de Villaloboz ., natif de Gafferès , et il y en avait trois couples , dont la première s'appelait chaparro , la seconde naranno et la troisième castillo. Je fus les voir avec les autres Indiens p qui y accouraient en foule de toutes parts , parce. qu'ils n'en avaient jamais vu non plus que moi. Ils disaient que les Espagnols étaient de vrais fainéanl^ qui forçaient ces pauvres béies à travailler et à faire ce qu'ils auraient dû faire euxmêmes. Je dois Uen me souvenir de ce jôur-la ^ puisque mon père et mon précepteur me donnèrent le fouet pour avoir manqué d'aller à l'école. L'endroit oit ils labouraient était une fort belle pièce de terre au-dessus de laquelle il y en avait une autre , où est a présent le couvent des Gordeliers. Le corps de l'église avilit été bâti à l'hon- 3. 24

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neuT de Saint-Lazare , par le même Jean Rodii-» gucz de YillaloboK qui avait une devotioa particulière a ce saint ; mais les religieux de saint François l'achetèrent depuis avec les terres qui en dépendaient. Lorsqu'on y vît des hceub pour les labourer , il n'y avait aucune maison , ni d'Espagnols , ni d'Indiens , comme nous l'aTons montré plus amplement ailleurs. Les Indiens s'accoutumèrent peu à peu a labourer avec ces bœufs que Ton soumit premièrement au jong pour les dompter , dans une place qui est hon de la Tille ; et quand on les eut dressés , on les mena à Cuzco , où je crois qu'il y eut plus de presse à les Tolr , qu'il n'y en avait anciennement à la pompe des triomphes les plus solennels des Romains. Les Taches furent Tendœs au commencement jusqu'à deux cents poids ; mais a mesure qu'elles multipliaient, le prix en diminuait , comme Ton peut Toir par ce que l'on en paye aujourd'hui. Je me soutiens qu'an commencement de Tannée i554 , un gentilhomme de ma connaissance ^ appelé Rodrigo d'EsquiTCt , habitant de Cuzco et natif de SéTille , acheta dans la TÎlle des Rois , dix Taches mille poids, c'estiwdire douze cents ducats. Depuis ce tems-li , en idSq , je les Tis donner à Cuzoo pour dix^-sept poids , qui sont un peu moins de Tingt-deux dacats. On m'écrit du Pérou cette année 1590 ,

qu'on a des vaches pour six k sept ducats la pièeç , et qu'elles coulent moins si Von en achète plu^ sieurs ensemble , on peut coanaiire par^à la fertilité de ce pays.

Dans les îles de Barlovento , les vaches devinèrent sauvages avec le tenis , de même qu^ les chevaux. On les laissait paître d'ordinaire sur les montagnes , où il y en avait un plus grand nombre qu'ailleurs ; et si l'on en enfermait quelques-unes dans les etables , c'était seulement pour en avoir du lait, du fromage et du beurre. Depuis ce tems-lÀ elles ont multiplié si fdrt » qu'on aurait de la peine à 1^ croiire j si , commç^ le remarque le R. F, Acosta , liv. lY , chap, 33 , les cuirs de ce pays-là qu'on transporte tow les ans en Espagne , n'en rendaient un bon témov^ gnage. On en apporta desr îles de Saint-Dominique ^ en iS&y , trente-<inq mille quatre cent quarante-quatre , et de la riouvelle-Espagne , soi9:ante-quatre mille troii^ cent cinquante , 0^ qui fait en tout quatre-vingt-dix-neuf mille sept cent quatre-vingt-quatorze cuira., Il en viendrait encore plus des mêmes îles de Saint-Pominique ^ de Cuba et des autres, si les mâtins^ les lévriers^ les limiers et les autres chiens qu'on y a transportés et qui sont devenus sauvages avec le teos^ ne tuaient un grand nombre de bœufif. Ceaçbiefis se sont si fort multipliés et sontsi méchans, qu'on

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donne récompense à ceux qui les tuent* Les voya* geurs n*osenl aller tout seuls, ils marchent toujours dii ou douze ensemble , pour pouvoir se défendre mieux contre rcs animaux pires que des loups.

Lorsque les Espagnols veulent tuer des vacbes, ils les attendent à cheval aux avenues par ou il faut qu'elles passent nécessairement , pour aller paitrc à la campagne. Ils les courent avec de certaines lances qu'ils appellent des coupe-jarrets , pnrcc qu'elles ont le 1er en demi-lune , ou en forme de faucille , dont le tranchant est au dedans. Ils se servent de ces armes pour couper lesjambes des bétes qu'ils poursuivent ; mais s'ik voyent venir à eux , a droite ou à gauche quelque bœuf ou quelque taureau , ils doivent bien prendre garde de le frapper au même endroit par où il revient, autrement il serait à craindre que la tête de leur cheval ne demeurât engagée entre les cornes de ces bêtes , et qu'ils n'eussent pas le temsde s'enfuir : ce malheur arrive très-rarement parce que ceux qui vont à cette chasse y sont si adroits et si accoutumés , qu'il y en a plusieurs qui courent trente à quarante bêtes , et les portent par terre dans un plus petit espace que la portée de deux coups de mousquet. On laisse perdre dans les îles une grande quantité de chair de vaclie et de bœuf, dont on pourrait faire à mon

a?is une bonne provision pôor l'entretien des' armées : il est vrai qu'on ne la pourrait peut-être pas si bien saler qu'elle ne se corrompit enfin , à cause de l'intempérie de ci^ climat excessivement chaud et humide. On dît qu'il y a présentement dans les déserts du Pérou , des bœufs si farou*ches et des tauraux si furieux , qu'ils se jettent, sur les passans*.

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