‹ Histoire des Incas, rois du PérouChapitre 68 sur 103 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des chevaux qu'on transporta au Pérou , Je quelle sorte on les nourrit au commencement , et combien grand en était le prix.

Je crois que les lecteurs seront bien aises que je traite dans quelques chapitres des choses qui manquaient au Pérou , avant que les Espagnols le conquissent. On verra par-là , quoique ces commodités paraissent nécessaires a la vie humaine ) les Indiens , qui en étaient privés ^ ne laissaient pas de vivre contens. Us n'avaient point de chevaux pour la pompe de leur fêtes solennelles, ou pour s'en servira faire la guerre , ni des bœufs pour tirer leur charrue. Ils n avaiept point encore de chameaux , d'ànes , de mulets , de brebis , du moins de celles d'Espa^t gne 9 de moutons , de chèvres ^ de pourceaux et

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de chair salée , ni de chiens de chasse ^ tels que sont les lévriers , les limiers , les chiens cou* chans, ceux qui Tont à l'eau , et ainsi des autres, ou courans , ou qu'on mène en lesse. Us man-quaient aussi de mâtins pour garder leurs trou** peaux , et de petits chiens qu'on élève à cause de leur beauté; ils avaient seulement de ceux qu'on appelle gosqués en Espagne. Us n'avaient ni blé, ni avoine , ni vin , ni huile , ni légumes , ni fruits y du moins de ceux qui croissent en Espagne. Nous parlerons succinctement de toutes ces choses et marquerons comment et en quel tems on en transporta dans les Indes pour en avoir de l'espèce.

Les Espagnols y menèrent premièrement des chevaux et des jumcns, qui leur servirent beaucoup à la conquête du nouveau Monde. Car il est certain que les Indiens sont plus propres que les étrangers à aller à pied dans ce pays-là , qui est raboteux et plein de montagnes , soit qu^il faille fuir ,* monter ou descendre. Dans tous les pays des Indes que les Espagnols ont découverts et conquis depuis Tan 1492 jusqu'à présent , il n'y a point de chevaux ni de jumens qui ne soient de la race de ceux d^Espagne , et particulièrement d'Andalousie. Us en transportèrent premièrement aux lies de Cuba et de Saint-Dominique , puis aux autres îles de Barlovento , a mesure qu'ils les

déoouvrkeut. Ce fut là qu'ils en nourrirent en abondance , et où ils en embarquèrent aussi beaucoup pour la conquête du Mexique et du Pérou* Au Gommehcement , il y eut quelquesrunes deâ jumens qui s'égarèrent ^ ou par la négligence de ceux à qui elles appartenaient , ou à cause des mauvais chemins que l'on trouve dans ces ileg ^ dont les montagnes sont presque inaccessible^ j tant elles sont hautes et raboteuses. Cependant leurs maîtres voyant qu'elles trouvaient de qtioi paître sur les montagnes et qu'il n'y avait point de bétes qui leur fussent nuisibles , ils laissèrent aller aussi celles qu'ils tenaient renfermées et à l'attache ; par ce moyen les jumens et les chevaux devinrent si farouches dans toutes ces iles , qu'ils fuyaient l'abord des hommes , tout de même que les bétes Êtuves. Cela n'empêcha pas qu'elles ne se multipliassent extrêmement à cauaedelaJEertilité de ce terroir chaud et humide , et oii l'herbe est toujours verte. Mais comme les Espagnols s'aperçurent qu'aux conquêtes qu'on avait com-f mencé de faire , on ne pouvait se passer de ehe« Yaux et qu'il y en avait là de fort bons , ils corn-* mencèrent à en entretenir par^e qu'ils leur étaient fort bien payés ; de sorte qu'il se trouvait tel homme qui avait dans son écurie jusqu'à cin-« qoante chevaiix ^ comme nous l'avons dit dans iMre Histoirt dô la Floride. Pour prendre les

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poulains , ik fimt une clôture de bois en forme de parc , dans les plus étroites avenues des montagnes , par où ils entrent et sortent à certaines heures du jour pour aller paître dans les plaines, dont plusieurs ont deux ou trois lieues d'étendue plus ou moins. Alors , au sîg^oal que font les sentinelles qu*on a posées sur les arbres , Ton voit sortir tout à coup quinze ou vingt cavaliers qui courent après les haras et les poursuivent si bien de tous côlés , que les chevaux , les jumens et les poulains, quelque sauvages qu'ils puissent être , sont contraints d'entrer péle-raéle dans ces clôtures. En même tems ils ont des nœuds coulans oii ils enl.'issent les poulains de trois ans , puis les attachent aux arbres et relâchent les jumens. Les poulains se sentant ainsi mis à l'attache , ne ces.scnt de se débattre et de bondir durant trois ou quatre jours , jusqu'à ce qu'enân ils ne peuvent plus se tenir sur leurs pieds tant ils sont domptés par la faim et las de se tourmenter , jusque là même qu'il y en a qui en meurent. Lorsqu'ils sont «linsi rendus , on y met la selle et la bride et on les donne à des jeunes hommes adroits et robustes , dont les uns les mènent en main et les autres montent dessus. Ils les accoutument à cet exercice soir et matin , pendant quinze ou vingt jours , jusqu'à ce qu'ils soient entièrement domptés. Ces poulains sont fort propres au ma«>

nége , et un adroit écuyer en tire tout ce qu'il veut. Peu de jours après qu'ils sont domptés , on les peut monter aux jeux de cannes , que les Espagnols ont introduits en ce pays-là ; et ils de^ viennent de fort bons chevaux. L'on a cessé d'en entretenir depuis quelque tems qu^on a vu les conquêtes interrompues , et Ton nourrit à présent des bœufe et des vaches , pour en avoir les cuirs et en faire commerce ^ comme nous le dirons ci«* après. Lorsque je fais réflexion à la grande cherté des chevaux d^pagne , je suis fort étonné de ce que les insulaires n'en transportent pas chez les Espagnols , d'autant plus que la plus grande partie du chemin se trouve fait pour les passer de l'île de Cuba , et que les vaisiseaux s'en retournent presque toujours vides. Les chevaux du Pérou sont plus tôt dressés que ceux d'Espagne ; car je nie souviens que la première fois que je m'exerçai à Guzco au jeu des<;annes , j'en montai un qui n'avait pas encore trois ans.

Les chevaux ne se vendaient point lorsqu'on commença à faire la conquête du Pérou , ou si Ton eri vendait quelqu'un , c'était parce qu'il était venu d'Espagne , ou que le maître était mort ; le prix en était si excessif, qu'il montait assez souvent jusqu'à six mille poids. Gela me fait souvenir qu'en i554 ^ lorsque le maréchal doik Âlonso d'Alvarado cherchait François Hermandes

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Giron pour le combattre avant la bataille de Chuquinqua > il y eut un cavalier extrêmement ricbe qui offrit d'un cheyai fort bien dressé , et de Tesciave qui le menait en main , dix mille poids , qui valent douze mille ducats. Mais ce** lui à qui le cheval appirtenait refusa de le vendre I parce qu'il en avait besoin pour le combat auquel on se préparait , et oii il le perdit enfin et fut lui même blesse. Ce qu'il y a de plu^ remar* quable ici , est que celui qui voulait acheter le cheval était fort riche , et qu'il commandait à un grand nombre d'Indiens danslepfysdesÇharcas; le maître de ce cheval au contraire n'avait aucun commandement sur les Indiens , mais il était bon soldat , et pour paraître tel au jour du combat , il refusa de vendre son cheval ,.inême à un prix eiicessiF ; ils étaient tous deux de ma connais^ sauce et gentilshommes. Les chevaux sont aujourd'hui à beaucoup meilleur marché dans le Pérou , à cause de qu'on y a pris soin d'y avoir quantité de haras i le meilleur cheval ne vaut <|ue quatre cents poids^ et les roussina ei^ valent vingt ou ti^nte. Les Indiens ont tant de peur de ces animaux , que s'ils en rencontrent quelqu'un» ils sunt si troublés , que quoique la rue aoit fort large , ils ne savent pas se tirer contre la muraille pour le laisser passt r » mais ils traversent la rue deux ou trois fois , tantôt d'un côté et tantôt de

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l'autre , et comme iU ont perdu le jugement , il arrive asse^ souvent que lorsqu'ils pensent fuir la rencontre dti cheval , ils se jettent au devant de loi. J'ai remarque lorsque j'étais aux Indes, qu'ils ne se pouvaient remettre de la peur qu'ils avaient des ciievaux 9 si quelque £spagnel ne marchai^ devant eux , encore s'en défiaient-ilf* Il est vrai que le commerce qu'ils, ont aujourd'hui avec les Espagnols a fort diminue leur crainte. Cependant les Espagnols qui leur ont appris diverses sortes de métiers oii ils ont assez bien réussi, n'ont pu les -obliger à apprendre celui de maréchal , tant ils ont peur de s'approcher des chevaux* J'ajouterai à cela ^ qu'encore qu'il y '.eût en ce tems-là plusieurs Indiens qui servaient de valets' et de palefreniers aux Espagnols , ils n'osaient pourtant pas monter sur un cheval , et je ne crois pas en avoir jamais vu un à cheval ; il n'osaient pas même les mener par la bride , s'ils n'étaient aussi doux qu'une mule , parce qu'ils appréhen-* daient toujours qu'ils no hennissentet ne ruassent; il est vrai que l'usage n'étant pas encore introduit de leur donner des lunettes et dés eaveçons , on avait bieti plus de peine à les dompter *, mais , d'un autre côté, il est très-certain que les chevaux de ce pays^la sont si souples et si propres au manège , qu'on en tire tout ce que Ton veut , si on les sait bien dres^r et les traiter sans violence.

Je finirai œ chapitre , par une chose digile d^étfé remarquée ; c'est qu'au commencement des conquêtes <lu nouTeau Monde , les Indiens s'imaginaient que le cheval et U: cavalier étaient une seule et même chose, comme les centaures des poètes. Au reste , j'ai appris depuis qu^il y a présentement quelques Indiens qui se hasardent à ferrer des chevaux.

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