CHAPITRE XXIII
De la volaille et des pigeons.
Les Espagnols n'ont apporté au Pérou d^aatres oiseaux que des coqs^ des poules et des pigeons ^ de ceux que nous appelons privés. Un certain auteur dit qu'il y avait des poules au Pérou avant que les Espagnols le conquissent. Il appuie son opinion sur trois preuves qu'il nous sera fort facile de détruire. Voici ces preuves : les Indiens appellent une poule dans leur langue^ gualpa; et un œuf, ronto *, et ils disent comme les Espagnols d'un homme lâche, que c'est une poule. Donc, conclut cet auteur, il y avait des poules au Pérou.
Miiis premièrement, pour commencer par le mot de ronto , ou plutôt de runtu (car c'est ainsi qu'il le faut écrire et le prononcer avec un r simple ) , runtu ne signifie pas un œuf de poule en particulier, mais en général celui de quelque oiseau que ce soit. Les Indiens, aussi bien «rue 3. 25
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nous , ajoutent loujours au ncMn dTœiif oelni de l'oiseau , pour Êiire connaître de quelle sorte d^œu& ils parlent -, ainsi , ils disent c'est un œuf de poule , de perdrix , ou de pigeon , etc.
En second lieu , ils ont emprunte des Espagnols cette expression figurée de poule pour dësi^ gner un homme lâche. Rien n'est si ordinaire que de se servir def manières de parler de ceux avec lesquels on converse. Cest ainsi que les Es-^ pagnols qui ont voyagé en France, en Italie eten Allemagne ont exprimé en leur langue les pen«« sées qu^ils ont apprises chez les étrangers. Les Indiens en ont fait de même , mais ils ne manquent pas d'expressions dans leur langue pour dire un lâche. Us ont le mot campa qui Tcot dire dans le sens propre un poltron, llanella, qui signifie un homme qui a le cœur bas; ils ont aussi une expression figurée qui est meilleure que celle des Espagnols pour marquer la même chose. Ce mot est huarmi , qui signifie femme.
Enfin , ii faut remarquer que le nom gualpa est corrompu en ses lettres, et même abrégé en ses syllabes qui doivent former le mot atahuallpa, qui n'est pas un nom de poule , mais du dernier Inca du Pcroii. Voici comment on donna son nom aux poules. Ce prince n'était qu'un des bâtards de lliiayna Capac j mais il fut assez adroit et assez nir'chîint pour faire tuci lluascar Inca, prince
lëgitune 6t son firère atnë 5 à qui la couronne du Ptfrou appartenait de droit; ensuite il urarpa ty«* ranniquemeht le tùyatBBe , et fit^ përir par des cruautés inouies toute la . maison royak , sanfe épargner ni âge ni sezew Non content d'avoir as« souvi sa rage sur ceux de son sang, il fit encore mourir, sans aucun .-sujet, les officiers et les do-« meetiques de la maison royale, o'est-a-diré tous les habitons de plusieurs villes; car , comme tious l'aTons dit ailleurs , il y avait des villes à six ou sept lieues de Cuzco qui devaient fournir des genft pour tous les offices de la maison royale jus* qu'aux moindres. ÂtahuaUpa ajouta i toiités cea violences la destruction entière de ces villes , et sans doute qu'il aurait poussé plus loin ses cruau» tés , si les^ Espagnols qui entrèrent alors dans le Pérou, ne se fussent saisis de ce tyran et ne l'eussent fait mourir ignominieusement en pu|>licj Cette exécution fie tant de plaisir aux Indiens qui avaient en horreur Atahuallpa, qu'ils se soumi<^ rent sans peine aux Espagnols , les regardèrent comme des gens envoyés par le soleil pour ks délivrer de leur tyran, et les adorèrent même après leur avoir donné le nom de Viracocha , fils^du soleil , qui apparut en songe à l'un de leurs rois qu ils avaient honôi^ du même nom.
Lés Indiens ne s'arrêtèrent pas à cette imagi- - nation ridicule : dès qu'ils eurent entendu chan-
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1er les coqs et les poules que les Espagnols avaient apportés d'Espagne , ils furent'assez fous pour croire que ces oiseaux prononçaient le nom d'Atabuallpa pour marquer Thorreur qu'ils avaient de ce tyran. Les pères racontaient ces sottises à leurs enfans ; et les encans , toute» les fois qu'ils entendaient chanter un coq, lui répon** daient sur le même ton en prononçant le mot atahuallpa. Cela m'est arrivé plus d'une fois à moi-même lorsque j'étais encore enfant. On accommodait aussi cette espèce de chant aux noms de ses principaux capitaines, qui se nommaient challcuchima , quilliscacha et ruminnavi ^ ce der* nier nom signifie un œil de pierre, et on l'avait donné a celui qui le portait parce qu'il avait une taye à l'oeil. Au reste, pour comprendre quel était notre chant, il faut s'imaginer quatre figures ou quatre points d*orgue en deux mesures qu'on observait enchantant le mot atahuallpa, ce qui ne s'accommodail pas mal au chant du coq; ces mesures étaient deux demi - longues avec une brève et une demi-brève , qui se rencontraient en un seul point. C'est ainsi que les Indiens donnèrent le nom atahuallpa aux coqs et aux poules dîlspagne. Le R. P. Blas Valera prétend, sur la fui des habltansde Quitto, sujets d'Atahuallpa fort ailectionnés à leur roi , que les Indiens donnèrent ce nom aux poules par un mo-
nois DU PÉROU. 389
iif glorieux à ce prince. Je rapporterai ses paroles que j^ai traduites de son latin , parce qu'elles ser* viront à confirmer la chose même que j^ai avan*'^ cée. Cet auteur^ après avoir rapporté la mort violente d'Âtaliuallpa , décrit au long les belles qualités de son esprit ^ car quoique ce tyran fut très-*cruel, il ne laissait pas d'avoir autant d'ha« bileté cpie ses prédécesseurs ; il parle ensuite de l'amour extraordinaire que ses sujets avaient pour lui et ajoute : (c De là vint qu'après qu'on eût publié sa mort parmi eux, ils disaient toutes les fois qu'ils entendaient chanter des coqs dont les Espagnols avaient peuplé le pays, que ces oiseaux pleuraient la mort d^Atabuallpa , et qu'ils prononçaient son nom en chantant, afin que la mémoire en fut immortelle ; c'est pourquoi ils nommaient atahuallpa le coq et son chant. En effet , ce nom s'est si bien introduit (lepuis dans toutes les langues et parmi tous les peuples des Indes , que les Espagnols et les prédicateurs s'en servent toujours , etc. » J'ajouterai à cela que la manière dont j'ai raconté cette histoire me fut rapportée à Cuzco , oii Atahuallpa avait exercé les plus grandes violences. On conclura sans doute de ces deux relations opposées , que les uns et les autres parlent selo^n leur passion.
Je crois que j'en ai dit assez pour réfuter in t vinciblement les trois raisons de l'historien esr>
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pagnol dont je parle , et pour faire voir en même tems qu'il n'y avait point de poule dans le Pérou ayant l'arrivée des Espagnols. Je voudrais pouvoir l^pondre de la même manière à plusieurs choses^ que ceux qui ont écrit l'histoire de ce pays-là ont avancées un peu trop légèrement sur la simple relation qu^ils en ont eue , sans examiner si -ces relations étaient dignes de foi. 11 n'y avait peint non plus au Pérou, avant Tarrivée^des Espagnols, des paons et des coqs-dinde ; ils y en apportèrent du Mexique. Je remarquerai , avant que de finir cet article , que les poules ne pouvaient couver, ni avoir des poussins à Guzco, ni dans toute cette vallée, ce qui venait apparemment de la froidure du climat. Quelques-uns néanmoins disaient que c^était parce que les poules étaient des oiseaux étrangers ^ mais celte raison ne vaut rien , puisque les poules avaient plusieurs poussins dans d^autres vallées plus chaudes que celle-là^ comme dans celle d'Incay et de Muyna qui sont à quatre lieues de la vallée. Cette stérilité dura plus de trente ans autour de Cuzco, et continuait encore en i56o que j'en partis. Mais un gentilhomme nommé Garci Sanchez de Figueroa m'a écrit depuis ce tems-là que les poules commençaient à couver à Cuzco , et qu'elles avaient des poussins en abondance.
Un cavalier qu'on appelait dom Martin de
BOIS nu PÉROU. 39J
Ouzman , natif 4e Salamai^que, qui ayait déj4. été au Pérou , y i:etourna en 1 55i6 9 et y rapporta entre autres singularit|& un oiseau de ceux que nous appelons des canarins^ p^rce qu'ils viennent des îles de Ganarie. lies Péruviens en furent chajrr. mes ; ils ne pouvaient assez s'étonner <^ ce qu'uii si petit animal avait pu résister 4 un si long voyage, he cas que ces peuples faisaient de si pe^ titsoiseau]^ pe^t faire connaître qu'ils estime^aiienl: encore davantage les pjUi^ grps et 1^ plus utiles, tels que sont les perdrix d'Espagne , etc. , dont le. pays se peuplerait aussi aisément que de toute autre chose.
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