CHAPITRE XXII
Du grand nombre de rats qu'il y a dans le Pérou.
Il reste à parler des rats, qui passèrent aussi au Pérou avec les Espagnols. François Lopez de Gomara remarque dans son Histoire générale des Indes, qu'on n'avait point vu de rats au Pérou , jusqu'au tems de Blasco Nunnes Vêla, il faut entendre cela des plus gros rats, tels que sont ceux d'Espagne. Je ne sai si Gomara ne se trompe point, mais il y en a présentement une si grande quantité , et de si prodigieux , qu'il n'y a point de chat qui les ose combattre ni même les
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regarder. 11 est vrai qu'on n'en trouve point dans les villes des Montagnes, à cause des neiges, et du grand froid qu!il y fait.
Pour ce qui est des souris qu'ils appellent ucu* clia, il y en avait beaucoup. Voici comment on ^e garantit des rats et dts souris à Nombre de Dios, a Panama, et dans toutes les autres places de la côte du Pérou. On ordonne en certain teins de Tannée à tous les habitans d'empoisonner dans une métne nuit, des fruits et d'autres choses dont les rats sont friands, et d'avoir soin de bien couvrir tous les alimens et surtout l'eau , de peur que ces animaux ne les empoisonnent. Le lendemain on en trouva un grand nombre de morts. Je passai à Panama^ lorsque j'allais en Espagne , peu de tems après qu'on y avait fait un tel châtiment général. Car m'étant allé promemener le soir le long de la côte, j'en rencontrai une si grande quantité de morts , qu'on ne pouvait mettre le pied nulle part dans l'espace de cent pas de long et trois ou quatre de large, sans y marcher dessus : dès que ces animaux se sentent brûlés par le poison , ils ont accoutumé de recourir à l'eau ;, qui les fait mourir plus tôt, particulièrement celle de la mer.
Jecondrmerai ce que j'ai dit du grand nombre de rats qu'il y a dans la côte du Pérou, par un conte qui prouvera aussi qu'il s'en engendre
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beaucoup çl^ns le» vieux vaisseaux, Ce çoote m'a été Élit par un gentilkomme digue de foi , noaimé Hcrnan Bravo de Laquna, dont il eil parlé en divers endroits de l'histoire du Pérou , et il m'a été confirmé d'ailleurs p$ir des Indiens qui ont vu la chose même dont il s'agit. Il &ut donc savoir qu'un vaisseau qui allait de Panaipa à la ville des Rois, ayant mouillé au port de Trugillo, les navigateurs mirent pied à terre pour s'y rafrftîchir pendant que le vaisseau y serait à l'ancre. Il n'y resta qu'un seul malade qui pi'eùt pas la force de marcher deux lieues, qui est la distancç qu'il y a du port à la ville. Dès que les rats sentirent que le vaisseau était vide de gens, ils sortirent en campagne « et trouvant le pauvre put^ lade tput seul, se viirent à le combattre pour le manger tout en vie ; ce qu'on ne doit pas trouver étrange , puisqu'il est arrivé assez souvent dans des navigations , que des rats pressés par la fisiim ont si maltraité durant la nuit des malades dans les vaisseaux , qu'on a (rouvé le matin qu'ils leur avaient mangé le visage ou une partie du corps, des bras et des cuisses, après les avoir attaqués de touf côtés, Celui-ci , craignant sans doute un pareil traitement, se leva du lit le mieux qu'il put pour prendre de grosses pincettes de fer qu'il trouva près du foyer du vaisseau , et se défendit si bien , qu'au bout de trois jours que ses com-
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pagnons retournèrent, ils trouvèrent tout autour du lit sur la couverture et dans tous les coins du vaisseau, trois cents quatre-vingts rats qu'il avait tués , sans y comprendre ceux qui étaient blessés. Après cet accident, le malade fut entièrement guéri ', sans doute que la joie qu'il eut d^étre délivré de ces dangereux ennemis, contribua beaucoup à sa guérison.
Les rats et les souris étaient en si grand nombre et faisaient de si grands dégâts dans toute la côte du Pérou, qu'en divers endroits et en diverses années , jusqu'à Fan 1 672 , ils désolèrent les champs, et rongèrent les fruits jusqu'aux bourgeons et à la racine même des arbres ; de sorte qu'on fut contraint d'en planter de nouveaux. Ce malheur arriva trois fois. Je dirai bien plus, c'est que les habitans des villes furent sur le point d'abandonner leurs maisons, pour se garantir de ces animaux pernicieux ; mais Dieu, par sa miséricorde infinie , arrêta tout à coup ce fléau, lorsqu'il était le plus à craindre. Je passe sous silence une infinité d'autres dommages causés par les rats, parce que je serais trop long si je les voulais rapporter en détail , et que d'ailleurs on aurait de la peine à les croire.
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